La bibliothèque d’Hitler au Berghof, saisie par la 2e DB (mai 1945)

Chronique Temporelle — procès-verbal d’infiltration, opération Crayon Gris. Obersalzberg, 4-5 mai 1945

Par Silas Deckard, Inspecteur du Département des Manuscrits Altérés (IGLI), division T – Temporalité, chroniqueur temporel de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Ce que je rapporte ici, je ne l’ai pas lu dans les archives. Je l’ai vu. On nous a déposés en haute montagne, l’agent Raturon et moi, dans la matinée du 4 mai 1945, sous l’uniforme du Régiment de marche du Tchad. Matricules, paquetages et accents empruntés pour l’occasion. Deux hommes de plus dans le détachement qui montait vers le nid de l’homme.

La mission portait un nom de code. L’ordre de service scellé tenait en quatre lignes :

Infiltrer la 2e Division Blindée à l’assaut de l’Obersalzberg. Localiser et constater l’état réel de la bibliothèque privée du sujet A.H. Aucun prélèvement. Aucune intervention. Constat oculaire impératif. Repli avant le 6 mai.

J’avais accepté sans discuter, c’est la règle. Quand la Guilde envoie un Inspecteur de la division Temporalité, ce n’est pas pour débattre. On regarde, on date, on referme.

La Guilde m’avait adjoint Raturon — voyageur des bibliothèques, secrétaire perpétuellement provisoire, chargé pour l’occasion du dénombrement.

Le détachement grimpe vers Berchtesgaden depuis l’aube. Les half-tracks calent dans les lacets, les moteurs chauffent, et personne ne parle de livres. On parle de Munich tombée la veille, du Danube franchi, des files de prisonniers en capote grise qui descendent pendant que nous montons. La neige tient encore aux pentes. Un mot circule d’homme en homme, le seul qui les fasse lever la tête : Berghof. La maison du sujet. Le nid.

« Le nid », souffle Raturon à côté de moi sans quitter la crête des yeux, « est une déception qui s’ignore. » Il le savait déjà. Le 25 avril, la Royal Air Force avait éventré l’Obersalzberg sous un tapis de bombes. Puis, à l’approche des Alliés, les SS avaient incendié ce qui restait. Nous montions vers une carcasse.

Et nous n’étions pas seuls. En contrebas, dès la veille au soir, le 7e régiment d’infanterie américain est entré le premier dans Berchtesgaden. La 2e DB y pousse le même jour. Les parachutistes du 101st, eux, n’arriveront que le lendemain. Trois unités pour un même décor : la course au prestige a déjà commencé, et l’Histoire mettra des décennies à démêler qui fut vraiment le premier. Je sais déjà qu’elle ne tranchera jamais tout à fait.

Nous parvenons en haut dans la lumière déclinante du 4 mai. Le Berghof n’est plus qu’une coque fumante : toit crevé, fenêtres aveugles, poutres encore tièdes sous la cendre. Des hommes entrent par les brèches, arme au poing, par réflexe, alors qu’il n’y a plus personne à combattre, rien qu’un courant d’air et l’odeur du bois brûlé. Le tricolore claque bientôt sur la ruine. Dès le surlendemain, l’état-major américain priera fermement la 2e DB de redescendre. Berchtesgaden sera zone américaine.

Le cachet de la section G.5 de la 2e DB : « Cette pièce provient des collections personnelles d’Adolf Hitler au Berghof. Berchtesgaden, 4-5 mai 1945. » © Paris Musées / Musée de la Libération de Paris (CC0).

« Toute la guerre tient là », note Raturon, qui rangeait déjà sa morale comme on classe une statistique. « Les uns prennent le décor, les autres le butin. Et l’Histoire, par paresse, retient le décor. » Le butin, justement, prenait deux formes ce soir-là. La première coulait.

Car avant les livres, il y a le vin. C’est toujours le cas, à la guerre. Les offices du Berghof, à demi épargnés, regorgent encore d’alcools, de fromages, de conserves : les Américains de la 3e division s’y servent à pleines musettes avant de redescendre. Mais le vrai trésor liquide est plus haut, au Nid d’Aigle, et ce sont les nôtres qui le trouvent : une cave d’un demi-million de bouteilles. Les plus grands crus de France, du champagne au cognac, et des rangées entières de Château Lafite Rothschild — rapatriées d’on ne sait quels pillages, et que des soldats français reprennent ce soir comme on récupère un bien volé.

L’ascenseur du Kehlstein a été saboté par les Allemands en fuite. Qu’à cela ne tienne : on fait monter les brancardiers, et leurs civières — pensées pour les corps — redescendent chargées de caisses. Les hommes vident l’eau de leurs bidons pour les remplir de bourgogne, jettent du matériel hors des chars pour caser quelques cartons de plus. Toute une division ivre de victoire et de grands crus.

On imagine une bibliothèque comme un mur de reliures, un sanctuaire ordonné. Détrompez-vous, et laissez l’agent comptable vous donner les chiffres, il n’attendait que ça. « Quelques centaines de volumes au Berghof », récite Raturon en enjambant les gravats du bureau du second étage, désormais plancher noirci jonché de débris. « Une miette. Comptez plutôt les milliers de Munich, les dix mille de Berlin. Au total, près de seize mille livres répartis dans ses résidences. Ce que vous avez sous les pieds n’est pas une bibliothèque : c’est une resserre d’appoint, et elle a brûlé. »

Le vrai dépôt n’est pas ici. Il dort à quelques kilomètres, dans une mine de sel : trois mille volumes mis à l’abri des bombardements, que les Américains du 21e Counter Intelligence Corps achemineront bientôt. « Mille deux cents finiront à Washington », ajoute Raturon, qui décrit l’avenir au présent comme nous y autorise notre état. « Salle des livres rares de la Bibliothèque du Congrès. Et c’est là, pas ici, que dorment les pièces qui parlent. » Il les énumère comme un libraire récite un catalogue : « Un Schertel — Magie : histoire, théorie, pratique — un traité d’occultisme dédicacé par l’auteur, où le sujet a laissé soixante-six traits dans les marges. Un guide de Berlin de Max Osborn, daté de 1909, son plus ancien livre conservé, acheté en 1915 à deux pas des tranchées. Voilà ce qui survivra. Pas la ruine : les traits. »

Deux manières de traiter ce butin-là s’affrontent sous mes yeux. La première est sauvage : un GI redescendu fouiner empoche trois volumes sans même les ouvrir. Souvenir de guerre. « Multipliez par mille », murmure Raturon. « À cette minute, dans toute l’Allemagne, des centaines de livres du sujet glissent dans des musettes. Ohio, Nebraska. Bibelots de cheminée. Provenance perdue à jamais. »

La seconde est française, et méthodique. La section G.5 de la division — les affaires civiles, ceux qui enregistrent les biens en zone occupée — a commencé son travail. Sous l’autorité du lieutenant-colonel Rouvillois, chaque pièce sortie des collections du sujet reçoit un cachet à l’encre sur la garde : « Cette pièce provient des collections personnelles d’Adolf Hitler. Berghof. Berchtesgaden, 4 mai 1945 », sous le sceau rond frappé de la croix de Lorraine. Plus de six cents documents seront ainsi recensés ; en septembre, la division en remettra une partie à vingt et une communes et à la Bibliothèque nationale.

« Voilà qui est sérieux », approuve Raturon. « Le G.5 fait à sa manière administrative ce que la Guilde fait à la sienne : il traite le livre comme une pièce à conviction. Et il a raison. Car ces volumes ne valent rien par leur texte. Ils vaudront par le tampon, et par ce qu’une main a fait dessus. » Une main, justement. J’allais y venir.

Un sergent a ramassé un volume presque intact, soufflé sous une poutre, reliure de cuir clair étonnamment épargnée. Il me le tend en riant — tiens, l’intellectuel, tu lis l’allemand, toi — parce que j’avais eu la maladresse de déchiffrer une enseigne plus tôt. J’ouvre. Raturon se penche par-dessus mon épaule, et je le sens se figer.

C’est du Fichte. Les œuvres complètes du philosophe nationaliste, première édition, reliées de neuf en vélin blanc. « Je connais cet exemplaire », dit Raturon, très bas. « Cadeau de la cinéaste Leni Riefenstahl. La dédicace dit : À mon Führer bien-aimé, avec un profond respect. Le seul vrai philosophe de toute la collection, dans la plus belle reliure de toute la collection — et c’est un présent de courtisane à un tyran. La pièce maîtresse ne lui doit rien : elle doit tout à une flatterie. »

Je tourne les pages. Et je le trouve : un soulignage au crayon. Une ligne grise, droite, tirée sous un passage sur l’unité du peuple allemand. Rien d’autre. Pas de commentaire, pas de glose. Juste ce trait. Voilà ce que la Guilde voulait que je constate, je crois. Pas la ruine — la ruine est spectaculaire, donc trompeuse. Le trait, lui, est minuscule, et il dit tout.

« Faites le calcul avec moi », dit Raturon, et c’était son métier. « Sur ces milliers de volumes, à peine quelques douzaines portent une annotation de sa main. Et ces annotations, presque toujours, ne sont pas des pensées : ce sont des soulignages. Des traits verticaux. Des points d’exclamation. L’homme ne dialoguait pas avec ses livres. Il y cherchait des munitions. Il soulignait ce qui le confortait, jamais ce qui le contredisait. Un lecteur qui ne lit que pour s’entendre confirmer — la pire espèce, et la plus répandue. »

Je referme le Fichte. Le sergent me le reprend, hausse les épaules, le fourre dans son sac. Un volume de plus en partance pour nulle part.

Privilège ingrat du voyageur : je connais la suite. Ce tampon du G.5 que je regarde sécher sur les gardes — Berghof, 4 mai 1945 — deviendra un jour le Graal d’un marché. On ne s’arrachera plus le texte, qu’on trouve dans toutes les bibliothèques d’Europe ; on s’arrachera le cachet. La provenance comme relique. Bibliophilie de l’effroi : on ne collectionne pas le mot, on collectionne le crime d’avoir possédé, et souligné, ce mot-là. Un de ces hommes qui montent ce soir — un certain Paul Gerbi, parmi les premiers arrivés là-haut le 4 mai — gardera quatre albums offerts à l’homme dans les années trente, deux reliés de cuir rouge, dédicaces et photographies du führer. Des décennies plus tard, vieillard de quatre-vingt-douze ans, il les mettra aux enchères en Vendée : adjugés dix mille cent euros. Ailleurs, une vente entière s’annoncera sous le titre « Prises de guerre de la 2e DB du général Leclerc au Berghof » — et sera retirée sous les protestations, le butin de guerre étant devenu, à force de temps, une chose qui dérange.

Le 5 au matin, comme on nous presse déjà de plier bagage, je croise dans la cour du Platterhof un major américain. Il vient d’arriver avec les parachutistes du 101st ; derrière lui, ses hommes filent vers la cave de Göring et ses dix mille bouteilles. Lui ne se presse pas. Visage net, calme exact, l’œil d’un homme qui compte ses pertes plutôt que son butin. On l’appelle Winters.

— Vous êtes monté pour la cave, vous aussi ? me demande-t-il en français approximatif, désignant les caisses qu’on évacue.

— Pour les livres, dis-je. Ce qu’il en reste.

Il regarde un instant la coque noircie du Berghof, puis hausse à peine les épaules.

— Mes hommes ont gagné le droit de boire. Moi, je voulais seulement voir l’endroit. (Un temps.) C’est plus petit qu’on ne croit.

— Tout l’est, major. Surtout les grands hommes vus de près.

Il a esquissé ce qui, chez un homme aussi sobre, devait passer pour un sourire, et il est entré dans la ruine sans rien emporter. J’ai noté la date : ses parachutistes raconteront longtemps avoir été les premiers — ils ne l’étaient pas — et signeront pourtant les images les plus célèbres de toute l’affaire, ces GI hilares vidant les crus de Göring au Nid d’Aigle. C’est cela que l’Histoire retiendra du sommet : non pas un crayon sous une phrase, mais des soldats heureux levant des bouteilles. Et l’Histoire, là encore, n’aura pas tort. Elle aura seulement choisi le butin qui se boit.

Quant au constat froid, c’est un autre officier américain qui le dresse, cette nuit-là, dans une dépendance du Platterhof : un rapport classifié sur la collection. Je lis son en-tête par-dessus son épaule. Document que les historiens exhumeront bien plus tard, en appendice d’un livre que personne ici ne peut avoir lu, et qui s’appellera Hitler’s Private Library.

On nous rappelle avant que la 2e DB ne redescende vers la zone américaine. Nous laissons derrière nous une montagne qui changera de drapeau, une cave qu’on évacue sur des civières, et des milliers de livres qui se dispersent — dans des musettes, sous le tampon des Français, ou au fond d’une mine de sel.

Méfiez-vous, amis bibliophiles, de l’idée que les grands lecteurs sont de grandes âmes. J’ai tenu la preuve du contraire entre mes mains, dans une maison en ruines, le 4 mai 1945. La reliure était superbe. Le trait, en dessous, était celui d’un médiocre.

Nous avons regagné notre siècle au matin du 6. Le Fichte, lui, court toujours quelque part, sous un tampon à la croix de Lorraine, de vente discrète en vitrine d’effroi.

Par Silas Deckard, voyageur de l’an 2125, chroniqueur temporel de la Guilde des Bibliopolicés, et Alcide Raturon, voyageur des bibliothèques — infiltrés sous l’uniforme du Régiment de marche du Tchad, 2e Division Blindée, Obersalzberg, mai 1945.

IGLI-MS.T/1945-OBS-CG/04 Opération « Crayon Gris ». Constat oculaire, Berghof. Pièce-source : Fichte, œuvres complètes, première édition, vélin blanc, un soulignage au crayon. Cachet 2e DB / G.5, croix de Lorraine. Accès restreint — diffusion Guilde.


P.-S. — Les éléments bibliophiliques de ce procès-verbal (les ~16 000 volumes répartis dans les résidences, les 3 000 du dépôt de la mine de sel, les ~1 200 conservés à la Bibliothèque du Congrès, le Fichte offert par Leni Riefenstahl, les 66 annotations du Schertel, le guide de Berlin de Max Osborn, la manière de souligner au crayon) proviennent de : Timothy W. Ryback, Dans la bibliothèque privée d’Hitler. Les livres qui ont modelé sa vie*, trad. de l’anglais (États-Unis) par Gilles Maurice-Dumoulin, Le Cherche midi, 2009 (rééd. Le Livre de Poche, 2010) — éd. originale :* Hitler’s Private Library: The Books That Shaped His Life*, Alfred A. Knopf, New York, 2008. Le cachet « collections personnelles d’Adolf Hitler / Berghof » de la section G.5 de la 2e DB, la vente Paul Gerbi (Vendée) et la cave du Nid d’Aigle relèvent, eux, de sources de presse et d’archives de la division.

La lettre du bibliophile

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Portrait de relieur : Charles Meunier (1866-1948), « une reliure par jour »!

Portrait de relieur: Charles Meunier (1866 – 1948), « une reliure par jour »

Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour,

Pour situer Charles Meunier (1866-1948) et comprendre la place à part qu’il occupe dans la reliure française, il faut d’abord accepter une idée que le « bon goût » de son temps réprouvait : celle qu’un décor puisse se penser vite, se vouloir neuf, et prétendre malgré tout au rang d’œuvre d’art. Entré en apprentissage chez Bénard dès l’âge de onze ans, Meunier aura exercé jusqu’aux années 1920 ; et il continue aujourd’hui encore de marquer les esprits par l’audace de ses réalisations. C’est là, déjà, la signature d’un tempérament : non pas un conservateur du bel ouvrage, mais un homme pressé d’imposer une manière.

Après cet apprentissage chez Bénard, où il demeure jusqu’à l’âge de seize ans, il devient ouvrier chez Domont, puis chez Maillard, et enfin chez Marius Michel — qu’il quitte à vingt ans pour s’établir à son compte. Tout, chez lui, on le sent, doit aller vite, très vite. Déjà installé mais encore dans la vingtaine, il peine naturellement à se démarquer du style de son dernier patron, Henri Marius Michel, qui règne alors en maître sur la création parisienne : flore ornementale, décors végétaux, cuirs incisés. Mais l’homme, on le verra, bouillonne d’idées et entend imposer son propre style. Très vite, il devient l’un des porte-étendards de la reliure emblématique, aux côtés de Pétrus Ruban, et se lance à corps perdu dans de nombreuses expérimentations, parfois hasardeuses — car, comme le souligne Devauchelle, son apprentissage rapide ne lui laissa pas « le temps de se perfectionner ni d’acquérir toute la maîtrise dont il était capable ». On tient là, d’emblée, la tension d’une œuvre entière : celle qui oppose la fièvre du créateur à la patience que réclame le métier.

Peu importe la réserve : Charles Meunier fourmille d’idées, et comme le rapporte encore Devauchelle, il répète — « Je n’en ai pas le temps, car je veux réaliser, si bon me semble, un décor par jour. » La formule pourrait n’être qu’une bravade ; elle est un programme. De fait, sa production est colossale : en 1897, Beraldi l’estime déjà à cinq cents ou six cents pièces. Il fut, du reste, le seul relieur à publier, en douze années, sept albums de cent planches chacun, reproduisant ses meilleures exécutions (1893-1905) ; ces albums étaient tirés à cent exemplaires et mis dans le commerce. Qu’un artisan songe ainsi à archiver et à diffuser sa propre production dit assez qu’il ne se voyait pas seulement en praticien, mais en école à lui tout seul.

Car Charles Meunier n’est pas seulement un grand relieur : il a également, en quelque sorte, le sens des affaires. Production colossale, mise en vente d’albums — il déménage du 3 rue de la Bienfaisance pour s’installer au 75 boulevard Malesherbes (adresse aujourd’hui occupée par le graveur Benneton), où il dispose d’une magnifique boutique qui abritera sa maison d’édition de livres et sa revue L’Œuvre et l’image. On reconnaît là un trait que j’ai déjà décrit ailleurs, chez un Octave Uzanne : celui du bibliophile qui refuse de séparer l’objet du commerce de l’objet du culte, et fait de la boutique un manifeste. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que, là où nombre de relieurs de l’époque cherchaient la reconnaissance lors des expositions universelles, Charles Meunier ait refusé, lui, de concourir à celle de 1900 — d’une part parce qu’il ne pensait pas pouvoir obtenir le grand prix, mais aussi, ajoutait-il, pour une raison qui vaut tout un traité d’esthétique offensée : « Pourquoi voulez-vous que je donne 750 francs par mètre carré pour exposer mes reliures dans des vitrines perdues au milieu de la Classe des livres brochés, tuées par ce milieu glacial de blanc et de noir qui éloigne le visiteur ! Le jour où il y a 400 000 personnes à l’Exposition, on en trouve deux devant la reliure… et encore, ce sont des relieurs ! » Il y a, dans ce dédain calculé, plus qu’une bouderie : le refus d’un art de se laisser reléguer, la conviction que la reliure n’a pas à mendier sa place dans un décor qui la « tue ».

La boutique du 75 boulevard Malesherbes, aujourd'hui occupée par le graveur Benneton

Tout en continuant d’exercer et de créer, il explore d’autres directions : il va plus loin que Lortic en éditant ses propres ouvrages, dont il habille les tirages de luxe de ses décors si caractéristiques. Son premier volume édité et relié de la sorte fut Les Fleurs du Mal, illustrées par Carlos Schwabe en 1900. Un peu à la manière, précisément, d’un Octave Uzanne, il fonde en novembre 1900, avec Léon Berubé, L’Œuvre et l’image, revue mensuelle de l’art contemporain et du livre illustré, qui compte trois livraisons jusqu’en septembre 1902 ; en 1904, elle devient la revue trimestrielle Les Arts bibliographiques, consacrée à la littérature contemporaine, à la technique et aux arts du livre, et s’arrête en décembre 1907. On y trouve des articles sur la reliure, bien sûr, mais aussi sur la gravure, sur la fabrication du papier, des informations bibliographiques — le tout abondamment illustré. Il pousse même la logique jusqu’à organiser une vente publique d’une partie de sa bibliothèque, autrement dit de cinquante volumes… reliés par ses soins, le 21 novembre 1908.

Reliure de Charles Meunier

C’est un touche-à-tout, on le voit, et il a des idées bien arrêtées. Contrarié par les thèses développées par Beraldi dans La Reliure du XIXᵉ siècle, il publie en réponse Les Réflexions d’un praticien en marge de « La Reliure du XIXᵉ siècle » de M. Henri Beraldi. Comme dans l’ouvrage de Beraldi, on y compte quatre volumes — symétrie qui, à elle seule, sonne comme un défi. Pour Devauchelle, Meunier y « dissèque l’œuvre du bibliophile, en relève toutes les erreurs — page par page —, et prend un malin plaisir à grossir les plus insignifiantes dans le but de discréditer l’auteur — qui eut la finesse d’affecter l’indifférence ». Dans un autre ouvrage, Paroles d’un Praticien pour l’art et la technique du relieur-doreur, il s’attaque aux méthodes du collège Estienne. L’homme, on le voit, prend parti ; et il donne des conférences, pour défendre ses idées, au Grolier Club de New York en 1906, mais aussi à Paris et à Amiens. Puis il se retire en 1920, après avoir organisé une seconde vente qui fut une sorte de liquidation de toutes ses activités : il mettait en vente son atelier de relieur — repris par Conil et Septier, issus de chez Marius Michel —, tous ses livres, même ceux qui étaient encore en travaux, c’est-à-dire débrochés, cousus, ou prêts à dorer. Il s’éteint en novembre 1948.

Reliure de Charles Meunier

Que l’on juge maintenant sur pièces, comme il sied à l’Inspection. Charles Meunier était un relieur exceptionnellement doué : ses reliures ne ressemblent à aucune autre, et rares sont les relieurs français dont on puisse en dire autant — certainement pas Capé ou Trautz, par exemple, malgré leur immense talent. Ses reliures sont identifiables au premier coup d’œil, comme l’est sa collaboration avec Carlos Schwabe, qui a elle aussi définitivement marqué l’histoire des Fleurs du Mal. C’est le bibliophile genevois Frédéric qui les présenta, et leur collaboration dura une douzaine d’années. Charles Meunier avait déjà relié des éditions des Fleurs du Mal, mais c’est évidemment avec son édition qu’il va se surpasser : sa réalisation durera près de quatre ans. Les bibliophiles noteront également l’extraordinaire et unique série des Œuvres complètes de Victor Hugo (Paris, J. Lemmonyer, G. Richard et Cie, Émile Testard, 1885-1895), en quarante-cinq volumes in-4 reliés par Charles Meunier en maroquin bordeaux — reliure exécutée en 1929 —, avec au total quatre-vingt-dix cuirs incisés et teintés encastrés dans chaque plat, où se lisent deux portraits de Victor Hugo et plusieurs personnages emblématiques de son œuvre, jusqu’à ces reflets nacrés dont Meunier avait le secret. Voilà le genre d’entreprise devant laquelle l’éloge s’incline : non une reliure, mais une cathédrale de cuir.

Reliure de Charles Meunier
Reliure de Charles Meunier

Pour l’expert de la Guilde, cette série pose du reste un cas d’école. Charles Meunier a relié trois exemplaires de cette édition — trois des cinquante exemplaires sur Japon —, mais il n’a signé que le numéro 3, le seul, du reste, dont il ait pris soin de signer et de dater chaque pièce de cuir. Le numéro 1, des libraires lyonnais Bernoux, Cumin et Masson, fut présenté à l’Exposition Universelle de 1900 et vendu pour la somme de 100 000 francs or. Le numéro 2, lui, se trouvait dans la bibliothèque du bibliophile lillois Hector Franchomme. Quant au numéro 3, il a connu le feu des enchères le 7 avril 2011, chez Aguttes à Lyon : estimé 35 000 € / 50 000 €, il fut adjugé 163 485 €. Fort de ce succès, il reparut chez Artcurial à Paris le 14 juin 2017, cette fois en lot 38 et sous une estimation autrement ambitieuse de 180 000 € / 200 000 €… où il resta invendu, ravalé faute d’enchérisseur. Les modes ont leurs caprices, et les enchères leurs bouderies : le même objet, adjugé sans peine à un prix raisonnable, se voit boudé dès qu’on lui prête des prétentions. La cathédrale de cuir est retournée dans l’ombre. Mais un exemplaire signé et daté de la main même de Meunier, sur une telle édition, n’a jamais eu à craindre l’oubli — il n’attend, comme toutes les grandes choses, que la patience de revenir.

Reliure de Charles Meunier
Reliure de Charles Meunier

Meunier n’était, au fond, ni un dévot du passé ni un iconoclaste gratuit. En voulant un décor par jour, en éditant ses propres livres, en fondant ses revues, en polémiquant contre Beraldi et le collège Estienne, il aura fait de la vitesse une doctrine et de l’audace une méthode. Là où d’autres cherchaient la maîtrise dans la lenteur et la reconnaissance dans les vitrines officielles, il a préféré le risque, la quantité maîtrisée, la signature reconnaissable entre toutes. C’est pourquoi, un siècle plus tard, ses reliures se reconnaissent au premier regard là où tant d’ouvrages irréprochables se confondent. L’Inspection en prend acte : les hérésies bien conduites finissent toujours par entrer au canon.

Sources : Devauchelle, Fléty, Wikipedia ; Henri Béraldi, La Reliure du XIXᵉ siècle (Paris, 1885-1887) ; de Charles Meunier lui-même, Les Réflexions d’un praticien… et Paroles d’un Praticien pour l’art et la technique du relieur-doreur ; et, pour les enchères, les notices Aguttes (7 avril 2011) et Artcurial (Paris, 14 juin 2017, lot 38, invendu).

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