Le livre empoisonné de La Reine Margot

Recevez nos chroniques par e-mail

Trois par semaine, sans publicité.

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut, pour parler du film de Patrice Chéreau, commencer par rappeler que le bibliophile a, dans cette œuvre, sa scène. Une seule, mais qui suffit. Catherine de Médicis a fait préparer, par son parfumeur florentin René, un livre de chasse à courre dont les pages ont été enduites d’arsenic. Le volume était destiné à Henri de Navarre, son gendre protestant et désormais encombrant. Mais c’est Charles IX, joué par Jean-Hugues Anglade, qui le trouve sur la table d’Henri et l’ouvre par hasard. Il feuillette les pages. Il mouille son doigt à plusieurs reprises pour tourner les feuillets. Il meurt, des semaines plus tard, en suant le sang — l’arsenic ayant fait son office sur le mauvais lecteur. La mère a empoisonné son propre fils en cherchant à tuer son gendre. Le livre est, dans toute la scène, le seul accessoire qui agit narrativement. Il tue le roi qu’on ne voulait pas tuer.

La scène vient de Dumas, qui l’invente en 1845. Dumas la place dans une longue tradition d’empoisonnements par l’imprimé qui hantait l’imaginaire renaissant : on pensait à la Catherine de Médicis historique, à ses parfumeurs italiens, aux gants empoisonnés de Jeanne d’Albret. Ajouter le livre à cette série relevait du génie romanesque. Mais le procédé lui-même — empoisonner les pages d’un volume pour atteindre un lecteur dont on connaît les usages — appartient au folklore. La toxicologie moderne nous apprend qu’on peut effectivement déposer de l’arsenic sur du papier, qu’il s’y conserve, et qu’un lecteur qui humecte son doigt en absorbe en quantité non négligeable. La méthode est plausible. La fameuse étude sur les couvertures de livres victoriens à l’arsenic, conduite par l’université du Delaware en 2019, a même montré que de nombreux ouvrages du XIXe portent encore des traces dangereuses de pigments à base d’arsenic — non pour empoisonner leurs lecteurs, mais pour produire le célèbre vert émeraude qui ornait leurs reliures. Dumas avait inventé ; l’histoire lui a, partiellement, donné raison.

Que sait-on de l’accessoire fabriqué pour le film ? On sait qu’il a été conçu par l’équipe de Richard Peduzzi, chef décorateur de Chéreau depuis 1969, futur directeur de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (1990-2002), puis de la Villa Médicis. Pedigree culturel français de premier rang. L’équipe a réalisé l’ensemble des décors d’intérieur en studio, principalement les appartements royaux. Le livre empoisonné a été fabriqué dans ce cadre.

Visuellement, il s’agit d’un volume relié de cuir sombre, in-quarto, à fermoirs métalliques. Le motif du plat évoque, sans les copier, les reliures françaises de la seconde moitié du XVIe siècle : médaillon central, encadrement à filets, fers azurés discrets. C’est un livre crédible à l’écran, sans être l’imitation servile d’un modèle réel. C’est précisément la démarche revendiquée par Chéreau dans ses entretiens : « réinventer la Renaissance plutôt que la reconstituer ». Le décor du film, dit-il, doit produire l’effet de l’époque sans en être l’inventaire archéologique.

À l’intérieur, le livre est, comme tous les accessoires de tournage, partiellement vrai. Les pages sont en papier vieilli, calligraphié sur quelques feuillets pour le gros plan, vierges pour le reste. Le sujet supposé du livre — un traité de chasse à courre et de vénerie, comme l’indique Dumas, correspondant à la passion connue d’Henri de Navarre et qu’on devait croire suffisante pour qu’il l’ouvre avidement — n’a pas, à ma connaissance, été identifié comme une copie d’un ouvrage historique précis. Possibilité que Peduzzi se soit inspiré de Gaston Phébus, Livre de chasse (vers 1389), monument absolu du genre, dont plusieurs manuscrits enluminés se trouvent à la BnF et qui correspondrait au XIVe-XVe pour la matière mais au XVIe pour la circulation des copies. Ou plus probablement de Jacques du Fouilloux, La Vénerie (Poitiers, 1561), parfaitement contemporain de l’action et largement diffusé. Vérification difficile sans accès aux archives Peduzzi.

Le sort de l’accessoire…

C’est ici que l’enquête bibliophilique se complique, et se révèle exemplaire. L’accessoire du film, contrairement aux manuscrits du Nom de la Rose ou aux carnets d’Indiana Jones, n’a pas, à ma connaissance, été vendu sur le marché des collectionneurs. Il n’est jamais apparu chez The Prop Gallery, ni chez Propstore, ni chez Heritage Auctions, ni chez aucun des marchands spécialisés que j’ai pu consulter. Aucune réplique commercialisée non plus, à la différence du Dragonglass ou du Nine Gates.

La raison est probablement institutionnelle. Les archives de production de La Reine Margot ont été déposées, partiellement, à la Cinémathèque française, dans le cadre d’un fonds Patrice Chéreau qui rassemble carnets, repérages, photographies, costumes. La robe de mariée écarlate d’Isabelle Adjani — sept mètres de traîne en soie légère — y figure et y est exposée régulièrement. Le livre empoisonné, s’il existe encore, devrait s’y trouver également, ou dans les réserves de production déposées par Renn Productions.

C’est une différence structurelle avec le cinéma anglo-saxon. Là où Hollywood disperse ses accessoires par voie d’enchères, le cinéma d’auteur français les conserve dans ses institutions publiques. Le livre empoisonné de La Reine Margot dort donc, en principe, dans une réserve de la Cinémathèque, accessible aux chercheurs mais soustrait au marché. C’est, pour le bibliophile, à la fois rassurant et frustrant. Rassurant, parce qu’il n’a pas été dispersé. Frustrant, parce qu’il n’est pas visible.

Il y a, dans le geste de Chéreau et de Peduzzi, une fidélité bibliophilique d’un autre ordre que celle d’Annaud. Annaud cherchait l’exactitude — les manuscrits du Nom de la Rose sont reproduits page par page. Chéreau cherchait la vraisemblance — son livre empoisonné évoque la Renaissance sans s’y soumettre. L’un fait œuvre d’archéologue, l’autre de théâtre. Tous deux, à leur manière, prennent l’objet livre au sérieux comme protagoniste. Tous deux comprennent qu’un film historique soigné ne peut faire l’économie d’une vraie réflexion sur la matérialité des livres représentés. Le bibliophile, quand il regarde ces films, voit cela.

La beauté du dispositif chez Chéreau, et ce qui le distingue à mon sens, tient à un détail souvent négligé. La mort de Charles IX par le livre n’est pas seulement une scène d’empoisonnement : c’est une scène de lecture. Pendant que le poison agit, on voit le roi lire — vraiment lire, absorbé par le texte qu’il croit destiné à son beau-frère. Le livre tue parce qu’il est lu, et il est lu parce qu’il a été bien fait. L’arsenic n’aurait servi à rien sur un volume désirable au plat mais creux au-dedans. La toxicité dramaturgique du livre dépend de sa crédibilité bibliophilique. Peduzzi le savait. Chéreau le savait. La Guilde le note.

Au lecteur curieux, je signale que les archives Chéreau à la Cinémathèque française se laissent consulter sur rendez-vous. Si quelqu’un parmi mes lecteurs identifie le livre empoisonné dans les fiches de tournage, ou — mieux encore — dans une réserve, qu’il en informe la Guilde. Le dossier reste ouvert.

Mais…. Soyez prudents en le feuilletant…

Cote Guilde : GUILDE · BA / MARGOT-1994 Document classé : diffusion restreinte — Inspection des esthétiques bibliophiliques.

Recevez nos chroniques par e-mail

Trois par semaine, sans publicité.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.