Chroniques d’Adso de Melk : Le Dernier Templier

Un soir de novembre 1354, un vieillard en manteau usé se présente à la porte de l’abbaye de Melk. Il demande frère Adso par son nom et refuse de parler à quiconque d’autre. Il dit venir de la part de Guillaume de Baskerville, mort de la peste six ans plus tôt.

Un homme venu de loin, Anno Domini 1354

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

Il arriva un soir de novembre, par la route qui monte du Danube.

Frère Heinrich, qui gardait la porte ce soir-là, vint me chercher au scriptorium. Il faisait déjà nuit. Le vent soufflait du nord et charriait cette odeur de neige qui annonce l’hiver dans la vallée. Heinrich était troublé — un voyageur demandait à me voir, par mon nom, et refusait de parler à quiconque d’autre.

Je descendis dans le parloir. Un homme était assis sur le banc, près du feu. Ou plutôt effondré. Il portait un manteau de voyage si usé qu’on ne pouvait en deviner la couleur d’origine. Ses bottes étaient fendues. Ses mains, posées sur ses genoux, tremblaient — non pas de froid, mais de cette fatigue profonde qui vient quand le corps a dépassé depuis longtemps ce qu’il pouvait donner. Il avait les cheveux blancs, le visage creusé de rides profondes, les yeux d’un bleu très pâle, presque délavé. Un vieil homme. Soixante-cinq ans peut-être, ou davantage — il était difficile de dire, tant la route l’avait défait.

Il leva les yeux quand j’entrai. Et il dit, en un français lent, prononcé avec un accent que je ne reconnus pas immédiatement :

« Vous êtes Frère Adso ? Adso de Melk ? »

« Je le suis. Qui êtes-vous ? »

« Guillaume m’a envoyé. »

Mon cœur se serra. Guillaume était mort six ans plus tôt, emporté par la peste. Personne ne prononçait plus son nom à Melk. Personne, du reste, ne l’avait jamais connu ici, sinon par ce que j’en avais dit.

« Guillaume de Baskerville ? »

« Il m’a dit : si un jour tu ne sais plus où aller, si tu ne sais plus à qui confier ce que tu portes, cherche un moine nommé Adso, à l’abbaye de Melk, dans la vallée du Danube. Il saura. »

« Quand vous a-t-il dit cela ? »

« Il y a longtemps. Avant la peste. À Avignon, en l’an 1340. »

Avignon. Guillaume avait séjourné à Avignon dans les années 1330-1340, mêlé aux querelles entre le pape et les Spirituels franciscains. Il y avait croisé des hommes de toutes sortes — théologiens, diplomates, espions, fugitifs. Un Templier en fuite n’aurait rien eu d’invraisemblable dans les ruelles d’Avignon.

« Vous êtes Templier, dis-je. »

Ce n’était pas une question. L’homme ferma les yeux un instant, comme si le mot lui faisait mal.

« Je l’ai été. Je m’appelle Arnaud de Bure. J’avais dix-neuf ans quand ils sont venus nous arrêter. C’était un vendredi, le treize octobre de l’an 1307. Je servais à la commanderie de Bure, en Bourgogne. On nous a enchaînés à l’aube. J’ai passé quatre ans dans les prisons du roi de France. On m’a relâché après la dissolution. Depuis, je marche. »

« Vous marchez depuis quarante-deux ans ? »

« Depuis quarante-deux ans. »

Il ouvrit son manteau. Dessous, contre sa poitrine, il portait un sac de cuir, fermé par une courroie. Le cuir était si vieux qu’il avait pris la couleur de la peau. Il le détacha et le posa sur la table, entre nous, avec une lenteur cérémoniale.

« Voici ce que je porte. »

Il ouvrit le sac. À l’intérieur, enveloppé dans un linge de lin jauni, reposait un manuscrit.

Un petit volume, plus haut que large, relié en peau brune sans ornement. Les plats étaient nus — pas de titre, pas d’inscription, pas de fermoir. Rien qui signalât la nature du contenu. Un livre fait pour ne pas être remarqué.

Je l’ouvris.

Le parchemin était de bonne qualité, souple encore malgré les années, d’un blanc légèrement ambré. Le texte étaitd’une écriture serrée mais lisible avec peu de concession à la beauté. Cent trente feuillets environ. Le texte était en ancien français — non pas en latin, ce qui me surprit.

Page de la Règle du Temple, Walters Ms. W.132, fol. 7r
La Règle du Temple. Copie du dernier quart du XIIIᵉ siècle, région d’Arras-Douai. Walters Art Museum, Ms. W.132, fol. 7r (CC BY-SA 3.0).

Je lus les premières lignes.

Ci commence la Regle des Frères du Temple. A chascun frère qui est profès de la sainte maison et chevalier du Temple de Salomon…

Je levai les yeux vers Arnaud de Bure.

« C’est la Règle du Temple. »

« L’un des derniers exemplaires. Peut-être le dernier. »

Je connaissais l’existence de ce texte. Tout le monde en avait entendu parler — la Règle secrète des Templiers, celle que les simples frères n’avaient jamais le droit de lire, celle que le grand maître gardait sous clef et dont la lecture était réservée aux seuls dignitaires. Pendant le procès, les inquisiteurs avaient cherché cette Règle avec acharnement, convaincus qu’elle contenait la preuve des hérésies dont on accusait l’Ordre — l’adoration du Baphomet, le reniement du Christ, les baisers obscènes. Ils ne l’avaient pas trouvée. Ou plutôt, ce qu’ils avaient trouvé ne leur avait pas donné ce qu’ils cherchaient.

Car la Règle du Temple, je le découvris ce soir-là en la feuilletant page après page à la lumière d’une chandelle, ne contenait aucun secret ténébreux. C’était un texte d’une rigueur austère, presque monastique — ce qui n’avait rien d’étonnant, puisqu’elle avait été rédigée sous l’influence de saint Bernard de Clairvaux au concile de Troyes, en l’an 1129. Elle prescrivait la hiérarchie de l’Ordre, le costume des frères, le service religieux, la tenue des chapitres, le code pénal interne, l’élection du grand maître, la réception des nouveaux membres. Pas de magie noire. Pas d’idole. Pas de rite secret. Un règlement.

Et pourtant ce règlement était d’une rareté vertigineuse.

Je comptai les cahiers, examinai les coutures, évaluai l’âge du parchemin. La copie datait du milieu du XIIIe siècle — plus d’un siècle avant la nuit où je la tenais. L’écriture était d’une main habile, rapide mais sans fioritures, celle d’un scribe habitué à produire des documents utilitaires, pas des objets de contemplation. Les marges étaient étroites. Des annotations marginales, d’une encre plus pâle, avaient été ajoutées par une autre main — des gloses, des précisions, des renvois à d’autres articles. Le volume avait été utilisé, consulté, travaillé. Ce n’était pas un livre de bibliothèque. C’était un livre de commandement.

« Comment l’avez-vous sauvé ? »

Arnaud de Bure parla longtemps. Il raconta la nuit de l’arrestation — les soldats du roi entrant dans la commanderie avant l’aube, les frères tirés de leur lit, les coffres fouillés, les documents saisis. Mais le commandeur de Bure, un vieil homme nommé Gérard de Villiers, avait anticipé le danger. Trois jours avant l’arrestation, il avait confié la Règle au plus jeune des frères — Arnaud — avec un ordre simple : pars, cache-la, ne reviens pas.

« Je ne savais même pas lire, dit Arnaud. Je ne savais pas ce que je portais. On m’a dit : c’est la Règle. Garde-la. Ne la montre à personne. Si tu es pris, brûle-la. Mais ne la laisse pas tomber entre les mains du roi. »

« Pourquoi ? S’il n’y a rien de secret dans ce texte, pourquoi le cacher ? »

Arnaud me regarda avec une expression que je ne compris pas immédiatement — de la lassitude, mais aussi, sous la lassitude, une forme de fierté blessée.

« Parce que la Règle est la seule preuve que l’Ordre existait pour de bonnes raisons. Ils nous ont accusés de tout — d’hérésie, de sodomie, d’idolâtrie. Ils ont brûlé le grand maître. Ils ont confisqué nos biens. Ils ont effacé notre nom. Mais tant que la Règle existe, la vérité existe : nous étions des soldats du Christ, pas des hérétiques. Ce livre est notre honneur. Et l’honneur ne se brûle pas. »

Le silence qui suivit fut si dense que j’entendais le bois craquer dans le feu.

Guillaume m’avait raconté le procès des Templiers. Il l’avait suivi de près, à Avignon, et il en avait tiré une leçon que je n’avais pas comprise à l’époque mais qui me revint ce soir-là avec une clarté terrible : « Le plus grand crime qu’on puisse commettre contre un ordre, m’avait-il dit, ce n’est pas de le détruire. C’est de le calomnier, puis de détruire les preuves de la calomnie. Un ordre dont on a brûlé les archives est un ordre qui ne peut plus se défendre. Et un ordre qui ne peut plus se défendre est un ordre coupable pour l’éternité. »

La Règle du Temple, posée sur la table du parloir de Melk, était exactement cela : la preuve que l’Ordre n’était pas ce qu’on avait dit. Un texte ennuyeux, administratif, sans mystère — et c’est précisément parce qu’il était sans mystère qu’il était dangereux. Car si la Règle ne contenait rien de criminel, alors les crimes reprochés aux Templiers avaient été inventés. Et si les crimes avaient été inventés, alors le roi de France et le pape avaient menti. Et les rois et les papes n’aiment pas qu’on prouve qu’ils ont menti.

Je refermai le manuscrit.

« Que voulez-vous que j’en fasse ? »

« Que vous le gardiez. Que vous le cachiez dans votre bibliothèque, parmi vos manuscrits, là où personne ne le cherchera. Un livre sans titre, sans nom, sans ornement — qui irait le regarder ? Je suis vieux. Je n’ai plus la force de marcher. Je n’ai personne à qui le transmettre. Guillaume m’a dit que vous sauriez quoi faire. »

Je pensai à Jorge de Burgos. Jorge aurait brûlé ce manuscrit — non par haine des Templiers, mais par obéissance au pape qui avait condamné l’Ordre. Si le Saint-Père avait jugé les Templiers coupables, conserver la preuve de leur innocence était un acte de désobéissance. Jorge ne désobéissait jamais.

Je pensai à Guillaume. Guillaume aurait pris ce manuscrit sans hésiter. Il aurait dit que la vérité ne se cache pas, qu’elle se conserve, et que le rôle d’un bibliothécaire est de garder ce que les puissants veulent détruire.

Je pris le manuscrit.

Arnaud de Bure resta deux jours à Melk. Il dormit, mangea, se reposa. Puis il repartit, sans son sac de cuir, sans son fardeau de quarante-deux ans. Je le regardai descendre vers le Danube, voûté, lent, les mains vides pour la première fois depuis l’aube du treize octobre 1307. Je ne le revis jamais.

Le soir même, je descendis dans la bibliothèque. Je pris la Règle du Temple, la glissai entre un recueil de sermons et un traité de comput que personne n’avait ouvert depuis trente ans. Un livre sans titre, entre deux livres sans lecteurs. La meilleure cachette du monde.


Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382. Ce sera la dernière chose que j’écrirai sur cette affaire. La Règle est toujours là où je l’ai mise. Je n’en ai parlé à personne — ni à l’abbé, ni aux frères, ni à Dieu lui-même dans mes prières. Guillaume m’avait appris que certains secrets ne se confient pas : on les garde, c’est tout. Je ne sais pas si les Templiers étaient innocents. Mais je sais que leur Règle ne contenait rien qui méritât le bûcher. Et je sais qu’un livre qui prouve l’innocence d’hommes que l’on a brûlés est un livre qu’il faut garder, quoi qu’il en coûte. Que celui qui trouvera ce manuscrit sache qu’il tient entre les mains la seule défense d’un ordre mort. Qu’il en fasse ce que sa conscience lui commande. La mienne m’a commandé de le cacher. Je lui ai obéi.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1354 · TEMP-01
Chroniques d’Adso de Melk — Le Dernier Templier

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde :
De la Règle du Temple, il ne subsiste aujourd’hui que quatre exemplaires connus. Le manuscrit de Paris (BnF, fonds français 1977) et celui de Rome (Accademia dei Lincei, Cod. 44 A 14) sont les plus complets. Celui de Bruges (Bibliothèque municipale, ms. 131), le plus ancien, contient le texte latin primitif rédigé au concile de Troyes en 1129. Le quatrième, dit « de Barcelone », est une traduction en un mélange de français et d’occitan qu’un archiviste catalan a décrit, avec une franchise qu’on ne peut qu’admirer, comme « une merde de français et d’occitan ». Aucun de ces quatre exemplaires ne provient de Melk. Mais Raturon note, pour les chercheurs qui auraient le loisir de vérifier, que la bibliothèque de l’abbaye de Melk possède un fonds ancien considérable, et que tous les manuscrits n’en ont pas été catalogués. Les modes ont leurs caprices, et les cachettes leurs durées. Elles tiennent, parfois, plus longtemps que les empires qui les ont rendues nécessaires.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Chroniques d’Adso de Melk : Les marges interdites

Chroniques d'Adso de Melk : Les marges interdites

En 1351, au cent-dix-septième manuscrit de l’inventaire de Melk, un psautier du XIIe siècle porte en marge du psaume 23 un moine défécant. Frère Ulrich, quatre-vingts ans, refuse d’abord d’en parler. En trois semaines, j’ai relevé quarante-sept volumes marqués de la même façon.

Sur les dessins obscènes dans les manuscrits sacrés, Anno Domini 1351

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

En l’an de grâce 1351, je découvris un secret que l’abbaye de Melk gardait depuis des siècles. Ce secret n’était pas caché dans une crypte, ni scellé par un serment. Il était exposé à la vue de tous, dans les marges de nos manuscrits les plus sacrés. Mais personne n’en parlait jamais.

Ce silence faillit me coûter la vie.


I. La découverte

Tout commença un matin de novembre, alors que je cataloguais les manuscrits de notre bibliothèque. L’abbé m’avait confié cette tâche monumentale : inventorier l’intégralité de notre collection, décrire chaque volume, noter son état, répertorier son contenu.

J’en étais au cent-dix-septième manuscrit — un psautier du XIIe siècle, magnifiquement enluminé — quand je remarquai, en marge du psaume 23, un dessin étrange.

Un moine défécant.

Je crus d’abord à une tache, une déformation du parchemin. Mais non. C’était bien un dessin délibéré, tracé à l’encre brune, représentant un moine accroupi, robe relevée, en train de se soulager.

En marge d’un psaume.

Je restai stupéfait. Qui avait osé profaner ainsi la parole de Dieu ? Je tournai les pages, cherchant d’autres dessins. Et j’en trouvai.

Beaucoup.

A la page 34 : un lapin chassant un chasseur.
A la page 56 : un évêque à tête d’âne.
A la page 78 : deux animaux accouplés de manière indécente.
A la page 92 : un diable grimaçant tirant la langue.

Et partout, disséminés dans les marges, des grotesques, des drôleries, des obscénités.

Je refermai le manuscrit, troublé. Puis j’en ouvris un autre. Un évangéliaire du XIe siècle. Mêmes dessins. Mêmes profanations.

Un troisième. Un quatrième. Tous portaient, cachés dans leurs marges, ces images impossibles.


II. L’interrogatoire des anciens

Je décidai d’interroger les vieux moines, ceux qui avaient passé leur vie dans le scriptorium. Le premier que je trouvai fut Frère Ulrich, quatre-vingts ans, presque aveugle, mais encore lucide.

« Frère Ulrich, ces dessins dans les marges… qui les a faits ? »

Il détourna le regard.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. »

« Si. Vous savez. Les grotesques. Les obscénités. »

Un long silence.

« Laisse cela tranquille, Adso. »

« Mais c’est un sacrilège ! »

« Non. C’est… autre chose. »

« Quoi donc ? »

Il se leva, s’appuya sur sa canne, s’approcha de moi. Sa voix se fit basse, presque un murmure.

« Quand tu copies le même texte pendant des mois, des années, tu deviens fou. Les lettres dansent. Les mots perdent leur sens. Tu as l’impression de disparaître dans le parchemin. Alors tu dessines. Pour rester vivant. »

« Vous avez dessiné… ces choses ? »

Il hocha la tête.

« Oui. Comme tous ceux qui ont copié avant moi. Comme tous ceux qui copieront après. »

« Mais… les moines défécants ? Les animaux obscènes ? »

« C’est notre manière de rire. En secret. De nous moquer de l’ordre, de la règle, du silence. Personne ne regarde jamais les marges. Alors on y cache notre humanité. »


III. L’enquête s’approfondit

Je ne pouvais accepter cette explication. Frère Guillaume m’avait appris à chercher la vérité, pas à accepter les justifications faciles. Je décidai d’examiner systématiquement tous les manuscrits de Melk portant des marges décorées.

En trois semaines, j’en identifiai quarante-sept.

Mais ce qui me troubla, c’est que ces dessins n’étaient pas anarchiques. Ils suivaient un système. Certains motifs revenaient : le moine défécant apparaissait toujours en marge des psaumes de pénitence. L’évêque à tête d’âne accompagnait les passages sur l’autorité ecclésiastique. Les animaux accouplés ornaient les textes sur la chasteté.

Ce n’était pas du hasard. C’était délibéré.

Quelqu’un — ou plusieurs personnes — avait méthodiquement profané les textes sacrés en y insérant des commentaires visuels ironiques, voire blasphématoires.

Je décidai de remonter à la source. D’identifier le premier manuscrit portant ces marges. Le plus ancien.

Après des jours de recherche dans nos archives, je le trouvai : un manuscrit daté de 1124, copié par un certain Frère Anselm.

Anselm. Ce nom ne me disait rien. Je consultai les registres de l’abbaye. Anselm était mort en 1142, âgé de cinquante-trois ans. Il avait passé trente ans dans le scriptorium. Aucune note particulière. Un copiste ordinaire.

Sauf qu’Anselm, apparemment, avait inventé cette tradition secrète. Et tous les copistes suivants l’avaient perpétuée.


IV. La découverte du cahier caché

En fouillant dans les archives, je tombai sur une liasse de feuillets non reliés, glissée entre deux registres comptables. Des notes manuscrites, datées de 1140. L’écriture était celle d’Anselm.

Je lus.

C’était un journal. Le journal d’un copiste qui devenait fou.

Anno Domini 1137. J’ai copié aujourd’hui le psaume 119 pour la vingt-septième fois. Les mêmes mots. Les mêmes lettres. Je ne les comprends plus. Ils sont devenus des formes vides. Je me demande si Dieu Lui-même ne s’est pas lassé de ces répétitions.

Anno Domini 1138. Frère Konrad est mort hier. Il copiait le même évangéliaire depuis quinze ans. Il n’avait pas fini. L’abbé a ordonné que je termine son travail. Je vais donc copier ce qu’un mort n’a pas pu finir. Cela me semble absurde.

Anno Domini 1139. J’ai dessiné aujourd’hui, dans la marge du psaume 23, un moine défécant. Personne ne le verra jamais. Mais moi, je sais qu’il est là. Et cela me fait rire.

Le journal continuait ainsi pendant des pages. Anselm racontait sa descente progressive dans la folie répétitive du scriptorium. Et il racontait aussi comment il avait commencé à dessiner.

Ces dessins sont ma rébellion. Ma manière de dire que je suis encore vivant. Que je ne suis pas qu’une machine à copier. Les textes que je reproduis parlent de Dieu, de foi, de salut. Mais moi, pendant que je les copie, je pense à des choses triviales. A la soupe du réfectoire. A mes pieds qui me font mal. A cette douleur dans mon dos. Alors je dessine ces pensées triviales. Et je les cache dans les marges.

La dernière entrée datait de 1142, quelques jours avant sa mort.

J’ai formé trois jeunes copistes. Je leur ai montré comment dessiner dans les marges. Je leur ai dit : « C’est notre secret. Ne le montrez jamais à l’abbé. Mais transmettez-le. » Ils ont juré. Maintenant, je peux mourir tranquille. Ma rébellion survivra.


V. Le dilemme moral

Je refermai le cahier, troublé. Que devais-je faire ?

D’un côté, ces dessins étaient des profanations. Ils se moquaient de l’Église, de la règle, des textes sacrés. Un abbé rigoureux ordonnerait leur effacement.

De l’autre, ils témoignaient d’une humanité irréductible. Les copistes n’étaient pas des machines. Ils souffraient, doutaient, riaient. Et ces marges étaient leur soupape de survie.

Frère Guillaume m’aurait dit quoi ?

Je repensai à nos conversations, vingt-quatre ans plus tôt, dans l’abbaye italienne. Guillaume défendait toujours l’humain contre l’abstrait. Il aurait probablement souri en voyant ces dessins. Il aurait dit : « Les moines sont des hommes. Et les hommes ont besoin de rire. »

Mais Jorge de Burgos, lui, aurait ordonné la destruction immédiate de tous ces manuscrits.

Entre ces deux positions, je devais choisir.


VI. La confrontation avec l’abbé

Je décidai de tout révéler à l’abbé. C’était mon devoir. Mais je savais que cela pouvait déclencher une purge.

Je me présentai dans son bureau, portant le psautier profané et le journal d’Anselm.

« Mon Père, j’ai découvert quelque chose de grave. »

L’abbé — un homme de soixante ans, sévère mais juste — leva les yeux de son registre.

« Montre. »

Je lui tendis le psautier, ouvert à la page du moine défécant.

Il observa le dessin longuement. Son visage ne trahit aucune émotion.

« Et alors ? »

« Mon Père… c’est un sacrilège. »

« C’est un dessin. »

« Un dessin obscène. Dans un livre sacré. »

« Le texte du psaume est-il correct ? »

« Oui. »

« Alors où est le problème ? »

Je restai interdit.

« Mais… ce dessin se moque de la règle ! »

« Non. Il se moque de ceux qui appliquent la règle sans humanité. Ce n’est pas la même chose. »

Il referma le psautier, me le rendit.

« Adso, je sais que ces dessins existent. Je les ai toujours su. Tous les abbés de Melk le savent. »

« Et vous les tolérez ? »

« Je les comprends. Tu crois que je ne sais pas ce que vivent les copistes ? J’ai moi-même copié pendant vingt ans, avant de devenir abbé. Je sais la souffrance du dos, la fatigue des yeux, l’ennui mortel. Ces dessins sont leur manière de survivre. »

« Mais c’est un péché ! »

« Peut-être. Ou peut-être pas. Dieu juge les cœurs, pas les marges. »


VII. Le retournement : la menace extérieure

Deux jours plus tard, tout bascula.

Un évêque visiteur arriva à Melk. Monseigneur Hartmann, envoyé par l’archevêché de Salzbourg pour inspecter nos manuscrits. Il avait entendu des rumeurs selon lesquelles notre bibliothèque abritait des textes hérétiques.

L’abbé me convoqua en urgence.

« Adso, cache les manuscrits portant des marges… problématiques. Tous. Immédiatement. »

« Mais vous avez dit… »

« J’ai dit que je les tolérais. Mais Hartmann, lui, ne les tolérera pas. Il ordonnera leur destruction. Et peut-être pire. »

« Pire ? »

« Il peut demander une enquête inquisitoriale. Accuser les copistes de blasphème. Faire arrêter des moines. »

Je compris soudain la gravité de la situation. Ce qui était une rébellion privée, tolérée en secret, devenait un danger mortel si elle était découverte.

Je rassemblai tous les manuscrits à marges profanes — quarante-sept volumes — et les cachai dans une réserve souterraine, sous le prétexte de travaux de restauration.


VIII. L’inspection de l’évêque

Monseigneur Hartmann était un homme maigre, au regard perçant, qui scrutait tout avec une suspicion maladive. Il examina nos manuscrits un par un, lisant les textes, inspectant les enluminures.

Je le suivais, le cœur battant, priant qu’il ne demande pas à voir les volumes que j’avais cachés.

Au bout de trois jours, il sembla satisfait.

« Votre bibliothèque est correcte. Rien d’hérétique. »

L’abbé respira.

« Mais, ajouta Hartmann, j’ai entendu dire que certains de vos manuscrits portent des marges… décorées de manière inappropriée. »

Le silence se fit.

« Des marges ? » dit l’abbé, feignant l’ignorance.

« Oui. Des grotesques. Des obscénités. Des moqueries. »

« Nous n’avons rien de tel ici. »

« J’aimerais en être sûr. Montrez-moi tous vos psautiers. »

L’abbé n’avait pas le choix. Il me lança un regard. Je compris : il fallait sortir les manuscrits cachés.

Je descendis à la réserve, le cœur lourd. J’en remontai trois psautiers — les moins profanes. Ceux où les dessins étaient discrets, presque invisibles.

Hartmann les examina. Il ne vit rien. Ou feignit de ne rien voir.

« Bien. Tout semble en ordre. »

Il repartit le lendemain.

Mais avant de partir, il me prit à part.

« Je sais qu’il y a d’autres manuscrits. »

Je ne répondis pas.

« Je sais que vous les cachez. Mais je ne dirai rien. »

« Pourquoi ? »

Il sourit tristement.

« Parce que j’ai été copiste, moi aussi. Et que j’ai dessiné, moi aussi. »


IX. La revelation finale

Apres le depart de Hartmann, l’abbe me convoqua.

« Tu as bien fait de cacher les manuscrits. »

« Mais Monseigneur a dit… »

« Il a dit ce qu’il devait dire. Mais il sait. Et il a choisi de fermer les yeux. Parce qu’il comprend. »

« Alors… nous gardons ces manuscrits ? »

« Oui. Mais plus jamais tu ne parleras de cela. Plus jamais tu ne montreras ces marges a quiconque. C’est notre secret. Le secret de tous les scriptoria. »

« Mais pourquoi ? »

L’abbe soupira.

« Parce que l’Eglise a besoin de copistes. Et les copistes ont besoin de survivre. Si on leur interdit de dessiner, ils deviendront fous. Ou pire, ils cesseront de copier. Alors on tolere. En silence. »


X. Reflexion finale

Des annees ont passe. Je suis vieux maintenant. Mais je repense souvent a cette affaire.

Les marges interdites sont toujours la, cachees dans nos manuscrits. Elles temoignent d’une humanite irreductible, d’une rebellion douce contre l’ordre immuable.

Frere Guillaume aurait aime ces dessins. Il aurait dit que le rire sauve les hommes de la folie.

Jorge de Burgos les aurait brules. Il aurait dit que le rire detruit la foi.

Moi, je ne sais toujours pas qui avait raison.

Mais je sais une chose : tant qu’il y aura des copistes, il y aura des marges profanes. Parce que les hommes ne peuvent pas vivre uniquement dans le sacre. Ils ont besoin, parfois, de dessiner un moine defequant.

Et peut-etre que Dieu Lui-meme sourit en voyant cela.


Nota bene :
Ecrit de ma main, en l’an de grace 1380. J’ai garde le secret pendant vingt-neuf ans. Maintenant que je suis vieux, je peux enfin l’ecrire. Mais ce manuscrit sera scelle. Personne ne le lira de mon vivant. Apres ma mort… que Dieu decide.

Adso de Melk, bibliothecaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutee par la Guilde des Biblopolices, XXIe siecle) :
GUILDE · ADSO · 1351 · MARG-01
Chroniques d’Adso de Melk — Les Marges Interdites

Note de la Guilde :
Ce manuscrit d’Adso fut effectivement scelle et ne fut decouvert qu’en 1803, lors de la secularisation de l’abbaye de Melk. Les manuscrits aux marges « interdites » qu’il mentionne existent toujours. Ils sont conserves dans la bibliotheque de Melk, mais ne sont jamais exposes au public.

Sur eBay en ce moment

Les incunables actuellement en vente.

Voir les annonces →

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.