Chroniques d’Adso de Melk : Le Dernier Templier

Un homme venu de loin, Anno Domini 1354

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

Il arriva un soir de novembre, par la route qui monte du Danube.

Frère Heinrich, qui gardait la porte ce soir-là, vint me chercher au scriptorium. Il faisait déjà nuit. Le vent soufflait du nord et charriait cette odeur de neige qui annonce l’hiver dans la vallée. Heinrich était troublé — un voyageur demandait à me voir, par mon nom, et refusait de parler à quiconque d’autre.

Je descendis dans le parloir. Un homme était assis sur le banc, près du feu. Ou plutôt effondré. Il portait un manteau de voyage si usé qu’on ne pouvait en deviner la couleur d’origine. Ses bottes étaient fendues. Ses mains, posées sur ses genoux, tremblaient — non pas de froid, mais de cette fatigue profonde qui vient quand le corps a dépassé depuis longtemps ce qu’il pouvait donner. Il avait les cheveux blancs, le visage creusé de rides profondes, les yeux d’un bleu très pâle, presque délavé. Un vieil homme. Soixante-cinq ans peut-être, ou davantage — il était difficile de dire, tant la route l’avait défait.

Il leva les yeux quand j’entrai. Et il dit, en un français lent, prononcé avec un accent que je ne reconnus pas immédiatement :

« Vous êtes Frère Adso ? Adso de Melk ? »

« Je le suis. Qui êtes-vous ? »

« Guillaume m’a envoyé. »

Mon cœur se serra. Guillaume était mort six ans plus tôt, emporté par la peste. Personne ne prononçait plus son nom à Melk. Personne, du reste, ne l’avait jamais connu ici, sinon par ce que j’en avais dit.

« Guillaume de Baskerville ? »

« Il m’a dit : si un jour tu ne sais plus où aller, si tu ne sais plus à qui confier ce que tu portes, cherche un moine nommé Adso, à l’abbaye de Melk, dans la vallée du Danube. Il saura. »

« Quand vous a-t-il dit cela ? »

« Il y a longtemps. Avant la peste. À Avignon, en l’an 1340. »

Avignon. Guillaume avait séjourné à Avignon dans les années 1330-1340, mêlé aux querelles entre le pape et les Spirituels franciscains. Il y avait croisé des hommes de toutes sortes — théologiens, diplomates, espions, fugitifs. Un Templier en fuite n’aurait rien eu d’invraisemblable dans les ruelles d’Avignon.

« Vous êtes Templier, dis-je. »

Ce n’était pas une question. L’homme ferma les yeux un instant, comme si le mot lui faisait mal.

« Je l’ai été. Je m’appelle Arnaud de Bure. J’avais dix-neuf ans quand ils sont venus nous arrêter. C’était un vendredi, le treize octobre de l’an 1307. Je servais à la commanderie de Bure, en Bourgogne. On nous a enchaînés à l’aube. J’ai passé quatre ans dans les prisons du roi de France. On m’a relâché après la dissolution. Depuis, je marche. »

« Vous marchez depuis quarante-deux ans ? »

« Depuis quarante-deux ans. »

Il ouvrit son manteau. Dessous, contre sa poitrine, il portait un sac de cuir, fermé par une courroie. Le cuir était si vieux qu’il avait pris la couleur de la peau. Il le détacha et le posa sur la table, entre nous, avec une lenteur cérémoniale.

« Voici ce que je porte. »

Il ouvrit le sac. À l’intérieur, enveloppé dans un linge de lin jauni, reposait un manuscrit.

Un petit volume, plus haut que large, relié en peau brune sans ornement. Les plats étaient nus — pas de titre, pas d’inscription, pas de fermoir. Rien qui signalât la nature du contenu. Un livre fait pour ne pas être remarqué.

Je l’ouvris.

Le parchemin était de bonne qualité, souple encore malgré les années, d’un blanc légèrement ambré. Le texte étaitd’une écriture serrée mais lisible avec peu de concession à la beauté. Cent trente feuillets environ. Le texte était en ancien français — non pas en latin, ce qui me surprit.

Page de la Règle du Temple, Walters Ms. W.132, fol. 7r
La Règle du Temple. Copie du dernier quart du XIIIᵉ siècle, région d’Arras-Douai. Walters Art Museum, Ms. W.132, fol. 7r (CC BY-SA 3.0).

Je lus les premières lignes.

Ci commence la Regle des Frères du Temple. A chascun frère qui est profès de la sainte maison et chevalier du Temple de Salomon…

Je levai les yeux vers Arnaud de Bure.

« C’est la Règle du Temple. »

« L’un des derniers exemplaires. Peut-être le dernier. »

Je connaissais l’existence de ce texte. Tout le monde en avait entendu parler — la Règle secrète des Templiers, celle que les simples frères n’avaient jamais le droit de lire, celle que le grand maître gardait sous clef et dont la lecture était réservée aux seuls dignitaires. Pendant le procès, les inquisiteurs avaient cherché cette Règle avec acharnement, convaincus qu’elle contenait la preuve des hérésies dont on accusait l’Ordre — l’adoration du Baphomet, le reniement du Christ, les baisers obscènes. Ils ne l’avaient pas trouvée. Ou plutôt, ce qu’ils avaient trouvé ne leur avait pas donné ce qu’ils cherchaient.

Car la Règle du Temple, je le découvris ce soir-là en la feuilletant page après page à la lumière d’une chandelle, ne contenait aucun secret ténébreux. C’était un texte d’une rigueur austère, presque monastique — ce qui n’avait rien d’étonnant, puisqu’elle avait été rédigée sous l’influence de saint Bernard de Clairvaux au concile de Troyes, en l’an 1129. Elle prescrivait la hiérarchie de l’Ordre, le costume des frères, le service religieux, la tenue des chapitres, le code pénal interne, l’élection du grand maître, la réception des nouveaux membres. Pas de magie noire. Pas d’idole. Pas de rite secret. Un règlement.

Et pourtant ce règlement était d’une rareté vertigineuse.

Je comptai les cahiers, examinai les coutures, évaluai l’âge du parchemin. La copie datait du milieu du XIIIe siècle — plus d’un siècle avant la nuit où je la tenais. L’écriture était d’une main habile, rapide mais sans fioritures, celle d’un scribe habitué à produire des documents utilitaires, pas des objets de contemplation. Les marges étaient étroites. Des annotations marginales, d’une encre plus pâle, avaient été ajoutées par une autre main — des gloses, des précisions, des renvois à d’autres articles. Le volume avait été utilisé, consulté, travaillé. Ce n’était pas un livre de bibliothèque. C’était un livre de commandement.

« Comment l’avez-vous sauvé ? »

Arnaud de Bure parla longtemps. Il raconta la nuit de l’arrestation — les soldats du roi entrant dans la commanderie avant l’aube, les frères tirés de leur lit, les coffres fouillés, les documents saisis. Mais le commandeur de Bure, un vieil homme nommé Gérard de Villiers, avait anticipé le danger. Trois jours avant l’arrestation, il avait confié la Règle au plus jeune des frères — Arnaud — avec un ordre simple : pars, cache-la, ne reviens pas.

« Je ne savais même pas lire, dit Arnaud. Je ne savais pas ce que je portais. On m’a dit : c’est la Règle. Garde-la. Ne la montre à personne. Si tu es pris, brûle-la. Mais ne la laisse pas tomber entre les mains du roi. »

« Pourquoi ? S’il n’y a rien de secret dans ce texte, pourquoi le cacher ? »

Arnaud me regarda avec une expression que je ne compris pas immédiatement — de la lassitude, mais aussi, sous la lassitude, une forme de fierté blessée.

« Parce que la Règle est la seule preuve que l’Ordre existait pour de bonnes raisons. Ils nous ont accusés de tout — d’hérésie, de sodomie, d’idolâtrie. Ils ont brûlé le grand maître. Ils ont confisqué nos biens. Ils ont effacé notre nom. Mais tant que la Règle existe, la vérité existe : nous étions des soldats du Christ, pas des hérétiques. Ce livre est notre honneur. Et l’honneur ne se brûle pas. »

Le silence qui suivit fut si dense que j’entendais le bois craquer dans le feu.

Guillaume m’avait raconté le procès des Templiers. Il l’avait suivi de près, à Avignon, et il en avait tiré une leçon que je n’avais pas comprise à l’époque mais qui me revint ce soir-là avec une clarté terrible : « Le plus grand crime qu’on puisse commettre contre un ordre, m’avait-il dit, ce n’est pas de le détruire. C’est de le calomnier, puis de détruire les preuves de la calomnie. Un ordre dont on a brûlé les archives est un ordre qui ne peut plus se défendre. Et un ordre qui ne peut plus se défendre est un ordre coupable pour l’éternité. »

La Règle du Temple, posée sur la table du parloir de Melk, était exactement cela : la preuve que l’Ordre n’était pas ce qu’on avait dit. Un texte ennuyeux, administratif, sans mystère — et c’est précisément parce qu’il était sans mystère qu’il était dangereux. Car si la Règle ne contenait rien de criminel, alors les crimes reprochés aux Templiers avaient été inventés. Et si les crimes avaient été inventés, alors le roi de France et le pape avaient menti. Et les rois et les papes n’aiment pas qu’on prouve qu’ils ont menti.

Je refermai le manuscrit.

« Que voulez-vous que j’en fasse ? »

« Que vous le gardiez. Que vous le cachiez dans votre bibliothèque, parmi vos manuscrits, là où personne ne le cherchera. Un livre sans titre, sans nom, sans ornement — qui irait le regarder ? Je suis vieux. Je n’ai plus la force de marcher. Je n’ai personne à qui le transmettre. Guillaume m’a dit que vous sauriez quoi faire. »

Je pensai à Jorge de Burgos. Jorge aurait brûlé ce manuscrit — non par haine des Templiers, mais par obéissance au pape qui avait condamné l’Ordre. Si le Saint-Père avait jugé les Templiers coupables, conserver la preuve de leur innocence était un acte de désobéissance. Jorge ne désobéissait jamais.

Je pensai à Guillaume. Guillaume aurait pris ce manuscrit sans hésiter. Il aurait dit que la vérité ne se cache pas, qu’elle se conserve, et que le rôle d’un bibliothécaire est de garder ce que les puissants veulent détruire.

Je pris le manuscrit.

Arnaud de Bure resta deux jours à Melk. Il dormit, mangea, se reposa. Puis il repartit, sans son sac de cuir, sans son fardeau de quarante-deux ans. Je le regardai descendre vers le Danube, voûté, lent, les mains vides pour la première fois depuis l’aube du treize octobre 1307. Je ne le revis jamais.

Le soir même, je descendis dans la bibliothèque. Je pris la Règle du Temple, la glissai entre un recueil de sermons et un traité de comput que personne n’avait ouvert depuis trente ans. Un livre sans titre, entre deux livres sans lecteurs. La meilleure cachette du monde.


Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382. Ce sera la dernière chose que j’écrirai sur cette affaire. La Règle est toujours là où je l’ai mise. Je n’en ai parlé à personne — ni à l’abbé, ni aux frères, ni à Dieu lui-même dans mes prières. Guillaume m’avait appris que certains secrets ne se confient pas : on les garde, c’est tout. Je ne sais pas si les Templiers étaient innocents. Mais je sais que leur Règle ne contenait rien qui méritât le bûcher. Et je sais qu’un livre qui prouve l’innocence d’hommes que l’on a brûlés est un livre qu’il faut garder, quoi qu’il en coûte. Que celui qui trouvera ce manuscrit sache qu’il tient entre les mains la seule défense d’un ordre mort. Qu’il en fasse ce que sa conscience lui commande. La mienne m’a commandé de le cacher. Je lui ai obéi.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1354 · TEMP-01
Chroniques d’Adso de Melk — Le Dernier Templier

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde :
De la Règle du Temple, il ne subsiste aujourd’hui que quatre exemplaires connus. Le manuscrit de Paris (BnF, fonds français 1977) et celui de Rome (Accademia dei Lincei, Cod. 44 A 14) sont les plus complets. Celui de Bruges (Bibliothèque municipale, ms. 131), le plus ancien, contient le texte latin primitif rédigé au concile de Troyes en 1129. Le quatrième, dit « de Barcelone », est une traduction en un mélange de français et d’occitan qu’un archiviste catalan a décrit, avec une franchise qu’on ne peut qu’admirer, comme « une merde de français et d’occitan ». Aucun de ces quatre exemplaires ne provient de Melk. Mais Raturon note, pour les chercheurs qui auraient le loisir de vérifier, que la bibliothèque de l’abbaye de Melk possède un fonds ancien considérable, et que tous les manuscrits n’en ont pas été catalogués. Les modes ont leurs caprices, et les cachettes leurs durées. Elles tiennent, parfois, plus longtemps que les empires qui les ont rendues nécessaires.

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À lire ensuite

Un colporteur face à l’Encyclopédie : Isidore Cornavin chez Duplain, à Lyon (1777)

Fragment II — Du sieur Duplain, libraire à Lyon, et du livre qu’on vend avant de l’avoir

Présentation d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé des découvertes archivistiques fortuites.

Amis bibliophiles, bonjour.

Des deux fragments qui accompagnaient les carnets de Cornavin, le second est d’une main plus tardive et plus dure — l’encre y est pâle, le papier de moindre qualité, et les indices internes le placent à Lyon, au printemps de 1777. Cornavin y touche, sans le savoir tout à fait, à l’événement le plus considérable de l’édition de son siècle.

Il faut ici que l’archiviste précède le colporteur. En cette année 1777 se met en place, à Lyon, l’entreprise de l’Encyclopédie dite in-quarto : une réédition à bon marché du grand Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert. L’affaire associe le Parisien Charles-Joseph Panckoucke, la Société typographique de Neuchâtel — imprimeurs suisses passés maîtres dans l’art de faire franchir les frontières à ce qui est défendu — et un libraire lyonnais du nom de Joseph Duplain, homme d’un front d’airain, qui avait d’abord annoncé de son chef une contrefaçon in-quarto, s’était fait casser son projet par arrêt du Directeur de la Librairie, puis, loin d’en périr, s’était fait prendre dans l’affaire comme associé. Le tout se vendra par souscription à plus de huit mille exemplaires. Que tout cela soit exact, on le doit aux travaux de M. Robert Darnton ; ce que Cornavin en a vu de ses yeux, on le lira ci-dessous, sans que la Guilde ait rien corrigé.

Document classé : GUILDE · AR/PRES-FRAG-II — pour publication libre.


Ce 3ᵉ jour d’avril 1777, à Lyon, aux abords de la place des Terreaux, par temps couvert et rivière haute.

Je suis monté à Lyon pour la première fois depuis bien des années, non pour y colporter — on n’y colporte pas le bleu, la ville en regorge et le vend moins cher que je ne l’achète — mais pour y voir un cousin de Marguerite qui tient auberge, et pour me refaire un peu de marchandise chez les grossistes des quais. La ville est un ventre qui ne dort jamais. On y imprime jour et nuit ; les charrettes de papier passent les ponts comme ailleurs les charrettes de foin.

C’est là qu’on m’a parlé du sieur Duplain. Un compagnon relieur, à l’estaminet, en parlait comme d’un prodige ou d’un filou, ne sachant lui-même trancher. J’ai voulu voir l’homme, par curiosité de métier. On ne voit pas tous les jours un libraire dont toute une ville dispute.

Il tenait boutique et bureau, du monde y entrait qui n’avait pas la mine d’acheter des livrets. Des messieurs à bas de soie, des commis, un abbé. J’ai attendu mon tour comme on attend à l’église, et quand il m’est venu, le sieur Duplain m’a toisé, a vu la courroie sur mon épaule, et a compris d’un coup ce que j’étais.

— Un porte-balle, a-t-il dit, non en mépris, mais comme on nomme un outil dont on se demande s’il peut servir.

Je lui ai dit mon commerce : le bleu, les almanachs, les saints, les Heures. Il a hoché la tête, et puis il m’a dit une chose que je n’ai pas comprise sur le moment.

— Sais-tu porter une souscription ?

J’ai avoué que je ne savais pas ce mot-là. Il me l’a expliqué avec la patience du marchand qui explique parce qu’il a intérêt à être compris. Il faisait, disait-il, réimprimer la grande Encyclopédie, ce dictionnaire de toutes les sciences et de tous les métiers dont j’avais ouï parler sans jamais en avoir vu un volume, les villages où je passe n’en ayant ni le moyen ni l’usage. Mais il la faisait dans un plus petit format, pour la vendre moins cher, et surtout il la vendait avant de l’avoir imprimée. L’acheteur donnait son nom, versait des arrhes, et recevrait les volumes à mesure qu’ils sortiraient des presses, sur plusieurs années. Trente-deux volumes, annonçait le prospectus de chez Pellet, à Genève, et l’on murmurait déjà qu’il y en aurait davantage ; ils viendraient de Lyon, de Genève, de Neuchâtel en Suisse, par les routes que l’on sait.

J’ai mis du temps à saisir. Dans mon commerce, on vend ce qu’on porte, et l’on porte ce qu’on a payé. Le client donne son sol, prend son livret, et nous sommes quittes sur-le-champ. Ici, l’homme prend l’argent d’un livre qui n’existe pas encore, sur la seule promesse qu’il existera. Il vend le vent, et l’acheteur paie le vent, et tout le monde s’en trouve content. J’ai dit au sieur Duplain que c’était là un grand commerce, mais que je n’y entendais rien, moi qui n’ai jamais su vendre que ce qui pèse sur mon dos.

— Justement, a-t-il dit. Le tien pèse, le mien ne pèse rien tant qu’il n’est pas fait. Voilà toute la différence entre ta fortune et la mienne.

J’ai demandé le prix, par cette manie que j’ai de mesurer les distances en demandant le prix de ce que je ne saurais payer. Trois cent quatre-vingt-quatre livres, m’a-t-on dit, pour l’in-quarto ; et l’ancien, le grand, le bel in-folio, se payait près de mille. Trois cent quatre-vingt-quatre livres. J’ai fait le compte dans ma tête, comme toujours. C’est plus que je ne gagne en trois ans de routes, de fièvres et de neiges. C’est, en livrets bleus à un sol, sept mille sept cent livrets, soit tout ce que je vendrai peut-être dans ma vie entière, mise bout à bout. Et c’était là leur bon marché, leur édition pour le pauvre monde. Je me suis dit que le pauvre monde de M. Duplain n’était pas le mien.

J’ai regardé, avant de sortir, un feuillet qu’on donnait à qui le demandait — un prospectus, disait-on. Il y avait la liste des choses que le livre contiendrait, et un arbre dessiné où toutes les connaissances des hommes tenaient dans des branches, comme les saints tiennent dans le calendrier. J’ai cherché s’il y avait, dans tout cela, une place pour le colporteur. On m’a dit qu’il y avait des planches pour l’imprimeur, pour le relieur, pour le papetier, pour le fondeur de lettres — pour tous ceux qui font le livre. Mais pour celui qui le porte, non. Le grand livre de tous les métiers avait oublié le mien. Cela ne m’a pas fâché. On n’entre pas dans les livres, on les porte ; c’est déjà quelque chose que d’être la main par où ils passent, même si la main ne figure sur aucune planche.

Le sieur Duplain, en me reconduisant — car celui-là reconduit, ayant appris que la civilité est un capital —, m’a dit que si je changeais d’avis, il avait toujours besoin d’hommes qui connussent les chemins et les curés. Les curés, ai-je pensé, oui ; mais mes curés rêvent d’un Rollin qu’ils ne peuvent payer, et un Rollin, à côté de son Encyclopédie, est un livre de poche. Je n’ai pas pris sa souscription. J’ai pris le prospectus, pour le lire le soir, à la chandelle, comme on lit une lettre venue d’un pays où l’on n’ira jamais.

Une dernière chose, que je note parce qu’elle m’a fait sourire. On m’a dit que les volumes viendraient en partie de Neuchâtel, par les montagnes, sur le dos d’hommes qui passent les cols en fraude quand la douane veille. Voilà donc que le plus grand livre du siècle, le livre des philosophes et des savants, voyagera comme mes petits livrets défendus : à dos d’homme, par les hauts passages, la nuit. Les cimes ne font pas de différence entre l’Encyclopédie et l’almanach. Sous la neige, tout livre pèse le poids de celui qui le porte.

Compte du jour : rien vendu, rien acheté qu’un peu de fil et deux plumes. Mangé et couché chez le cousin de Marguerite, pour rien, contre la promesse d’un almanach à la Saint-Jean. Reste en bourse : ce que j’avais, moins trois sols de bac. Emporté : un prospectus, qui ne pèse rien et que je ne vendrai pas.

Note pour mémoire : le sieur Duplain de Lyon vend un livre avant de l’avoir. Retenir la chose : c’est peut-être là le commerce de demain, et le mien celui d’hier. Mais qu’on me dise comment on rend les arrhes, le jour où la presse s’arrête et le livre ne vient pas. Un colporteur qui n’a pas livré n’a pas été payé ; un libraire qui a été payé n’a pas encore livré. De nous deux, lequel dort le mieux ?

Ici le fragment s’interrompt, le bas du feuillet manquant.


Note de la Guilde. — L’entreprise de l’Encyclopédie in-quarto (1777) est attestée dans ses moindres rouages par Robert Darnton, The Business of Enlightenment. A Publishing History of the Encyclopédie, 1775-1800. Joseph Duplain, l’association avec Panckoucke et la Société typographique de Neuchâtel, la vente par souscription, les prix respectifs de l’in-folio et de l’in-quarto, le tirage de plus de huit mille exemplaires : tout cela relève du fait. La rencontre avec Cornavin relève, elle, du seul témoignage de son carnet, que nous donnons sans le garantir au-delà de ce qu’un fragment permet.

Document classé : GUILDE · IC/FRAG-II.

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