Chroniques d’Adso de Melk: retour là où tout commença

Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’avais jamais cru devoir revoir ce lieu.

On ne guérit point d’une abbaye où l’on a connu, dans une seule suite de jours, la subtilité des disputes, l’odeur du sang, la honte des soupçons, le vertige des livres et, pour finir, ce feu qui sembla vouloir punir à la fois la pierre, le bois, les hommes et la mémoire. Il est des événements que l’âme ne dépose pas ; elle les range seulement plus loin, comme on relègue dans une armoire des objets dont on sait qu’ils continuent de peser.

Si je revins, près d’un demi-siècle plus tard, dans la vallée où s’élevait autrefois cette maison fameuse, ce ne fut ni par piété, ni par goût de l’horreur ancienne. Ce fut à cause d’une rumeur. Un frère de passage, croisé dans une hôtellerie du Tyrol, m’avait assuré qu’au village voisin des ruines on parlait encore de quelques livres sauvés de l’incendie. Non qu’on les y conservât tous, comme des trésors paisiblement transmis de coffre en coffre : cela eût été trop beau, et trop peu vraisemblable. Mais leur souvenir y persistait, mêlé de peur, d’avidité et de superstition, comme il arrive aux choses qui ont traversé le désastre sans cesser d’être convoitées.

Le village me parut plus petit qu’autrefois. Les maisons basses s’étaient serrées autour de l’église comme des bêtes contre le vent. Ici ou là, une pierre venue sans doute de l’abbaye ruinée avait été enchâssée dans un mur ou un seuil ; ainsi les catastrophes finissent en maçonnerie, et les ruines, après avoir effrayé, entrent peu à peu dans l’usage commun.

Je ne révélai point mon nom. Je demandai du lait, un siège près du foyer, puis je laissai aux langues leur temps. Les récits n’aiment pas l’interrogatoire ; ils préfèrent la lente chaleur où les souvenirs se déplient d’eux-mêmes. Ce fut une vieille femme, presque aveugle, qui parla la première. Son père, disait-elle, avait connu un homme ayant aidé, au lendemain de l’incendie, à tirer des décombres quelques volumes rejetés hors d’une fenêtre ou arrachés à un coffre fendu par la chaleur. On n’avait pas sauvé une bibliothèque : seulement quelques restes, quelques blessés de parchemin et de cuir, arrachés moins par science que par panique.

Trois surtout étaient demeurés dans la mémoire du bourg. Le premier était un grand in-folio que tous nommaient le Cassiodore, sans qu’aucun ne sût qui fut Cassiodore. C’était, disait-on, un commentaire sur les Psaumes, noirci sur la tranche, privé de ses fermoirs, dont plusieurs cahiers avaient souffert. Le second était un petit psautier liturgique, rogné grossièrement sur les bords pour ôter les parties les plus brûlées, si bien qu’il semblait à la fois sauvé et mutilé. Le troisième n’était déjà plus, dans les récits, un volume entier, mais un livre dépecé : un recueil de sentences des Pères, dont quelques feuillets seulement avaient subsisté, marqués d’une large tache que les gens du lieu regardaient comme l’empreinte d’une main brûlée.

Je demandai ce qu’étaient devenus ces restes.

On me répondit d’abord confusément, car les pauvres gens ont meilleure mémoire des peurs que des transmissions. Le grand volume, trop lourd, trop abîmé, trop obscur pour être aimé d’eux, avait été cédé depuis longtemps à un prêtre ou à un clerc de passage, nul ne savait au juste lequel. Le petit psautier était resté quelques années dans une maison, puis avait disparu à son tour, vendu peut-être pour réparer une toiture ou marier une fille. Quant aux feuillets détachés du troisième livre, ils avaient connu le sort des choses qui ne paraissent plus être des livres : l’un avait servi de protection dans un coffre, un autre avait été glissé derrière une image pieuse, un troisième, disait-on, avait disparu entre les mains d’un colporteur qui y avait reconnu quelque ancien ornement.

Ainsi le temps avait presque achevé ce que le feu avait commencé.

J’en aurais conçu une simple tristesse, si un vieillard qui avait plus de mémoire que de dents ne m’eût dit, le soir même, ces mots singuliers :

— Ce n’est pas nous qui les avons d’abord gardés. C’était l’autre. Le drôle de moine. Celui qui parlait comme un marché.

Je crus d’abord à quelque fabulation. Je demandai des précisions. On me décrivit un homme laid, agile encore dans son grand âge, familier des cuisines, ami des bêtes, riant sans raison claire, se signant mal, mêlant dans une seule phrase des mots de plusieurs langues. Il vivait, disait-on, dans une grange ou une dépendance, aidait tantôt aux cochons, tantôt au bois, tantôt au curage des fossés. Il avait peur du feu. Il hurlait lorsqu’on brûlait trop près de lui des branchages humides. Et surtout, il refusait qu’on jette certains livres trouvés dans les décombres. Il ne les lisait guère, mais les défendait comme on défend des créatures blessées.

Alors je compris, avec un serrement du cœur que l’âge n’avait pas émoussé. Ils me parlaient de Salvatore.

Je n’avais point songé à lui depuis des années autrement que comme on pense à ces figures de cauchemar que la vie réelle a laissées derrière elle sans les abolir. Il n’était donc pas mort dans l’incendie. Arrêté, humilié, puis rejeté dans les marges du monde, il avait vécu encore, assez longtemps peut-être pour recueillir à sa manière quelques débris de la bibliothèque. L’être le plus confus de cette abbaye, celui qui parlait la langue brisée des routes, des famines, des violences et des peurs, avait été peut-être le dernier gardien matériel de ses livres.

On me dit qu’il avait conservé quelque temps, dans son recoin de grange, le grand commentaire et le petit psautier, ainsi que plusieurs feuillets arrachés d’un autre volume. Il les enveloppait dans des toiles grossières, les plaçait loin du foyer, repoussait quiconque voulait les jeter ou les découper davantage. Mais Salvatore n’était ni abbé, ni bibliothécaire, ni marchand. Il ne pouvait défendre éternellement contre le besoin des maisons ce qui n’était pour les autres qu’un amas de cuir noirci. Peu à peu, par échange, par pauvreté, par ruse de clerc, par achat dérisoire, ces restes lui échappèrent. Le grand livre partit le premier, parce qu’un homme instruit y avait reconnu une valeur que les paysans ne savaient pas nommer. Le petit psautier demeura davantage, justement parce qu’il semblait trop abîmé pour tenter un acheteur sérieux. Les feuillets, eux, furent dispersés presque aussitôt, car un livre cesse vite d’être un livre lorsqu’il n’est plus qu’une poignée de pages.

Je demandai si quelqu’un montrait encore quelque reste certain de ces sauvetages. Après bien des hésitations, la vieille femme dont la vue était presque perdue me fit apporter un petit coffre de noyer. On y gardait des lacets, une bague fêlée, deux lettres et, sous un linge, un seul feuillet de parchemin noirci sur un angle.

Ce n’était qu’un fragment. Quelques lignes latines subsistaient, une initiale moitié mangée par la brûlure, deux gloses marginales presque effacées. Rien qui pût émouvoir un prince. Tout ce qui pouvait me bouleverser, au contraire, s’y trouvait. Car ce feuillet n’était plus un texte à proprement parler ; il était la preuve misérable qu’un livre avait survécu assez pour pouvoir mourir ensuite en détail, feuille après feuille, usage après usage.

Je le tins longtemps entre mes doigts. La vieille me regardait avec cette inquiétude paysanne qui naît lorsqu’un étranger estime un objet qu’on croyait sans grande conséquence.

— Est-ce que cela vaut quelque chose ? demanda-t-elle enfin.

Je répondis que oui, mais non comme elle l’entendait.

Elle ne parut pas satisfaite de cette réponse, qui n’ouvrait aucune transaction.

Je ne voulus point la tromper pourtant. Ce fragment pouvait intéresser un homme de savoir, un collectionneur ecclésiastique, quelque maison plus riche que la sienne. Mais je compris aussitôt que ce n’était pas la question essentielle. Le vrai sujet n’était pas le prix. Le vrai sujet était qu’après l’incendie, après les morts, après la ruine de l’ordre ancien, il restait au village non des trésors stables, mais des survivances. Les habitants les regardaient à la fois comme des richesses possibles et comme des choses inquiétantes. Ils n’osaient ni les détruire ni les honorer tout à fait. Ils les entouraient de légendes parce qu’ils sentaient obscurément qu’elles avaient traversé quelque chose qui les dépassait.

Je montai le lendemain vers les ruines.

Il n’en restait que des pans de mur, quelques lignes de fondation, des pierres où le vent passait librement. Là où s’élevait jadis le royaume si jaloux des distinctions, des classements, des commentaires et des interdits, il n’y avait plus qu’herbe, silence et mémoire incomplète. Je pensai alors qu’une bibliothèque ne meurt pas tout à fait le jour où elle brûle. Elle continue de mourir longtemps après, dans les usages où tombent ses restes, dans les récits mal compris, dans les ventes sans savoir, dans les héritages peureux, dans la pauvreté qui transforme un manuscrit en marchandise de rencontre.

Et pourtant quelque chose avait été sauvé. Non grâce à la prudence d’un bibliothécaire, ni à la sagacité d’un abbé, mais parce qu’un misérable, un rebut humain, une bouche trouée de langues étrangères, avait refusé que tout fût livré au même anéantissement. J’en conçus une honte étrange pour nous autres, qui parlâmes tant du vrai, du faux, de l’ordre, de l’hérésie, et laissâmes peut-être à Salvatore le soin le plus simple et le plus juste : celui de ne pas laisser tout brûler.

Je ne cherchai point à reprendre ce qui subsistait. Il n’y avait plus, au demeurant, rien à “récupérer” proprement, sinon un feuillet, une rumeur, la mémoire de deux volumes passés depuis longtemps en d’autres mains. Et je savais trop bien qu’il n’est pas de restauration parfaite pour les bibliothèques détruites. Ce que le feu disperse, le temps le redistribue selon des lois plus cruelles encore.

Je ne révélai à personne qui j’étais. Je ne parlai ni de Guillaume, ni des morts, ni de ce que j’avais vu jadis entre ces murs. J’exhortai seulement ceux qui conservaient encore quelque fragment à le tenir loin de l’humidité, des souris et du zèle des enfants. Je ne leur promis point fortune. Je n’ôtai rien à leur trouble. Peut-être avaient-ils raison, après tout, de regarder ces restes comme à la fois maudits et précieux. Ils portaient sur eux non quelque maléfice, mais la part d’incendie que toute chose sauvée emporte avec elle.

Je quittai le village au matin, dans une brume basse qui effaçait à la fois la route et les ruines. Je compris alors que je n’étais pas revenu pour revoir l’abbaye, ni même pour pleurer sa bibliothèque. J’étais revenu pour apprendre ce qu’il advient des livres lorsque le savoir périt, mais que ses débris continuent de demander asile dans les maisons des hommes.

Il en advient ceci : les doctes les perdent, les simples les redoutent, les héritiers les évaluent, les marchands les dispersent ; et parfois, par un renversement que Dieu seul sait mesurer, c’est un être obscur, presque illisible, qui leur offre le dernier geste de fidélité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · ABBATIA PERDITA · SALVATOR · FRAGMENTA SERVATA · XLIX

La lettre du bibliophile

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Un très bel ouvrage de bibliophilie: « Papiers dominotés » par André Jammes

Un très bel ouvrage de bibliophilie: « Papiers dominotés » par André Jammes

Amis Bibliophiles bonjour,
« Les images populaires produites au XVIIIe siècle à Chartres, à Orléans, au Mans et dans d’autres centres provinciaux forment un ensemble particulièrement brillant dans le panorama des arts et traditions populaires. Tout le monde connaît La Folie des hommes ou le monde à l’enversLe Vrai Portrait du Juif errant, l’Histoire de l’enfant prodigue, gravés à grands traits et vivement coloriés au pochoir. Ces images ont été sauvées par des amateurs éclairés ; elles ont fait l’objet d’enquêtes érudites, de publications richement illustrées et d’expositions où les conservateurs de musées et de bibliothèques ont montré tout leur savoir.

Les hommes qui produisaient ces images appartenaient à une corporation qui gravait et éditait en même temps des papiers de tenture (tirés feuille à feuille et raboutés en rouleaux) et des papiers dominotés. L’origine du mot est obscure et les domaines de la gravure qu’il recouvre sont mal définis, car les dominotiers gravaient sur leurs planches de bois aussi bien des images pieuses, historiques et allégoriques, que des papiers décoratifs à motifs répétitifs. Ils se mettaient parfois au service des fabricants d’indiennes.
Le présent livre conduit à reconnaître que papiers de tenture et dominos se confondent, sinon dans leur conception, au moins dans leur utilisation, mais c’est en général aux feuilles de dessins géométriques ou d’ornements répétés que l’on accorde le nom de “domino”.
Les spécialistes de l’imagerie populaire n’ont pas manqué d’évoquer ces dominos, mais il manquait une étude spécifique sur ces feuilles et sur l’emploi qui en a été fait pour orner et préserver les livres à leur parution; c’est l’objet du présent volume. »

Ainsi débute la préface de l’ouvrage Papier Dominotés, Trait d’union entre l’imagerie populaire et les papiers peints (France 1750-1820) qu’André Jammes consacre a sujet aux Editions des Cendres, et qui vent de rejoindre ma bibliothèque. Ecrivons-le tout de suite, c’est un délice: l’ouvrage est volumineux, un fort format carré de 250×250 mm, imprimé en couleur sur bon papier, et il contient 350 illustrations au format réalisés à parir de documents originaux. 

Après une longue introduction de 32 pages, dans laquelle l’auteur retrace l’histoire de ces fabuleux papiers dominotés, on bascule dans un catalogue passionnant de ces papiers, regroupés par villes: Orléans, Paris, Chartres, Le Mans, Rouen, Caen, Dijon, Besançon, Lyon, Avignon, Metz… puis les papiers domonités non identifiés et une bibliographie.





On est frappé par la beauté de ces papiers qui sont arrivés jusqu’à nous alors que leur destin justement était d’être éphémères: pour ceux qui ne le savent pas, ces papiers recouvraient en effet les livres avant leur passage chez le relieur d’où leur insigne rareté aujourd’hui.

L’ouvrage est très beau, on se laisse porter d’un papier à l’autre et l’on se prend à regretter leur dispariton.

C’est évidemment un ouvrage à conseiller aux bibliophiles. Son tirage est  limité à 999 exemplaires, et l’on peut imaginer qu’il sera rapidement aussi rare que la première édition du Manuel de Christian Galantaris.
H
Quelques détails pratiques:564 p. (25 x 25) ; ISBN: 2-86742-176-1 ; 2010 ; 180 €.L’un des quinze ex. augmentés d’un papier dominoté original (N. I/XV) : 450 €Ouvrage relié. Impression couleur sur papier lessebo 150 g. 350 illustrations au format réalisées à partir des documents originaux.Tirage limité à 999 ex.Commandes à adresser aux :Editions des Cendres8, rue des Cendriers, 75020 Paris01 43 49 31 80 – editionsdescendres @gmail.com 

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