Le Necronomicon et les livres fantômes de la bibliophilie

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, membre de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut peut-être commencer par deux éclaircissements, car tout le monde n’a pas vocation à fréquenter les abîmes américains du fantastique moderne.

Howard Phillips Lovecraft, dit H. P. Lovecraft, est un écrivain américain né en 1890 et mort en 1937. Longtemps auteur de revues et de magazines, plus connu d’un cercle d’amateurs que du grand public cultivé, il est aujourd’hui devenu l’une des figures majeures du fantastique moderne. Chez lui, l’effroi ne naît pas seulement du monstre ou du spectre, mais de l’idée que l’homme occupe dans l’univers une place infime, précaire, presque risible. De là ces cultes obscurs, ces cités englouties, ces entités innommables, ces manuscrits suspects, et cette impression persistante que certaines lectures ouvrent moins l’esprit qu’elles ne l’endommagent.

Parmi ses inventions les plus fameuses figure le Necronomicon, livre imaginaire attribué à un auteur lui-même fictif, l’Arabe dément Abdul Alhazred. Ce volume n’existe pas ; ou, pour parler plus exactement, il n’existe pas comme livre ancien réel, conservé en bibliothèque et susceptible d’être demandé en magasin avec bulletin réglementaire. Mais il existe avec une puissance singulière dans les récits de Lovecraft et dans l’imagination de ses lecteurs. Il est cité, redouté, localisé, glosé, convoqué comme source de savoir interdit. Ce n’est pas un simple accessoire de décor. C’est un livre fictif traité avec le sérieux d’un livre rare.

Or c’est précisément par là que Lovecraft intéresse le bibliophile.

Je sais bien que certains amateurs, surtout lorsqu’ils sont environnés de veaux fauves, de dos à nerfs impeccables et de portraits d’auteurs sévèrement reliés, n’accueillent qu’avec réserve les écrivains venus du pulp américain. Ils consentent volontiers à un poète mineur de 1827, pourvu qu’il soit imprimé sur vergé et qu’une coiffe manque avec élégance ; mais ils se crispent dès qu’un écrivain de magazines apporte avec lui ses cultes indicibles, ses villes cyclopéennes et ses lecteurs exaltés. Ils ont tort. La question n’est pas ici celle du goût littéraire mondain. Elle est beaucoup plus compromettante. Lovecraft, par l’invention du Necronomicon, met le doigt sur une maladie très réelle du bibliophile : son goût des livres absents.

Nous autres, gens du livre, nous aimons nous croire de stricte observance matérielle. Nous parlons de papier, de couture, de témoins, de marges, d’état, de collation, de provenance, de reliure de livraison, de couverture conservée, de faux-titre et de premier tirage avec une rigueur qui donne à notre passion un air presque scientifique. Nous voulons l’exemplaire en main. Nous prétendons ne croire qu’à ce qui se mesure, se compare et se décrit.

Et pourtant, qu’on nous écoute de près.

Tel amateur s’échauffe sur une émission qu’il n’a jamais vue. Tel autre répète depuis vingt ans l’existence d’un état particulier dont personne autour de lui n’a produit le moindre témoin. Un troisième cite un exemplaire passé en vente jadis, dont il n’a consulté ni le livre ni même, souvent, le catalogue original. Un quatrième affirme qu’il existe un tirage sur papier spécial, réservé à quelques proches, mais n’en tient la certitude que d’une note reprise dans deux répertoires et d’un propos entendu chez un libraire maintenant mort. Nous professons l’amour de l’objet ; nous vivons souvent de son ombre.

Voilà le point important.

Le bibliophile aime certes le livre rare, mais il aime presque davantage le livre qui se dérobe. Il nourrit une tendresse particulière pour ce qui manque, pour ce qui n’est connu que par signalement, pour ce qui flotte à mi-chemin entre l’attestation et la rumeur. Il aime les éditions annoncées puis jamais venues, les tirages qu’aucun œil contemporain n’a revus, les états que l’on dit “connus” sans préciser pour qui, les exemplaires cités partout et montrés nulle part, les variantes répétées de catalogue en catalogue, jusqu’à ce que leur seule ancienneté de reprise finisse par leur donner l’air de la vérité.

Le Necronomicon n’est rien d’autre que cette passion portée à l’incandescence.

On se trompe quand on n’y voit qu’une plaisanterie de romancier ou un grimoire destiné à faire frissonner les collégiens. Son génie est d’être un faux livre parfaitement construit. Il a un titre mémorable. Il a un auteur nommé. Il a une réputation. Il a des conditions de transmission. Il a des lecteurs malheureux. Il a des localisations plus ou moins savantes. Il est entouré d’un appareil de mentions qui lui donne cette double qualité indispensable à tout grand livre fantôme : assez de précision pour exciter la recherche, assez de flou pour interdire la vérification définitive.

Lovecraft avait compris une chose que certains bibliophiles feignent d’ignorer : il n’est pas nécessaire qu’un livre existe matériellement pour agir avec force. Il suffit qu’il circule dans les discours avec la densité convenable.

Qu’est-ce, au fond, qu’un livre fantôme ? Ce n’est pas simplement un livre inexistant. Un livre purement inexistant ne produit rien. Le livre fantôme, lui, produit de l’attente. Il a un nom, une allure, un pedigree, une entrée possible dans les répertoires de l’esprit. On peut en parler, l’évoquer, le comparer, le poursuivre. Il est absent, mais absent de manière organisée. Il y a autour de lui tout un petit appareil administratif de l’illusion.

La bibliographie réelle en offre d’innombrables exemples, moins spectaculaires sans doute que le Necronomicon, mais non moins instructifs. Il y a les éditions promises dans un prospectus puis ajournées, absorbées ou transformées. Il y a les tirages “à petit nombre”, mentionnés sans détail, qui doivent une partie de leur prestige au fait qu’ils n’ont jamais été clairement décrits. Il y a les plaquettes hors commerce dont tout le monde parle comme d’un ami commun, alors qu’aucun convive ne les a rencontrées. Il y a les prétendus grands papiers que la piété des descendants, l’avidité des marchands ou l’inattention des bibliographes ont fait proliférer bien au-delà du raisonnable. Il y a les exemplaires “uniques” qui ont eu l’indélicatesse de se multiplier. Il y a les états, les variantes de titre ou d’adresse qui passent d’un ouvrage de référence à l’autre sans que personne semble éprouver le besoin de remonter à la première constatation.

Et il y a surtout la notice.

La notice est un être modeste d’apparence, mais d’un pouvoir redoutable. Une erreur commise dans un vieux catalogue, si elle possède la forme correcte de l’information imprimée, commence aussitôt à se vêtir d’autorité. Reprise une première fois, elle cesse d’être une maladresse isolée. Reprise une seconde, elle devient donnée de travail. À la troisième, elle entre dans les mœurs. À la quatrième, un jeune chercheur prudent la traite comme un fait reçu. À la cinquième, elle inspire déjà le respect. Bientôt on n’ose plus y toucher, car chacun voit sa répétition et nul ne voit son origine.

J’ai connu un amateur fort estimable qui soutenait l’existence d’une émission particulière d’un auteur symboliste à partir de trois catalogues distincts. Je lui fis remarquer que les trois descriptions comportaient la même faute de pagination, reproduite à l’identique. Ce détail, qui aurait dû ruiner sa conviction, la renforçait presque. Il croyait voir dans cette concordance la preuve de trois témoignages séparés ; il refusait d’admettre qu’elle trahissait, au contraire, un unique ancêtre mal recopié. Ainsi procède le démon de la notice : il transforme une filiation d’erreurs en pluralité d’attestations.

Le Necronomicon fonctionne de la même manière, mais avec un talent supérieur. On ne le consulte pas ; on le rencontre par allusion. On ne le tient pas ; on le poursuit à travers les récits. Il n’entre pas dans la bibliothèque par le meuble, mais par la citation. Et cela suffit à lui donner une étrange présence. Il devient socialement réel avant d’être matériellement impossible.

Entendons-nous : je ne confonds pas un livre de fiction avec une édition mal localisée. Je dis seulement qu’ils excitent souvent, chez le bibliophile, une même disposition intérieure. Dans les deux cas, le désir se nourrit de distance. Dans les deux cas, le nom du livre agit avant le livre. Dans les deux cas, la mention prépare le terrain du prestige. Dans les deux cas, l’incertitude, pourvu qu’elle soit bien habillée, ne détruit pas la valeur ; elle l’augmente parfois.

Nous touchons ici à un point peu avouable de la psychologie collectionneuse. Le bibliophile ne veut pas seulement posséder ; il veut espérer. Il ne veut pas seulement vérifier ; il veut encore qu’il reste, dans le monde des livres, une zone de brume où puisse se cacher l’exemplaire insoupçonné, l’état antérieur, la plaquette introuvable, la couverture survivante, le grand papier oublié chez une veuve, la mention que nul n’a contrôlée mais que tous répètent avec déférence. Il se déclare serviteur du réel, mais il laisse toujours une chambre prête pour l’hypothèse.

Voilà pourquoi le Necronomicon nous touche davantage que nous ne voulons le reconnaître. Il n’est pas seulement un grimoire imaginaire ; il est la caricature exacte d’une pente réelle. Il pousse à bout une vérité embarrassante : nous sommes capables d’accorder un prestige immense à un livre dont la puissance vient moins de sa consultation que de sa circulation verbale.

Il n’y a là rien de honteux tant que l’on garde le sens de la distinction. Car la bibliographie travaille aussi, légitimement, sur des absences. Il existe des livres perdus, des impressions détruites, des exemplaires passés sous silence pendant des décennies, des traces ténues mais sérieuses, des hypothèses prudentes et fondées. Toute histoire du livre un peu sérieuse doit accepter cette part d’incomplétude. Les bibliothèques ne sont pas des cadastres parfaits. Le travail savant consiste précisément à mesurer l’incertain, non à le supprimer par décret.

Le danger commence lorsqu’on cesse de mesurer.

Lorsqu’une mention devient un substitut suffisant à la preuve. Lorsqu’une tradition de catalogue dispense du retour aux exemplaires. Lorsqu’on prend pour attestation indépendante ce qui n’est qu’une recopie. Lorsqu’une formule prudente — “signalé par”, “aurait paru”, “nous n’avons pu consulter” — cesse d’être l’aveu d’une limite pour devenir l’ornement stable d’une paresse collective. Alors le livre fantôme prospère. Alors la bibliophilie, qui devrait être un art de vérifier, se laisse séduire par son vieux démon théologique : croire parce que plusieurs ont cru avant elle.

Lovecraft, en cela, est plus subtil qu’on ne le dit. Son faux livre n’est pas seulement chargé de ténèbres ; il est chargé de méthode. Il est présenté comme un volume que l’on pourrait presque inscrire dans un catalogue raisonné, pour peu qu’on accepte quelques lacunes, quelques relais, quelques autorités secondes. Il est construit comme une notice idéale, c’est-à-dire comme un dispositif de croyance graduée. L’on en sait toujours assez pour poursuivre, jamais assez pour conclure. C’est une admirable machine à désirer.

Et le bibliophile, face à elle, se reconnaît.

Il se reconnaît dans son goût des titres aperçus sans exemplaire. Il se reconnaît dans cette émotion très particulière qu’éveille une référence sans source immédiate. Il se reconnaît dans l’ivresse des listes, des renvois, des répertoires, des notes infrapaginales qui ouvrent soudain un corridor vers quelque chose de possiblement introuvable. Il se reconnaît, surtout, dans cette vérité que chacun sent sans toujours l’avouer : il arrive qu’on regarde plus longtemps une fiche qu’un livre.

Je me garderai bien de me placer hors de cette faiblesse. J’en suis. J’ai, comme d’autres, été plus ému par la promesse d’un volume que par sa présence effective. J’ai accordé trop d’intérêt à une mention douteuse. J’ai senti mon cœur battre plus vite devant une ligne ambiguë de catalogue que devant un bon exemplaire, complet, honnête et tranquillement démontrable. C’est peu glorieux. C’est aussi, je le crains, une des structures profondes de notre vice.

Ne rions donc pas trop vite du Necronomicon. Il nous flatte là où nous sommes vulnérables. Il nous rappelle qu’un livre peut régner sans corps, pourvu qu’il possède un nom, une réputation et quelques intermédiaires zélés. Il nous apprend qu’il y a dans le monde bibliophilique un commerce constant entre la présence et l’allusion, entre l’examen et le récit, entre la preuve et le désir.

La leçon n’est d’ailleurs pas de renoncer aux spectres. Une bibliophilie entièrement desséchée, qui n’aimerait que ce qu’elle a déjà mesuré, serait d’une tristesse notariale. Il faut garder le goût des lacunes, des pistes, des hypothèses, des énigmes d’édition ; sans cela, les bibliothèques ne seraient plus que des dépôts. Mais il faut surveiller ce goût. Il faut savoir quand l’absence éclaire et quand elle ensorcelle. Il faut aimer les fantômes sans leur remettre les clefs du catalogue.

Le Necronomicon n’est donc pas, pour le bibliophile, une simple curiosité de littérature fantastique. Il est une figure extrême, presque satirique, du livre rêvé par excès de notice. Il nous montre ce qui arrive quand le prestige du signalement l’emporte sur l’humilité de la vérification. Il pousse jusqu’au délire une tentation qui rôde dans toute bibliothèque : substituer peu à peu la reprise de discours à la rencontre avec l’objet.

En quoi Lovecraft, l’homme des revues fragiles et des terreurs cosmiques, se révèle soudain très proche de nos rayons. Il a compris qu’un livre peut gouverner les esprits d’autant mieux qu’il manque aux mains. Et nous devons bien reconnaître, non sans quelque embarras, qu’il existe dans tout bibliophile une petite place réservée à cette souveraineté de l’absence.

A.R.

Cote de la Guilde : GBP-LVX-26 — armoire des livres absents, rayon des notices contagieuses, tablette III.

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