Lucas Corso: Vanitas vanitatum, à chaque siècle son carnage

Par Lucas Corso, courtier par nécessité, arpenteur des marges bibliophiliques

Amis Bibliophiles bonjour,

C’est sur Catawiki que je l’ai vu. Je le précise tout de suite parce que les choses ont leur importance, et que tomber sur un objet pareil au milieu des montres bracelet et des canapés Knoll a quelque chose d’obscène.

La plateforme, en soi, fait partie de l’histoire que je vais raconter. Elle en est même la chute.

Un petit volume in-douze, modestement relié, dont la couvrure consiste en un feuillet imprimé gothique récupéré, gondolé par les siècles et les humidités successives. Pas un papier d’attente jeté à la va-vite : une vraie reliure souple, cousue, des rabats collés « proprement » aux contreplats. Une reliure modeste mais structurée.

Le livre? Imprimé à Paris chez Belin, libraire rue Saint-Jacques près Saint-Yves, en l’an de grâce 1785, avec Approbation et Privilège du Roi : Le Spectacle du Feu Élémentaire, ou Cours d’Électricité Expérimentale, par Charles Rabiqueau, avocat au Parlement, Ingénieur Privilégié du Roi pour ses Ouvrages de Physique et de Méchanique. Quatre livres broché. Dix figures en taille-douce. Édition posthume — Rabiqueau était mort l’année d’avant, et Belin écoulait le fonds.

Le Rabiqueau, je le connais. Tout le monde le connaît, dans le métier. C’est l’un de ces livres-monstres des Lumières finissantes qui prétendent expliquer l’Univers entier par un seul principe — chez lui, c’est le feu élémentaire, qui rend compte aussi bien de la combustion d’une chandelle que de la chute des corps au centre de la Terre, du tonnerre et de la capillarité. Il y a là-dedans une charge furieuse contre les paratonnerres à pointes, polémique anti-Franklin qui agitait alors les salons savants à l’époque où Robespierre plaidait pour Vissery à Saint-Omer. Trois cents euros à Drouot un mauvais jour, six cents un bon. Rien d’extraordinaire.

Non, ce qui m’a arrêté, c’est l’enveloppe.

J’ai zoomé. J’ai zoomé encore. Petit à petit les caractères gothiques sont sortis du brouillard numérique : deux colonnes denses, lettrines champies en rouge, pieds-de-mouche rubriqués, abréviations à se crever les yeux. Du droit civil romain successoral — Heredes. Pupillus. Fideicommissum. Aulus. Sabinus. Labeo. — dans une mise en page qu’on ne datait plus que par excès de prudence. Disons 1490-1520, Lyon ou Venise, peu importe. C’était de toute façon un cadavre. Un grand mort de la jurisprudence médiévale, défait à la hache, dépecé feuillet par feuillet, et l’un de ses morceaux servait maintenant à habiller une plaquette de physique singulière qu’on n’avait pas pris la peine de revêtir de cuir.
Vanité des vanités, et tout est vanité.

Il faut comprendre. Au XIIIᵉ siècle, quand Accurse a fini sa Glose à Bologne, il a produit l’un des monuments intellectuels du Moyen Âge tardif. Pendant trois siècles, aucun juriste européen n’a pu plaider sans avoir Bartole et la Glose dans la tête et dans les marges. Nemo bonus iurista nisi bartolista, disait l’adage. Et puis Cujas est passé.

L’humanisme juridique français du XVIᵉ a déclaré la scolastique médiévale barbare — Rabelais avait ouvert le bal au siècle précédent, dans cette phrase de Pantagruel sur les Pandectes que tout libraire ancien devrait connaître par cœur : « Au monde n’y a livres tant beaulx, tant aornez, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes ; mais la brodure d’iceulx, c’est assavoir la glose de Accursius, est tant salle, tant infame et punaise, que ce n’est qu’ordure et villenie. »

Au début du XVIIᵉ siècle, les in-folio juridiques médiévaux étaient devenus impubliables. Invendables. Bons à dépecer.

C’est ce qui s’est passé pour le Rabiqueau. Belin, en 1785, vendait l’ouvrage broché à 4 livres. Le client repartait avec une plaquette à peine cousue, qu’il devait porter chez son relieur s’il voulait du veau ou du maroquin. Le nôtre l’a fait — mais pas pour du veau.

Quelqu’un, à une date qu’on ne saura jamais, a apporté ce Rabiqueau à un atelier qui pratiquait encore la reliure souple en parchemin ou en papier de réemploi, technique modeste héritée du XVIᵉ siècle et qui survivait dans les campagnes et chez les libraires économes jusqu’au début du XIXᵉ. Le relieur a sorti d’un tiroir un feuillet de droit gothique — un feuillet parmi des centaines qui dormaient par paquets chez les brocanteurs de la rue de la Huchette ou dans les arrière-boutiques des libraires de la rue Saint-Jacques —, il l’a coupé aux dimensions du volume, il a renforcé les angles avec d’autres bandes de parchemin, il a cousu sur trois nerfs visibles au dos, il a rabattu et collé. Cinq sols de main-d’œuvre, peut-être dix. Et le tour était joué : l’opuscule électrique des Lumières finissantes était désormais habillé d’un Corpus Juris Civilis que personne ne lisait plus depuis Cujas.

C’est ce qui rend l’objet précieux à mes yeux, d’ailleurs — bien plus que ne le serait un Rabiqueau en maroquin contemporain. Parce que cette reliure de fortune dit deux choses à la fois. Elle dit la « pauvreté » du commanditaire, ou son absence de prétention. Et elle dit, surtout, qu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, un grand in-folio juridique médiéval valait moins qu’un cuir de veau. Les économies du livre se mesurent à ces inversions de valeur.

Et c’est ici que l’histoire devient intéressante. Parce que ce mécanisme n’est pas une anecdote du XVIIIᵉ. C’est la loi du livre. À chaque siècle son tas de papier qui ne vaut plus rien et qu’un autre siècle utilise. Je vais vous dire, et c’est peut-être la seule chose que j’ai vraiment apprise en trente ans à courir les ventes : un livre n’est jamais détruit, il est redistribué. Les missels enluminés du XIIIᵉ ont fini en couvrures de coutumiers au XVIᵉ. Les incunables juridiques du XVᵉ ont fini en chemises d’opuscules au XVIIIᵉ. Et les reliures du XVIIIᵉ, justement — les reliures du XVIIIᵉ, j’y viens — ont fini sous le couteau des relieurs du XIXᵉ.

Là, mes amis, on touche au crime parfait. Parce que le réemploi du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle relève encore de l’économie : on récupère le papier parce qu’il est utile, parce qu’il coûte cher, parce qu’on est pauvre ou pingre. Le geste est laid mais il est sincère. Il sauve d’ailleurs souvent ce qu’il maltraite, en empêchant que les cahiers se débrochent.

Tandis que la cassation des reliures anciennes par les Trautz, Bauzonnet, Capé, Lortic, Cuzin, Chambolle-Duru — toute la pléiade des grands relieurs du Second Empire et de la IIIᵉ République — relève de l’esthétique pure. C’est-à-dire de la pire des barbaries.

Imaginez la scène. Un bibliophile fortuné — un Yémeniz, un Double, un Behague, un de ceux qui inondaient Drouot dans les années 1860-1880 — se rend chez Trautz rue de Lille. Il pose sur la table un Molière en édition originale, dans sa modeste reliure de veau brun d’époque. Légèrement frottée. Coiffes fatiguées. Mors un peu fendillés. « Maître, je voudrais quelque chose de plus digne. » Trautz prend le volume. Il l’ouvre, vérifie la pagination, palpe le papier, hoche la tête à peine. Il dit oui.

Le client repart soulagé, déjà en train de se féliciter du futur état de sa pièce. Et le veau d’époque, ce veau qui avait protégé le livre depuis 1670, qui portait peut-être encore les armes effacées d’un président au Parlement, la trace d’un ex-libris du XVIIIᵉ, les annotations marginales de trois générations de lecteurs — ce veau part au feu, ou dans la corbeille, ou chez le chiffonnier qui passe le mardi. Le livre ressort six mois plus tard en maroquin rouge plein or, lavé, dos à cinq nerfs, doublures de moire, tranches dorées sur marbrure, fers à la Du Seuil ou pastiches de Padeloup. Sublime. Parfait. Et muet : on a effacé deux siècles de sa biographie matérielle pour le remettre aux normes du goût bibliophilique de 1875.

Multipliez par dix mille. Par cinquante mille. Multipliez par trente ans de vogue de la reliure pastiche. Comptez tout ce qui est passé entre les mains de Bauzonnet (qui faisait pourtant partie des plus respectueux), de Trautz qui prétendait imiter Padeloup et Derome, des innombrables ateliers de second rang qui copiaient les copieurs en province et à l’étranger.

Vous avez une idée du carnage.

Des bibliothèques entières d’éditions originales du XVIIᵉ siècle ont été anonymisées matériellement par cette vague de re-reliure maroquinée. Aujourd’hui un livre dans sa reliure d’époque, fût-elle médiocre, vaut souvent plus qu’un même livre re-relié somptueusement par Trautz — exactement parce que les bibliophiles d’aujourd’hui ont compris ce que ceux du XIXᵉ avaient ignoré : la reliure d’époque est un document. Elle parle. Elle date l’objet, elle situe son commanditaire, elle dit son rang social, son usage, son trajet à travers les bibliothèques successives. Le maroquin de Trautz, lui, ne dit rien d’autre que le goût d’un industriel parisien des années 1870.

Le mécanisme est toujours le même. Chaque siècle juge celui d’avant à l’aune de son propre goût, et trouve que ce goût est mauvais. Le XVIIᵉ trouve la scolastique médiévale punaise. Le XVIIIᵉ trouve le veau brun XVIIᵉ étriqué. Le XIXᵉ trouve les reliures d’attente XVIIIᵉ pauvres et les habille de maroquin pastiche. Le XXᵉ a redécouvert tout ce que le XIXᵉ avait jeté, et a reconstitué à grands frais ce que ses ancêtres avaient liquidé. Et nous, au XXIᵉ, qu’allons-nous détruire ? Qu’avons-nous déjà détruit, peut-être, sans nous en apercevoir, dans nos numérisations qui se croient pieuses et nos restaurations qui se croient discrètes ?

Quand j’ai vu cet objet sur Catawiki, je n’ai pas vu une curiosité ancienne. J’ai vu une chaîne ininterrompue de dépréciations. Le manuscrit liturgique du XIIIᵉ devenu couvrure au XVIᵉ. L’incunable juridique du XVᵉ devenu reliure de fortune au XVIIIᵉ. Le veau d’époque XVIIᵉ devenu chiffon dans l’arrière-cour de Trautz. Et maintenant le Rabiqueau lui-même, dans sa chemise gothique, qui finit lot 47 d’une vente Catawiki, expédié sous bulle plastique chez un acheteur qui le revendra peut-être dans dix ans avec un descriptif Google-traduit. À chaque siècle son tas de papier qui ne vaut plus rien. À chaque siècle ses héros d’hier reconvertis en matière première. Chaque siècle son carnage.

Il y a une dignité, malgré tout, dans ce processus. Le juriste médiéval n’est pas mort en pure perte : il a sauvé Rabiqueau de la dispersion. La reliure de fortune a fait office de tombeau. Les Trautz et les Lortic, eux, n’ont rien sauvé du tout — ils ont juste embelli. C’est peut-être ce qu’il faut retenir, finalement. On pardonne la pauvreté qui détruit pour conserver. On ne pardonne pas le luxe qui détruit pour briller.
Je n’ai pas enchéri. Pas encore. La vente est en cours, le compteur s’affiche à 307 euros au moment où j’écris ces lignes, et il montera peut-être encore. Mais j’ai pris note du lot. Quelque part dans mes carnets, sous la cote eBayana puisque c’est désormais le nom générique que je donne à ces trouvailles numériques, j’ai écrit : Rabiqueau 1785, reliure de fortune en feuillet juridique gothique, vu Catawiki novembre 2026, en cours, 307 euros.

Trois cent sept euros. Pour Bartole et Rabiqueau réunis. Moins qu’une bouteille de Pétrus, plus qu’un Côtes-du-Rhône. Tout est dans la mesure.

Vanité des vanités.

Cote Guilde — Cabinet des Élégances Parallèles, fragment XXII
Cet article relève du pastiche littéraire et de l’hommage, conformément aux exceptions du Code de la propriété intellectuelle.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Dans les pas de Lucas Corso: L’illusion de l’unicité

Dans les pas de Lucas Corso: L’illusion de l’unicité

Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiles.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’unicité est une fiction que le marché adore. Elle simplifie. Elle rassure. Elle transforme un livre rare en événement. Mais l’unicité est fragile. Il suffit d’un second exemplaire pour que la hiérarchie vacille.

L’affaire concernait un exemplaire des Les Amours, Paris, Veuve Maurice de La Porte, 1552, in-8°. Édition authentique, bien documentée, collation conforme : titre, feuillets liminaires, puis cahiers réguliers signés jusqu’au dernier feuillet portant le privilège. Caractères élégants, papier de belle qualité avec filigrane cohérent avec une production parisienne du milieu du XVIᵉ siècle.

L’exemplaire A circulait depuis longtemps dans le milieu des collectionneurs avertis. Sa particularité n’était pas l’édition elle-même — connue, décrite, recensée — mais une mention manuscrite ancienne sur la page de titre : “Ronsard”. Une simple signature, sans dédicace, sans formule. Placée dans l’angle inférieur droit, à distance du titre imprimé.

Deux catalogues du XXᵉ siècle mentionnaient cette signature comme “probablement autographe”. La prudence était de mise, mais l’idée s’était installée : exemplaire unique connu des Amours avec mention manuscrite attribuée à Ronsard en mains privées.

Cette unicité constituait la valeur.

Je procédai à l’examen de l’exemplaire A comme il se doit. L’encre de la mention était brune, légèrement oxydée, pénétrant modérément le papier. Pas d’auréole suspecte. Le ductus était ferme, légèrement incliné vers la droite, sans surcharge théâtrale. Les hampes étaient souples, les finales non appuyées. Rien d’exagéré. Rien qui cherche à imiter une signature célèbre. C’était précisément ce qui rendait la chose plausible.

La provenance de l’exemplaire A était documentée à partir du XVIIIᵉ siècle. Ex-libris gravé, puis cachet humide du XIXᵉ. Rien n’indiquait une manipulation tardive. L’hypothèse autographe restait prudente, mais techniquement défendable.

Puis apparut l’exemplaire B.

Même édition. Même collation. Même état général, quoique légèrement plus frais. Et surtout, sur la page de titre, une mention manuscrite : “Ronsard”.

L’annonce de cette découverte précéda de peu la mise en vente de l’exemplaire A. Le calendrier n’était pas neutre.

Je demandai à examiner l’exemplaire B. Bibliographiquement, il était irréprochable. Papier conforme, filigrane cohérent, typographie identique. Aucune substitution de feuillet. Aucun carton suspect. C’était bien une édition originale des Amours de 1552.

La question ne portait pas sur le livre. Elle portait sur l’écriture.

La mention manuscrite de l’exemplaire B était plus visible. Placée plus haut, plus centrale. L’encre était également brune, mais d’une tonalité légèrement plus uniforme. Sous loupe, la pénétration dans les fibres semblait plus superficielle. Pas de diffusion marginale. L’oxydation paraissait homogène, presque régulière.

Je comparai les deux mentions côte à côte.

L’inclinaison générale était similaire. Les proportions des lettres proches. Mais le rythme différait. Dans l’exemplaire A, le tracé semblait continu, sans hésitation. Dans l’exemplaire B, on percevait une légère retenue au début du “R”, comme si la main cherchait son élan. Les finales étaient plus appuyées, comme pour affirmer la signature.

Les faussaires ne surjouent pas toujours. Les plus habiles imitent la sobriété. Mais ils la répètent. Or, la répétition est rarement naturelle.

Je consultai des reproductions connues de la main de Ronsard, issues de correspondances conservées. Le ductus y était plus irrégulier qu’on ne l’imagine. Moins soigné. Moins stable. La signature de l’exemplaire A s’inscrivait dans cette variabilité. Celle de l’exemplaire B semblait chercher une cohérence idéale.

Je m’intéressai ensuite à la surface du papier autour de la mention. Sur l’exemplaire A, le papier présentait une légère patine générale cohérente avec le reste du volume. Sur l’exemplaire B, la zone autour de la signature était marginalement plus claire. Très légèrement. Comme si le feuillet avait été manipulé plus récemment.

Je n’avais toujours aucune preuve d’un faux. Seulement des différences.

Je remontai la provenance de l’exemplaire B. “Ancienne bibliothèque privée”, disait-on. Aucun catalogue ancien ne mentionnait cette signature. Aucun ex-libris antérieur au XXᵉ siècle. L’apparition était récente. Opportunément récente.

Le marché réagit immédiatement. La mention “unique exemplaire autographe connu” devenait “l’un des deux exemplaires connus”. Les estimations de l’exemplaire A furent ajustées à la baisse. Discrètement, mais nettement.

Il est inutile d’accuser sans preuve. Je n’ai jamais affirmé que la signature de l’exemplaire B était fausse. J’ai simplement exposé les différences matérielles, les incohérences de provenance, le calendrier d’apparition.

La valeur d’un livre repose sur plusieurs couches : rareté de l’édition, état, provenance, particularité. Lorsque la particularité est l’unicité, l’apparition d’un double modifie l’équation.

Le plus intéressant dans cette affaire n’était pas l’authenticité de l’exemplaire B, mais son utilité.

Quelqu’un avait intérêt à ce que l’unicité disparaisse.

Je calculai froidement. Si l’exemplaire A se vendait moins cher, un acteur informé pouvait l’acquérir à prix réduit. Une fois la transaction réalisée, l’exemplaire B pouvait se révéler moins solide qu’annoncé. L’unicité redevenait alors exploitable.

Ce scénario n’est pas théorique. Le marché du livre ancien est étroit. Les informations circulent vite. Les rumeurs aussi.

Je consignai dans mon rapport :
— L’édition de l’exemplaire B est conforme.
— La mention manuscrite présente des caractéristiques différentes de celle de l’exemplaire A.
— La provenance de l’exemplaire B avant le XXᵉ siècle n’est pas documentée.
— L’apparition de l’exemplaire B coïncide avec la mise en vente de l’exemplaire A.

Je ne parlai ni de faux, ni de manipulation. Les faits suffisent souvent.

La vente de l’exemplaire A fut renégociée. Un acquéreur discret l’obtint à un prix inférieur aux estimations initiales. L’exemplaire B circula ensuite dans plusieurs mains, sans jamais atteindre la même reconnaissance bibliographique.

Quelques années plus tard, l’exemplaire A reparut en vente, cette fois avec une notice plus prudente : “mention manuscrite ancienne attribuée à Ronsard”. L’exemplaire B n’était plus cité.

L’unicité n’est jamais absolue. Elle dépend du récit que l’on construit autour d’un objet. Un second exemplaire peut être légitime. Il peut aussi être instrumentalisé. La frontière est fine.

Dans cette affaire, je n’ai jamais prouvé une falsification. Je me suis contenté de constater que l’existence d’un double servait un intérêt précis au moment précis où il apparaissait.

Les livres n’ont pas d’intention. Les hommes, si.

Un exemplaire des Amours de 1552 reste un témoin précieux de la poésie de la Renaissance française. La signature, qu’elle soit authentique ou non, n’ajoute rien au texte. Elle ajoute tout au marché.

Je me méfie des livres qui surgissent au bon moment.

Ils sont souvent exacts.

Mais rarement innocents.

Cote : CORSO — RON 1552 / DUPL

3 Commentaires

  1. Très juste et le réemploi a commencé tot. j’ai une macule de relieur en manuscrit sur vélin restée dans une reliure lyonnaise de 1530 environ. et il y a toutes les claies que l’on ne vois pas dans les dos de nombreuses reliures. Pour ce qui est des reliures XIXe de manuscrits anciens et incunables, c’est certain que l’on a perdu toute trace de l’historique, ce n’était pas qu’une marotte de bibliophile, la majorité du fond de la grande chartreuse a été reliée au XIXe par la bibliothèque de Grenoble supprimant toutes les reliures à ais de bois du temps. Paraitrait qu’elles étaient totalement mangées par les vers…et que ça a sauvé les ouvrages; On peut aussi voir cela sous cet angle plus positif, sans ces ouvrages lavés encollés au XIXe certains auraient sans dote disparus sans ces interventions. Les relieurs du XIXe ont été aux livres ce que Violet Leduc a été au bâtiments. La rénovation et la sauvegarde pas toujours dans le respect, mais avec l’intérêt d’avoir sauvegardé.

  2. Analyse très juste ! J’ai longtemps refusé d’acheter des ouvrages du XVIeme rhabillés par Trautz ou par Capé. Et puis je me dis maintenant que c’est toujours mieux que les reliures en plastique rembourée avec quelques pages d’un Houellebecq qu’on trouvera au XXIIème siècle…

    • J’avoue un faible pour les reliures 19ème. Je sais, c’est mal, mais comment résister entre un beau maroquin lagon ou ventre de loutre d’un côté, et un veau usé de l’autre?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.