Cabinet des Élégances Parallèles, à la manière de Lucas Corso – Le Lexique de Nuremberg

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les dictionnaires sont des tombeaux. Les bibliothécaires les appellent « outils », les juristes « références », les professeurs « socles » ; moi, je dis tombeaux. Ils ressemblent à ces mausolées de province où chaque nom gravé appelle un silence, où l’on n’entre qu’à reculons, le chapeau à la main. Les dictionnaires enferment le langage dans des cases, clouent des papillons vivants et prétendent qu’ils ne bougent plus. J’ai longtemps cru à la neutralité lexicographique, à la belle illusion d’une langue mise au carré comme une armoire de notaire. Puis j’ai voyagé, j’ai vu des glossaires de prisons, des lexiques de tribunaux secrets, des listes de mots que l’on agite comme des menottes. Le Lexique de Nuremberg appartient à cette famille toxique : un petit in-folio qui sent la poussière de greffe, l’encre froide et la sueur de l’accusé.

Il m’est arrivé un soir de pluie à Francfort, escorté par un avocat hambourgeois dont la raideur du col suffisait à le rendre coupable de mauvais goût. Il s’appelait Albrecht von Witte, ce qui avait l’avantage de le situer immédiatement sur l’échiquier social germanique. Son cabinet occupait un étage vitré d’une tour qui dominait la gare. On m’y introduisit avec des précautions ridicules, comme si j’allais contaminer le parquet. Dans la salle de conférence, sous une cloche de plexiglas, reposait le volume : veau blond, nerfs saillants, tranches rougies, cet air d’innocence policée que savent prendre les livres quand ils ont beaucoup à se reprocher. Le titre, en gothique, me regardait de biais : Lexicon Verborum Obscurorum, Nuremberg, 1543. Ni auteur ni privilège, aucune adresse d’imprimeur, pas même un colophon discret. Une pudeur qui sentait le faux, ou l’imprimé clandestin.

Von Witte avait les mains propres, mais son regard portait des traces d’encre vieille. « L’objet vient de ma famille, dit-il en rangeant ses syllabes comme des couteaux. On raconte qu’un aïeul siégea à Bamberg à l’époque des procès de sorcellerie. Je n’ai aucun goût pour ces légendes. Je souhaite savoir si ce livre a une valeur… et s’il peut m’attirer des ennuis. » Un avocat qui s’inquiète d’ennuis, c’est un prêtre qui craint l’encens. Je lui rendis un sourire que je réserve aux clients susceptibles de payer sans discuter, puis je débouclai la reliure.

Le papier était un vergé à vergeures serrées, moulé régulier, légèrement bleuté par endroits, avec un filigrane de pot à anse — un motif courant dans l’Empire au milieu du XVIᵉ siècle. Les caractères, un gothique textura bien net, rappelaient les fontes en usage chez Petreius, le grand imprimeur de Nuremberg. Mais l’œil, quand il s’habitue, entend des nuances : l’encrage était moins généreux, la pression parfois capricieuse, comme si l’atelier n’avait pas accès à la même qualité de presses, ou comme si l’imprimeur travaillait en catimini. La composition trahissait un typographe de métier, mais pressé, nerveux, qui recombina des casses dans un lieu non prévu pour l’édition. J’ai vu ce genre de bricolage chez des imprimeurs clandestins du XVIIIᵉ siècle ; on le reconnaît à l’alignement parfois incertain des colonnes, à ces légers « sauts » où la ligne paraît trébucher, faute d’avoir été serrée par une main sûre.

Je promenai mon doigt sur l’alphabet initial. Les entrées commençaient avec docilité — Abschwur (reniement), Achtheilig (jugé en huit articles), Alltagspflicht (devoir quotidien) — puis s’enhardissaient. Bientôt parurent des termes qu’aucun latiniste honnête n’aurait osé forcer dans sa langue : Zwerghass (lit : « haine des nains », grommellement social dirigé vers ceux de petite taille et, par extension, les miséreux), Blutfrieden (paix de sang, pacification conclue après la vengeance), Lesewunde (blessure de lecture, entaille mentale causée par la fréquentation d’un texte). À chaque mot, une traduction brève, souvent sèche, parfois une paraphrase désabusée : « Ce mot n’est pas transposable ». Une collection de portes entrebâillées.

La neutralité était une mise en scène. À mesure que j’avançais, les entrées déviaient du lexique pour se river au droit. L’ouvrage quittait la linguistique pour entrer dans une salle d’audience. Witthand : main du témoin, à considérer comme preuve lorsqu’elle tremble. Seelgericht : tribunal de l’âme ; désigne la conscience publique réunie et supposée supérieure au juge. Hexenreim : rime d’ensorceleuse ; confession chantée dont l’irrégularité rythme la culpabilité. Les définitions n’expliquaient pas : elles aiguillaient. Elles orientaient le lecteur — ici, le juge — vers une interprétation. Le livre ne disait pas quoi faire ; il faisait en sorte que vous le fassiez.

Je levai la tête. Von Witte suivait mes gestes avec l’avidité des non-lecteurs devant un feu de cheminée. « Authenticité ? » demanda-t-il. Je répondis prudemment : « La matière crie XVIᵉ ; la mise en page, moins. Un atelier discret, peut-être satellite. Nous devrions vérifier les filigranes à Nuremberg. » Il acquiesça, déjà soulagé de ne pas entendre le mot faux. Il aurait mieux dormi si j’avais dit faussaire de génie. Les avocats préfèrent les coupables clairs.

Le vrai cœur du livre se jetait à mi-parcours. Une insertion, à première vue banale : un feuillet manuscrit, d’une main ferme, glissé sans couture entre deux cahiers. Papier plus tardif, vergeures larges, filigrane différent — couronne d’électeur, fin XVIIᵉ ou début XVIIIᵉ siècle. Dix entrées, pas une de plus, numérotées comme des articles juridiques. Buchgrab (tombe-livre), Schweigpflicht (obligation de silence), Rabenrecht (droit des corbeaux : autorisation tacite de dépouiller le condamné), Kettenfrage (question des chaînes), Nachtzeug (preuve nocturne, témoignage arraché aux heures où la raison sommeille)… Le feuillet se terminait par une note : « À ne communiquer qu’entre juges, sous sceau, lorsqu’il faut aller vite. » Ce aller vite empesta la gifle. Je posai le feuillet à côté du volume ; l’encre, brune, avait cette nuance de noix que prennent les lettres officielles longtemps enfermées.

Je demandai l’autorisation de photographier. Von Witte refusa poliment ; le refus des hommes polis est le plus définitif. Il se contenta d’ouvrir un cahier des charges : estimation, discrétion, hypothèse de vente si le marché s’y prêtait. Je lui promis une expertise dans la semaine, à condition de pouvoir consulter deux conservateurs — l’un au Germanisches Nationalmuseum, l’autre à la Stadtbibliothek. L’affaire voulait de la lumière froide, pas la chaleur d’une salle de conférence.

Nuremberg a ce prodige d’offrir des pierres médiévales à ceux qui viennent y chercher des papiers. Je passai une matinée à examiner des volumes de Petreius pour comparer les fontes, les espaceries, les accidents de casse. Rien de probant : le Lexicon n’appartenait pas à sa production officielle. Pourtant, à la loupe, certains r et s long trahissaient une parenté : même fatigue dans les empattements, même grain de métal légèrement bullé. J’en vins à l’hypothèse qu’un compagnon typographe, passé par l’atelier, partit avec une poignée de caractères pour monter, ailleurs, une entreprise parallèle — peut-être dans l’arrière-boutique d’un libraire peu scrupuleux. On faisait ainsi naître des livres utiles, ceux qu’il vaut mieux ne pas signer.

La conservatrice, une femme austère aux lunettes rectangulaires, eut ce seul sourire lorsqu’elle lut Lesewunde. « Vieille métaphore, dit-elle, qu’on retrouve chez quelques moralistes. Mais vous voyez bien que la glose judiciaire se presse partout. Ce lexique n’explique rien : il naturalise des décisions. » Elle me montra, dans une vitrine, un recueil de Carolina, le code criminel de Charles Quint, annoté par un juge local. Les mots avaient servi, déjà, de charnières à la culpabilité. Quand on veut pendre, on trouve le verbe qu’il faut.

Je sortis de la bibliothèque avec l’impression d’avoir tenu une lame. Dans un café proche, je relus mes notes. Trois éléments saillaient : l’anonymat de l’impression, la parenté technique avec un grand atelier, l’insertion tardive du feuillet à dix entrées. Et puis il y avait le client, cette généalogie de juges. Les livres circulent ; les responsabilités collent. Je décidai de remonter la branche la plus courte : Bamberg. On m’ouvrit une salle d’archives étroite où l’air avait la viscosité d’une antichambre d’église. Un archiviste flegmatique, les doigts tachés, me tira une boîte cartonnée : Prozesse, 1626–1630. À l’intérieur, des procès-verbaux, des listes de biens saisis, des mentions de fees allouées aux bourreaux. J’y retrouvai un nom : Johann Witte, Schöffenrichter. « Un de votre client ? » demandai-je au fonctionnaire. Il haussa les épaules : « Les Wittes, ici, il y en a comme des clous dans un coffre. »

Une Liste der Bücher eines verurteilten Weibes attira mon œil. On y citait des titres jetés pêle-mêle, « livre des psaumes », « recueil de remèdes », « lexique des mots grossiers ». Le mot Lexicon apparaissait, flou, suivi d’une abréviation : V.O.Verborum Obscurorum ? Le papier trembla un instant, ou ce furent mes doigts. Il me sembla reconnaître la main qui avait rédigé la note du feuillet tardif : même graphie serrée, même g qui remonte comme une fourche. Un siècle sépare des écritures ; un vice les réunit.

Je rentrai à Francfort avec la certitude que le Lexique n’était pas une fantaisie. C’était un outil. Un manuel portatif, destiné aux juridictions pressées, pour combler les trous du droit par la pâte molle de la langue. Un livre de ponts : on y jetait un mot sur un gouffre de preuve, et l’on passait, tête haute, vers la sentence. Je retrouvai von Witte dans son bureau qui ressemblait à un aquarium où l’on élève des poissons carnassiers. Il ne me demanda pas comment j’allais ; il demanda : « Alors ? » Je lui parlai d’atelier satellite, de lignage typographique, de feuillet ultérieur probable, de liens possibles avec Bamberg. Il écouta comme un propriétaire écoute un rapport d’expertise sur une villa en bord de mer. Tout ce qu’il voulait, c’était entendre que la maison n’était pas bâtie sur du sable.

« Je peux vendre ? » dit-il enfin. Je répondis : « Vous pouvez— à condition de choisir l’acheteur. » Il crut à une pudeur morale ; c’était plus simple : je connais des collectionneurs plus dangereux que la justice. Certains livres, vendus à certains hommes, finissent par faire plus de bruit qu’une arme. Il hocha la tête, prit un stylo-plume et nota trois noms que je lui dictai sans y croire. Le premier refuserait par peur d’y voir une relique de tribunal. Le deuxième achèterait pour l’enfermer, cravache sur le dos d’un secret. Le troisième… Je n’aimais pas le troisième. Il avait cette façon d’aimer les livres qui ressemble à la faim.

Je demandai encore à revoir le volume. Il me le confia une dernière fois, comme on confie un patient à un chirurgien pour une seconde opinion. Cette fois, je m’attardai non sur les mots, mais sur leurs silences. Une chose me frappa : dans les premières lettres, de A à C, plusieurs entrées avaient été raclées au couteau. On devinait l’effacement, la trace mate de fibres blessées. Les mots gommés laissaient un fantôme : Abbitte (demande de pardon), Beichtzwang (contrainte à la confession), Choralzwang (obligation de chanter). Quelque lecteur, autrefois, avait jugé dangereux de laisser couchées ces incitations trop voyantes. Il avait nettoyé son jargon. Les dictons l’enseignent : on voit mieux les mensonges à l’endroit où ils ne sont plus.

Je pris congé avec une estimation et deux recommandations : conserver le feuillet manuscrit à part, dans une chemise neutre, et éviter les expositions publiques « à thème » où les livres deviennent des accessoires. Von Witte signa un reçu, m’assura d’un virement rapide, puis me raccompagna jusqu’à l’ascenseur. Le genre d’homme qui serre la main comme on ferre un cheval. J’eus à peine le temps d’attraper ma valise qu’il me rappela d’une voix soudain moins assurée : « Ma fille prépare un mémoire de droit sur la traduction juridique. Puis-je lui montrer… » Je le coupai : « Non. Ou alors vous lui montrez votre conscience, ce sera plus instructif. » Ce n’était pas une insolence gratuite : c’était la seule leçon honnête que le Lexique autorisait.

Je passai la nuit à l’hôtel, à recopier sur mon carnet quelques entrées qui me semblaient résumer le vice du livre. Fremdwortschuld : culpabilité du mot étranger — idée que l’incompréhensible porte en soi un tort. Notwendigkeitsrecht : droit de la nécessité — formule-marteau pour faire passer l’exception. Zeugnisdruck : pression du témoignage — technique d’audience qui transforme l’hésitation en aveu. Je connaissais assez de salles de ventes pour savoir que ces mots, mis en vitrine, exciteraient des convoitises exactes : les amateurs de curiosa juridiques, les collectionneurs de noirceurs, les institutions qui aiment montrer comme elles ont tourné la page en la punaisant au mur.

Le lendemain matin, je reçus un message court : « Acheteur trouvé. Discrétion assurée. Prix conforme à votre estimation haute. Merci. — A.v.W. » La hâte est mauvaise conseillère, mais elle est la meilleure amie des profits. Je voulais croire que l’acheteur serait un conservateur raisonnable, un de ces hommes aux cravates moches qui posent des gants blancs à des secrets noirs. Il n’en fut rien. Deux semaines plus tard, un collectionneur berlinois connu pour ses réceptions à thème — on y portait des toges de juge et des masques de corbeau — publia une photo floue d’un « petit gothique anonyme » trônant au milieu de coupes de champagne. Je reconnus le veau blond, les tranches rouges, la modestie perfide du titre. L’homme écrivait : « La justice a toujours été un art. » Il joignait un smiley. J’aurais volontiers traduit ce pictogramme en terme juridique archaïque, mais je manquais de place pour la nuance.

Je repris l’avion pour Berlin, poussé par cette vieille superstition de bibliophile qui veut qu’on ne laisse pas les livres trahir leur vocation sans leur faire au moins honte une dernière fois. Le réceptionniste me adressa un sourire à facettes. Le collectionneur n’était pas là — une voix féminine m’expliqua qu’il voyageait, qu’il ne recevait que ses amis, que les livres, chez lui, étaient des « catalyseurs d’idées ». Je laissai ma carte et un mot : Un lexique d’accusation n’est pas une décoration. Il mord. Je savais que cela ne changerait rien. Les livres, dans certaines demeures, sont des domestiques. Ils ouvrent, ferment, servent, punissent, et finissent par apprendre la maison mieux que ceux qui l’habitent.

Je rentrai par la route, avec cet arrière-goût que savent laisser les victoires douteuses. J’avais authentifié, valorisé, exfiltré un livre hors d’une famille qui le gardait depuis des siècles, et je l’avais remis entre des mains qui le traiteraient comme un jouet. Cela arrive. On gagne le procès ; on perd la justice. Un soir, par acquit de conscience, j’écrivis à von Witte une lettre longue et inutile, lui expliquant ce que j’aurais aimé qu’il voie : que le Lexique n’est pas un dictionnaire, mais une fabrique de culpabilité ; que l’intraduisible est un écran commode pour qui veut décider à la place des mots ; que sa valeur tient moins à sa rareté qu’à la blessure intellectuelle qu’il rend visible. Je ne reçus pas de réponse. Les avocats n’aiment pas les lettres qui ne se plaident pas.

Je relus encore une fois ma copie du feuillet. Buchgrab, tombe-livre. J’en vins à penser que l’entrée ne parlait pas du condamné, mais du livre lui-même. On ne s’ensevelit pas avec les volumes : ce sont eux qui, parfois, se terrent en nous, et nous transforment en cave. Le Lexique avait trouvé une succession, donc une respiration. Il continuerait de poser ses mots comme des pierres à travers les salons, les bibliothèques, les notes de bas de page. On se réunit autour de lui, on débat, on joue à comprendre. Puis, un soir, un invité feuillette, s’arrête à Seelgericht et ce qu’il lit lui donne l’idée d’un tribunal imaginaire où sa conscience acquittera ses caprices. On rit, on boit, on passe à autre chose. Le livre, lui, a souri.

Je pourrais vous dire que j’ai tenté de le racheter, d’intervenir, de le soustraire à la mascarade. Ce serait flatter ma propre morale. La vérité est plus simple : je note, je raconte, et parfois, je me gratte encore la Lesewunde que m’ont laissée les mots. C’est une plaie qui cicatrise en bibliothèque et se rouvre en salle de vente. Les libraires la connaissent ; les juges la désinfectent à l’eau de code ; les collectionneurs la parfument. Moi, je la garde, parce qu’elle me rappelle à quoi servent les livres quand ils cessent d’être sages : à nous mordre.

Je rangeai mes notes dans une chemise grise, avec l’intention vague de les oublier. Quelques semaines plus tard, un courriel tomba, poli, discret, anonyme : « Un ouvrage de Nuremberg, du milieu du XVIᵉ siècle, pourrait être présenté dans une vente privée. Votre présence serait appréciée. Aucune photographie ne sortira. Les mots, eux, sortiront toujours. » J’acceptai par curiosité, ce vice sans remède. Mais je savais déjà que je n’y achèterais rien. À force de côtoyer les lexiques, on finit par craindre leurs définitions. Elles vous collent à la peau. On vous range sous une entrée — Corso, Lucas : chasseur d’ombres, affidé au papier, ironiste. On ferme la colonne. On tourne la page.

Je n’ai pas de solution à offrir contre ces livres-là. Ils n’appartiennent ni au mal ni au bien ; ils appartiennent aux gestes. Un juge qui se lave les mains après avoir prononcé Notwendigkeitsrecht fait un geste, un bibliophile qui pose un gant blanc sur Lesewunde fait un geste, un avocat qui signe un virement ajoute sa coulée à la fonte. Le Lexique de Nuremberg survivra à nos indignations comme il a survécu aux feuillets raclés. Il connaîtra d’autres vitrines, d’autres salons, d’autres sourires. Il s’acclimate partout où l’on aime que les mots claquent comme des portes.

Vous voulez une morale ? Évitez les dictionnaires qui ne donnent pas d’exemples. Ils cachent une arme. Préférez les glossaires qui hésitent, les notices qui balbutient, les définitions qui avouent leur impuissance : ce sont des livres honnêtes. Les autres ont appris trop tôt que, dans une salle d’audience ou dans un cabinet, on gagne en parlant fort. Alors j’écris, je consigne, je laisse le Lexique à ses amateurs. Je garde pour moi cette note griffonnée dans la marge de mon carnet : « Quand un mot refuse d’être traduit, demandez-lui s’il veut vous juger. » Elle m’aide à dormir. Parfois.


Cote de bibliothèque

Cote Guilde : GBO-NUR-LEXI-010
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Le Lexique de Nuremberg


Note légale

Les Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso relèvent d’un exercice de fiction littéraire et bibliophilique. Toute ressemblance avec des personnes, événements ou ouvrages existants ne saurait être que fortuite. Le personnage de Lucas Corso, ainsi que les clins d’œil à d’autres figures littéraires, sont utilisés dans le cadre du pastiche et de l’hommage, conformément aux exceptions prévues par le Code de la propriété intellectuelle.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Opération Pouchkine : pas de goulash pour les Popovs

Drapeau de l'URSS et emblème du KGB — illustration de l'opération Pouchkine.

À la manière de Lucas Corso, arpenteurs des marges bibliophiliques

Amis bibliophiles, bonjour.

Je suis certain que vous avez tous lu ce fait divers relatant le vol d’ouvrages russes à la BNF (liens vers ces articles à la fin de ce post), et j’ai pensé que je devais lever le voile sur cette sombre histoire….

Pereira est venu me chercher un mardi de pluie, dans l’arrière-salle d’un café de la rue de Richelieu, à deux pas de la maison qu’on venait de saigner. Mon vieux rival, le seul courtier que je n’aie jamais pris de vitesse. Pas un bibliographe : un courtier. Une silhouette trop courte pour être confortable, trop droite pour être honnête, l’imper toujours trop long ; et cet œil, l’un vif et précis, l’autre absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde. On le dit partout à la fois, même quand il n’est nulle part. Ce jour-là, il était assis en face de moi. Il posa son chapeau, commanda un thé qu’il ne but pas, et me parla d’une voix douce, dans un français trop appliqué pour être honnête. Derrière lui, on devinait d’autres hommes. Et derrière ces hommes, un mur.

Je connais l’odeur des salles de lecture mieux que celle de mon appartement : ce parfum de cuir, de colle et de poussière noble que trois siècles déposent sur un beau papier. Pereira me proposait de l’échanger contre une autre odeur, celle de l’argent qui ne sèche jamais. On me demandait de retrouver du Pouchkine. Des éditions parues du vivant du poète, des premières de Lermontov, ce que les bibliothèques d’Europe gardent sous clé et sous gants. Une « collaboration discrète et durable », disait-il. Je compris vite que la durée, dans sa bouche, n’était pas une promesse. C’était une menace.

Ce qu’on me demandait de faire

J’avais déjà entendu parler de leur méthode. Tout le milieu en parlait à voix basse, avec ce mélange d’effroi et d’admiration qu’on réserve aux beaux ouvrages, fussent-ils maléfiques. On n’entrait pas par effraction. On entrait par politesse. On s’inscrivait comme lecteur, on présentait une pièce d’identité, fausse de préférence, on se réclamait d’une recherche savante. À la Bibliothèque nationale de France, l’un d’eux — un certain Mikheil Z. — s’était présenté une quarantaine de fois entre mars et octobre 2023. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXᵉ siècle. On lui apportait les trésors. Il les consultait comme un vrai chercheur : il mesurait, photographiait, relevait la taille des cahiers, la couleur des tranches, la place des rousseurs sur le papier.

Puis venait le travail de l’ombre. Loin de la salle, des mains habiles fabriquaient un sosie. Pas une grossière photocopie : un fac-similé complet, reliure imitée, papier vieilli à dessein, jusqu’aux taches d’humidité et aux défauts copiés un à un. J’en ai tenu un, autrefois, d’une affaire voisine. Il m’a fallu la loupe et la lampe rasante pour le démasquer — et cette légère tiédeur que le papier neuf garde quand l’ancien est froid depuis deux siècles. Le faux revenait s’asseoir à la place du vrai sur le rayon. L’original, lui, partait vers l’Est, sous un manteau, dans une serviette.

Couverture de la première édition du chapitre I d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, 1825.

Couverture de l’édition de 1825 du premier chapitre d’« Eugène Onéguine » — Musée du livre, Bibliothèque d’État de Russie. Domaine public / Wikimedia Commons.

Quand la BnF a fini par y regarder de près, neuf ouvrages avaient déjà fui : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Lermontov, un Baratynski. Six cent cinquante mille euros pour cette seule maison. À Lyon, c’était un Boris Godounov ancien qui manquait. À la BULAC, on eut plus de flair : prévenue par les disparitions ailleurs en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré ses Pouchkine les plus précieux. Les deux hommes qui ont forcé sa porte en octobre 2023 sont repartis bredouilles, comme des cambrioleurs trouvant le coffre déjà vide. C’est dans cette confrérie qu’on m’invitait à entrer.

J’ai laissé Pereira finir. Puis j’ai dit non.

Qu’on me comprenne. Je suis un chasseur de livres, pas un voleur. Je traque, je flaire, j’authentifie, je négocie pour des clients qui paient cher le droit de posséder une rareté. Mon terrain, ce sont les ventes oubliées, les successions, les greniers, les marchands qui ignorent ce qu’ils tiennent. Je travaille au grand jour des provenances, et c’est ma seule fierté : un livre qui passe par mes mains peut dire d’où il vient. Ce qu’on me proposait là n’était pas une chasse. C’était un pillage. Et le pillage, je le laisse aux autres.

Il y a pire encore. Dérober un livre, c’est déjà un crime ; mais le remplacer par un faux, c’est le tuer deux fois. On tue l’original, qui s’efface du grand registre commun où chacun pouvait venir le lire. Et l’on tue le faux, ce pauvre sosie condamné à mentir sur une étagère jusqu’au jour de la honte. Surtout, on tue cette chose plus fragile que le papier : la confiance.

Car une bibliothèque n’est pas une banque ; sa vocation est inverse. Elle existe pour donner, pour tendre à l’inconnu de passage le volume que trois siècles ont rendu intouchable. On ne pose pas d’antivol sur un incunable : la colle ronge, l’aimant déforme, le geste qui protège devient blessure. Le voleur le sait. Il fait de la générosité de la maison sa porte d’entrée. Et chaque coup de ce genre resserre les serrures, allonge les contrôles, transforme la salle de lecture en sas. Ces gens ne volent pas seulement des livres. Ils volent à tous les lecteurs la confiance qui rendait l’accès possible.

Voilà ce que j’ai répondu à Pereira. Pas de pitié pour qui change une bibliothèque en piège.

Mais ce n’est pas mon dégoût qui m’a sauvé ce jour-là. C’est mon flair.

En repoussant ma chaise, en attrapant mon manteau, j’ai senti l’autre odeur, celle que je n’avais pas voulu nommer. Pereira ne servait pas un collectionneur. Un collectionneur, on le rencontre, on lui serre la main, on connaît le nom de son château. Lui ne m’offrait pas un coup : il m’offrait une laisse. Derrière son thé intact, je devinais des intérêts qui ne tiennent pas dans un carnet de chèques, un appétit qui se nourrit de symboles autant que de billets.

Ces livres ne sont pas n’importe lesquels. En Russie, Pouchkine n’est pas un auteur, c’est une relique nationale, une part d’âme. On ne me demandait peut-être pas seulement de retrouver des volumes : on me demandait de les rapatrier. De servir, sans tout à fait le savoir, une affaire où l’argent n’était que le vernis. Je n’ai aucune preuve d’un commanditaire d’État, et je n’en inventerai pas ; les enquêteurs eux-mêmes n’en ont pas trouvé. Mais dans l’ombre du Kremlin, par les temps qui courent, les coïncidences s’alignent trop bien. Et ma règle d’or tient en une phrase : un commanditaire qu’on ne voit jamais est un commanditaire qui vous fait disparaître. J’ai dit non par principe. J’ai compris, sur le pas de la porte, que ce principe venait de me sauver la vie.

Je l’ai su plus tard, dans les journaux. Ceux que j’avais éconduits appartenaient à un réseau qui ratissait le continent. Entre 2022 et 2023, près de cent soixante-dix livres anciens se sont évaporés des bibliothèques d’une dizaine de pays : France, Allemagne, Pologne, Tchéquie, Suisse, Finlande, et tout le chapelet balte. Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon, Paris : une tournée méthodique, de salle en salle, comme un commis voyageur ferait sa région. Le préjudice, dit Eurojust, approche les deux millions et demi d’euros. Chiffre dérisoire, au fond, car nul comptable ne cote ce qui ne se remplace pas.

Il a fallu qu’Europol et Eurojust nouent les fils que chaque police tenait par un bout, et qu’en France l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels s’en mêle. Une opération coordonnée, en avril 2024 : plus de cent enquêteurs, vingt-sept perquisitions, plus de cent cinquante livres saisis pour en établir l’origine. Dans les caches, tout l’atelier du faussaire patient : argent liquide, papier vieilli, tampons imitant les cachets des grandes maisons. Neuf Géorgiens en bout de chaîne, arrêtés ou placés sous contrôle. Deux déjà condamnés ailleurs — l’un en Lituanie, trois ans et quatre mois ; l’autre en Estonie et en Lettonie, environ trois ans et demi — puis prêtés à la France pour le procès qui s’est ouvert à Paris ce mois-ci. L’un d’eux, qui se dit bouquiniste, jure y avoir agi seul, pour soixante-dix à cent mille dollars. Acte solitaire, ce ballet réglé sur dix pays ? Les enquêteurs n’y croient pas. Moi qui ai vu l’envers du décor, encore moins.

Reste la seule question qui m’intéresse : où sont passés les livres ? Suivez l’argent, il mène toujours quelque part. Ici, il conduit à l’Est. Pereira, lui, soutient toujours plus qu’il ne prouve : il jure les avoir vus reparaître là-bas. Des salles des ventes russes, des collectionneurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un marché où une édition parue du vivant de Pouchkine vaut son pesant de relique. Une maison d’enchères, Litfond, a proposé en 2024 un Prisonnier du Caucase qui ressemblait à s’y méprendre à l’exemplaire disparu de la BnF, en jurant l’avoir acquis en Russie des années plus tôt. Allez prouver le contraire à travers un rideau de fer rouillé par la guerre.

À ce jour, aucun des originaux volés en France n’a été retrouvé. Ils dorment derrière une vitre, dans un salon dont j’ignore l’adresse, sous une lampe qui les croit chez eux. Je repense parfois à Pereira, à son œil mort, à sa voix douce et à son mur d’ombre, et je me félicite de l’avoir laissé payer l’addition seul. Car c’est la morale glacée du métier : un livre volé à l’Ouest ne revient pas. Il est seulement déclaré rentré. Pour les Popovs qui les rapatrient, je n’aurai jamais ni service à rendre, ni la moindre pitié.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

GUILDE · GBO-C/11


Pour aller plus loin : France 24 · ActuaLitté · Le Monde · Le Parisien · Euronews · Eurojust · The Guardian

3 Commentaires

  1. je n’aime pas Pérez-Reverte, dont j’ai essayé de lire le capitaine Alatriste – mais je n’ai pas lu le club Dumas 🙂 – des références doivent m’échapper 🙂 – je préfère largement Eco !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.