Lucas Corso: la mission refusée

Lucas Corso
Amis bibliophiles, bonjour.

On ne refuse pas facilement une expertise lorsqu’elle concerne un exemplaire de l’Hypnerotomachia Poliphili, Venise, Alde Manuce, décembre 1499. In-folio. Caractères romains aldins, composition équilibrée, bois gravés attribués à l’entourage de Benedetto Bordon, alternance rigoureuse du texte et de l’image. L’un des jalons les plus étudiés de l’imprimerie de la Renaissance.

L’édition soumise était authentique. Papier cohérent avec la fin du XVe siècle, filigranes compatibles avec des productions vénitiennes documentées, collation conforme aux descriptions classiques. Les bois gravés correspondaient aux états connus. Aucun feuillet substitué, aucune lacune, aucune manipulation typographique.

La question ne portait pas sur l’édition.

Elle portait sur la reliure.

Le volume était présenté dans une reliure annoncée comme italienne, exécutée dans les premières décennies du XVIᵉ siècle. Cuir brun teinté, probablement chèvre ou basane fine, décor à filets à froid encadrant les plats, dos à nerfs saillants, sans dorure. L’ensemble était sobre, dans un goût humaniste compatible avec certaines reliures italiennes du début du Cinquecento.

Je commençai par la structure.

Cinq nerfs apparents structuraient le dos — configuration possible pour un in-folio de cette période, sans être déterminante. La couture traversait les cahiers avec une régularité remarquable. Or, dans les reliures italiennes du premier tiers du XVIᵉ siècle, les piqûres de couture présentent généralement de légères variations d’alignement et d’angle, liées à une exécution manuelle directe sur le corps d’ouvrage.

Ici, l’alignement des passages de couture était presque parfaitement rectiligne. Ce n’est pas en soi une preuve de postériorité, mais un élément à considérer dans un faisceau d’indices.

Je m’intéressai ensuite aux gardes. Les gardes collées étaient en papier vergé ancien, mais leur filigrane ne correspondait pas aux modèles italiens les plus fréquemment attestés dans les premières décennies du XVIᵉ siècle. Il évoquait davantage une production du XVIIᵉ siècle. Cela ne prouvait pas que la reliure était tardive : les gardes peuvent être renouvelées au cours de la vie d’un volume. Mais cette donnée introduisait une possible stratification chronologique.

Le cuir méritait également attention. Sous lumière rasante, la surface apparaissait d’une homogénéité régulière, avec un grain peu contrasté. Les reliures italiennes précoces présentent souvent des irrégularités naturelles du cuir — zones de tension, différences d’épaisseur, micro-déformations dues au tannage. Ici, l’aspect était plus uniforme, compatible avec des techniques de préparation plus tardives.

Les coiffes étaient bien formées, sans écrasement ancien marqué. Il est exact qu’un volume peu manipulé peut conserver des coiffes nettes pendant des siècles. Néanmoins, l’ensemble du corps d’ouvrage ne présentait aucune discordance d’usure entre le bloc-texte et l’habillage. L’homogénéité générale invitait à la prudence.

J’examinai les tranches. Elles ne semblaient pas avoir été dorées anciennement. Le rognage était net, sans irrégularité perceptible au toucher. Les in-folio italiens du début du XVIᵉ siècle présentent souvent un rognage légèrement ondulant, lié aux outils employés. Ici, la coupe paraissait plus régulière — sans que cela suffise, isolément, à conclure.

Je me tournai ensuite vers les annotations marginales invoquées pour appuyer la provenance humaniste. L’encre, de type ferrogallique, présentait une oxydation cohérente avec un vieillissement ancien. Le ductus était cursif, latinisé, sans surcharge décorative. Rien de manifestement anachronique.

Cependant, la distribution des notes dans la marge apparaissait singulièrement régulière. Elles évitaient systématiquement les zones proches de la gouttière et du bord externe, comme si leur positionnement avait anticipé un rognage ultérieur. Dans un exemplaire annoté organiquement au XVIᵉ siècle, les notes suivent généralement la densité du texte, quitte à frôler les limites matérielles de la page.

Encore une fois, aucun élément isolé n’était décisif.

Mais l’ensemble — couture très régulière, cuir homogène, gardes possiblement plus tardives, cohérence générale d’exécution — orientait vers l’hypothèse d’une reliure exécutée ultérieurement, peut-être au XVIIᵉ siècle, dans un style volontairement archaïsant.

L’archaïsme n’est pas une fraude. Les ateliers des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles ont parfois reproduit des modèles antérieurs pour conférer aux volumes prestigieux une aura plus ancienne.

On me demandait pourtant une validation explicite : “reliure italienne contemporaine de l’édition”.

Je rédigeai un rapport prudent :
— édition authentique ;
— reliure de style compatible avec un goût humaniste ;
— éléments matériels suggérant une exécution possiblement postérieure aux premières décennies du XVIᵉ siècle ;
— nécessité de formuler toute attribution chronologique avec réserve.

Je refusai de signer une datation catégorique.

Un autre expert valida peu après la reliure comme “probablement du premier tiers du XVIᵉ siècle”, en soulignant la tradition stylistique. La formulation restait prudente, mais suffisante pour le marché.

Le volume fut vendu.

Deux ans plus tard, lors d’une communication consacrée aux reliures italiennes archaïsantes du XVIIᵉ siècle, un conservateur présenta plusieurs exemples dont la structure — couture régulière, cuir homogène, décor sobre à filets à froid — présentait des analogies frappantes avec l’exemplaire concerné.

Il ne s’agissait pas d’une preuve. Seulement d’une convergence.

L’édition aldine demeurait incontestable. La beauté du livre intacte. Mais entre une reliure exécutée vers 1505 et une reliure réalisée un siècle plus tard dans un esprit de restitution humaniste, la valeur symbolique et marchande diffère sensiblement.

Refuser n’était pas spectaculaire.

C’était simplement exact.

Dans ce métier, l’erreur n’est pas toujours de se tromper. Elle est parfois de conclure trop vite.

Un livre peut survivre cinq siècles. Une attribution, elle, engage une responsabilité plus fragile.

Je préfère laisser une chronologie ouverte plutôt que de la refermer par confort.

CORSO — ALD 1499 / REFUS

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