Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
La question est bonne parce qu’elle est un peu humiliante.
Nous aimerions croire que nous allons sur eBay ou sur Catawiki comme on allait autrefois chez un libraire : avec une idée, un manque, une ligne, un projet. Nous aimerions croire que nous cherchons. En réalité, il arrive très souvent que nous n’y allions pas pour chercher un livre, mais pour voir ce qui passe. Et entre voir ce qui passe et acheter ce qu’on ne cherchait pas, la distance est faible.
C’est même peut-être la grande affaire de ces plateformes.
Elles ne servent pas seulement à trouver ce qu’on poursuit avec méthode. Elles servent aussi, et très efficacement, à rendre désirable ce qu’on n’avait jamais pensé vouloir. Elles savent faire apparaître un livre sous un angle suffisamment favorable pour que l’on confonde la tentation du moment avec une décision presque ancienne. Ce n’est pas de la magie. C’est une économie très simple de la visibilité, et il faut bien dire qu’elle a ses ingénieurs.
Prenons eBay. Vous cherchez un titre, vous tombez sur autre chose, et le lendemain votre boîte mail vous propose obligeamment une dizaine de variantes du même autre chose, plus quelques objets connexes que l’algorithme estime cohérents avec votre profil. Vous n’avez rien demandé. On vous suggère. Le bibliophile, qui se croyait chasseur, se retrouve dans la position du gibier : on lui rabat des livres vers les yeux. Il se croit libre parce qu’il clique encore lui-même.
Catawiki procède autrement, avec un raffinement supérieur. Là, ce n’est plus seulement la suggestion qui travaille, c’est la mise en scène : compte à rebours visible, estimations basses qui flattent l’idée du bon coup, ouverture des enchères placée à des heures où le bibliophile dîne, regarde son téléphone, et n’a pas envie de réfléchir longtemps. L’estimation prudente joue son rôle particulier. Elle dit, sans le dire : ce livre vaut déjà davantage, profitez-en. Le collectionneur ne se demande plus s’il veut le livre. Il se demande s’il veut laisser passer la marge.
Un exemple, pris au hasard d’une vente terminée hier sur eBay : un Horace de Sanadon, Amsterdam et Leipzig, 1756, en sept volumes — sept sur huit, le tome VII manque — relié au XIXe en maroquin rouge à longs grains par Bozerian. Adjugé 368 euros, vingt-deux enchères. On comprend très bien ce qui s’est passé. Le texte n’est pas particulièrement recherché. L’ensemble est incomplet, ce qui en bibliophilie veut dire à peu près tout….


Mais Bozerian. Mais maroquin rouge. Mais XVIIIe. L’enchérisseur a vu défiler les arguments dans cet ordre, et il a cliqué. Il rentrera chez lui avec un Horace dépareillé qu’il n’aurait jamais cherché à l’origine, et chaque fois qu’il le regardera dans sa bibliothèque, il verra d’abord, avant la reliure, avant Bozerian, avant même Horace, le tome VII manquant. Les mauvaises langues disent que dans la notice de cet ensemble dans la vente Fortsas, Bozerian lui-même avait avoué s’être endormi sur le huitième volume et n’avoir jamais pu finir l’ensemble. C’est probablement la seule consolation qu’il restera à l’acheteur.
On ouvre la plateforme pour un auteur, un titre, une édition. Puis on tombe sur autre chose. Une reliure un peu séduisante. Un exemplaire secondaire, mais propre. Un lot modeste, mais pas idiot. Le prix reste supportable, les photos sont honnêtes, et il serait presque absurde de le laisser passer. On n’était pas venu pour lui. On repart avec.
Puis on explique.
C’est là que le mécanisme devient intéressant. Nous n’achetons pas seulement parce qu’un livre nous a été mis sous les yeux. Nous achetons aussi parce que nous savons très bien, ensuite, produire des raisons honorables. Ce n’est pas un achat d’impulsion, voyons. C’est un représentant intéressant de ce type d’édition. Ce n’est pas un achat de circonstance. C’est un titre qu’il fallait de toute façon regarder de plus près. Ce n’est pas une faiblesse provoquée par la plateforme. C’est de la curiosité bibliophilique.
Parfois, bien sûr, c’est vrai. Mais il faut bien admettre autre chose : nous avons tous, au moins un peu, été cette personne qui achète parce qu’on lui met un livre sous le nez, en s’inventant ensuite d’autres raisons.
Le problème n’est donc pas seulement l’achat d’impulsion. Le problème est la rapidité avec laquelle l’esprit transforme une tentation en choix réfléchi. Le bibliophile connecté a souvent mauvaise conscience, mais il a aussi beaucoup de ressources pour la déguiser.
La bibliophilie classique repose sur une certaine lenteur. On veut un livre. On le cherche. On ne le trouve pas. On le voit trop cher. Puis mal relié. Puis incomplet. Puis absent pendant des mois. Cette lenteur a une vertu : elle oblige à hiérarchiser. Elle sépare le désir réel de l’envie passagère. Elle donne une forme plus ferme à une bibliothèque.
eBay et Catawiki ont pulvérisé ce rythme.
Autrefois, on manquait des livres parce qu’on ne les voyait pas. Aujourd’hui, on achète des livres parce qu’on en voit trop.
Cela change profondément la psychologie de l’amateur. Le collectionneur ne construit plus seulement sa bibliothèque à partir de désirs déjà formés. Il la construit aussi à partir d’occasions qui lui tombent dessus, et plus précisément d’occasions qu’on a soigneusement disposées sur son chemin. Il croit encore choisir. Il choisit dans un environnement conçu pour produire de la tentation.
Le collectionneur croit acheter un objet. Il achète souvent un écart : entre le prix affiché et celui qu’il imagine, entre la disponibilité du moment et la rareté supposée, entre la raison et cette petite phrase intérieure que tant d’acheteurs connaissent : franchement, à ce niveau-là, ce serait dommage de ne pas le prendre. Le livre n’est plus le centre absolu de la décision. Il devient le support d’un sentiment d’opportunité.
C’est ainsi que se forment des bibliothèques très particulières. Pas nécessairement médiocres. Pas nécessairement absurdes. Mais des bibliothèques faites de livres, d’occasions, de réactions, de tentations saisies au vol. À la fin, on a une bibliothèque de livres, d’opportunités, de tentations, qui reflète plus eBay qu’une personnalité.
La formule est sévère. Elle est pourtant souvent juste.
On reconnaît assez bien ces bibliothèques. Elles juxtaposent des domaines sans nécessité profonde. Elles accumulent des auteurs qu’on n’aurait jamais poursuivis activement. Elles donnent l’impression d’un éclectisme libre, alors qu’elles racontent souvent une simple disponibilité à ce qui passait devant les yeux — c’est-à-dire, très exactement, à ce que la plateforme avait décidé de leur montrer.
Le plus intéressant est que cette dispersion se présente presque toujours comme une ouverture. Le collectionneur se dit qu’il explore. Il se dit qu’il élargit ses goûts. Il se dit qu’il profite intelligemment du marché numérique. Et il y a là, encore, une part de vérité. Ces plateformes ont élargi l’horizon de beaucoup d’amateurs. Elles font entrer dans les bibliothèques des titres qu’on n’aurait jamais croisés ailleurs.
Mais il faut distinguer ouverture et dispersion.
C’est ici que les plateformes sont très fortes : elles vous font prendre pour de la curiosité ce qui relève parfois simplement du relâchement. Elles vous aident à acheter vite ce que vous n’auriez jamais voulu lentement. Elles donnent à l’envie passagère une allure de découverte durable.
Il faut donc se poser une question simple, et presque cruelle : si ce livre ne m’avait pas été montré aujourd’hui, aurais-je seulement pensé à lui demain ? Dans beaucoup de cas, la réponse est non. Cela ne veut pas dire que l’achat était absurde. Cela veut dire qu’il n’était pas nécessaire. Il venait de l’apparition, pas du manque.
Or une bibliothèque fondée surtout sur des apparitions devient réactive. Elle raconte moins une volonté qu’un environnement. Elle dit : voici ce qui m’est passé devant les yeux, et que j’ai trouvé suffisamment séduisant pour laisser entrer.
eBay et Catawiki ne nous hypnotisent pas. Elles utilisent des dispositions déjà là : le goût de l’occasion, la peur de manquer, le plaisir du coup habile, la satisfaction de se croire plus fin que le prix. Elles ne créent pas le collectionneur faible. Elles lui offrent un terrain parfait, et lui envoient des notifications.
Faut-il les condamner ? Non. Ce serait paresseux. Elles sont utiles. Elles ont rendu visibles des livres longtemps mal distribués. Elles ont permis à des amateurs moins riches, moins installés, moins proches des réseaux classiques, de participer à un marché autrefois plus fermé.
Mais elles ont un effet secondaire très net : elles raccourcissent dangereusement la distance entre voir, vouloir et acheter. Un bibliophile sérieux a besoin d’un peu de délai entre ses yeux et sa caisse. Ce délai protège le goût. Il protège aussi la bibliothèque. Sans lui, l’amateur devient très vite un collectionneur de plausibilités. Il n’achète plus ce qu’il a choisi ; il choisit ce qu’il a vu assez souvent pour finir par le trouver admissible.
Alors, eBay et Catawiki servent-elles surtout à acheter des livres qu’on ne cherchait pas ?
Pas uniquement. Mais elles excellent à transformer des livres non cherchés en achats qui paraissent ensuite parfaitement défendables. Et c’est précisément pour cela qu’elles méritent d’être fréquentées avec plus de discipline qu’on ne le croit.
Sinon, on finit par appeler « bibliothèque » ce qui n’est parfois qu’un historique de tentations bien négociées.
GUILDE · ML/PLAT-EBAY-CATAWIKI
Bonjour,
Article très juste,car Ebay et les autres sites poussent à l’achat, bien souvent de livres qu’on n’a pas feuilleté auparavant et qui sont en état douteux. Vous auriez pu rajouter dans l’article que quantité de vendeurs qui se disent « bouquinistes » sont bien loin de l’être et, quand on reçoit un livre, soi-disant « avec des rousseurs éparses », qui est bon à mettre à la poubelle, on a le sentiment bien réel de s’être fait avoir.
« eBay et Catawiki servent-ils surtout à acheter des livres qu’on ne cherchait pas ? ». Sans nul doute oui, tout au plus pourrait-on discuter de l’adverbe « surtout ». Mais, comme le soulignent plusieurs commentaires, la chose semble inhérente au plaisir de chiner, fut-ce avec méthode, et cette situation se rencontre ailleurs que sur le net.
La vraie question réside plutôt dans le jugement qu’on adresse à ces achats imprévus. Je partage les réserves de Hugues concernant certaines acquisitions impulsives que l’on regrette presque aussitôt. Ce genre de mésaventures peut également survenir chez un libraire ou sur un quai de Seine, mais le caractère pléthorique de l’offre numérique accentue le risque. En revanche, je suis plus réservé en ce qui concerne la critique bibliophilique.
Savoir se fixer un objectif d’une grande précision et s’astreindre à le poursuivre sans varier jusqu’à l’atteindre, est une qualité qui mérite assurément tout notre respect. Les bibliophiles qui en font preuve construisent patiemment une collection d’une extrême cohérence. Mais, aussi respectable que soit cette façon de procéder, elle souffre tout de même d’un défaut – nul n’est parfait : si je sais par avance ce que je cherche, alors je ne trouverai que cela.
Toute proportion gardée, si j’avais établis dans ma jeunesse la liste des critères que devrait remplir « le copain idéal » il ne fait aucun doute que celui qui est devenu mon meilleur ami n’aurait même pas reçu une salutation de ma part. Et pourtant quel compagnon formidable il a été. Et si j’avais procédé de la sorte en ce qui concerne « la femme idéale » je n’aurais pas la chance de vivre avec celle que j’aime aujourd’hui. Certains livres sont ainsi : ils ne rentrent pas dans nos plans, mais le hasard les ayant conduit dans nos mains on ne cesse plus de se féliciter de les avoir rencontrés.
Lorsque j’ai commencé à collectionner les livres anciens j’avais dressé une liste très précise des ouvrages que je souhaitais acquérir (titre, édition, condition, …), tous appartenant à un périmètre restreint des sciences naturelles. Et voilà-t-il pas que je tombe un beau matin sur le premier tome de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Un hors sujet, un tome dépareillé, et dans un état à faire frémir un restaurateur. Oui, mais voilà, c’était un premier tirage de l’édition originale, et il ne coûtait presque rien, et c’était quand même L’Encyclopédie, et c’est beau un in-folio, et… j’ai craqué. Et, en le lisant je me suis pris de passion pour la philosophie des Lumières.
On pourrait parler d’infidélité bibliophilique, mais ce n’était pas une incartade au sens où je n’en suis jamais vraiment revenu. Et bien que j’apprécie encore les ouvrages scientifiques, si je devais désormais donner une priorité à ma bibliophilie elle irait vers la philosophie.
Tous les hasards ne sont sans doute pas si heureux et bien des achats irréfléchis devraient être évités. Mais, il suffit que quelques uns se terminent ainsi pour justifier, à minima, une légère indulgence de notre part.
Merci Julien pour ce long commentaire!
Je ne vois pas la différence avec le bouquiniste, que je fréquente aussi et plus…. Mc
Ca s’appelle « chiner », non… ? Cela se faisait naguère dans les boîtes des bouquinistes, sur les quais de Paris… Quelle différence ?
Hormis peut-être quelques rares maniaques qui arrivent à ne jamais dévier de le ligne qu’ils se sont fixés, je pense que nous sommes nombreux à acheter par curiosité et par coups de coeur, séduits par un texte, une reliure, une provenance, ou quoi que ce soit. Mais cela est valable sur les plateformes en ligne, autant qu’en librairie. Les plateformes misent sur le volume de livres immédiatement accessibles que nous « scrollons » tandis que les libraires, eux, doivent éveiller notre curiosité par la qualité de leurs fiches …
L’achat d’opportunité n’est pas le propre des sites en ligne. Chez le libraire aussi, on entre sans idée preconçue et on resort avec ce qu’on ne cherchait pas. C’est même le charme de l’exercice. Combien de fois j’ai acheté un livre dont je connaissais pas l’auteur et qui m’a juste tapé dans l’œil.
Oui, le point de vue est juste. Sauf qu’il oublie qu’avant ces achats sur des plateformes internet, ce type d’achats exisitait déjà auparavant dans les ventes publiques, chez certains bouquinistes, sur les quais, sur les marchés… à un rythme moindre. C’est surout le rythme et l’abondance d’offres qui a changé.
Mais aussi l’offfre a changé, et pas seulement sur Ebay et Catawiki : on trouve actuellement beaucoup plus facilement des ouvrages du 18° introuvables hors spécialiste il y a 30 ans.
Je fais partie moi-même des acheteurs compulsifs de trouvailles , de « bonnes occasions » , ce qui a rendu ma bibliothèque particulièrement éclectique, et encombrée. Je ne fais pas partie des bibiophiles qui planifient une collection, je ne pousse pas la porte de cerains libraires reconnus, chez lesquels je suis sûr de trouver le livré rêvé, mais à des prix hors de mon budget. Je n’ai pas attendu Ebay ni Catawiki pour me comporter de cette manière : je le fait depuis près de 50 ans, avec un cerain bonheur. Et cela ne m’a pas empêché, au fil du temps, d’enrichir agréablement de cette manière le noyau cohérent de ma collection autour de Diderot et de ses proches, glanés partout, aussi bien sur les marchés,et les libraires, que récemment sur internet.
Mais c’est vrai, il y dans le lot quelques achats inutiles, qui selon ma règle, sont virés au bout de 2ans après l’achat (Jamais lus ou consultés) . Ces machins invendables sont virés … Via Ebay ou Catawiki.
L’achat d’opportunité n’est pas le propre des sites en ligne. Chez le libraire aussi, on entre sans idée preconçue et on resort avec ce qu’on ne cherchait pas. C’est même le charme de l’exercice. Combien de fois j’ai acheté un livre dont je connaissais pas l’auteur et qui m’a juste tapé dans l’œil.
Ces « bonnes affaires » le sont aussi pour le vendeur, qui a su profiter de l’effet tentation créé par eBay ou Catawiki. Il achète essentiellement en vente publique et revend illico sur ces plateformes, en copiant-collant parfois la fiche de libraires…
Cet article est très juste, en soulignant que « Autrefois, on manquait des livres parce qu’on ne les voyait pas. Aujourd’hui, on achète des livres parce qu’on en voit trop. » J’ai souvent dit que ce n’est pas moi qui trouve les livres, ce sont eux qui me trouvent… Je collectionne les anciens dictionnaires de langue française. Cette vue « étroite » m’a guidé depuis une quarantaine d’années. Mais depuis que ma collection est à peu près complète, je me suis un peu égaré. Je ne le regrette pas. J’aime bien ces beaux livres achetés parce qu’on me les présentait, mais le socle de ma bibliothèque, c’est ma collection d’anciens dictionnaires de langue française. Il m’en manque un seul. Je sais où il est, mais il est beaucoup trop cher. Cordialement, Pierre Bouillon
ouf ! j’ai échappé au ridicule de miser sur ce Bozérian 🙂
Bonjour 🙂
Ce qu’il y a de dommage, principalement sur Catawiki, est la publicité très ou trop exagérée de la présence d’un » expert « ; chose qui semble conforter les acheteurs, parfois rebuter les vendeurs … Pour les livres, comme pour tout autre objet c’est une notion très trompeuse dont il faut se méfier énormément …