Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.
Amis bibliophiles, bonjour.
Je suis ravie de rejoindre la Guilde des Bibliopolicés. J’y apporterai volontiers quelques rapports sur les plateformes, les alertes mal réglées, les catégories absurdes, les descriptions gonflées et cette nouvelle économie du livre ancien qui confond trop souvent visibilité et valeur.
Pour les acheteurs de livres anciens, Internet a connu trois saisons. Il y eut d’abord iBazar, dont certains parlent encore comme d’un vieux paradis du chopin. Puis le premier eBay, qui fut un presque-paradis : moins naïf, mais encore assez imparfait pour laisser vivre la chance et laisser passer de beaux exemplaires. Et puis il y a l’eBay d’aujourd’hui, vaste purgatoire algorithmique, où les beaux exemplaires passent de moins en moins, on y expie surtout son temps, au milieu des mots-clés gonflés, des prix fixes ambitieux et des exemplaires trop quelconques pour mériter tant d’adjectifs. Et où l’on consacre beaucoup d’énergie à écarter des annonces boursouflées avant d’apercevoir, parfois, un livre encore digne d’intérêt.

C’est cela que beaucoup de bibliophiles sentent très bien : eBay n’est pas devenu vide. Il est devenu épuisant.
Des livres anciens, il y en a encore beaucoup. La catégorie “Livres anciens et de collection” sur eBay.fr reste immense, et le site la présente d’ailleurs comme un espace où l’on peut acheter “une variété de produits à prix abordables”. Cette formule dit presque tout. On est moins dans la logique de la trouvaille que dans celle du grand rayon. Le problème n’est pas le stock. Le problème, c’est le tri. (ebay.fr)
Le premier eBay fonctionnait autrement. Il était encore assez mal peigné pour laisser un avantage à l’acheteur attentif. Les descriptions étaient faibles, les photos souvent médiocres, le classement aléatoire. Mais cette faiblesse faisait sa force. On pouvait encore trouver mieux que ce que l’annonce savait dire. Un illustré mal présenté. Une reliure correcte décrite sans emphase. Un exemplaire intéressant perdu sous un titre paresseux. Le marché n’était pas encore assez bien dressé pour se protéger contre l’amateur compétent.
Aujourd’hui, la logique dominante d’eBay est beaucoup moins celle de l’enchère pure que celle du prix fixe. La documentation d’eBay sur “Buy It Now” et sur les formats “Fixed Price” est très claire : l’acheteur peut acheter immédiatement au prix fixé par le vendeur, sans enchérir. Dit autrement, la plateforme a depuis longtemps intégré le prix fixe au cœur de son fonctionnement, aux côtés de l’enchère classique.
Pour le livre ancien, cela change beaucoup de choses. L’enchère avait ses défauts, mais elle laissait encore une place à la surprise, parfois même à l’erreur heureuse. Le prix fixe, lui, laisse surtout une grande place à la conviction du vendeur. Il permet à des exemplaires quelconques de rester longtemps en vitrine avec un prix qui tient davantage de l’espoir que du verdict du marché. eBay est ainsi devenu un immense alignement de prétentions tarifaires. Le livre y est moins jugé qu’exposé.
C’est aussi pour cela qu’eBay attire moins les beaux exemplaires. Je ne dis pas qu’ils ont disparu. Je dis qu’ils y passent moins. Un vendeur qui possède aujourd’hui un beau livre illustré, une édition bibliophilique bien conservée, une reliure regardable, un exemplaire un peu supérieur à la moyenne, hésite davantage à le noyer dans ce vacarme. Il sait qu’il sera vu entre une réimpression survendue, un lot de volumes fatigués et un déluge de “rare”, “superbe”, “exceptionnel” appliqués à des choses qui ne méritent ni cette syntaxe ni cet enthousiasme.
En face, Catawiki a mieux compris une chose simple : en ligne, un beau livre ne se vend pas seulement par présence, mais par mise en lisibilité. La plateforme se présente comme une marketplace de ventes hebdomadaires d’objets spéciaux sélectionnés par des experts. Dans les livres, elle met en avant des ventes thématiques, des objets “curated by” un expert identifié, et un nombre fini de lots qui donne au regard une chance de respirer.
C’est ce qui fait son intérêt. Catawiki a repris quelque chose d’eBay et quelque chose des salles des ventes. D’eBay, elle garde l’accessibilité de l’enchère en ligne. Des salles, elle reprend le tri, le cadrage, la petite théâtralité du lot choisi, mis en avant, classé dans une vente thématique. Le résultat est net : moins de livres, mais en moyenne meilleurs. Ou, pour être plus exact, mieux filtrés, mieux montrés, mieux rendus désirables.
Il y a aussi une raison très concrète à cette bascule : le coût psychologique. Catawiki facture à l’acheteur 9 % du prix final plus 3 €. Ce n’est évidemment pas rien. Mais cela reste souvent plus léger que la mécanique complète des maisons de ventes traditionnelles, avec leurs frais plus lourds et leur liturgie plus intimidante. Catawiki occupe ainsi une place intermédiaire assez habile : plus cher et plus cadré qu’eBay, mais souvent plus simple et moins coûteux qu’une vraie salle.
Pour autant, il ne faut pas faire de Catawiki un paradis de remplacement. Ce serait faux.
D’abord, il y a moins de livres. C’est plus confortable, mais c’est aussi plus étroit. Ensuite, le classement n’y est pas toujours aussi intelligent qu’il le croit. Des ouvrages proches se retrouvent séparés. Des ensembles inégaux cohabitent dans des catégories censées rassurer. Certaines ventes donnent parfois l’impression qu’on a mélangé un tri éditorial réel et un rangement un peu arbitraire. Enfin, pour l’acheteur régulier, les alertes et le suivi donnent souvent un sentiment de finesse inférieure à ce qu’on aimerait avoir pour traquer précisément un auteur, une édition, un relieur ou un type d’exemplaire.
Autrement dit, Catawiki fatigue moins qu’eBay, mais n’organise pas toujours aussi bien qu’elle le prétend.
Il n’empêche : la bascule est là. Pour un vendeur un peu sérieux, le réflexe a changé. Entre une plateforme où son livre risque d’être perdu dans une masse confuse, et une autre où il sera intégré dans une vente thématique, présenté comme un lot, accompagné d’un minimum de mise en scène et d’expertise, le choix devient vite rationnel. C’est cela que beaucoup de bibliophiles ressentent lorsqu’ils disent qu’eBay est devenu un désert. En réalité, eBay n’a pas perdu tous les livres anciens. Il a surtout perdu une partie des livres anciens qui le rendaient excitant.
Voilà le vrai sujet.
Pendant longtemps, le marché en ligne récompensait surtout l’attention. Il fallait savoir mieux regarder que les autres, lire sous une mauvaise description, reconnaître un bon exemplaire malgré une annonce paresseuse. Aujourd’hui, il récompense davantage la présentation. Le vendeur qui sait cadrer, photographier, classer et placer son livre dans le bon décor numérique part avec un avantage beaucoup plus fort qu’autrefois.
Le bibliophile, lui, y a perdu une partie de son bénéfice historique. Il gagne moins sur l’erreur du marché. Il doit comparer davantage, filtrer plus vite, passer d’une plateforme à l’autre, accepter que la rareté soit désormais mieux socialisée, mieux mise en scène, mieux défendue contre lui.
En somme, iBazar fut le paradis du chopin. Le premier eBay fut un presque-paradis. L’eBay actuel est un purgatoire. Catawiki, de son côté, a capté une partie des beaux exemplaires en mélangeant l’ancien réflexe d’enchère en ligne et une version allégée de la salle des ventes : moins de livres, davantage de tri, plus de scène, des frais encore supportables. Cela marche. Mais cela ne remplace pas vraiment ce que le bibliophile a perdu.
Car ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas seulement une plateforme plus propre. C’est une plateforme où l’on pourrait encore trouver des beaux livres sans passer son temps à traverser le bruit, et sans payer aussitôt le supplément de mise en scène.
Ou alors, il faudrait une troisième plateforme.
GUILDE · OLYMPE · PLTFRMS · IBZR-EBY-CWK · 2026 · n° 5
En ce qui me concerne, j’ai tendance à être vraiment découragé par l’organisation de Catawiki. Ils inventent régulièrement de nouveaux titres de ventes. J’ai renoncé depuis quelques mois à surveiller ce qui passe sur ce site. Je suis franchement découragé.