Chez Aguttes, dix Almanachs et une question simple : à quoi sert l’expert ?

Lot 311 chez Aguttes, le 22 avril à Neuilly : un Almanach Royal de 1759 en maroquin rouge, estimé 200 à 300 euros. Il porte les armes du marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Neuf autres suivent, jusqu’à 1790.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des catalogues que l’on feuillette sans y penser, avec cette politesse qu’inspirent les ventes correctes, bien rangées, sans grand vice ni grand relief. Et puis il y en a d’autres qui arrêtent net, non pas à cause d’un chef-d’œuvre, mais à cause d’un chiffre. On relit une estimation, puis une autre, puis une troisième, et l’on finit par se poser une question simple : s’agit-il encore d’une appréciation, ou déjà d’une mise en scène ?

Le catalogue de la vente « Livres & Manuscrits » qu’Aguttes tiendra le 22 avril à Neuilly appartient à cette seconde catégorie. La vacation, dirigée par Sophie Perrine, avec Thierry Bodin pour les autographes et le Cabinet Le Prince pour les livres, comprend 332 lots décrits, auxquels s’ajoutent 96 lots d’autographes non décrits, vendus le matin. L’après-midi mêle lettres et volumes. Très bien. C’est une structure classique, et même plutôt intelligente.

La partie autographes reste d’ailleurs assez sage. On y croise Monet, Magritte, Delacroix, Pissarro, Hugo, George Sand, Musset, Rilke, Maupassant, Robespierre ou Nicolas II, dans des estimations qui dépassent rarement 1 500 euros, sauf un Montesquieu annoncé à 3 000-4 000 euros. Rien là qui doive scandaliser qui que ce soit.

Le vrai sujet est ailleurs.

Il se trouve dans la série des lots 311 à 320, soit dix Almanachs Royaux couvrant les années 1759 à 1790, tous en maroquin rouge d’époque, avec plaques dorées de type Dubuisson, dos à nerfs, tranches dorées. Et là, il faut bien le dire, on change de niveau. On n’est plus devant de simples volumes décoratifs, mais devant des exemplaires qui cumulent plusieurs qualités que le marché reconnaît d’ordinaire sans difficulté : belle reliure d’époque, provenance armoriée, intérêt de série, charme administratif et curial du XVIIIe siècle.

Le relevé lot par lot est sur le site : le maroquin aux armes du marquis de Marigny estimé 200 euros, celui du comte d’Artois à 300, et la plaque Dubuisson à oiseaux exotiques de 1790 avec son étiquette de papetier de la rue de la Verrerie.

Le lot 311, Almanach Royal de 1759, estimé 200 à 300 euros, est aux armes du marquis de Marigny, Abel-François Poisson de Vandières, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Maroquin rouge, plaque Dubuisson, gardes de papier dominoté : il n’y manque à peu près rien de ce qui fait aimer ce type de livre.

Le lot 312, pour 1762, dans la même estimation, porte les armes de Jean de Boullongne, comte de Nogent, conseiller au parlement de Metz, avec une plaque dorée à entrelacs et coquilles rocaille.

Le lot 315, année 1784, estimé 300 à 400 euros, est aux armes du comte d’Artois, futur Charles X. Là, on ne parle plus seulement d’un joli almanach de bureau. On parle d’un exemplaire qui touche à la cour, au protocole, à la représentation monarchique.

Le lot 317, année 1790, estimé 350 à 400 euros, présente une plaque Dubuisson plus rare, à motifs animaliers exotiques, avec oiseaux, palmes et fantaisies ornementales. S’y ajoute l’étiquette du marchand papetier « A la Teste noire », rue de la Verrerie, détail qui donne au volume ce supplément de vie matérielle que les amateurs apprécient souvent davantage que les superlatifs de catalogue.

Les autres années — 1765, 1775, 1782, 1783, 1787 notamment — ne sont pas des rebuts venus remplir une série. Elles offrent elles aussi des armes identifiées, des reliures de qualité, une tenue d’ensemble plus qu’honorable, pour des estimations qui restent, la plupart du temps, entre 200 et 300 euros.

C’est ici qu’il faut cesser de tourner autour du pot.

Ces estimations sont basses. Pas basses au sens usuel et admissible du terme. Basses au point de devenir un sujet en elles-mêmes. Ridiculement basses, au sens comique du terme.

Qu’une maison de ventes pratique des estimations attractives, personne ne le découvrira aujourd’hui. Les enchères vivent de cela depuis longtemps. On part bas pour faire venir les mains, rassurer les hésitants, lancer la salle, créer du mouvement, puis l’on se réjouit ensuite que le lot « dépasse l’estimation ». Très bien. C’est un usage. Mais un usage n’est pas une excuse universelle. Il y a une différence entre une estimation prudente, une estimation théâtrale et une insulte à l’intelligence.

C’est précisément cette frontière qui me paraît ici franchie.

Car enfin, à quoi sert l’expert si le chiffre imprimé ne sert plus à donner une mesure, mais à fabriquer un effet ? On ne lui demande pas d’être prophète. On ne lui demande pas de deviner le prix final au marteau près. On lui demande mieux, et plus simplement : de porter un jugement crédible sur la position d’un objet dans son marché.

Or quand un Almanach Royal en maroquin rouge d’époque, aux armes identifiées, avec provenance désirable, décor de belle qualité et intérêt de série, se voit attribuer une estimation qui semble surtout conçue pour flatter l’appétit de la salle, le mot expertise commence à perdre un peu de sa tenue.

Le problème n’est pas que ces lots puissent faire davantage. C’est même probable, c’est même souhaitable. Le problème est que l’estimation paraît ne plus éclairer l’objet. Elle l’accompagne comme un accessoire. Elle ne dit pas ce qu’on pense du lot ; elle dit ce qu’on espère provoquer autour de lui.

À partir de là, le chiffre officiel cesse d’être une indication. Il devient un outil de dramaturgie.

Le bibliophile n’est pas naïf. Il connaît les usages de la salle. Il sait qu’une estimation n’est ni une vérité révélée ni une promesse contractuelle. Il sait aussi qu’un prix peut monter très au-dessus de son point de départ. Mais il y a une limite au-delà de laquelle la modestie cesse d’être habile et commence à devenir irritante. L’amateur aime être séduit ; il n’aime pas être pris pour simple — ou disons-le carrément, pour un imbécile — surtout à un moment où les frais approchent déjà les 30 %.

C’est d’ailleurs un point que le marché ferait bien de ne pas oublier. À mesure que les frais acheteurs montent, la tolérance envers les petits jeux de scène baisse. Plus on paie autour du marteau, plus on attend que l’autorité imprimée conserve un minimum de sérieux. Quand les coûts deviennent lourds, la légèreté stratégique passe moins bien.

On me dira qu’il existe des explications. C’est vrai.

Il y a d’abord l’effet de série. Dix Almanachs du même type dans une même vente, cela fait beaucoup pour un marché étroit. Tout le monde n’a pas vocation à acheter une annexe complète des bureaux du roi. Le collectionneur ne prendra pas dix exemplaires. Le libraire ne peut pas toujours immobiliser sa trésorerie sur une petite armée d’almanachs armoriés. La répétition calme nécessairement la tension.

Il y a ensuite la logique commerciale la plus banale : partir bas pour susciter l’envie, lancer la bataille, fabriquer du rythme. Rien d’illégitime là-dedans non plus. Une vente n’est pas un traité de morale.

Mais précisément : c’est ici que l’expert est censé introduire un peu autre chose que de la pure mécanique commerciale. Il est là pour empêcher que le chiffre ne devienne un simple levier psychologique. Il est là pour donner au catalogue autre chose qu’un rôle de bande-annonce.

Or lorsqu’on voit certaines estimations de cette série, on a le sentiment que la compétence s’efface un peu derrière la stratégie. Pas totalement, pas grossièrement, mais assez pour que la question se pose. Et cette question est mauvaise pour tout le monde, y compris pour la maison de ventes. Car le jour où l’acheteur commence à se dire que l’expertise n’est plus qu’un décor, c’est la confiance globale dans le catalogue qui baisse.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus fâcheux. Le départ bas est censé créer de l’énergie. Mais lorsqu’il devient trop visible comme procédé, il peut produire l’effet inverse. Il ne stimule plus ; il agace. Il ne rassure plus ; il fait douter. Il ne donne pas envie de jouer ; il donne envie de prendre du recul.

Je ne dirai donc pas que ces estimations sont absurdes. Le mot serait facile, et un peu paresseux. Je dirai plus exactement qu’à ce niveau de modestie calculée, elles ne paraissent dignes ni d’un expert, ni des bibliophiles auxquels on les présente. A mon sens, on ne parle plus d’expert ici, mais de publicitaire…

Le reste de la vente mérite d’ailleurs le détour. On y trouve un Livre d’Heures manuscrit enluminé du XVe siècle avec quatorze miniatures, estimé 18 000 à 20 000 euros ; un Descartes à 5 000-6 000 euros ; plusieurs incunables entre 2 000 et 5 000 euros ; un Choderlos de Laclos à 3 000-4 000 euros ; un Oscar Wilde illustré par Schmied, dans une reliure d’Annick Butré, également estimé 3 000-4 000 euros. Autrement dit, une vente réelle, variée, nourrie, qui peut intéresser plusieurs familles d’amateurs.

Il arrive qu’une estimation basse soit une habileté. Il arrive aussi qu’à force d’habileté, elle tourne à la petite insolence. Et cette petite insolence, à la longue, abîme quelque chose de plus précieux qu’un résultat de vente : elle abîme l’idée même que l’expertise sert encore à nommer honnêtement les choses.

Personnellement, c’est devenu un repoussoir. Ce sera sans moi!

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · RAT · VAC-AGU-ALM · 22-IV-2026

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Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Livres anciens moyens dans la benne

Un livre de 1680 imposait encore le respect, un volume de 1750 gardait l’avantage d’être ancien. Aujourd’hui ils partent par cartons entiers, tassés entre un manuel de dévotion et un tome dépareillé de jurisprudence. Ils ont traversé trois siècles pour finir en lot sans gloire.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

La suite est sur le site : le moment où l’ancienneté a cessé de faire prestige, ce que deux exemplaires du même titre ne permettent plus de comparer, et le seul mot qui décrive aujourd’hui le livre ancien ordinaire, remplaçable.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

3 Commentaires

  1. Ce pourrait être lié aussi simplement à la conjoncture, on imagine assez facilement que le CP et le vendeur ne sachant pas si une annonce farfelue va venir des US le matin de la vente, si le gasoil va être à 2,3 ou 3 euros, cette conjoncture pousse à mettre des prix de réserve très bas, surtout si il faut vendre impérativement et donc les estimations au prix de réserve, c est peut etre aussi simple que cela…

  2. Bonjour,

    Je trouve votre article vraiment très pertinent à plusieurs niveaux, vous avez une analyse du marché particulièrement intéressante. Il est rare que les collectionneurs aient conscience de tout cela. Cependant, et je parle en tant que commissaire-priseur, je pense qu’au delà d’un aspect intellectuel ou commercial vis-à-vis des acheteurs, une partie vous échappe : le vendeur. Si j’ai bien saisi votre analyse, il semble que tout le catalogue soit cohérent en descriptions et estimations, exception faite de ces fameux almanachs. Et il faut se demander pourquoi l’expert, rigoureux sur la grande majorité des fiches, a tout d’un coup porté ces estimations fantaisistes. La réalité est souvent beaucoup plus simple qu’on ne le pense, et il n’y a pas volonté de se moquer des clients. Ce n’est sûrement pas l’expert qui a fixé l’estimation, on ne lui a sûrement pas laissé le choix. En cas de succession, pour des raisons de délicatesse avec les héritiers ou le notaire, on affiche les estimations portées à l’inventaire. Il est possible ici que le commissaire-priseur ait été très prudent dans son inventaire, lequel est un exercice exigeant de la rapidité (des dizaines d’objets en une à deux heures), à mille lieux du temps long de la rédaction d’un catalogue de vente. Le commissaire-priseur a peut être envoyé des photos à son expert, mais il suffit que celui ci ne soit pas joignable à ce moment, et dans ce cas la prudence reste la base, pour des questions de responsabilité très fortes du commissaire-priseur.

    Respectueusement,

    Un commissaire-priseur

  3. A vrai dire l’expert n’a pas seulement expédié les almanachs royaux : une édition originale du Discours de la méthode estimée à 5-6000 euros, fût-ce en reliure du 19eme et amoindrie par quelques défauts, c’est à la limite du trait d’humour.

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