Chez Aguttes, dix Almanachs et une question simple : à quoi sert l’expert ?

Lot 311 chez Aguttes, le 22 avril à Neuilly : un Almanach Royal de 1759 en maroquin rouge, estimé 200 à 300 euros. Il porte les armes du marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Neuf autres suivent, jusqu’à 1790.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des catalogues que l’on feuillette sans y penser, avec cette politesse qu’inspirent les ventes correctes, bien rangées, sans grand vice ni grand relief. Et puis il y en a d’autres qui arrêtent net, non pas à cause d’un chef-d’œuvre, mais à cause d’un chiffre. On relit une estimation, puis une autre, puis une troisième, et l’on finit par se poser une question simple : s’agit-il encore d’une appréciation, ou déjà d’une mise en scène ?

Le catalogue de la vente « Livres & Manuscrits » qu’Aguttes tiendra le 22 avril à Neuilly appartient à cette seconde catégorie. La vacation, dirigée par Sophie Perrine, avec Thierry Bodin pour les autographes et le Cabinet Le Prince pour les livres, comprend 332 lots décrits, auxquels s’ajoutent 96 lots d’autographes non décrits, vendus le matin. L’après-midi mêle lettres et volumes. Très bien. C’est une structure classique, et même plutôt intelligente.

La partie autographes reste d’ailleurs assez sage. On y croise Monet, Magritte, Delacroix, Pissarro, Hugo, George Sand, Musset, Rilke, Maupassant, Robespierre ou Nicolas II, dans des estimations qui dépassent rarement 1 500 euros, sauf un Montesquieu annoncé à 3 000-4 000 euros. Rien là qui doive scandaliser qui que ce soit.

Le vrai sujet est ailleurs.

Il se trouve dans la série des lots 311 à 320, soit dix Almanachs Royaux couvrant les années 1759 à 1790, tous en maroquin rouge d’époque, avec plaques dorées de type Dubuisson, dos à nerfs, tranches dorées. Et là, il faut bien le dire, on change de niveau. On n’est plus devant de simples volumes décoratifs, mais devant des exemplaires qui cumulent plusieurs qualités que le marché reconnaît d’ordinaire sans difficulté : belle reliure d’époque, provenance armoriée, intérêt de série, charme administratif et curial du XVIIIe siècle.

Le relevé lot par lot est sur le site : le maroquin aux armes du marquis de Marigny estimé 200 euros, celui du comte d’Artois à 300, et la plaque Dubuisson à oiseaux exotiques de 1790 avec son étiquette de papetier de la rue de la Verrerie.

Le lot 311, Almanach Royal de 1759, estimé 200 à 300 euros, est aux armes du marquis de Marigny, Abel-François Poisson de Vandières, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Maroquin rouge, plaque Dubuisson, gardes de papier dominoté : il n’y manque à peu près rien de ce qui fait aimer ce type de livre.

Le lot 312, pour 1762, dans la même estimation, porte les armes de Jean de Boullongne, comte de Nogent, conseiller au parlement de Metz, avec une plaque dorée à entrelacs et coquilles rocaille.

Le lot 315, année 1784, estimé 300 à 400 euros, est aux armes du comte d’Artois, futur Charles X. Là, on ne parle plus seulement d’un joli almanach de bureau. On parle d’un exemplaire qui touche à la cour, au protocole, à la représentation monarchique.

Le lot 317, année 1790, estimé 350 à 400 euros, présente une plaque Dubuisson plus rare, à motifs animaliers exotiques, avec oiseaux, palmes et fantaisies ornementales. S’y ajoute l’étiquette du marchand papetier « A la Teste noire », rue de la Verrerie, détail qui donne au volume ce supplément de vie matérielle que les amateurs apprécient souvent davantage que les superlatifs de catalogue.

Les autres années — 1765, 1775, 1782, 1783, 1787 notamment — ne sont pas des rebuts venus remplir une série. Elles offrent elles aussi des armes identifiées, des reliures de qualité, une tenue d’ensemble plus qu’honorable, pour des estimations qui restent, la plupart du temps, entre 200 et 300 euros.

C’est ici qu’il faut cesser de tourner autour du pot.

Ces estimations sont basses. Pas basses au sens usuel et admissible du terme. Basses au point de devenir un sujet en elles-mêmes. Ridiculement basses, au sens comique du terme.

Qu’une maison de ventes pratique des estimations attractives, personne ne le découvrira aujourd’hui. Les enchères vivent de cela depuis longtemps. On part bas pour faire venir les mains, rassurer les hésitants, lancer la salle, créer du mouvement, puis l’on se réjouit ensuite que le lot « dépasse l’estimation ». Très bien. C’est un usage. Mais un usage n’est pas une excuse universelle. Il y a une différence entre une estimation prudente, une estimation théâtrale et une insulte à l’intelligence.

C’est précisément cette frontière qui me paraît ici franchie.

Car enfin, à quoi sert l’expert si le chiffre imprimé ne sert plus à donner une mesure, mais à fabriquer un effet ? On ne lui demande pas d’être prophète. On ne lui demande pas de deviner le prix final au marteau près. On lui demande mieux, et plus simplement : de porter un jugement crédible sur la position d’un objet dans son marché.

Or quand un Almanach Royal en maroquin rouge d’époque, aux armes identifiées, avec provenance désirable, décor de belle qualité et intérêt de série, se voit attribuer une estimation qui semble surtout conçue pour flatter l’appétit de la salle, le mot expertise commence à perdre un peu de sa tenue.

Le problème n’est pas que ces lots puissent faire davantage. C’est même probable, c’est même souhaitable. Le problème est que l’estimation paraît ne plus éclairer l’objet. Elle l’accompagne comme un accessoire. Elle ne dit pas ce qu’on pense du lot ; elle dit ce qu’on espère provoquer autour de lui.

À partir de là, le chiffre officiel cesse d’être une indication. Il devient un outil de dramaturgie.

Le bibliophile n’est pas naïf. Il connaît les usages de la salle. Il sait qu’une estimation n’est ni une vérité révélée ni une promesse contractuelle. Il sait aussi qu’un prix peut monter très au-dessus de son point de départ. Mais il y a une limite au-delà de laquelle la modestie cesse d’être habile et commence à devenir irritante. L’amateur aime être séduit ; il n’aime pas être pris pour simple — ou disons-le carrément, pour un imbécile — surtout à un moment où les frais approchent déjà les 30 %.

C’est d’ailleurs un point que le marché ferait bien de ne pas oublier. À mesure que les frais acheteurs montent, la tolérance envers les petits jeux de scène baisse. Plus on paie autour du marteau, plus on attend que l’autorité imprimée conserve un minimum de sérieux. Quand les coûts deviennent lourds, la légèreté stratégique passe moins bien.

On me dira qu’il existe des explications. C’est vrai.

Il y a d’abord l’effet de série. Dix Almanachs du même type dans une même vente, cela fait beaucoup pour un marché étroit. Tout le monde n’a pas vocation à acheter une annexe complète des bureaux du roi. Le collectionneur ne prendra pas dix exemplaires. Le libraire ne peut pas toujours immobiliser sa trésorerie sur une petite armée d’almanachs armoriés. La répétition calme nécessairement la tension.

Il y a ensuite la logique commerciale la plus banale : partir bas pour susciter l’envie, lancer la bataille, fabriquer du rythme. Rien d’illégitime là-dedans non plus. Une vente n’est pas un traité de morale.

Mais précisément : c’est ici que l’expert est censé introduire un peu autre chose que de la pure mécanique commerciale. Il est là pour empêcher que le chiffre ne devienne un simple levier psychologique. Il est là pour donner au catalogue autre chose qu’un rôle de bande-annonce.

Or lorsqu’on voit certaines estimations de cette série, on a le sentiment que la compétence s’efface un peu derrière la stratégie. Pas totalement, pas grossièrement, mais assez pour que la question se pose. Et cette question est mauvaise pour tout le monde, y compris pour la maison de ventes. Car le jour où l’acheteur commence à se dire que l’expertise n’est plus qu’un décor, c’est la confiance globale dans le catalogue qui baisse.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus fâcheux. Le départ bas est censé créer de l’énergie. Mais lorsqu’il devient trop visible comme procédé, il peut produire l’effet inverse. Il ne stimule plus ; il agace. Il ne rassure plus ; il fait douter. Il ne donne pas envie de jouer ; il donne envie de prendre du recul.

Je ne dirai donc pas que ces estimations sont absurdes. Le mot serait facile, et un peu paresseux. Je dirai plus exactement qu’à ce niveau de modestie calculée, elles ne paraissent dignes ni d’un expert, ni des bibliophiles auxquels on les présente. A mon sens, on ne parle plus d’expert ici, mais de publicitaire…

Le reste de la vente mérite d’ailleurs le détour. On y trouve un Livre d’Heures manuscrit enluminé du XVe siècle avec quatorze miniatures, estimé 18 000 à 20 000 euros ; un Descartes à 5 000-6 000 euros ; plusieurs incunables entre 2 000 et 5 000 euros ; un Choderlos de Laclos à 3 000-4 000 euros ; un Oscar Wilde illustré par Schmied, dans une reliure d’Annick Butré, également estimé 3 000-4 000 euros. Autrement dit, une vente réelle, variée, nourrie, qui peut intéresser plusieurs familles d’amateurs.

Il arrive qu’une estimation basse soit une habileté. Il arrive aussi qu’à force d’habileté, elle tourne à la petite insolence. Et cette petite insolence, à la longue, abîme quelque chose de plus précieux qu’un résultat de vente : elle abîme l’idée même que l’expertise sert encore à nommer honnêtement les choses.

Personnellement, c’est devenu un repoussoir. Ce sera sans moi!

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · RAT · VAC-AGU-ALM · 22-IV-2026

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Une folie de bibliophile, le fantasme des dépareillés rassemblés

Détail du frontispice de Frankenstein, 1831

Le 15 novembre 2018, chez Collin du Bocage, les tomes XI et XIII de l’Encyclopédie passaient seuls, estimés 200 à 250 € la paire. 10 mois plus tôt, chez Thierry de Maigret, 34 volumes sur 35 avaient fait 19 714 €. Entre ces 2 chiffres, des amateurs tiennent depuis des années un carnet de tomes manquants, et quelques-uns achètent.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

J’ai dans ma cave le tome 43 de l’édition de Kehl des œuvres de Voltaire. Veau raciné, dos lisse, pièce de titre verte. Je l’ai payé 5 € dans une manette de Drouot, un jeudi de ventes courantes, avec 11 autres tomes de la même édition. L’édition de Kehl compte 70 volumes in-8, parus de 1784 à 1789. J’en ai eu jusqu’à 12.

5€. J’ai fait le calcul le soir même. Tout le monde le fait. La preuve ?

Je n’ai pas d’Encyclopédie et je n’en cherche pas, mais ses chiffres sont publics. Le lot 26 de Collin du Bocage, vendu en 2018, met le volume de l’Encyclopédie à 110 € environ. L’édition originale compte 35 volumes in-folio, 17 de discours, 11 de planches, 4 de supplément, 1 de planches du supplément, 2 de table. 35 volumes à 110 € font 3 850 €. Le 17 janvier 2018, salle 7 à Drouot, l’exemplaire de 34 volumes présenté par Thierry de Maigret, estimé 6 000 à 10 000 €, a fini à 19 714 €. L’écart est de 15 000 € et quelques. Un amateur patient, qui passe ses samedis à Brassens et ses soirées sur les sites d’enchères, se dit qu’en 10 ans il aura ramassé les 35 et qu’il aura économisé 15 000 €.

Mais non en fait, non.

Le carnet existe, j’en ai tenu un. 3 colonnes au crayon, le tome, la date d’achat, le prix, et une 4e pour la hauteur en centimètres, ajoutée la 2e année quand j’ai compris pourquoi les volumes ne s’alignaient pas. Une page pour mon Voltaire, et encore 9 achats en 3 ans, qui m’ont mené à 21 volumes sur 70. J’ai arrêté le délire là. 20 sont allés chez un bouquiniste de la rue de Seine, qui m’en a donné 40 €, et j’ai gardé le 43, pour bien retenir la leçon. Les 20 autres sont peut-être chez vous.

L’Encyclopédie a été vendue en feuilles. Les souscripteurs recevaient les volumes au fur et à mesure des livraisons et les faisaient relier chez leur propre relieur, à leurs frais. La synthèse publiée ici même en 2013 compte 4 225 exemplaires pour l’édition de Paris.

Il y a donc eu, en gros, 4 225 reliures différentes, dans 4 225 cuirs qui ne se ressemblent que de loin, avec des pièces de tomaison de 4 225 couleurs ou presque, des tranches rouges ou laissées nues, et des gardes marbrées qui ne sortent jamais de la même cuve, et surtout des vies différentes. Le tome XI que vous trouverez n’a jamais été relié par l’homme qui a relié votre tome X. Il a 0,5 cm de plus ou de moins, parce que chaque relieur rogne à sa manière, et 0,5 cm se voit à 3 mètres sur une étagère.

Buffon pose le même problème sur 40 ans. L’Histoire naturelle de l’Imprimerie royale compte 36 volumes in-4, de 1749 à 1789. Le souscripteur de 1749 qui avait 30 ans en avait 70 à la dernière livraison, s’il l’a vue, et Buffon lui-même est mort en 1788 avant son dernier volume.

Les exemplaires de Buffon qui passent en vente ont presque tous 2 ou 3 reliures (ou alors elles ont été reliées après), parce que personne ne garde le même relieur pendant 40 ans, et les libraires ont un mot pour cela dans leurs notices : exemplaire composite. Composite, dans une notice, désigne des reliures de 2 époques sur un exemplaire resté chez le même souscripteur (mais pas seulement, on est d’accord, il est aussi adéquat chez les amateurs de Frankenstein)…

Recomposé désigne des volumes venus de plusieurs exemplaires et réunis après coup par un libraire ou un amateur. Les notices emploient le premier sans gêne ; le second, je ne l’ai jamais lu qu’à côté d’un prix bas. Gênance, comme disent les jeunes bibliophiles (si, ça existe, j’en ai croisé un en 1979).

Un tome ne disparaît pas au hasard. Le 18 octobre 2022, Tajan présentait salle 11 un exemplaire complet de l’originale, estimé 12 000 à 15 000 €, dont les 7 premiers volumes étaient dans une reliure différente des 28 suivants. Il n’a pas trouvé preneur. Les 7 premiers volumes sont ceux de 1751 à 1757. Le privilège a été révoqué en 1759, et les 10 volumes de discours suivants ont été livrés d’un coup en 1765 sous une fausse adresse de Neuchâtel. 8 ans séparent la 7e livraison de la 8e. Je suppose que le souscripteur est mort entre les deux, ou que l’héritier a trouvé le premier relieur trop cher. L’exemplaire n’était déjà pas uniforme en 1765. On peut tout imaginer, mais au final, c’est la réalité qui s’impose. Le truc est raté.

Et les planches?

Elles manquent plus souvent que le texte. L’originale en compte 3 129, et une planche des Gobelins ou de la forge se vend seule, encadrée, depuis 2 siècles. Sur eBay, un vendeur allemand propose en ce moment 44 planches de tapisserie découpées d’un volume. Le volume qui vous manque est peut-être celui qu’on a dépecé. Les volumes qui circulent seuls sont ceux de texte, le XI et le XIII, les lettres N à P et R à S, que personne ne découpe parce qu’il n’y a rien à encadrer. On y reviendra, pire que les amateurs qui rêvent de rassembler les dépareillés, fantasme aussi vain que louable, il y a ceux qui veulent rassembler les feuillets… Je vous jure, j’en connais un, on en parle dans quelques jours!

Je ne dis pas que le marché ne pardonne rien. L’exemplaire de Thierry de Maigret avait une reliure dépareillée pour le tome III des planches et pour les 4 volumes de supplément, il lui manquait 1 supplément sur 5, et il a fait 2 fois son estimation haute. 29 volumes uniformes sur 34 passent. Je n’ai jamais vu un exemplaire remonté avec 35 volumes de 10 reliures franchir 10 000 €. Bon, c’est vrai, je n’ai pas cherché beaucoup. Flemme, comme disent les jeunes bibliophiles. Si ça existe, j’en ai rencontré un en…

Bon, admettons que vous y arriviez.

Mettons 12 ans, 35 volumes, 35 vendeurs. Regardez le rayon.

Le tome I est en veau fauve à dos à nerfs, avec un fleuron à l’oiseau dans les caissons ; le tome II en veau marbré plus brun, dos à nerfs aussi, mais les fers sont des grenades ; le tome III a été refait au XIXe siècle en demi-basane verte à dos lisse, et il est plus court de 1 cm, nausée ; les tomes IV et V viennent du même exemplaire et se tiennent compagnie ; le VI porte une pièce de tomaison noire quand tous les autres l’ont rouge ou citron ; les planches sont dans 4 reliures dont une en demi-toile de bibliothèque municipale avec une cote à l’encre blanche sur le dos. Les dorures ne sont pas de la même main ni du même or. Les tranches passent du rouge au jaune au bleu au rien.

Mary Shelley a publié son monstre en 1818, cousu de morceaux pris sur plusieurs corps. Le vôtre a 35 coutures et il a coûté 3 850 €.

Frontispice de Frankenstein, 1831 : la créature se redresse, Victor Frankenstein s’enfuit
Theodor von Holst, frontispice de Frankenstein, Londres, Colburn et Bentley, 1831. Domaine public.

Je connais la suite, parce que je l’ai vue chez un confrère de la Guilde: l’amateur qui a réuni ses 35 dépareillés ne supporte pas le rayon, et il fait relier le tout à neuf, en demi-chagrin rouge uniforme, chez un relieur de quartier qui facture 150 € le volume. 5 250 € de plus. Je l’ai vu, à Lyon, chez un relieur! De mes yeux vu!

Au passage, 35 reliures du XVIIIe siècle, dont 20 au moins n’avaient rien, sont parties à la poubelle du relieur, et l’exemplaire a maintenant 35 volumes rognés une seconde fois, dans des marges qu’un libraire décrira comme courtes. Le résultat est uniforme. Je n’en donnerais pas 5 000 €, et je ne crois pas qu’un libraire en donne davantage.

La notice, elle, ne pardonne pas. Un exemplaire recomposé porte pour toujours les mots qui le décrivent : reliures non uniformes, tome VI d’une autre édition. Les mots ne s’effacent pas à la vente suivante, le catalogue suivant les recopie. Vous aurez acheté 35 dépareillés et vous posséderez 35 dépareillés rangés côte à côte, ou 35 volumes recouverts de neuf dont le catalogue dira d’où ils viennent. Le catalogue de Thierry de Maigret a écrit « légèrement dépareillée » pour 5 volumes sur 34, et le mot a suivi l’exemplaire jusque sur la page de résultats. J’en ai des haut-le-cœur.

Sans parler du fait que le tome I de l’Encyclopdié, porte, replié, le Système figuré des connoissances humaines, un tableau sur une feuille plus grande que le volume. Il se déchire au pli, ou il finit encadré, et les notices le signalent quand il est là parce qu’il manque souvent. Je n’ai jamais vu cette feuille passer seule en vente, et vous aurez vos 35 volumes avant de l’avoir. L’exemplaire de Thierry de Maigret l’avait, c’est vrai.

Adam Pilinski, un Polonais installé à Paris, a fabriqué dans les années 1870 et 1880 des fac-similés de feuillets d’incunables et de livres du XVIe siècle, à la plume et à la pierre lithographique, si exacts que les libraires s’en servaient pour compléter les exemplaires défectueux. Les catalogues portent encore aujourd’hui la mention « feuillet en fac-similé Pilinski ». Elle fait baisser le prix. Elle ne le fait pas tomber à zéro, parce que Pilinski est devenu lui-même un nom de collection, et qu’un feuillet de sa main se reconnaît à la loupe au grain de la pierre.

Sur le contreplat de mon tome 43 de Kehl, une étiquette de libraire lyonnais, rue Mercière, et un prix au crayon : 3 francs. Quelqu’un, à Lyon, a acheté un tome seul il y a longtemps et l’a gardé.

Je descends parfois à la cave pour le regarder. Je ne sais pas ce qu’il contient. Je ne l’ai jamais ouvert au-delà de la page de titre, et je n’ai jamais cherché le 44. Banni.

Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

GUILDE · ML/TOMAISON

La Guilde a vérifié sous l’armoire ; le tome XII n’y est pas. Document classé : diffusion restreinte.

3 Commentaires

  1. Ce pourrait être lié aussi simplement à la conjoncture, on imagine assez facilement que le CP et le vendeur ne sachant pas si une annonce farfelue va venir des US le matin de la vente, si le gasoil va être à 2,3 ou 3 euros, cette conjoncture pousse à mettre des prix de réserve très bas, surtout si il faut vendre impérativement et donc les estimations au prix de réserve, c est peut etre aussi simple que cela…

  2. Bonjour,

    Je trouve votre article vraiment très pertinent à plusieurs niveaux, vous avez une analyse du marché particulièrement intéressante. Il est rare que les collectionneurs aient conscience de tout cela. Cependant, et je parle en tant que commissaire-priseur, je pense qu’au delà d’un aspect intellectuel ou commercial vis-à-vis des acheteurs, une partie vous échappe : le vendeur. Si j’ai bien saisi votre analyse, il semble que tout le catalogue soit cohérent en descriptions et estimations, exception faite de ces fameux almanachs. Et il faut se demander pourquoi l’expert, rigoureux sur la grande majorité des fiches, a tout d’un coup porté ces estimations fantaisistes. La réalité est souvent beaucoup plus simple qu’on ne le pense, et il n’y a pas volonté de se moquer des clients. Ce n’est sûrement pas l’expert qui a fixé l’estimation, on ne lui a sûrement pas laissé le choix. En cas de succession, pour des raisons de délicatesse avec les héritiers ou le notaire, on affiche les estimations portées à l’inventaire. Il est possible ici que le commissaire-priseur ait été très prudent dans son inventaire, lequel est un exercice exigeant de la rapidité (des dizaines d’objets en une à deux heures), à mille lieux du temps long de la rédaction d’un catalogue de vente. Le commissaire-priseur a peut être envoyé des photos à son expert, mais il suffit que celui ci ne soit pas joignable à ce moment, et dans ce cas la prudence reste la base, pour des questions de responsabilité très fortes du commissaire-priseur.

    Respectueusement,

    Un commissaire-priseur

  3. A vrai dire l’expert n’a pas seulement expédié les almanachs royaux : une édition originale du Discours de la méthode estimée à 5-6000 euros, fût-ce en reliure du 19eme et amoindrie par quelques défauts, c’est à la limite du trait d’humour.

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