Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il y a des catalogues que l’on feuillette sans y penser, avec cette politesse qu’inspirent les ventes correctes, bien rangées, sans grand vice ni grand relief. Et puis il y en a d’autres qui arrêtent net, non pas à cause d’un chef-d’œuvre, mais à cause d’un chiffre. On relit une estimation, puis une autre, puis une troisième, et l’on finit par se poser une question simple : s’agit-il encore d’une appréciation, ou déjà d’une mise en scène ?
Le catalogue de la vente « Livres & Manuscrits » qu’Aguttes tiendra le 22 avril à Neuilly appartient à cette seconde catégorie. La vacation, dirigée par Sophie Perrine, avec Thierry Bodin pour les autographes et le Cabinet Le Prince pour les livres, comprend 332 lots décrits, auxquels s’ajoutent 96 lots d’autographes non décrits, vendus le matin. L’après-midi mêle lettres et volumes. Très bien. C’est une structure classique, et même plutôt intelligente.
La partie autographes reste d’ailleurs assez sage. On y croise Monet, Magritte, Delacroix, Pissarro, Hugo, George Sand, Musset, Rilke, Maupassant, Robespierre ou Nicolas II, dans des estimations qui dépassent rarement 1 500 euros, sauf un Montesquieu annoncé à 3 000-4 000 euros. Rien là qui doive scandaliser qui que ce soit.
Le vrai sujet est ailleurs.
Il se trouve dans la série des lots 311 à 320, soit dix Almanachs Royaux couvrant les années 1759 à 1790, tous en maroquin rouge d’époque, avec plaques dorées de type Dubuisson, dos à nerfs, tranches dorées. Et là, il faut bien le dire, on change de niveau. On n’est plus devant de simples volumes décoratifs, mais devant des exemplaires qui cumulent plusieurs qualités que le marché reconnaît d’ordinaire sans difficulté : belle reliure d’époque, provenance armoriée, intérêt de série, charme administratif et curial du XVIIIe siècle.
Le lot 311, Almanach Royal de 1759, estimé 200 à 300 euros, est aux armes du marquis de Marigny, Abel-François Poisson de Vandières, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Maroquin rouge, plaque Dubuisson, gardes de papier dominoté : il n’y manque à peu près rien de ce qui fait aimer ce type de livre.

Le lot 312, pour 1762, dans la même estimation, porte les armes de Jean de Boullongne, comte de Nogent, conseiller au parlement de Metz, avec une plaque dorée à entrelacs et coquilles rocaille.
Le lot 315, année 1784, estimé 300 à 400 euros, est aux armes du comte d’Artois, futur Charles X. Là, on ne parle plus seulement d’un joli almanach de bureau. On parle d’un exemplaire qui touche à la cour, au protocole, à la représentation monarchique.
Le lot 317, année 1790, estimé 350 à 400 euros, présente une plaque Dubuisson plus rare, à motifs animaliers exotiques, avec oiseaux, palmes et fantaisies ornementales. S’y ajoute l’étiquette du marchand papetier « A la Teste noire », rue de la Verrerie, détail qui donne au volume ce supplément de vie matérielle que les amateurs apprécient souvent davantage que les superlatifs de catalogue.
Les autres années — 1765, 1775, 1782, 1783, 1787 notamment — ne sont pas des rebuts venus remplir une série. Elles offrent elles aussi des armes identifiées, des reliures de qualité, une tenue d’ensemble plus qu’honorable, pour des estimations qui restent, la plupart du temps, entre 200 et 300 euros.
C’est ici qu’il faut cesser de tourner autour du pot.
Ces estimations sont basses. Pas basses au sens usuel et admissible du terme. Basses au point de devenir un sujet en elles-mêmes. Ridiculement basses, au sens comique du terme.
Qu’une maison de ventes pratique des estimations attractives, personne ne le découvrira aujourd’hui. Les enchères vivent de cela depuis longtemps. On part bas pour faire venir les mains, rassurer les hésitants, lancer la salle, créer du mouvement, puis l’on se réjouit ensuite que le lot « dépasse l’estimation ». Très bien. C’est un usage. Mais un usage n’est pas une excuse universelle. Il y a une différence entre une estimation prudente, une estimation théâtrale et une insulte à l’intelligence.
C’est précisément cette frontière qui me paraît ici franchie.
Car enfin, à quoi sert l’expert si le chiffre imprimé ne sert plus à donner une mesure, mais à fabriquer un effet ? On ne lui demande pas d’être prophète. On ne lui demande pas de deviner le prix final au marteau près. On lui demande mieux, et plus simplement : de porter un jugement crédible sur la position d’un objet dans son marché.
Or quand un Almanach Royal en maroquin rouge d’époque, aux armes identifiées, avec provenance désirable, décor de belle qualité et intérêt de série, se voit attribuer une estimation qui semble surtout conçue pour flatter l’appétit de la salle, le mot expertise commence à perdre un peu de sa tenue.
Le problème n’est pas que ces lots puissent faire davantage. C’est même probable, c’est même souhaitable. Le problème est que l’estimation paraît ne plus éclairer l’objet. Elle l’accompagne comme un accessoire. Elle ne dit pas ce qu’on pense du lot ; elle dit ce qu’on espère provoquer autour de lui.
À partir de là, le chiffre officiel cesse d’être une indication. Il devient un outil de dramaturgie.
Le bibliophile n’est pas naïf. Il connaît les usages de la salle. Il sait qu’une estimation n’est ni une vérité révélée ni une promesse contractuelle. Il sait aussi qu’un prix peut monter très au-dessus de son point de départ. Mais il y a une limite au-delà de laquelle la modestie cesse d’être habile et commence à devenir irritante. L’amateur aime être séduit ; il n’aime pas être pris pour simple — ou disons-le carrément, pour un imbécile — surtout à un moment où les frais approchent déjà les 30 %.
C’est d’ailleurs un point que le marché ferait bien de ne pas oublier. À mesure que les frais acheteurs montent, la tolérance envers les petits jeux de scène baisse. Plus on paie autour du marteau, plus on attend que l’autorité imprimée conserve un minimum de sérieux. Quand les coûts deviennent lourds, la légèreté stratégique passe moins bien.
On me dira qu’il existe des explications. C’est vrai.
Il y a d’abord l’effet de série. Dix Almanachs du même type dans une même vente, cela fait beaucoup pour un marché étroit. Tout le monde n’a pas vocation à acheter une annexe complète des bureaux du roi. Le collectionneur ne prendra pas dix exemplaires. Le libraire ne peut pas toujours immobiliser sa trésorerie sur une petite armée d’almanachs armoriés. La répétition calme nécessairement la tension.
Il y a ensuite la logique commerciale la plus banale : partir bas pour susciter l’envie, lancer la bataille, fabriquer du rythme. Rien d’illégitime là-dedans non plus. Une vente n’est pas un traité de morale.
Mais précisément : c’est ici que l’expert est censé introduire un peu autre chose que de la pure mécanique commerciale. Il est là pour empêcher que le chiffre ne devienne un simple levier psychologique. Il est là pour donner au catalogue autre chose qu’un rôle de bande-annonce.
Or lorsqu’on voit certaines estimations de cette série, on a le sentiment que la compétence s’efface un peu derrière la stratégie. Pas totalement, pas grossièrement, mais assez pour que la question se pose. Et cette question est mauvaise pour tout le monde, y compris pour la maison de ventes. Car le jour où l’acheteur commence à se dire que l’expertise n’est plus qu’un décor, c’est la confiance globale dans le catalogue qui baisse.
Et c’est peut-être cela, au fond, le plus fâcheux. Le départ bas est censé créer de l’énergie. Mais lorsqu’il devient trop visible comme procédé, il peut produire l’effet inverse. Il ne stimule plus ; il agace. Il ne rassure plus ; il fait douter. Il ne donne pas envie de jouer ; il donne envie de prendre du recul.
Je ne dirai donc pas que ces estimations sont absurdes. Le mot serait facile, et un peu paresseux. Je dirai plus exactement qu’à ce niveau de modestie calculée, elles ne paraissent dignes ni d’un expert, ni des bibliophiles auxquels on les présente. A mon sens, on ne parle plus d’expert ici, mais de publicitaire…
Le reste de la vente mérite d’ailleurs le détour. On y trouve un Livre d’Heures manuscrit enluminé du XVe siècle avec quatorze miniatures, estimé 18 000 à 20 000 euros ; un Descartes à 5 000-6 000 euros ; plusieurs incunables entre 2 000 et 5 000 euros ; un Choderlos de Laclos à 3 000-4 000 euros ; un Oscar Wilde illustré par Schmied, dans une reliure d’Annick Butré, également estimé 3 000-4 000 euros. Autrement dit, une vente réelle, variée, nourrie, qui peut intéresser plusieurs familles d’amateurs.
Il arrive qu’une estimation basse soit une habileté. Il arrive aussi qu’à force d’habileté, elle tourne à la petite insolence. Et cette petite insolence, à la longue, abîme quelque chose de plus précieux qu’un résultat de vente : elle abîme l’idée même que l’expertise sert encore à nommer honnêtement les choses.
Personnellement, c’est devenu un repoussoir. Ce sera sans moi!
Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · RAT · VAC-AGU-ALM · 22-IV-2026
Bonjour,
Je trouve votre article vraiment très pertinent à plusieurs niveaux, vous avez une analyse du marché particulièrement intéressante. Il est rare que les collectionneurs aient conscience de tout cela. Cependant, et je parle en tant que commissaire-priseur, je pense qu’au delà d’un aspect intellectuel ou commercial vis-à-vis des acheteurs, une partie vous échappe : le vendeur. Si j’ai bien saisi votre analyse, il semble que tout le catalogue soit cohérent en descriptions et estimations, exception faite de ces fameux almanachs. Et il faut se demander pourquoi l’expert, rigoureux sur la grande majorité des fiches, a tout d’un coup porté ces estimations fantaisistes. La réalité est souvent beaucoup plus simple qu’on ne le pense, et il n’y a pas volonté de se moquer des clients. Ce n’est sûrement pas l’expert qui a fixé l’estimation, on ne lui a sûrement pas laissé le choix. En cas de succession, pour des raisons de délicatesse avec les héritiers ou le notaire, on affiche les estimations portées à l’inventaire. Il est possible ici que le commissaire-priseur ait été très prudent dans son inventaire, lequel est un exercice exigeant de la rapidité (des dizaines d’objets en une à deux heures), à mille lieux du temps long de la rédaction d’un catalogue de vente. Le commissaire-priseur a peut être envoyé des photos à son expert, mais il suffit que celui ci ne soit pas joignable à ce moment, et dans ce cas la prudence reste la base, pour des questions de responsabilité très fortes du commissaire-priseur.
Respectueusement,
Un commissaire-priseur
A vrai dire l’expert n’a pas seulement expédié les almanachs royaux : une édition originale du Discours de la méthode estimée à 5-6000 euros, fût-ce en reliure du 19eme et amoindrie par quelques défauts, c’est à la limite du trait d’humour.