Le Nom de la Rose d’Annaud : enquête bibliophilique sur les manuscrits du film

Au générique du Nom de la Rose, sorti en 1986, François Avril figure comme manuscript advisor et Michel Pastoureau comme heraldry advisor. En 2019, le médiéviste Peter Kidd a identifié image par image les manuscrits du scriptorium. Sean Connery y feuillette une copie du Psautier de Saint-Omer.

Ou la bibliothèque qui n’existait pas.

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut, pour parler du film de Jean-Jacques Annaud, sortir de l’admiration spontanée. Le Nom de la Rose, sorti en 1986 et restauré en 4K à partir des négatifs originaux en 2024, est unanimement loué pour son atmosphère, sa reconstitution, son labyrinthe inspiré des Carceri de Piranèse. Ce que l’on dit moins, et qu’il faut dire ici, c’est que l’œuvre est aussi, et peut-être avant tout, un objet bibliophilique. Un palimpseste, comme l’annonce le carton initial. Mais un palimpseste très particulier : non pas un texte effacé pour en écrire un autre, mais une bibliothèque réelle dont chaque manuscrit a été recopié, replacé, redistribué pour devenir le décor d’une autre.

Annaud n’a pas tourné seul. Le générique technique du film mentionne trois conseillers qui, à eux trois, suffiraient à fonder la crédibilité historique de n’importe quel projet médiéviste. Jacques Le Goff, supervising historical advisor, donne sa caution au cadre civilisationnel. Michel Pastoureau est crédité comme heraldry advisor — ce qui en dit long sur l’attention portée aux blasons, étendards et signes héraldiques visibles dans le film. Et surtout, pour ce qui nous occupe ici, François Avril est crédité comme manuscript advisor. Le conservateur des manuscrits de la Bibliothèque nationale, l’un des plus grands paléographes français du XXe siècle, est celui qui a guidé Annaud dans le choix des modèles à copier. C’est un fait qui mérite d’être rappelé chaque fois que l’on parle des images du film.Une bibliothèque-palimpseste, identifiable plan par plan

Un médiéviste anglais, Peter Kidd, a entrepris en 2019 d’identifier, image par image, les manuscrits qui apparaissent à l’écran dans la scène du scriptorium. Son enquête, conduite à partir de captures d’écran et de comparaisons avec les catalogues numérisés des grandes bibliothèques européennes, livre un inventaire vertigineux.

Le manuscrit que Sean Connery feuillette en gros plan est une copie de la page Beatus du Psautier de Saint-Omer conservé à la British Library (Yates Thompson MS 14). L’initiale Beatus a été reproduite avec une grande fidélité ; seuls les rinceaux marginaux ont été simplifiés. Au second plan d’autres scènes, on reconnaît l’Apocalypse de Silos (British Library, Add. MS 11695), une page de la Bible de Winchester, le Psautier d’Ingeburge, l’Hexameron de Corbie (BnF, MS Lat. 12135 — consultable sur Gallica, je le précise pour ceux qui voudraient vérifier), la Bible d’Arnstein (British Library, Harley MS 2799), l’Apocalypse de Facundus conservée à la Biblioteca Nacional de Madrid, et un volume du Codex Manesse, dont nous reparlerons. Un dernier manuscrit, longtemps inidentifié, s’est révélé être un manuscrit médical hébreu — le BnF Hébreu 1181, dont la page représentant le Zodiac Man (f. 264v) est reproduite à l’écran.

Le reste de l’enquête est sur le site : les manuscrits que Peter Kidd a identifiés un à un dans le scriptorium, les pages à l’or véritable dérobées pendant le tournage, et l’unique adresse londonienne où ces accessoires reparaissent en vente.

Le film s’est ainsi constitué une bibliothèque idéale faite des trésors de la British Library, de la BnF et de la Biblioteca Nacional. C’est une bibliothèque qui n’a jamais existé en un seul lieu, sinon dans le scriptorium imaginé par Annaud à Cinecittà.

L’option facile aurait consisté à imprimer des reproductions des pages choisies sur papier façon parchemin. Annaud l’a refusée. Comme l’a rapporté le chef opérateur Tonino Delli Colli, des artistes ont été recrutés pour exécuter chaque page à la main, avec dorure véritable. « Vous pouvez voir les enluminures en relief vibrer dans la lumière. » La conséquence matérielle de ce choix, c’est que les manuscrits-accessoires du film sont eux-mêmes des objets manuscrits, exécutés selon des techniques voisines de celles du XIVe siècle — au point que certains ont été dérobés pendant le tournage et qu’il a fallu renforcer la sécurité du plateau.

L’anecdote a une seconde vie. Dans le documentaire Photo Video Journey de 2003, Annaud raconte qu’une page d’enluminure dérobée a dû être refaite à neuf — et l’on a alors mesuré combien la production de telles feuilles, traitées à l’or véritable, était lente et difficile : il a fallu attendre longtemps avant qu’une nouvelle page soit disponible, et l’on n’en voit qu’un aperçu fugitif dans le film. C’est là un détail qui dit beaucoup. Le manuscrit-accessoire du Nom de la Rose n’est pas un produit industriel reproductible : c’est, au sens propre, un objet unique dont la perte se mesure en mois.

Les accessoires, après le tournage

Que sont devenus ces livres après le clap final ? La question intéresse l’inspecteur bibliophilique autant que l’historien du cinéma. La réponse, à ma connaissance, est partielle : un seul canal officiel de revente est documenté, et c’est The Prop Gallery, à Londres. Ni Christie’s, ni Sotheby’s, ni Bonhams, ni Heritage Auctions, ni Propstore — pourtant les grandes maisons spécialisées dans les accessoires de cinéma — ne semblent avoir vu passer le moindre manuscrit du Nom de la Rose dans leurs catalogues consultables. C’est un fait remarquable : pour un film aussi soigné, le marché secondaire est mince, dispersé, et tient à une seule adresse.

Cette adresse a vendu, à ma connaissance, trois manuscrits-accessoires :

— Le premier, vendu (prix non communiqué), est l’exemplaire le plus richement traité : format 34 par 28 centimètres, épaisseur 5 centimètres, reliure carton recouvert de cuir avec motif au plat, coins métalliques ornés, fermoirs de cuir sur tenons. Douze pages intérieures portent un contenu calligraphié à la main, en latin, accompagné de dessins et de peintures rehaussés d’or. Une fiche succincte mentionne aussi quelques pages imprimées.

— Le second, également vendu, est screen-matché à une scène du réfectoire au début du film, après l’introduction par l’Abbé (Michael Lonsdale). Format 32 par 25 centimètres, épaisseur 6 centimètres. Six pages calligraphiées à la main, illustration peinte rehaussée d’or. Et — détail bibliophiliquement remarquable — l’une de ses pages porte, en haut, une inscription manuscrite d’acteur : l’extrait du chapitre VII de la Règle de Saint Benoît que le moine lit à voix haute dans la scène, vraisemblablement copié là par le comédien pour ne pas avoir à mémoriser le passage. L’accessoire devient ainsi un objet à trois strates : faux-manuscrit médiéval, vrai-manuscrit moderne, et trace matérielle de la mise en scène.

— Le troisième est toujours en stock, au prix de 2 495 livres. Format 36 par 28 centimètres, épaisseur 5 centimètres, reliure cuir tendu sur bois. Sa page de titre porte une seule inscription manuscrite : « THE NAME OF THE ROSE (CONNERY’S DESK) » — annotation visiblement de production, faite pour distinguer les exemplaires destinés au plateau de l’acteur principal. À l’intérieur : rien. Que des pages vierges de papier épais, intentionnellement vieillies. Pas de calligraphie, pas d’enluminure.

Notons la logique du marché. La galerie a vendu d’abord les exemplaires les plus richement traités, les plus identifiables à une scène, ceux qui portaient les traces matérielles du tournage. Il reste l’exemplaire à la fois le plus prestigieux par la mention manuscrite — « Connery’s desk » — et le plus pauvre par le contenu — vide. C’est-à-dire : il reste la signature sans le manuscrit. Le faux-livre dont la valeur ne tient qu’à un nom propre porté à l’encre sur une page de garde. La situation est presque trop parlante pour être commentée.

L’hérésie discrète : Lille, 2013

Et puis il y a le cas qu’on n’attendait pas. En 2013, lors de l’exposition Illuminations au Palais des Beaux-Arts de Lille, un fac-similé du Codex Manesse a été présenté dans une vitrine d’honneur, isolée, sous éclairage contrôlé — toute la mise en scène muséale réservée aux pièces majeures. C’était en réalité un accessoire fabriqué pour Le Nom de la Rose. Le commissaire de l’exposition, Marc Gil, a confirmé que l’objet avait été ajouté à la dernière minute par le musée, contre son avis. Le visiteur s’approchait avec le frisson de l’incunable, et l’objet venait du plateau d’Annaud.

La circularité est parfaite : un accessoire fabriqué à partir d’un manuscrit réel (le Codex Manesse, conservé à Heidelberg), exposé dans un musée français comme s’il était la chose qu’il imite, sous le regard d’un public qui ne fait pas la différence — et sans, semble-t-il, qu’aucun cartel ne lève l’ambiguïté. C’est précisément le scénario qu’Eco aurait écrit s’il avait dû imaginer une suite à son roman.

Pour comprendre

Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus. La rose d’hier ne demeure que par son nom. La sentence finale du roman convient au film mieux qu’à toute autre œuvre : la bibliothèque détruite par l’incendie final n’a jamais existé ; elle a été constituée pour être consumée, à partir de manuscrits qui, eux, dorment toujours dans les magasins de la British Library et de la BnF. Les rares survivants matériels du décor — ceux que les voleurs n’ont pas emportés — circulent désormais comme objets de collection à mi-chemin entre l’accessoire de tournage et le faux-manuscrit assumé. Ils méritent qu’on leur applique les règles ordinaires de la bibliophilie : provenance, identification, état. La galerie londonienne s’y emploie ; le musée de Lille s’y est dérobé.

Ceux qui voudront prolonger l’enquête se reporteront aux notes de Peter Kidd sur Medieval Manuscripts Provenance (septembre 2019), aux catalogues numérisés de la British Library et de Gallica, à l’Apostille au Nom de la rose d’Umberto Eco (Grasset, 1985), au documentaire Photo Video Journey with Jean-Jacques Annaud (2003) pour le récit du vol et de la réfection des pages dorées, et aux fiches en ligne de The Prop Gallery pour les artefacts encore disponibles.

Cote Guilde : GUILDE · BA / NOTR-1986 Document classé : diffusion restreinte — Inspection des esthétiques bibliophiliques.

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À lire ensuite

Portrait d’une grande famille de relieurs: les Derome aux xviie et xviiie siècles

Portrait d'une grande famille de relieurs: les Derome aux xviie et xviiie siècles

Amis Bibliophiles bonjour, 
« Les livres décrits dans ce catalogue sont en partie reliés par le célèbre Derome, le phénix des relieurs ». C’est ainsi que le rédacteur anonyme du Catalogue des livres rares et précieux de M. Goutard (Paris, De Bure l’aîné , 1786, in-8°), avec un précis sur sa vie et sur sa bibliothèque par Louis Popon de Maucune, qualifie le travail de l’un des plus fameux relieurs du xviiiesiècle, Nicolas-Denis Derome.
Si Nicolas-Denis Derome fût sans conteste le plus célèbre de cette longue dynastie de relieurs, il n’est pas le seul Derome à mériter l’intérêt des bibliophiles, et il nous a semblé opportun de proposer une synthèse des informations disponibles sur cette illustre famille.
Cette dynastie de relieurs parisiens fût fondée par Pierre Derome au début du xviiesiècle. Pierre Derome, marié à Marie Pétillon en 1630, aurait eu deux fils, Claude et André, tous deux marchands libraires et relieurs au quartier Saint-Hilaire, la paroisse de tous les relieurs. André se maria à Marie Élie avant 1665, dont il eût un fils, Jacques, et une fille, Marie, qui épousa le 3 octobre 1689, à Saint-Hilaire, « Valentin Plumet, libraire-relieur, âgé de 24 ans, fils de Nicolas Plumet, parcheminier ». Le jour de son mariage, Marie avait 23 ans et était orpheline de père et de mère. C’est à partir de ces deux frères, Claude et André, que la dynastie se scinda en deux branches distinctes, qui se perpétuèrent sous un nom ou un autre, jusqu’au xixe siècle.
La branche Claude Derome 
Claude Derome se maria deux fois. La première fois avec Jeanne Audot, le 25 juin 1651. Il demeurait alors sur le territoire de Saint-Sulpice et, selon l’acte lu par Auguste Jal, il signait «claude de rome», sans majuscule. Après le décès de Jeanne Audot, Claude Derome épousa, avant 1662, Barbe Gaubot ou Gobiau, dont il eût au moins trois enfants : Marie, Colombe et Louis. Marie épousa « Claude Gérard, marchand libraire-relieur ». Colombe mourut le 20 septembre 1683 : elle était alors l’épouse du libraire « Henry Delatte ». Barbe Gaubot survécût à Claude Derome, se remaria à Vincent Robert, libraire, et décéda le 13 avril 1691 : elle avait alors 53 ans.
Louis Derome :L’unique fils de Claude, Louis Derome, est né en 1662. Le 25 janvier 1687, à l’âge de 24 ans et demi, Louis épousa « Anne Sénécar, âgée de 19 ans, fille d’Éloy Sénécart, marchand libraire » à Saint-Hilaire.  
De ce mariage naquirent treize enfants, dont deux au moins semblent être décédés en bas âge : 1. Anne-Colombe, morte le 26 décembre 1697 ; 2. Claude, mort le 6 septembre 1692, à l’âge de 3 ans et demi, et donc né vers 1689. Les autres furent : 3. Éloy, né le 9 avril 1690; 4. Marie-Louise, née le 8 mai 1691 ; 5. Marie-Claude, née le 14 septembre 1692 ; 6. Marie, née le 28 février 1694 ; 7. Louis (II), né le 18 septembre 1696 ; 8. Léon, mort le 15 novembre 1701 ; 9. Étienne, né le 6 octobre 1698 ; 10. une autre Marie-Louise,selon Jal, née le 18 janvier 1700 ; 11. Marie-Anne, née le 12 juillet 1701 ; 12. Nicolas-François, né le 30 mai 1706, et 13. Jean-Louis, né le 9 janvier 1709, alors que Louis Derome est âgé de 47 ans et est qualifié de « marchand libraire-relieur » sur le baptistaire de son fils. Il demeurait rue «Chartière» et signait alors indifféremment « Louis de Romme » et « Louis de Rome ».
Louis (II) Derome:Louis (II) Derome, né de Louis et Anne le 18 septembre 1696, épousa « Claude-Élisabeth Doré » à Saint-Hilaire le 15 juillet 1720. Il eût au moins quatre fils : Jean-Baptiste-Joseph, Louis-Éloy, Louis-Nicolas et Jacques (II).
Jean-Baptiste-Joseph devint maître relieur papetier et épousa Anne-Denise Boutault en 1749. On peut donc raisonnablement dater sa naissance entre 1720, année de mariage de ses parents, et 1724, s’il suit les habitudes familiales et se marie entre 20 et 25 ans. Il était établi rue des Amandiers. Selon Jal, il eut au moins sept enfants dont les destins furent liés de près ou de loin à la communauté des relieurs parisiens.Les autres fils de Louis (II) étaient :- Louis-Éloy, maître relieur, qui épousa Marie-Françoise Cornu-Limage le 23 octobre 1781. Ses témoins furent ses deux frères, Jean-Baptiste-Joseph et Jacques (II), tous maîtres relieurs. Louis-Éloy signait « L.E. Derome ».- Jean-Baptiste-Joseph et Jacques (II), cités ci-dessus.- Louis-Nicolas, qui épousa le 6 septembre 1745 Marie-Anne Boileau, fille mineure de Jean-François Boileau, fondeur en caractères d’imprimerie, rue Chartière. Il signait « Louis-Nicolas De Rome ».
Des quatre frères, Jean-Baptise-Joseph semble avoir été le plus estimé et le plus apprécié de ses pairs. Ses cinq fils deviendront plus tard maîtres relieurs. On sait peu de choses de Jacques (II).
De la branche issue de Claude Derome, essentiellement établie rue des Amandiers, sur la montagne Sainte-Geneviève, neuf membres sont reçus entre 1743 et 1777, dont trois, les trois fils de Louis (II) Derome, exercèrent les fonctions de garde ou de syndic de leur communauté.
La branche André Derome
Il semble que la seconde branche des Derome, et particulièrement Jacques-Antoine, soit issue de André Derome, fils de Pierre Derome.
Jacques (I) Derome, fils d’André né vers 1666, se maria quatre fois. 
Sa première épouse fût Marie Blajard, dont il eut deux enfants, une fille, Marie, puis Jacques-Antoine. Alors que Jal précise que Marie décéda le 20 juillet 1698, Jules Guiffrey donne cette date comme celle de la naissance de Jacques-Antoine. À moins d’un extraordinaire concours de circonstances, décès d’un enfant et naissance d’un autre le même jour, on peut estimer que Jal se trompe et il semble pertinent de conserver le 20 juillet 1698 comme la date de naissance de Jacques-Antoine. 
Après Marie Blajard, Jacques (I) épousa Marie Nion, puis, le 5 octobre 1720, Catherine de Boissy. Au décès de Catherine, Jacques (I) se maria une quatrième et dernière fois, avec Marie Dupont, le 13 février 1724. 


De cette ultime union naquit un autre Jacques, qui mourût âgé de deux jours, le 26 avril 1725. Jacques (I) signait soit « de rome », soit « j. de rome ». Âgé de 79 ans, il décéda le 28 janvier 1745 et fût inhumé au cimetière Saint-Benoît ; les témoins de son inhumation furent ses petits-fils, Charles et Nicolas.
Le seul héritier de Jacques (I) Derome est donc Jacques-Antoine. Né le 20 juillet 1698, Jacques-Antoine épousa Anne Vauvilliers, le 23 juillet 1718.  Ils eurent onze enfants : 1. Marie-Anne, le 19 août 1719 ; 2. Jacques-Marin, le 7 septembre 1720 ; 3. Charles, le 9 septembre 1721 ; 4. Marie-Jeanne, le 9 septembre 1722 ; 5. Étienne, le 20 octobre 1723 ; 6. Nicolas, le 30 novembre 1724 ; 7. Marie-Thérèse, le 30 décembre 1725, qui mourût probablement très jeune ; 8. une autre Marie-Thérèse, le 22 mars 1728 ; 9. Jacques, le 2 avril 1729 ; 10. Anne-Louise, le 31 juillet 1730 ; 11. Nicolas-Denis le 1eroctobre 1731.
Cinq seulement parmi ces enfants survécurent à leur père Jacques-Antoine :- Marie-Anne, l’aînée, qui dirigeait la maison familiale où elle vivait avec son père et ses frères.- Charles, maître relieur doreur, comme son père.- Nicolas, maître relieur, qui épousa, le 24 décembre 1758, la fille d’un autre maître relieur, au nom célèbre,  Marie-Henriette Bradel.- Nicolas-Denis, maître relieur, qui se fît appeler « Derome le Jeune », le « phénix », évoqué dans le catalogue Goutard.- Marie-Thérèse, qui épousa Jean-Henri Fournier, maître libraire à Versailles.
1718 est une année importante pour Jacques-Antoine: il se marie le 23 juillet, juste après avoir accédé à la maîtrise le 25 juin. 
Jacques-Antoine Derome, établi rue Saint-Jacques, joua un rôle important dans sa communauté : il en est élu garde, du 2 septembre 1737 au 10 juin 1739. Très bon technicien, Jacques-Antoine excelle dans les décors à dentelle et les mosaïques, comme son contemporain Antoine-Michel Padeloup. S’il est identifié comme maître relieur doreur, le procès verbal d’apposition de scellés après son décès montre qu’il ne possède à ce moment de sa vie aucun matériel de doreur, à moins que le matériel n’ait été préalablement «mutualisé» dans l’atelier familial, ce qui expliquerait cette curieuse absence. 
Jacques-Antoine signe « Jacques antoine De Rome » ou « Derome ». Il décède le samedi 22 novembre 1760 vers 15 heures et est enterré le 24. Le samedi 22 novembre, à six heures du soir, Jean Sirebeau, commissaire au Châtelet est déjà sur place, rue Saint-Jacques, pour apposer les scellés. Il y retrouve Marie-Anne, qui gère la maison familiale et est désignée comme « principale locataire ». Il est accompagné, pour la prisée, du relieur doreur François-Laurent Le Monnier et du notaire Claude Bernard.  Ils se rendent dans la chambre de Jacques-Antoine, où ils apposent les scellés, à la demande de Marie-Anne. L’inventaire permet de se faire une idée précise des possessions du défunt :« Un tableau dessus de porte peint sur [toille], représentant des paysages, dans sa bordure de bois sculpté doré ; une pendulle [sic] faite à Paris, dans sa boîte et sur son pied de bois de marqueterie avec ornements de cuivre en couleur.Une cheminée composée d’une glace dans son parquet de bois peint en vert avec ornements de bois sculpté doré, surmontée d’un tableau peint sur [toille] représentant paysage.[…] Cinq presses dont quatre à rogner et à endosser.Une douzaine de petites presses à rogner sur tranche.Quatre porte presse avec leur table.Cent paires d’aist à fouetter in-12 et in-8.Cent paires d’aist à endosser, compris les membrures et entredeux.Vingt paires d’aist in-4 à fouetter.Vingt paires d’aist à endosser, compris les membrures et entredeux.Quinze paires d’aist in-folio à fouetter.Cents paires d’aist à endosser, compris les membrures et entredeux.Deux fers à polir, grattoirs, frotoirs [sic], racloirs, compas, règles, poinçons, chevilles, petits marteaux, sizeaux [sic], le tout de fer.Cent paires d’aist à presser, de poirier, tant in-12 qu’in-8.Un couzoir [sic] et sa barre garnie de ses chevillettes. »
Le vendredi 28 novembre 1760, quelques jours après l’inhumation, la levée des scellés est effectuée en présence des quatre enfants, Charles, maître relieur doreur, Nicolas, maître relieur doreur, Nicolas-Denis, le « phénix », qui a 29 ans et qui n’a pas encore été reçu maître, Marie-Anne, qui habitent tous la maison familiale, et Jean-Henri Fournier, le mari de Marie-Thérèse. 
Les cinq héritiers reçoivent chacun un cinquième de l’héritage, ainsi que quelques pièces d’argenterie. On le voit, si Jacques-Antoine ne vit pas dans le luxe, il a vécu à la fin de sa vie dans une certaine aisance.
Jacques-Antoine est l’un des grands relieurs du xviiiesiècle, même si son talent a été éclipsé par celui de son fils Nicolas-Denis, au point qu’on attribuera à tort à ce dernier quelques reliures de son père, en raison de leur exécution remarquable.


Nicolas-Denis Derome, dit « Derome le Jeune », ou le « phénix », est né le 1er octobre 1731. C’est le sixième fils de Jacques-Antoine. Il a pu profiter de l’enseignement de son père jusqu’à ses 29 ans, mais aussi de celui de ses deux frères aînés, Nicolas et Charles, tous deux maîtres relieurs doreurs comme leur père, et qui habitaient la même maison de la rue Saint-Jacques. 
Même s’il n’a pas encore été reçu maître, il ne le sera que le 31 mars 1761, il prend la succession de son père à son décès, dès 1760, mais, surtout, il signe dès cette même année ses reliures d’une étiquette qui porte : « Relié par DEROME, dit le jeune, établi en 1760, rue St jacques près le collège du plessis n°65 ».


Pour éviter la confusion avec son frère aîné, qui se prénomme également Nicolas, Nicolas-Denis se fait appeler « Derome le Jeune », comme l’avait déjà fait un autre grand relieur du siècle, son confrère Antoine-Michel Padeloup. 
Rapidement, sa renommée est immense et il est réputé tant pour ses talents de relieur que pour le raffinement de ses dorures. Il disait ainsi du corps d’ouvrage de ses volumes que c’est « la couture et l’endossure qui font le tact de la reliure ». Côté dorure, il perpétua la tradition familiale en livrant des mosaïques remarquables, avec des variantes à compartiments, mais ce sont ses dentelles aux petits fers qui firent sa gloire, notamment les célèbres « dentelles à l’oiseau ». Elles furent jugées plus fines que celles de Padeloup, dont il acheta d’ailleurs une partie des outils après son décès. 
À partir de 1780, Nicolas-Denis revînt à plus de sobriété et proposa des décors à chaînettes, d’inspiration anglaise. Néanmoins, l’irrégularité de la qualité des dorures issues de l’atelier de Nicolas-Denis Derome suggère que, face à l’afflux de commandes, le «phénix» employa plusieurs doreurs, voire sous-traita une partie de l’activité. Ainsi trouve-t-on, dans son inventaire après décès, près de 1035 fers et 12 alphabets, et, dans celui du doreur Germain-Antoine Cros, une dette active de la part de « Derome le Jeune » ainsi qu’un compte en cours avec lui pour travaux.


Nicolas-Denis, dit « Derome le Jeune » décéda le 28 février 1790 et, si son atelier fût repris par un membre de la famille Bradel, il ne survécut pas à la disparition du talentueux «phénix».
La question du nom : Derome, De Rome, ou même Deromme…
Le nom de Derome restera dans l’histoire de la reliure française comme celui du plus talentueux relieur du xviiie siècle, mais aussi comme celui porté par plus d’une douzaine de relieurs sur au moins trois générations. 
Julien Fléty indique ainsi que  plusieurs descendants de cette illustre famille de relieurs exerçaient encore à Paris au début du xixe siècle : Jacques Derome, 18 rue des Sept-Voies, Paul Derome, 9 rue des Amandiers, où exerçait déjà, au siècle précédent, Jean-Baptiste-Joseph, et même un « Deromme jeune », établi au 15 rue des Amandiers. Marius Michel lui-même, né en 1846,  évoque un « De Rome, qu’il a connu autrefois vieux et demeurant au Mont Saint-Hilaire […] sa reliure était solide et généralement appliquée aux livres destinés aux étudiants ». 
La lignée des Derome se perpétuera, quoi qu’il en soit, longtemps par le jeu des alliances, auxquelles se sont prêtés ses membres, par exemple avec les Bradel.
Il semble que les membres de la famille issue de Pierre Derome aient signé de différentes façons. Une tendance se détache néanmoins : les deux fils de Pierre, Claude et André, signaient « de rome », comme le firent ensuite leurs fils Louis (I) et Jacques. 
Le fils de Louis (I), Louis-Nicolas, signait lui aussi encore « De Rome ». C’est Jacques-Antoine qui semble le premier signer indifféremment « derome » ou « de rome ». Ses fils, eux, signaient soit « De Rome », comme c’est le cas pour Charles, soit « Derome », pour Nicolas. C’est en tout cas dans la seconde partie du xviiie siècle, probablement sous l’impulsion de Nicolas-Denis et de son succès, que la signature « Derome » s’imposa et passa finalement, probablement à tort, à la postérité.
H
Source: La Nouvelle Revue des Livres Anciens IV – HO 
Bibliographie:FlÉty (Julien). Dictionnaire des relieurs français ayant exercé de 1800 à nos jours. Paris, Technorama, 1988.Guiffrey (Jules-Joseph). Les Grands Relieurs du xviiie siècle. In Bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de l’île-de-France. Paris, H. Champion, 1884, 11e année, p. 98-112.Jal (Auguste). Dictionnaire critique de biographie et d’histoire. Paris, Henri Plon, 1867, p. 1082-1084.Le Blog du bibliophile.Le Bris (Sabrina). Derome, famille. In FouchÉ (Pascal), PÉchoin (Daniel), Schuwer (Philippe) [dir.]. Dictionnaire encyclopédique du livre. Paris, Cercle de la librairie, 2002, p. 754.Marius Michel. La Reliure française depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à la fin du xviiie  siècle. Paris, D. Morgand & C. Fatout, 1880.Thoinan (Ernest). Les Relieurs français (1500-1800). Paris, Ém. Paul, L. Huard et Guillemin, 1893, p. 246-256.

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