Le Nom de la Rose d’Annaud : enquête bibliophilique sur les manuscrits du film

Ou la bibliothèque qui n’existait pas.

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut, pour parler du film de Jean-Jacques Annaud, sortir de l’admiration spontanée. Le Nom de la Rose, sorti en 1986 et restauré en 4K à partir des négatifs originaux en 2024, est unanimement loué pour son atmosphère, sa reconstitution, son labyrinthe inspiré des Carceri de Piranèse. Ce que l’on dit moins, et qu’il faut dire ici, c’est que l’œuvre est aussi, et peut-être avant tout, un objet bibliophilique. Un palimpseste, comme l’annonce le carton initial. Mais un palimpseste très particulier : non pas un texte effacé pour en écrire un autre, mais une bibliothèque réelle dont chaque manuscrit a été recopié, replacé, redistribué pour devenir le décor d’une autre.

Annaud n’a pas tourné seul. Le générique technique du film mentionne trois conseillers qui, à eux trois, suffiraient à fonder la crédibilité historique de n’importe quel projet médiéviste. Jacques Le Goff, supervising historical advisor, donne sa caution au cadre civilisationnel. Michel Pastoureau est crédité comme heraldry advisor — ce qui en dit long sur l’attention portée aux blasons, étendards et signes héraldiques visibles dans le film. Et surtout, pour ce qui nous occupe ici, François Avril est crédité comme manuscript advisor. Le conservateur des manuscrits de la Bibliothèque nationale, l’un des plus grands paléographes français du XXe siècle, est celui qui a guidé Annaud dans le choix des modèles à copier. C’est un fait qui mérite d’être rappelé chaque fois que l’on parle des images du film.Une bibliothèque-palimpseste, identifiable plan par plan

Un médiéviste anglais, Peter Kidd, a entrepris en 2019 d’identifier, image par image, les manuscrits qui apparaissent à l’écran dans la scène du scriptorium. Son enquête, conduite à partir de captures d’écran et de comparaisons avec les catalogues numérisés des grandes bibliothèques européennes, livre un inventaire vertigineux.

Le manuscrit que Sean Connery feuillette en gros plan est une copie de la page Beatus du Psautier de Saint-Omer conservé à la British Library (Yates Thompson MS 14). L’initiale Beatus a été reproduite avec une grande fidélité ; seuls les rinceaux marginaux ont été simplifiés. Au second plan d’autres scènes, on reconnaît l’Apocalypse de Silos (British Library, Add. MS 11695), une page de la Bible de Winchester, le Psautier d’Ingeburge, l’Hexameron de Corbie (BnF, MS Lat. 12135 — consultable sur Gallica, je le précise pour ceux qui voudraient vérifier), la Bible d’Arnstein (British Library, Harley MS 2799), l’Apocalypse de Facundus conservée à la Biblioteca Nacional de Madrid, et un volume du Codex Manesse, dont nous reparlerons. Un dernier manuscrit, longtemps inidentifié, s’est révélé être un manuscrit médical hébreu — le BnF Hébreu 1181, dont la page représentant le Zodiac Man (f. 264v) est reproduite à l’écran.

Le film s’est ainsi constitué une bibliothèque idéale faite des trésors de la British Library, de la BnF et de la Biblioteca Nacional. C’est une bibliothèque qui n’a jamais existé en un seul lieu, sinon dans le scriptorium imaginé par Annaud à Cinecittà.

L’option facile aurait consisté à imprimer des reproductions des pages choisies sur papier façon parchemin. Annaud l’a refusée. Comme l’a rapporté le chef opérateur Tonino Delli Colli, des artistes ont été recrutés pour exécuter chaque page à la main, avec dorure véritable. « Vous pouvez voir les enluminures en relief vibrer dans la lumière. » La conséquence matérielle de ce choix, c’est que les manuscrits-accessoires du film sont eux-mêmes des objets manuscrits, exécutés selon des techniques voisines de celles du XIVe siècle — au point que certains ont été dérobés pendant le tournage et qu’il a fallu renforcer la sécurité du plateau.

L’anecdote a une seconde vie. Dans le documentaire Photo Video Journey de 2003, Annaud raconte qu’une page d’enluminure dérobée a dû être refaite à neuf — et l’on a alors mesuré combien la production de telles feuilles, traitées à l’or véritable, était lente et difficile : il a fallu attendre longtemps avant qu’une nouvelle page soit disponible, et l’on n’en voit qu’un aperçu fugitif dans le film. C’est là un détail qui dit beaucoup. Le manuscrit-accessoire du Nom de la Rose n’est pas un produit industriel reproductible : c’est, au sens propre, un objet unique dont la perte se mesure en mois.

Les accessoires, après le tournage

Que sont devenus ces livres après le clap final ? La question intéresse l’inspecteur bibliophilique autant que l’historien du cinéma. La réponse, à ma connaissance, est partielle : un seul canal officiel de revente est documenté, et c’est The Prop Gallery, à Londres. Ni Christie’s, ni Sotheby’s, ni Bonhams, ni Heritage Auctions, ni Propstore — pourtant les grandes maisons spécialisées dans les accessoires de cinéma — ne semblent avoir vu passer le moindre manuscrit du Nom de la Rose dans leurs catalogues consultables. C’est un fait remarquable : pour un film aussi soigné, le marché secondaire est mince, dispersé, et tient à une seule adresse.

Cette adresse a vendu, à ma connaissance, trois manuscrits-accessoires :

— Le premier, vendu (prix non communiqué), est l’exemplaire le plus richement traité : format 34 par 28 centimètres, épaisseur 5 centimètres, reliure carton recouvert de cuir avec motif au plat, coins métalliques ornés, fermoirs de cuir sur tenons. Douze pages intérieures portent un contenu calligraphié à la main, en latin, accompagné de dessins et de peintures rehaussés d’or. Une fiche succincte mentionne aussi quelques pages imprimées.

— Le second, également vendu, est screen-matché à une scène du réfectoire au début du film, après l’introduction par l’Abbé (Michael Lonsdale). Format 32 par 25 centimètres, épaisseur 6 centimètres. Six pages calligraphiées à la main, illustration peinte rehaussée d’or. Et — détail bibliophiliquement remarquable — l’une de ses pages porte, en haut, une inscription manuscrite d’acteur : l’extrait du chapitre VII de la Règle de Saint Benoît que le moine lit à voix haute dans la scène, vraisemblablement copié là par le comédien pour ne pas avoir à mémoriser le passage. L’accessoire devient ainsi un objet à trois strates : faux-manuscrit médiéval, vrai-manuscrit moderne, et trace matérielle de la mise en scène.

— Le troisième est toujours en stock, au prix de 2 495 livres. Format 36 par 28 centimètres, épaisseur 5 centimètres, reliure cuir tendu sur bois. Sa page de titre porte une seule inscription manuscrite : « THE NAME OF THE ROSE (CONNERY’S DESK) » — annotation visiblement de production, faite pour distinguer les exemplaires destinés au plateau de l’acteur principal. À l’intérieur : rien. Que des pages vierges de papier épais, intentionnellement vieillies. Pas de calligraphie, pas d’enluminure.

Notons la logique du marché. La galerie a vendu d’abord les exemplaires les plus richement traités, les plus identifiables à une scène, ceux qui portaient les traces matérielles du tournage. Il reste l’exemplaire à la fois le plus prestigieux par la mention manuscrite — « Connery’s desk » — et le plus pauvre par le contenu — vide. C’est-à-dire : il reste la signature sans le manuscrit. Le faux-livre dont la valeur ne tient qu’à un nom propre porté à l’encre sur une page de garde. La situation est presque trop parlante pour être commentée.

L’hérésie discrète : Lille, 2013

Et puis il y a le cas qu’on n’attendait pas. En 2013, lors de l’exposition Illuminations au Palais des Beaux-Arts de Lille, un fac-similé du Codex Manesse a été présenté dans une vitrine d’honneur, isolée, sous éclairage contrôlé — toute la mise en scène muséale réservée aux pièces majeures. C’était en réalité un accessoire fabriqué pour Le Nom de la Rose. Le commissaire de l’exposition, Marc Gil, a confirmé que l’objet avait été ajouté à la dernière minute par le musée, contre son avis. Le visiteur s’approchait avec le frisson de l’incunable, et l’objet venait du plateau d’Annaud.

La circularité est parfaite : un accessoire fabriqué à partir d’un manuscrit réel (le Codex Manesse, conservé à Heidelberg), exposé dans un musée français comme s’il était la chose qu’il imite, sous le regard d’un public qui ne fait pas la différence — et sans, semble-t-il, qu’aucun cartel ne lève l’ambiguïté. C’est précisément le scénario qu’Eco aurait écrit s’il avait dû imaginer une suite à son roman.

Pour comprendre

Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus. La rose d’hier ne demeure que par son nom. La sentence finale du roman convient au film mieux qu’à toute autre œuvre : la bibliothèque détruite par l’incendie final n’a jamais existé ; elle a été constituée pour être consumée, à partir de manuscrits qui, eux, dorment toujours dans les magasins de la British Library et de la BnF. Les rares survivants matériels du décor — ceux que les voleurs n’ont pas emportés — circulent désormais comme objets de collection à mi-chemin entre l’accessoire de tournage et le faux-manuscrit assumé. Ils méritent qu’on leur applique les règles ordinaires de la bibliophilie : provenance, identification, état. La galerie londonienne s’y emploie ; le musée de Lille s’y est dérobé.

Ceux qui voudront prolonger l’enquête se reporteront aux notes de Peter Kidd sur Medieval Manuscripts Provenance (septembre 2019), aux catalogues numérisés de la British Library et de Gallica, à l’Apostille au Nom de la rose d’Umberto Eco (Grasset, 1985), au documentaire Photo Video Journey with Jean-Jacques Annaud (2003) pour le récit du vol et de la réfection des pages dorées, et aux fiches en ligne de The Prop Gallery pour les artefacts encore disponibles.

Cote Guilde : GUILDE · BA / NOTR-1986 Document classé : diffusion restreinte — Inspection des esthétiques bibliophiliques.

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À lire ensuite

« Roxane, adieu, je vais mourir » : la lettre de Cyrano aux enchères

« Lettre à Roxane » manuscrite, accessoire du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), vendue chez Artcurial le 1er décembre 2022

Par Gabriel Varennes, courtier, chroniqueur moral et témoin oblique des Élégances Parallèles.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’ai jamais cru aux légendes, sauf lorsqu’elles s’attachent à des objets. Et lorsqu’un objet ordinaire se trouve, par l’enchaînement des circonstances, transformé en relique — sans qu’on l’ait voulu, sans qu’on l’ait prévu, presque par accident historique — alors le courtier que je suis dresse l’oreille. Le cas de la « Lettre à Roxane » du film de Jean-Paul Rappeneau, dispersée chez Artcurial le 1er décembre 2022, est de cette espèce-là.

Voici ce que disait, sobrement, la fiche du catalogue :

« Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu dans la scène finale du film « Cyrano de Bergerac », dédicacée par Jean-Paul Rappeneau. Lettre manuscrite sur papier plié. Dédicacée au dos par Jean-Paul Rappeneau. 32 × 22 cm (Salissures). Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau.

Estimation : 500 €.

L’objet est donc un feuillet manuscrit, plié en deux, format presque grand in-quarto, portant au recto le texte que Depardieu lit dans la dernière scène — « Roxane, adieu, je vais mourir ! C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée… » — et au verso une dédicace de Rappeneau lui-même. La mention « salissures » est notable : c’est l’accessoire qui a vraiment été manipulé sous la caméra, qui a passé les semaines de tournage entre les mains de Depardieu, qui porte les traces matérielles d’un usage scénique répété. Ce n’est pas un objet propre. C’est un objet vécu.

« Lettre à Roxane » manuscrite, accessoire du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), vendue chez Artcurial le 1er décembre 2022
La « Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu, lot 6 de la vente « Le cinéma pour l’Ukraine » (Artcurial, 1er décembre 2022). Photo : catalogue Artcurial.

J’ai vu, au fil de ma carrière, des manuscrits inconnus de Hugo, des partitions originales de Fauré, des cahiers de notes de bouquinistes des quais. Aucun n’avait, à mon sens, cette double nature. Le feuillet vendu chez Artcurial est à la fois un faux-manuscrit du XVIIe siècle (au sens où le texte qu’il porte est censé avoir été écrit par Christian de Neuvillette, qui n’existe pas, en 1640), un vrai manuscrit du XXe siècle (au sens où il a été matériellement calligraphié dans les ateliers d’accessoires de Rappeneau en 1989, sur du papier vieilli), et une relique de tournage portant la dédicace autographe d’un cinéaste vivant (au sens où Rappeneau a, à la demande d’Artcurial, signé l’objet pour la vente).

Trois temporalités s’y superposent. Trois auteurs réels ou présumés. Trois statuts juridiques. Un seul feuillet.

Le détail qui change tout : la fiche indique « Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau ». Cela signifie que le cinéaste avait gardé l’objet par-devers lui pendant trente-deux ans, depuis le tournage de 1989 jusqu’à la fin 2022. La lettre était dans ses archives personnelles. Elle n’avait jamais été dispersée, ni cédée, ni montrée au marché des collectionneurs. Sans la guerre en Ukraine et sans l’initiative de Michel Hazanavicius, elle y serait encore.

C’est ce que je trouve, en tant que courtier, le plus émouvant. Le marché des accessoires de cinéma, dans le monde anglo-saxon, fonctionne par dispersion systématique — Heritage Auctions vide HBO, Propstore vide Spielberg, The Prop Gallery vide Annaud. Le cinéma d’auteur français fonctionne au contraire par rétention : les Chéreau, les Rappeneau, les Carax gardent. Leurs accessoires dorment dans des malles, dans des appartements parisiens, dans des dépôts de production. Ils n’apparaissent que pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le marché — un décès, un déménagement, une cause politique. Ici, ce fut la guerre.

Le 1er décembre 2022, chez Artcurial, dans une salle bondée présidée par le commissaire-priseur Stéphane Aubert, quarante-sept lots de cinéma ont été dispersés au profit de UNITED24, la plateforme de dons mise en place par Volodymyr Zelensky. L’initiative venait du cinéaste Michel Hazanavicius, qui avait sollicité une à une les personnalités françaises et internationales du cinéma. Le total de la vente a atteint 256 050 €.

Parmi les lots, les têtes d’affiche médiatiques : le casque original de Daft Punk’s Electroma dédicacé par Thomas Bangalter (34 000 €), une œuvre de l’artiste JR (34 000 €), le César du meilleur réalisateur de Jacques Audiard pour Un Prophète (25 000 €), le bouclier d’Abraracourcix, la robe de Peppy Miller dans The Artist, la machine à écrire de Tom Hanks, les carnets de Paolo Sorrentino, le manteau de Glenn Close dans Les 101 Dalmatiens.

Et la « Lettre à Roxane » de Rappeneau, lot n° 6, estimée 500 €.

Elle est partie à 4 000 €.

Huit fois l’estimation. C’est un beau résultat pour une lettre-accessoire d’un film de trente-deux ans, mais c’est aussi, paradoxalement, un résultat modeste si on le compare aux autres marchés que je fréquente. Pour 4 000 €, on a chez Drouot un livre d’Heures du XVIe en reliure ancienne, un bel exemplaire de La Curée en édition originale, ou un envoi autographe d’écrivain à un autre. La « Lettre à Roxane » se loge donc, sur le marché global du manuscrit, dans la fourchette du manuscrit d’auteur secondaire bien dédicacé.

Pour le bibliophile, cela dit quelque chose. Le marché ne paie pas, dans cette vente, la valeur cinématographique de l’objet (immense, puisque c’est la dernière lettre du Cyrano de Rappeneau, film à dix Césars, vu par cinq millions de spectateurs en France). Il paie la valeur autographe — quatre mille euros parce qu’il y a une dédicace de Rappeneau, et que c’est cela que le collectionneur français reconnaît : le geste manuscrit d’un cinéaste vivant, sur un papier porteur d’un texte. Si l’objet avait été vendu chez Heritage Auctions à Dallas, je suis prêt à parier qu’il aurait passé les trente mille dollars du Dragonglass de Samwell Tarly, peut-être davantage.

Différence de marchés, différence de cultures. Le bibliophile français paie l’autographe. Le collectionneur américain paie la légende.

Je n’ai pas su qui a acquis la « Lettre à Roxane » ce premier décembre 2022. Le caractère caritatif de la vente — Artcurial ne percevait aucun frais (ça change, il se rattrappent bien depuis) — incite à penser que l’acheteur a voulu donner, autant qu’acquérir. Quatre mille euros pour l’Ukraine, en échange d’un feuillet vieilli portant huit alexandrins. C’est un échange qui me plaît.

Le feuillet est maintenant chez quelqu’un. Probablement encadré dans un salon parisien, peut-être lyonnais. Il y attend. Les objets ainsi déplacés attendent toujours quelque chose. Une nouvelle vente, un nouveau motif, une nouvelle dispersion. Je note l’adresse, comme j’ai appris à le faire dans ce métier. La « Lettre à Roxane » du Cyrano de Rappeneau repassera dans vingt ans, ou dans trente, ou jamais. Le courtier se contente, pour l’instant, de la suivre du regard.

C’est tout ce que je sais. C’est tout ce qu’il y a à savoir.

Pour les lecteurs qui voudraient consulter la fiche d’origine, elle reste accessible sur le site d’Artcurial à l’adresse : artcurial.com → vente 4316 → lot 6. Les images sont publiques. Les salissures s’y voient nettement, comme la dédicace de Rappeneau au dos, en grandes lettres pressées. C’est un beau document, pour qui sait lire les marges.

Cote Guilde : GVR-CYR/2022 Document classé : diffusion restreinte — Élégances Parallèles, série Cinéma.

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