Une découverte bibliographique majeure: les carnets d’Isidore Cornavin, colporteur sous Louis XV

Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé en l’occurrence des découvertes archivistiques fortuites et des successions intestat.

Amis bibliophiles, bonjour.


Il arrive, dans la longue patience d’un archiviste, qu’un paquet mal ficelé acheté pour le poids du papier livre davantage qu’un catalogue complet payé au prix fort. C’est ce qui m’est advenu cet automne, à l’issue d’une vente de désherbage dans un cabinet lyonnais dont je tairai le nom par égard pour la mémoire d’un confrère, et dont les héritiers ont jugé qu’un lot étiqueté « papiers divers, XVIIIᵉ, sans valeur » méritait d’être adjugé en bloc à un amateur peu regardant. J’étais cet amateur.
Le paquet contenait, parmi des quittances de notaire, des fragments d’almanachs et trois feuillets d’un sermon manuscrit sur la patience, une douzaine de cahiers de petit format, cousus à fil de chanvre, couverts d’un parchemin de remploi gondolé par l’humidité. L’écriture en est appliquée, régulière, d’une main qui ne tient pas la plume tous les jours, et qui pose les jambages avec la concentration de quelqu’un qui paie son papier. Les premières lignes m’ont fait reconnaître ce que je tenais : non pas un livre de raison de bourgeois, non pas un registre de marchand sédentaire, mais le carnet de route d’un colporteur.


Le scripteur s’est laissé identifier en quelques pages. Il signe Isidore Cornavin, se déclare colporteur de livres, originaire d’une vallée de la Durance qu’il ne nomme jamais entièrement, mais que les indices internes situent quelque part entre Vallouise et Le Monêtier. Les actes notariés de cette région, consultés par voie d’un correspondant briançonnais à qui la Guilde doit beaucoup, mentionnent vers 1748 un mariage entre un Isidore Cornavin et une Marguerite Reynaud, dont on ne peut affirmer avec certitude qu’il s’agisse du nôtre, mais que rien n’autorise à écarter. Cornavin paraît avoir colporté entre 1755 et 1780 environ, sous le règne de Louis quinzième de ce nom, puis sous les premières années du suivant, qu’il n’aura sans doute pas eu le loisir de voir tomber.

L’ensemble que nous avons sous la main comporte quinze cahiers complets et deux fragments. Quelques carnets manquent visiblement à l’appel — Cornavin renvoie ici ou là à des épisodes antérieurs qui ne figurent pas dans notre liasse, et qu’on doit tenir pour perdus ou, plus probablement, dispersés au moment de la succession qui nous les a livrés. L’écriture, d’une année à l’autre, se serre et se durcit, comme si l’homme, en vieillissant, économisait à la fois son papier et sa peine. Aucun des carnets n’est daté en tête ; les dates apparaissent dans le corps du texte, et certaines sont approximatives.

Quelques mots sur la voix. Cornavin n’est pas un lettré. Il a appris à lire chez le curé de son village, et à écrire passablement. Sa langue mêle le français commun, les tournures notariales qu’il a entendues dans les études où il a porté des actes, et çà et là un mot qui sent la montagne. Il a, en revanche, l’œil et l’oreille d’un homme qui a passé trente hivers sur les routes et qui sait reconnaître, du premier coup, le client qui achètera et celui qui marchandera. Cela donne à ses notes un ton singulier, où le détail comptable côtoie l’observation morale, sans qu’il paraisse en avoir jamais conscience.
La Guilde a délibéré sur l’opportunité de publier ces carnets. On nous a fait observer, à juste titre, que nous avons assez peu de témoignages directs sur le commerce du livre populaire au XVIIIᵉ siècle, et presque rien venu des colporteurs eux-mêmes. Les sources les voient toujours du dehors — les commis de la Librairie qui les arrêtent, les marchands sédentaires qui s’en plaignent, les bourgeois lettrés qui les méprisent ou les pittoresquent. Cornavin, lui, parle du dedans, sans souci d’être lu, sans aucune des précautions qu’on prend quand on s’adresse à la postérité. C’est précisément cette absence d’intention littéraire qui fait, à nos yeux, le prix de ces pages.

Nous publierons les carnets dans un ordre qui n’est pas strictement celui des dates — Cornavin lui-même n’en tenait qu’à demi compte. Certains carnets ont plus de force narrative que d’autres, et nous commencerons par ceux-là. On lira ainsi, dès les premières livraisons, D’un curé qui voulait un Rollin et ne l’eut point (carnet III) et Du sieur Alligier, médecin de Saint-Just, et des livres qu’on ne demande qu’à demi-mot (carnet XVI). D’autres suivront, qui mèneront le lecteur d’une cure dauphinoise à une foire languedocienne, d’une auberge du Forez à un château vienois, et jusqu’à l’inspection d’un commis du Roi à Mâcon, dont Cornavin sortira plus pauvre de quelques sols et plus prudent d’un grand nombre de choses.

Pour le lecteur curieux des conditions matérielles dans lesquelles vivaient ces hommes, je signale, sans en faire la promotion, les travaux de Laurence Fontaine sur l’Histoire du colportage en Europe, ceux de Lise Andries sur la littérature de colportage, et l’enquête de Robert Darnton sur les livres prohibés et leurs porteurs. La Guilde tient à préciser qu’elle a établi le texte de Cornavin sans correction d’orthographe au-delà de ce qu’imposait la lisibilité, et qu’elle a respecté ses tournures même lorsque celles-ci s’écartent de l’usage actuel.

Les voix des hommes simples passent rarement à la postérité. Quand elles le font, c’est presque toujours par hasard, et presque toujours par les mains d’autres. On voudra bien tenir ces carnets pour ce qu’ils sont : un témoignage tombé dans nos mains par voie d’inadvertance successorale, et qui aurait aussi bien pu finir au feu un soir d’hiver, dans une cheminée de bourgeois pressé d’en finir avec les paperasses d’un grand-oncle.

Document classé : GUILDE · AR/PRES-CORNAVIN — pour publication libre.

Carnet III — D’un curé qui voulait un Rollin et ne l’eut point

Par Isidore Cornavin, colporteur de livres en la vallée de la Durance et autres lieux, sujet du Roi Louis quinzième de ce nom, correspondant rétrospectif de la Guilde des Bibliopolicés par voie de carnets retrouvés.

Ce 18ᵉ jour d’octobre 1768, à la cure de Saint-Chef-en-Dauphiné, par temps de pluie froide.

Le curé de Saint-Chef est un homme rond, qui m’a fait entrer sans se lever de sa chaise. Il a regardé le ballot avant de me regarder, ce qui est de bon augure. Les hommes qui considèrent d’abord la marchandise ont déjà résolu d’acheter, restent les conditions.

J’ai déballé sur la table de la cuisine, qui sentait le chou. D’abord les Heures à l’usage de Rome en deux exemplaires, l’un d’iceux bien conservé, l’autre piqué par l’humidité d’une nuit à Brignais. Puis trois Vies de saints de Troyes, dont une de saint Roch que je tiens pour bonne à placer en pays de pestilence ou de souvenir d’icelle, ce qui revient au même. Puis un Almanach royal de l’année courante, déjà défraîchi par la tournée. Puis quatre livrets bleus dépareillés, dont un Quatre Fils Aymon sans la dernière feuille, ce que je ne dis point au client tant qu’il ne l’ouvre pas.

Le curé a tout passé en revue d’une main lente. Puis il a dit :
— Tu n’as point un Rollin ?
J’ai répondu que non, monsieur le curé, je n’ai point de Rollin, et que d’ailleurs un Rollin ne se porte pas en ballot, étant en treize volumes ou seize selon les éditions, ce qui ferait du colporteur une bête de somme et du colportage un commerce de mulet.
Il a souri à demi. Il a dit :
— On me l’a promis depuis trois ans. Le libraire de Grenoble dit qu’il l’a, mais que c’est trop cher pour moi. Toi tu ne l’as pas, mais tu serais bon prix. Je suis donc pris entre l’avarice du riche et la pauvreté du pauvre.
Cela m’a paru bien tourné pour un curé de village. J’ai noté la phrase ici parce qu’elle me servira, peut-être, pour faire rire un autre curé un autre soir.

Nous avons parlé du Rollin un moment. Il voulait surtout l’Histoire ancienne, pour préparer ses sermons, disait-il, mais je crois plutôt pour la lire le soir et faire le savant le dimanche. Les curés de campagne ont tous une idée du livre qui leur manque, et c’est souvent ce livre-là qui les sépare, dans leur esprit, du chanoine de la ville. J’ai vu vingt fois ce désir-là. Il achète des saints, il rêve des historiens.

Il a fini par prendre les Heures en bon état, à dix-huit sols, et le saint Roch, à six. Il a marchandé le saint Roch, ce qui est petit pour un homme d’Église, mais il faut admettre que ce saint Roch était imprimé à Caen et que les Caennais ne valent pas les Troyens pour ce genre de production, le papier en étant plus mince et les bois plus usés. Je le lui ai accordé pour cinq sols, ce qui me laisse deux sols de profit et la satisfaction de l’avoir contenté.

Au moment de refermer le ballot, j’ai senti son regard sur le dessous, là où le cuir fait un pli plus épais. Je n’ai rien dit. Il n’a rien demandé. Mais il a ajouté, en me reconduisant :
— Si tu repasses au printemps, j’aurai peut-être quelque chose à te demander qui n’est pas dans la Bibliothèque bleue.

J’ai dit que je repasserais au printemps. Cela ne m’engage à rien et ne l’engage à rien non plus. C’est ainsi qu’on commence à se comprendre.

Je suis reparti sous la pluie. La servante m’a donné un morceau de pain et un quart de vin, ce qui est l’usage. Le chien a aboyé jusqu’au tournant.

Compte du jour : vendu pour vingt-trois sols. Mangé pour rien. Couché à l’auberge du Mouton à Bourgoin, six sols pour la paillasse et la soupe. Reste en bourse : quatre livres et neuf sols, plus le ballot qui pèse encore tout son poids ou peu s’en faut.

Note pour mémoire : Le Rollin de Saint-Chef. À voir avec Bouchet à Grenoble s’il en a un exemplaire fatigué qu’on pourrait porter au curé en deux voyages, le faisant payer en deux fois. Cela demande réflexion. Un Rollin en treize volumes sur un mulet, c’est un mulet de moins pour le bleu.

Document classé : GUILDE · IC/CARNET-III — diffusion restreinte.

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