Images autour du livre XVII: dis, c’est quoi des témoins?

Amis Bibliophiles bonsoir,
Ce soir Benoît P. se propose de répondre une bonne fois pour toutes à cette question qui revient souvent sur le blog: que sont les témoins?Et bien voilà, c’est ça:


Tout le monde voit?

Pour mémoire: « On appelle « témoins » en reliure les feuillets les plus petits que le relieur ne doit pas atteindre à la rognure; « dorer sur témoins » un livre aux tranches non rognées, c’est dorer le bord des feuilles inégales sur la tranche…. les témoins sont la différence entre les pages d’un livre lorsque la feuille imprimée et calée par l’imprimeur , ne l’est pas de façon réguliére sur la presse. »

Merci Monsieur Benoît P.

H

La lettre du bibliophile

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la reliure par l’image: les belles reliures de Pierre Duodo

la reliure par l'image: les belles reliures de Pierre Duodo

Amis Bibliophiles Bonsoir,

C’est le portrait de Lauverjeat (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/06/portrait-dun-bibliophile-gilles-alias.html) qui me mît la puce à l’oreille: notre expert en héraldique rêvait d’une reliure de Duodo. Mais qui donc est ce Duodo que je ne connaissais pas? Et qu’ont de particulier ses reliures?

Pierre Duodo n’est pas l’un de ces grands relieurs de l’histoire, c’est l’un de ces grands bibliophiles qui ont donné leur nom à un style de reliure, comme Grolier par exemple. Diplomate vénitien du 16ème siècle, Pierre Duodo (1554 – 1610) fut ambassadeur auprès de Henri IV. Il fit relier à Paris environ 150 volumes (133 sont aujourd’hui identifiés, qui correspondent à 90 ouvrages) qui ont marqué la bibliophilie pour plusieurs raisons: le choix de couleurs de maroquin spécifiques selon le genre de l’ouvrage, le décor particulier qui donnera l’expression « à la Duodo », et l’erreur d’attribution de ces reliures, dont on ignora longtemps le commanditaire.

Les maroquins de couleurs: Duodo opta pour des maroquins de couleurs différentes pour chaque genre d’ouvrage. Ainsi le maroquin citron était destiné aux ouvrages de sciences, principalement la médecine et la botanique, le maroquin rouge réservé aux ouvrages de théologie, de droit, de philosophie et d’histoire, et le maroquin vert olive pour la littérature.

Le décor choisi par Duodo pour ces maroquins est extrêmement caractéristique et pourrait se décrire comme suit: un semis régulier de 14 ovales floraux (pour chaque plat), inscrit dans un cadre composé d’une bande de feuillages et de palme, et bordé d’un double filet doré. Les ovales sont composés de couronnes de branches de laurier enserrant une fleur (qui peut être une pivoine, un pavot, une pensée, etc.). Au centre des plats, on trouve les emblêmes de Duodo: sur le premier plat dans un ovale légèrement plus grand « une bande courbe chargée de trois fleurs de lys », et sur le second plat, dans un même ovale, un pied de trois lys au naturel entouré de la devise familiale des Duodo « Expectata non eludet ». Le dos est orné des mêmes fers ovales et d’un encadrement de feuillage. Quand le dos est trop étroit, comme sur un des volumes d’Esmerian, l’encadrement est alors absent.
Les 133 volumes qui lui sont aujourd’hui attribués (et dont certains apparaissent régulièrement lors de grandes ventes) ont également ceci de caractéristique qu’ils sont tous de petits formats, généralement in-12, ce qui peut donner à penser qu’ils formaient une forme de bibliothèque de voyage. Dans tous les cas, l’approche méthodique qui attribue une couleur de maroquin à un genre est très intéressante à mes yeux.

En fait, les volumes apparurent d’un seul bloc sur le marché anglais de livre à la fin du 18ème siècle (c’est aussi ce qui c’est passé pour les Pillone, il semble que ces bibliothèques extrêmement cohérentes, en particulier au niveau de la reliure, résistent mieux à la dispersion sur le long terme). Elles furent acquises par un libraire qui les dispersa ensuite. Jusqu’à ce que Ludovic Bouland démontre en 1920 que ces reliures avaient en réalité appartenu à Pierre Duodo, elles furent longtemps injustement attribuées à Marguerite de Valois (1553 – 1615), première épouse d’Henri IV. Bouland a en effet apporté la preuve que la bande courbe aux trois fleurs de lys correspondait aux armes de Duodo: le diplomate vénitien se vît remettre un diplôme royal l’autorisant à introduire les armes de France (les fleurs de lys) dans ses propres armes le 3 septembre 1597. Il est donc quasi certain que les reliures furent exécutées après cette date, ce qui laisse un laps de temps très court à l’atelier, probablement trop court même, puisque Duodo quitta Paris 2 mois plus tard. Reste à savoir quand il en prît exactement possession : lui fût elle envoyée ou en prît-il possession lors de passage suivant à Paris, qui n’eût lieu que 6 ans plus tard?

Je n’ai pas vécu au début du 17ème et je ne sais pas quelle confiance on pouvait alors accorder à la malle poste, mais je suis bibliophile et si je mets à la place de Duodo, il me semble impossible qu’il ait attendu 6 ans: replaçons nous dans le contexte, Duodo imagine une bibliothèque unique, avec des couleurs de maroquin spécifiques, il fait frapper ces reliures d’une dorure particulière et des armes de France, etc.
On peut donc penser que cette bibliothèque, ces ouvrages, revêtent une grande importance à ses yeux, et qu’il a du mal à s’en séparer (ils sont d’ailleurs de petit format et peuvent laisser penser que c’est une bibliothèque de voyage de luxe qui s’est ainsi construite sous nos yeux)… il ne pourra donc raisonnablement attendre 6 ans pour les caresser et les lire. Et on ne peut imaginer que l’atelier n’ait eu besoin que de deux mois pour relier et dorer 133 volumes, à moins que les ouvrages ne fussent prêts et qu’il ne restât plus qu’à frapper les armes (peu crédible, non)? A moins encore que les volumes ne lui aient été envoyés au fur à et à mesure de l’atelier. Cette partie de l’histoire des Duodo reste à élucider. Certains experts pensent même que Duodo ne rentra finalement jamais en possession de sa bibliothèque et qu’elle l’attendit en vain pendant 200 ans à Paris avant que les vicissitudes de la Révolution de la conduisent de l’autre côté de la manche.

De même que le nom de l’atelier, qui reste aujourd’hui encore inconnu. Dans tous les cas, l’uniformité des fers utilisés et même des coutures des reliure démontrent qu’un seul atelier eu la responsabilité de ce travail. La qualité de cet atelier fait penser à celui de Clovis Eve (c’est l’option de R. Esmerian) mais l’emploi sur deux d’entre elles d’un décor spécifique à également conduit Hobson à identifier un autre atelier, nommé l' »Atelier de la seconde Palmette ». Le décor à la Duodo, qui n’est pas très éloigné des fanfares de la même époque fût par la suite copié, notamment au 19ème siècle par Thibaron-Joly.

H

La référence: L. Bouland, Livres aux armes de Pierre Duodo.

18 Commentaires

  1. Les témoins apparaissent fréquemment pour les exemplaires dit "sur grand papier" – grand par la qualité mais souvent aussi par le format. L'imprimeur tire un certain nombre d'exemplaires sur un papier ordinaire d'édition et un nombre plus restreint sur un ou plusieurs "grands papiers" : pour ceux-ci l'impression est forcément décalée par rapport à celle des "petits" papiers. Lors de tirages soignés, la forme est réimposée pour les grands papiers et dès lors le décalage disparait ; on trouve, dans la justification du tirage, l'expression "sur japon réimposé" p. ex.
    Quand on parle de tranches dorées sur témoins, l'expression devrait être considérée comme incorrecte car ce ne sont pas les témoins qui sont dorés – ce qui serait impossible – mais bien les pages qui ont été rognées soigneusement. Cette opération oblige le relieur à combler provisoirement les "trous" au niveau des témoins pour mener à bien la dorure : travail de fourmi comme tout ce qui concerne la reliure d'ailleurs !

    Quant à décider si la conservation des témoins relève d'un certain snobisme ou déviationnisme, c'est une question de goût personnel. Mais il faut bien avouer que cela frise parfois le ridicule.

    René

  2. Je lis, Pascal, votre commentaire; c'est vrai que les feuilles sont calées une par une. Et pas toujours bien, puisque des différences se font voir ici ou là.
    Au moment du pliage, il faut que tous les blocs textes soient superposés. C'est ce qui prime.
    Qui imprime? qui compose? Qui cale?
    Le typographe. Soyons prècis.
    L'article de Bertrand fait état de doléances des relieurs ect… ect… En reliure soignée, on replit les cahiers pour avoir en tête et en fonds un alignement parfait, si tant est qu'il ne l'est pas déjà, pour des éditions de luxe prévues pour des bibliophiles collectionneurs. On en revient toujours à 3 notions:
    – le côut à la base de l'édition du livre à la vente (justification)
    – le cout de fabrication reel
    – le plus ou moins bon ouvrier consciencieux, sensible ou mal embouché, qu'il soit le relieur, le brocheur ou le typo.

    Les professionnels des métiers
    -du façonnage (papetier, imprimeur,typographe, brocheur) et,
    -de l'assemblage (doreur, relieur, décorateur ) travaillent depuis toujours, chacun dans leur coin.
    Quelques uns ont compris que travailler en bon intelligence était mieux: doreur, pareur, marbreur, certains relieurs communiquent, mais très rarement.
    Tout depend de la synergie qui peut exister à un moment donné.
    ces métiers là ont tellement évolué au cours des 19ème, 20ème et 21ème.
    Maxime A.

  3. Merci Calamar. À l'époque je ne connaissais pas encore le blog de Bertrand et n'avais pas lu cet article, effectivement très instructif.
    Je vais décidément continuer à piocher la question.

  4. De toutes façons, c'est une par une que chaque feuille passe sous la presse où, ne serait-ce que pour assurer le repérage (le registre), elle est censée être calée au quart de poil près.
    Quant au rapport entre imposition et sens du papier, c'est un sujet complexe où j'essaye actuellement de me retrouver. Mais je ne crois pas trop m'avancer en disant que, dans les formats usuels, il n'y a traditionnellement guère que l'in-8° à pouvoir être imposé dans le bon sens sans trop de perte de papier.

  5. Ne pourrait-on pas imaginer que la battée arrive chez l'imprimeur, qu'un premier comptage du nombre d'exemplaire se fait et que pour des raisons pratiques l'ouvrier décale les feuilles pour maîtriser son compte de feuilles justes. Quand au mauvais sens du papier, des raisons d'économie et de rapport texte/ espaces/ utilisation maximale/réduction du nombres de pages = plus pour moins cher, semblent justifier le choix des imprimeurs, qui sont depuis toujours hommes d'argent.
    Maxime A.

  6. Merci René de BLC : l'explication aurait dû me sauter aux yeux, mais le fait est que c'est la première fois que je la lis et la première fois que je m'en avise.
    Mais, à observer par exemple mes Contes de La Fontaine en petit format de chez Jouaust, je continue à y voir une part de snobisme XIXe. On dirait que le pliage (la ployure) est volontairement mal fait, de façon à ce que les témoins soient particulièrement visibles. (Au surplus, en raison du format, l'imposition du vergé reste faite dans ce que tout relieur appellera le mauvais sens.)

  7. Normalement, les témoins montrent le bord du papier, plus ou moins ondulé, réalisé dans la forme et "témoignent" ainsi qu'il s'agit d'un papier à la cuve et non d'une production industrielle.
    Sous réseve d'erreur évidemment.

    René de BLC

  8. Les laisser sur un livre relié… Grande question… Les exemplaires dont j'ai envoyé des photos ne le sont pas bien sûr, mais je dois dire que pour certains grands textes, littéraires notamment, la notion "relié sur brochure, témoins conservés", n'est pas pour me déplaire… J'ai notamment des réimposés de la NRF (un des 109 au format in-4 tellière pour les fans), pour lesquels je suis heureux que les relieurs aient conservé toute la structure, et donc les témoins… Tout cela n'est "que" fétichisme… Certes 😉

  9. Bonjour Pascal,

    En fait la réponse avait déjà été apportée sur le blog:

    "On appelle "témoins" en reliure les feuillets les plus petits que le relieur ne doit pas atteindre à la rognure; "dorer sur témoins" un livre aux tranches non rognées, c'est dorer le bord des feuilles inégales sur la tranche…. les témoins sont la différence entre les pages d'un livre lorsque la feuille imprimée et calée par l'imprimeur , ne l'est pas de façon réguliére sur la presse."

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