Comment les libraires truquaient les catalogues au XVIIᵉ siècle

Vers 1680, près de la moitié des libraires et maîtres imprimeurs lyonnais ont été poursuivis au moins une fois pour contrefaçon. Leurs catalogues, eux, restent impeccables : le grand in-quarto y devient in-folio, le tirage ordinaire y passe grand papier, et l’exemplaire annoncé complet a perdu sa table.

Par Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, préposé au classement bibliophilique dans les ordres réguliers, pour les Cahiers de la Guilde.

Amis bibliophiles, bonjour.

Le catalogue du XVIIᵉ siècle a quelque chose qui rassure. On le feuillette comme un témoin de l’ordre ancien du livre : titres longs, caractères droits, colonnes patientes, la promesse d’un savoir rangé. On y imagine des libraires scrupuleux et des bibliographes avant la lettre.

Rien n’est plus trompeur. Le catalogue du Grand Siècle n’est pas un inventaire : c’est une vitrine. Il est avare quand il faut dire les défauts, prodigue quand il s’agit des mérites ; flou sur les dates, intrépide dans l’éloge. Les historiens du livre — Henri-Jean Martin le premier, puis Roger Chartier — l’ont assez montré : le libraire de ce temps est un metteur en scène, non un archiviste. Dans ma cellule, où je passe mes jours à ranger ce que d’autres ont vendu, j’ai appris à lire ces feuillets comme une confession trop bien tournée : en cherchant ce qu’elle tait.

Les ruses du métier

Cinq procédés reviennent d’un atelier à l’autre. L’autorité fantôme : invoquer une grande bibliothèque ou un érudit célèbre pour rehausser un ouvrage ordinaire — d’autant plus efficace que le client ne peut vérifier. Le jeu sur les dates : rajeunir ou vieillir un livre selon l’intérêt du moment. Le silence sur les défauts, la plus commune de toutes : un exemplaire annoncé « complet » auquel manquent des feuillets liminaires ou une table, un atlas dit « entier » dont des cartes ont été refaites et recoloriées. L’inflation des formats : on baptise volontiers in-folio un grand in-quarto, « grand papier » un tirage ordinaire — quelques centimètres de marge valent, sur le papier du catalogue, une promotion entière. Les attributions flatteuses, enfin : prêter une édition médiocre à un atelier illustre. Le nom vend ; le colophon, lui, dit autre chose, à condition qu’on le lise.

Le reste du relevé est sur le site : les cinq ruses ordinaires du catalogue, Pierre Marteau de Cologne qui publia des centaines d’ouvrages sans avoir jamais existé, et le compte des imprimeurs lyonnais poursuivis pour contrefaçon vers 1680.

Mais deux ruses dépassent la simple coquetterie de plume, et celles-là, les archives les ont gardées.

La plus belle invention : Pierre Marteau, à Cologne

Il fut, en ce siècle, un libraire prodigieux. Établi à Cologne, il publia plusieurs centaines d’ouvrages entre 1660 et le XIXᵉ siècle, dans tous les genres, avec une audace que nul confrère n’égala. Son seul défaut : il n’a jamais existé.

« À Cologne, chez Pierre Marteau » — parfois Pierre du Marteau, ou son double allemand Peter Hammer — est une fausse adresse, attribuée aux Elzevier vers 1660. Sous ce nom commode s’abritèrent les libelles politiques, les écrits anticléricaux, les ouvrages galants et les contrefaçons que nul n’aurait osé signer : un masque pour passer la censure et le privilège royal. Le procédé fit si bien fortune que des imprimeurs de toute l’Europe se mirent à publier sous cette enseigne, et qu’un éditeur fantôme se forgea, par la seule vertu d’une bonne plaisanterie partagée, une véritable identité. Léonce Janmart de Brouillant lui consacrera plus tard une Histoire de Pierre du Marteau, imprimeur à Cologne.

La fausse adresse avait ses degrés. Tantôt à demi vraie — « À Amsterdam, et se trouve à Paris chez… » —, l’étranger servant de caution et la vérité se logeant dans la seconde moitié de la ligne. Tantôt empruntée au nom d’un libraire réel, qui apprenait parfois sa propre activité en lisant le titre. Tantôt purement imaginaire, et c’est là que régnait notre Pierre Marteau.

Lyon, capitale de la contrefaçon

L’autre grand théâtre de la ruse fut Lyon. À partir des années 1660, la couronne resserre les privilèges au profit des grands libraires parisiens, qui les font reconduire indéfiniment ; la province, asphyxiée, se rebiffe. Lyon, vieille terre d’imprimerie, devient la capitale de la contrefaçon : on y réimprime sans droit les éditions privilégiées de Paris, sous fausse adresse ou sans adresse du tout.

Le phénomène n’est pas marginal. Les archives judiciaires lyonnaises montrent que, vers 1680, près de la moitié des libraires et maîtres imprimeurs de la ville furent impliqués au moins une fois dans un procès en contrefaçon. La fraude s’organisait en réseaux pouvant associer une douzaine d’ateliers : prêt de matériel typographique, partage de la production d’un même ouvrage, silence concerté lors des interrogatoires. Et comme rien, sur la page de titre, ne distingue à coup sûr l’original de sa copie, seul l’examen patient des ornements — bandeaux, lettrines, fleurons — permet aujourd’hui de démasquer une contrefaçon. La ruse du libraire est devenue l’énigme du bibliographe.

Le ton du commerce

Reste la rhétorique ordinaire, celle des catalogues de vente. Paris est la capitale du superlatif, et la langue de la réclame a son lexique : « très propre », « admirable édition », « exemplaire d’élite » — autant de formules où l’adjectif tient lieu de collation. Claude Barbin, le libraire galant des beaux esprits, fut l’un des grands praticiens de cet art de vendre par l’éloge ; Sébastien Cramoisy, imprimeur du roi, avait pour lui le prestige du titre autant que celui de ses presses. À Leyde et Amsterdam, les Elzevier, admirables typographes, n’avaient pas non plus des catalogues exempts d’optimisme — on ne mesure d’ailleurs leur exactitude véritable que depuis Willems, dont la bibliographie de 1880 reste la pierre de touche pour distinguer l’elzevier authentique de l’elzevier rêvé.

Pourquoi on tolérait la ruse

Ces manières passaient sans scandale pour quatre raisons. L’absence de norme : nulle règle commune de format ni de description ; chacun sa grammaire. La culture de l’hyperbole : le siècle aime les superlatifs, et le catalogue adopte le ton du temps. L’impossibilité de vérifier : ni reproduction, ni base à consulter ; le client doit croire le libraire sur parole. Et par-dessus tout, la concurrence — Paris, Amsterdam, Genève, Lyon se disputent la même clientèle érudite d’Europe, et l’on séduit comme on peut.

Conclusion

Le catalogue truqué n’est pas l’exception : c’est la règle. Le libraire du XVIIᵉ siècle, rival des imprimeurs et séducteur des doctes, navigue sans remords entre la vérité matérielle et la vérité commerciale. Ses ruses — d’une fausse marge à une fausse Cologne — font partie de l’histoire du livre autant que ses chefs-d’œuvre. Elles nous obligent à lire les anciens catalogues avec lucidité : non comme des inventaires, mais comme des textes ; non comme des photographies du réel, mais comme des récits façonnés par le commerce.

Les illusions du XVIIᵉ siècle sont devenues nos sources. Encore faut-il, comme pour toute confession, savoir y distinguer le repentir de l’ornement.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, pour les Cahiers de la Guilde.

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À lire ensuite

Les premières éditions de Paul et Virginie

Les premières éditions de Paul et Virginie
Amis Bibliophiles bonjour,
Les premières éditions de Paul et Virginie, un des plus grands succès de librairie, sont quasiment innombrables ; les contrefaçons pullulent, et il est difficile de s’y retrouver. Heureusement, nous disposons d’un outil appréciable : le Répertoire publié par Paul Toinet, qui n’est pas exhaustif mais très complet, notamment pour les plus anciennes éditions.Les premières éditions de Paul et Virginie
Voici, en images, la description de quelques une de ces premières éditions, en incluant également des contrefaçons, contre lesquelles Jacques-Bernardin-Henri de Saint-Pierre (dit Bernardin de Saint-Pierre) s’est inutilement battu.

Les premières éditions de Paul et Virginie (2)
Voici quelques exemplaires de ces éditions. De gauche à droite :

études de la Nature, troisième édition, 1788, tome 4
Paul et Virginie, édition originale, 1789
Paul et Virginie, 1789, même édition, 1789
Paul et Virginie, papier bleuté, 1789
Paul et Virginie, contrefaçon, 1789
études de la Nature, troisième édition, 1792, tome 4 : contrefaçon
On note les différences de formats, qui traduisent plus l’ardeur du relieur que des différences d’impression.

Etudes de la Nature, troisième édition, 1788.

Les premières éditions de Paul et Virginie (3)

Les premières éditions de Paul et Virginie (4)
Les premières éditions de Paul et Virginie (5)
Les premières éditions de Paul et Virginie (6)
Etudes
de
la Nature,
par Jacques-bernardin-Henri
de Saint-Pierre.
Troisième édition, revue, corrigée et augmentée.
…Miseris succurrere disco. AEneid. Lib 1.
4 vol. fig. br. 14 liv.
Tome quatrièmre.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
Chez P.F. Didot le jeune, Libraire, quai des Augustins.
Mequignon l’aîné, Libraire, rue des Cordeliers.
MDCCLXXXVIII.
Avec approbations, et privilège du Roi.Il s’agit du numéro 1 du répertoire de Paul Toinet. Cette édition contient pour la première fois, au quatrième tome et dernier, Paul et Virginie, qui occupe les pages 1 à 227 ; elles sont précédées d’un Avis qui occupe les lxxxii premières pages, et suivies de l‘Arcadie, jusqu’à la page 532 ; on trouve les approbations et le privilège à la suite.

Ce quatrième tome n’est normalement pas illustré ; dans l’exemplaire photographié, on trouve des réductions de la suite des illustrations de l’édition de 1806, par Lafitte, Girodet, Prudhon, ainsi qu’un tirage de la troisième illustration de l’édition de 1789, d’après Moreau ; ces illustrations sur papier fort.

Paul et Virginie, édition originale, 1789.

Les premières éditions de Paul et Virginie (7)
Les premières éditions de Paul et Virginie (8)
Les premières éditions de Paul et Virginie (9)
Paul
et
Virginie,
par Jacques-bernardin-henri
de Saint-Pierre.
avec figures.
… Miseris succurrere disco. AEnid. lib. 1.
Prix, papier vélin d’Essone, 6 liv.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
MDCCLXXXIX.
Avec approbation, et privilège du Roi.C’est l’édition originale. Dans le répertoire de Paul Toinet, numéro 3 ; XXXV (avant-propos et avis sur cette édition) et 243 pages. Nb : Paul Toinet indique par erreur XXV pages.

La feuille de titre indique le prix de l’exemplaire, suivant le papier ; ici exemplaire sur vélin d’Essone, 6 livres. Il existe deux autres papiers : sur papier fin d’Essone, 4 livres, sur papier commun, 1 livre 10 sols. Seuls les exemplaires sur papier d’Essone sont avec les 4 figures.

Les premières éditions de Paul et Virginie (10)
Dans cet exemplaire se trouve relié la Chaumière Indienne, 1791,  qui  contient un extrait du catalogue de Didot, pour les ouvrages de Saint-Pierre – on voit les différences de papier et de prix – assez conséquentes, y compris pour la Chaumière Indienne.

Les premières éditions de Paul et Virginie (11)

Les premières éditions de Paul et Virginie (12)
Les premières éditions de Paul et Virginie (13)
Les premières éditions de Paul et Virginie (14)
Les premières éditions de Paul et Virginie (15)Ce livre est illustré de quatre gravures, au format 7cm x 5cm d’après des dessins de Moreau et Joseph Vernet pour la dernière ; Dans l’avis Saint-Pierre s’explique sur ce choix, fonction de la notoriété acquise par Joseph Vernet dans ce genre de peinture.

Il existe des exemplaires avec les gravures avant la lettre. Des contrefaçons ont été faites de ces gravures, regravées, éventuellement en contre-partie, avec des positionnements de gravures différents – dans l’exemple ci-dessus, la dernière gravure, la Mort de Virginie, n’est pas gravée par Longueil, elle est inversée, et la page indiquée (166) n’est pas correcte (page 204 normalement).

Paul et Virginie, 1789 – autre édition.

Les premières éditions de Paul et Virginie (16)
Les premières éditions de Paul et Virginie (17)
Paul
et
Virginie,
par Jacques-bernardin-henri
de Saint-Pierre.
avec figures.
… Miseris succurrere disco. AEnid. lib. 1.
Prix, broché, 1 liv. 10 sols.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
MDCCLXXXIX.
Avec approbation, et privilège du Roi.Cette édition est imprimée sur papier bleuté. C’est le numéro 4 du répertoire de Paul Toinet ; il s’agirait d’une nouvelle édition, non illustrée, à la même date. Le fleuron, montrant un bateau, diffère de l’édition précédente ; c’est la seule différence de la page de titre. Le livre comporte XXXV (Toinet indique XXX par erreur) et 228 pages.

Cet exemplaire comporte une gravure en frontispice, la première gravure de l’édition précédente ; sur papier blanc, sans la signature de Moreau, cette gravure est  sans doute une contre-façon.

Paul et Virginie, 1789 – contrefaçon.

Les premières éditions de Paul et Virginie (18)
Les premières éditions de Paul et Virginie (19)
Les premières éditions de Paul et Virginie (20)
Paul
et
Virginie ;
Par Jacques-Bernardin-Henry
de Saint-Pierre.
… Miseris succurrere disco. AEnid, Lib. 1.
A Paris.
De l’imprimerie de Monsieur.
1789.L’exemplaire contient, des pages 5 à 180, Paul et Virginie ; c’est le numéro 5 du répertoire de Paul Toinet – et c’est une contrefaçon.

il est précédé, des pages 1 à 54, de la comédie en trois actes, de Favières ; cette édition est inconnue de Paul Toinet.

Cette contrefaçon peut être diversement illustrée ; Toinet indique les 3 premières figures, par Moreau, de l’édition de 1789 ; cet exemplaire-ci a uniquement, en frontispice, une gravure anonyme qui correspond à la pièce de théâtre et non au livre de Saint-Pierre.

Etudes de la Nature, 1792, contrefaçon.

Les premières éditions de Paul et Virginie (21)
Les premières éditions de Paul et Virginie (22)
Les premières éditions de Paul et Virginie (23)
Etudes
de
la Nature,
par Jacques-bernardin-Henri
de Saint-Pierre.
Troisième édition, revue, corrigée et augmentée.
…Miseris succurrere disco. AEneid. Lib 1.
avec figures.
Tome quatrièmre.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
Chez P.F. Didot le jeune, Libraire, quai des Augustins.
Mequignon l’aîné, Libraire, rue des Cordeliers.
M DCC XCII.
Avec approbation et privilège du Roi.Edition inconnue de Paul Toinet. Évidente contrefaçon, ne serait-ce qu’à cause de la date, 1792 au lieu de 1788 ; par ailleurs cette édition est en 5 volumes (contre 4 pour la véritable troisième édition) et contient les textes de la quatrième édition.. Ne pas se fier à la présence de l’avis et de l’avant-propos, dans lequel Saint-Pierre se plaint des contre-façons !

Christian

Foire aux questions sur Paul et Virginie

Quelle est la première édition de Paul et Virginie ?

Le roman a paru pour la première fois en 1788, intégré au tome IV des Études de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre. La première édition séparée date de 1789.

Combien vaut une édition originale de Paul et Virginie ?

Une originale de 1788 en bonne reliure d’époque peut atteindre plusieurs milliers d’euros. L’édition de 1789 séparée, plus rare, peut dépasser 10 000 € en bel état.

Y a-t-il des éditions illustrées notables ?

Oui, notamment l’édition Curmer (1838), magnifiquement illustrée, considérée comme un sommet du livre romantique français. Très recherchée.

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