Les incunables sacrifiés de La Neuvième Porte : enquête sur le livre maudit de Polanski

Pour La Neuvième Porte, sorti en 1999, le chef accessoiriste Gilbert Pieri a acheté deux livres latins anciens authentiques. L’un dépassait cinq cents pages, l’autre huit cents. Il les a démembrés, et une vingtaine de feuillets ont été réinsérés dans trois reliures faites pour les genoux de Johnny Depp.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’avait parlé, il y a quelques années, d’un homme à Toulon qui possédait des feuillets latins du XVIIe siècle dont la provenance était trouble. Pas trouble au sens des bibliophiles ordinaires — pas une coupure douteuse de marges, pas une restauration intempestive. Trouble parce que ces feuillets, disait-il, venaient d’un livre qu’on avait démembré exprès pour fabriquer un autre livre, lequel n’avait jamais existé. J’ai noté le nom, j’ai rangé l’information dans la rubrique des choses à vérifier, et puis je l’ai oubliée. Jusqu’à ce que je revoie, l’autre soir, La Neuvième Porte de Roman Polanski.

Le reste de l’enquête est sur le site : les deux livres latins anciens achetés puis démembrés par l’accessoiriste, l’ouvrage théologique de 1588 retrouvé par une phrase tapée dans Google, et les feuillets arrachés qui circulent encore entre collectionneurs.

Le film, sorti en 1999, adapte El Club Dumas d’Arturo Pérez-Reverte. Il raconte la quête d’un courtier en livres rares — métier que je connais bien — chargé d’authentifier l’un des trois exemplaires connus d’un livre nommé De Umbrarum Regni Novem Portis, Des Neuf Portes du Royaume des Ombres, prétendument imprimé à Venise en 1666 par un certain Aristide Torchia, et qu’on dit cosigné par le Diable lui-même. Torchia, brûlé par l’Inquisition, aurait laissé trois exemplaires identiques sauf pour neuf gravures qui, comparées entre elles, livreraient les clés d’invocation de Lucifer. Le livre n’existe pas, bien sûr. Pérez-Reverte l’a inventé pour son roman. Polanski l’a fait fabriquer pour son film. Et c’est là que l’histoire bibliophilique commence à devenir intéressante.

Trois faux livres, deux vrais sacrifiés

Le chef décorateur de La Neuvième Porte est Dean Tavoularis. C’est l’homme du Parrain, d’Apocalypse Now, de Bonnie & Clyde. Oscar 1975. À cette stature, il y a une équipe d’accessoiristes, et le chef accessoiriste du film s’appelle Gilbert Pieri. Pieri devait fabriquer trois exemplaires-héros de la Neuvième Porte : le Balkan, le Fargas et le Kessler. Trois reliures distinctes, neuf gravures par volume, et surtout — détail décisif — un texte intérieur latin censé avoir l’air vrai sous la caméra, en gros plan, ouvert sur les genoux de Johnny Depp.

Pieri n’a pas imprimé ce texte. Il a fait ce que tout bibliophile reconnaîtra comme une hérésie : il a acheté deux livres latins anciens authentiques, l’un de plus de cinq cents pages, l’autre de plus de huit cents, et il les a démembrés. Une vingtaine de feuillets des deux volumes ont été combinés, réinsérés dans les reliures fabriquées sur mesure, et redoublés pour les besoins des trois exemplaires du film. Le détail est connu des collectionneurs spécialisés, qui se le racontent sur les forums dédiés aux accessoires de cinéma. Certains affirment posséder des pages originales de ces deux livres, déchirées pendant la production et données à des membres de l’équipe. L’un d’eux a même fini par identifier le livre source en tapant une phrase latine du film dans Google : il s’agissait d’un ouvrage théologique et catholique latin de 1588, dont la production n’avait fait que retirer quelques mots pour donner l’illusion d’un texte codé.

Une vingtaine de feuillets d’un ouvrage de 1588 démembré pour figurer dans un film de Polanski — voilà qui devrait faire trembler tout amateur de papier ancien. On a immolé deux ouvrages réels au prétexte d’en fabriquer un troisième, plus rare encore, puisque inexistant.

Les gravures, ou la Hypnerotomachia travestie

Restent les neuf gravures. Elles sont, dans le roman de Pérez-Reverte comme dans le film, l’élément central — chaque exemplaire en contient neuf, mais trois d’entre elles diffèrent d’un volume à l’autre, et la comparaison des dix-huit images permet de découvrir le secret. Ces gravures aussi ont une histoire bibliophilique digne d’intérêt.

Particularité rare : les gravures existaient déjà dans le roman de Pérez-Reverte, où elles portent les initiales AT et LCF ; celles du film en reprennent le langage formel. Le langage formel de ces gravures, on le sait, s’inspire ostensiblement de la Hypnerotomachia Poliphili, ce roman allégorique imprimé par Alde Manuce à Venise en 1499, attribué à Francesco Colonna. C’est, on le sait, l’un des incunables les plus prestigieux jamais imprimés, célèbre pour ses cent soixante-douze bois gravés anonymes — eux-mêmes l’objet de cinq siècles de spéculation sur leur auteur. Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica (bpt6k587910) ; ceux qui veulent voir ce qu’un exemplaire parfait coûte aujourd’hui se souviendront qu’un Poliphile de grande reliure a dépassé les quatre cent mille euros en vente publique — Jean Grolier en posséda à lui seul cinq exemplaires.

Pour fabriquer son livre maudit, Pérez-Reverte a donc fait adapter le langage formel du livre le plus rare et le plus mystérieux de l’imprimerie occidentale. C’est un choix d’une élégance vertigineuse : un faux du XVIIe siècle qui imite un vrai de la fin du XVe. Les gravures du film ont été dessinées, gravées et imprimées comme de vraies estampes en taille-douce, neuf pour chaque exemplaire, soit vingt-sept estampes au total — sans compter les variantes que Polanski a fait redessiner. Ces estampes existent quelque part, encadrées chez Polanski ou chez Pieri, ou dispersées entre les membres de l’équipe.

Le marché et ses zones d’ombre

Côté ventes officielles, c’est plus pauvre que pour Le Nom de la Rose. Ni Christie’s, ni Sotheby’s, ni Bonhams, ni Heritage, ni Propstore n’ont vu passer d’exemplaire-héros de la Neuvième Porte. Les trois reliures fabriquées par Pieri sont, à ma connaissance, encore en collection privée — l’une figure dans la collection d’un certain « balkan.press », personnage discret qui anime un site spécialisé sur l’objet.

Mais le marché parallèle, lui, est foisonnant. Plus de quarante répliques officielles du livre sont répertoriées en ligne, vendues entre cinq cents et mille deux cents dollars selon la qualité. Toute une littérature bricoleuse circule, avec tutoriels de fabrication, polices reconstituées, calques des neuf gravures et de la dixième (celle qu’on appelle la « vraie neuvième porte », inscrite LCF). La Neuvième Porte est probablement le livre-accessoire le plus copié de l’histoire du cinéma.

Et puis il y a les feuillets. Ceux des deux livres sacrifiés. Ils circulent discrètement, parfois sur eBay, plus souvent dans des transactions privées entre collectionneurs. Le statut bibliophilique de ces objets est ahurissant : ce sont à la fois des fragments de livres anciens réels (l’ouvrage théologique latin de 1588), des accessoires de cinéma déposés par la production, et des reliques de tournage cosignées Polanski. Trois provenances pour un même feuillet — c’est, pour le collectionneur, un objet de troisième degré.

Je ne sais pas si l’homme de Toulon a vraiment des feuillets latins ayant traversé le tournage de La Neuvième Porte. Je n’ai pas pris la peine d’aller voir. Mais l’idée que de vrais livres anciens aient été détruits — consumés est le mot juste — pour fabriquer un livre fictif dont la valeur de marché atteint aujourd’hui plusieurs centaines d’euros en réplique, et incalculablement plus en exemplaire-héros, devrait nous donner à réfléchir.

Polanski et son équipe ont inversé l’équation bibliophilique. Là où le marché habituel paie le manuscrit ancien et méprise la copie moderne, leur film fait le contraire : il achète et détruit un livre théologique de 1588 pour fabriquer un faux moderne qui se revend plus cher que les pages dont il est tissé. Le livre maudit a fait son office. Le vrai ouvrage s’est effacé dans la matière du faux. Et les feuillets qui circulent désormais sont, comme dans le film, des fragments qu’il faut comparer entre eux pour deviner d’où ils viennent.

Les livres brûlés disparaissent, mais ceux qu’on enferme, eux, finissent toujours par revenir.

Cote Guilde : GBO-C/2 — Le Livre Démembré Document classé : diffusion restreinte — Bureau des accessoires litigieux.

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A la manière de Lucas Corso : Le Manuscrit des Cloîtres

A la manière de Lucas Corso : Le Manuscrit des Cloîtres

Une lettre venue de Pampelune, à l’en-tête d’un ordre disparu, signale un manuscrit retrouvé lors de la restauration de San Miguel de Aralar. Sur un drap de lin, un cahier volumineux, reliure de parchemin gondolé et lacets de cuir. L’abbé défroqué prévient qu’il porte malheur.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On raconte souvent que les cloîtres ont abrité la méditation, la prière, l’ascèse du silence. Ceux qui disent cela n’ont jamais respiré l’odeur des bibliothèques monastiques, ni ouvert leurs armoires closes. Derrière les portes sculptées, on ne trouve pas seulement des psaumes et des vies de saints, mais aussi des monstres de papier : traités hérésiarques, grimoires mutilés, correspondances secrètes. Les moines savaient enfermer ce qu’ils ne pouvaient détruire. Et parfois, ces livres réapparaissent, bien après que leurs murs se sont écroulés. J’en eus la preuve dans un monastère désaffecté de Navarre, où me fut présenté ce que l’on appelait sobrement : le Manuscrit des Cloîtres.

J’avais été convoqué par un abbé défroqué, silhouette maigre en manteau râpé, qui m’avait écrit depuis une adresse improbable, à Pampelune. Sa lettre, sur un papier jauni à l’en-tête d’un ordre disparu, disait : « Monsieur Corso, nous avons retrouvé un manuscrit lors de la restauration du couvent de San Miguel de Aralar. Son contenu trouble les restaurateurs. Nous avons besoin d’un œil extérieur, et discret. » L’orthographe incertaine, l’encre tremblée, l’absence totale d’indications sur les honoraires m’auraient fait jeter la missive à la corbeille si un mot n’avait retenu mon attention : « manuscrit ». Ce mot-là, je le suis toujours, comme un chien suit une piste.

Quelques jours plus tard, je gravissais les routes froides de Navarre. Le monastère, à demi ruiné, se dressait au milieu de collines pierreuses. Une façade éventrée, des arcs brisés, un cloître dont les colonnes portaient encore des traces de polychromie. Le lieu respirait le silence forcé, ce silence que les siècles imposent aux murs quand les prières se sont tues. On m’accueillit dans une petite salle à moitié restaurée, où une table d’architecte servait de socle. Sur un drap de lin, reposait un cahier volumineux, reliure de parchemin gondolé, lacets de cuir, tranches souillées par l’humidité.

Je tendis la main, et l’abbé me prévint : « On dit qu’il porte malheur. » Je haussai les épaules. Tous les livres qu’on me confie portent malheur à quelqu’un : au libraire ruiné qui les a vendus, au collectionneur qui a parié sur eux, au lecteur qui y a laissé son sommeil. Je l’ouvris.

Le texte, en latin médiéval approximatif, se présentait comme un recueil d’homélies. Mais très vite, on devinait autre chose : chaque sermon dérivait vers des récits étranges, descriptions de visions, dialogues avec des voix, catalogues de créatures nocturnes. Les phrases suintaient l’inquiétude : « In claustro vidi lucem inversam » — « Dans le cloître j’ai vu la lumière inversée. » Plus loin : « Aures meae audierunt verba non hominum, sed librorum » — « Mes oreilles ont entendu des paroles non d’hommes, mais de livres. »

Je passai les pages. Ici, un dessin maladroit figurait une procession de moines portant des volumes ouverts comme des reliques, mais les livres semblaient saigner de leurs marges. Là, une miniature en couleurs pâlies montrait un cloître vide, sauf une ombre assise dans l’angle, tenant une plume rouge. Ce n’était pas de l’art monastique ordinaire : c’était le carnet d’un moine hanté par ses propres lectures.

L’abbé m’expliqua que le manuscrit avait été retrouvé derrière une cloison, dissimulé dans une niche murée. La datation plaçait le parchemin au XVe siècle. Mais les restaurateurs, en feuilletant, avaient pris peur. L’un d’eux, jeune stagiaire, avait juré avoir entendu des voix chuchoter entre les feuillets. Un autre affirmait que les miniatures changeaient légèrement d’une consultation à l’autre. Des affabulations d’atelier, certes, mais l’effet psychologique d’un livre n’est jamais à négliger.

Je sortis ma loupe. Le texte portait plusieurs mains : l’écriture principale, régulière, puis des ajouts marginaux d’un scribe plus nerveux, et enfin une troisième main, tardive, notant des avertissements : « Non legatur post completorium » — « Ne pas lire après complies. » Ou encore : « Hic liber claudi debet sicut porta inferni » — « Ce livre doit être fermé comme la porte des enfers. » Les moines savaient ce qu’ils faisaient : ce manuscrit n’était pas un objet de méditation, mais de confinement.

Je pensai aux grandes bibliothèques monastiques d’Europe, à ces armoires de l’ombre où l’on enfermait ce qu’on appelait les libri prohibiti. Les cloîtres n’étaient pas des forteresses de vertu, mais des prisons de papier. Les moines, quand ils tombaient sur un texte dangereux, préféraient l’enterrer derrière les murs plutôt que de le brûler : la cendre pouvait voyager dans l’air, la pierre gardait le secret.

Je poursuivis la lecture. À mi-volume, un passage m’arrêta : « Scriptura ipsa vult custodiri, non dissolvi » — « L’Écriture elle-même veut être gardée, non dissoute. » Et plus loin : « Quicumque legit haec verba, fit pars eorum » — « Quiconque lit ces mots devient partie de ces mots. » Un traité de possession par le texte. J’en avais lu des versions modernes dans les marges des fous littéraires du XIXe siècle, mais rarement si anciennes.

Un dessin en pleine page représentait un cloître fermé, dont chaque colonne portait le nom d’un livre : Augustinus, Hieronymus, Gregorius, Cassiodorus. Mais une colonne, fissurée, portait l’inscription Liber Ignotus. De la fissure s’échappait une plante grimpante, qui envahissait les autres noms. J’y voyais la métaphore d’un livre inconnu, capable de corrompre toute une bibliothèque.

Je demandai à l’abbé ce qu’il comptait faire de ce manuscrit. Il soupira : « Les autorités religieuses veulent l’envoyer à Rome. Mais certains frères pensent qu’il vaut mieux le laisser ici, muré à nouveau. » Je lui répondis que Rome collectionne les monstres de papier depuis des siècles et que celui-ci ne serait qu’un spécimen de plus dans leurs réserves interdites.

Je passai deux jours à le transcrire partiellement. Chaque soir, en quittant le monastère, j’avais l’impression de porter avec moi un peu de son ombre. J’entendais, dans le silence de ma chambre d’hôtel, le froissement des pages. Et je pensais à ces moines qui avaient dû, chaque jour, franchir ce cloître en sachant qu’un manuscrit derrière les murs respirait encore.

J’en parlai ensuite à Coxe et à Kassarian. Coxe, qui voyait toujours dans les livres plus de sorcellerie que de théologie, me dit de ne pas prendre à la légère un manuscrit qu’on avait jugé bon de murer. Kassarian, plus sec, observa qu’on enferme rarement un volume sans raison. Je les crus l’un et l’autre.

Je rendis mon rapport : « C’est un manuscrit authentique du XVe siècle, probablement écrit par un moine sujet à des visions. Son intérêt est autant spirituel que pathologique. Il mérite d’être conservé, mais dans des conditions où l’on se souvient que les livres ne sont pas tous faits pour être lus. » L’abbé hocha la tête. Il me glissa une enveloppe mince, presque vide. Je ne protestai pas. On ne se fait pas payer grassement pour avoir écouté un fantôme.

Je quittai le monastère par une pluie fine. Le Manuscrit des Cloîtres demeura derrière moi, sur sa table, gardé par des hommes qui ne croyaient plus vraiment au ciel, mais qui savaient encore craindre les livres. Je compris alors que le silence des cloîtres n’était pas seulement celui de la prière : c’était celui des pages murées.

Depuis, chaque fois que j’entre dans une bibliothèque conventuelle ouverte au public, avec ses guides touristiques et ses vitrines lumineuses, je me demande ce qui dort encore derrière les murs. Les manuscrits des cloîtres n’ont pas tous été retrouvés. Certains respirent encore, en silence, attendant que quelqu’un gratte le plâtre. Et parfois, je me dis que je devrais remercier les moines d’avoir préféré les murs au feu. Car les livres brûlés disparaissent, mais ceux qu’on enferme finissent toujours par revenir.

Cote Guilde : GBO-CLO-MSS-013
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Le Manuscrit des Cloîtres

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