De auctionibus — petit manuel à l’usage du commissaire-priseur avisé

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

En mars 1981, dans une bibliothèque de Milan, un sémiologue italien prononça devant des bibliothécaires une conférence où il exposait, avec le plus grand sérieux, les règles permettant de rendre une bibliothèque parfaitement hostile à ses lecteurs. On rit beaucoup ; on ne changea rien ; le texte est devenu classique. J’emprunte ici sa méthode et je la tourne vers un autre édifice, que la Guilde fréquente davantage.

Car il existe une abondante littérature sur la manière de vendre. Il n’en existe aucune sur la manière de bien vendre à peu de gens, ce qui est pourtant l’art le plus pratiqué de la profession et le seul où notre époque ait fait des progrès mesurables… voire de ne pas vendre, et ceci cache généralement de plus sombres desseins.

On trouvera ci-dessous les huit préceptes qui gouvernent cet art. Je ne les ai pas inventés : je les ai relevés, puis mis à l’impératif, ce qui est la seule opération que le sémiologue soit autorisé à pratiquer sur un usage.

1. Classez le catalogue selon un ordre que nul ne puisse deviner.

Ni alphabétique, ni chronologique, ni thématique : l’ordre d’arrivée des cartons. Un incunable entre une méthode de solfège et un lot de cartes postales, puis quarante numéros de littérature du XXe siècle, puis, sans prévenir, trois manuscrits.

Ainsi l’amateur ne pourra rien chercher : il devra tout lire. Celui qui aura lu vos quatre cent douze lots aura payé son droit d’entrée en temps, seule monnaie que vous ne facturez pas et que vous prélevez pourtant sur chacun. On objectera que l’ordre alphabétique règle ce problème depuis Callimaque, vers 250 avant notre ère. On répondra qu’il règle le mauvais problème.

2. Composez vos lots d’une chose désirable et de six qui ne le sont pas.

« Réunion de quatorze volumes divers, dont un Elzévir. » L’amateur qui veut l’Elzévir emportera les treize autres, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas jeter — on ne jette pas un livre, c’est le dernier interdit d’une civilisation qui n’en a plus beaucoup — et qu’il finira donc par revendre.

Vous ne lui aurez pas vendu un livre : vous lui aurez transmis un problème. Et comme ce problème ne se résout qu’en salle des ventes, votre acheteur d’aujourd’hui est votre vendeur de demain. Le lot composite n’est pas un défaut de classement, c’est un organe de reproduction : il fabrique du stock, du transport et de la commission à partir de rien, indéfiniment, comme ces machines dont rêvaient les mécaniciens du XVIIIe siècle et qui devaient tourner sans qu’on les alimente.

3. Faites progresser les enchères selon une règle que vous n’énoncerez jamais.

Cinquante, quatre-vingts, quatre-vingt seize, cent, cent vingt, cent cinquante, cent quatre-vingts, deux cents, deux cent vingt, cinq cents douze. La suite n’est ni arithmétique ni géométrique ; elle n’est écrite nulle part ; elle est parfaitement connue de tous ceux qui comptent.

Celui qui annoncera quatre-vingt-dix se sera désigné à la salle entière avec l’efficacité d’un accent étranger. Ne le reprenez pas — on ne reprend jamais. Montez à cent avec une courtoisie parfaite, qui est la forme achevée de l’exclusion.

4. Placez dans chaque notice un terme dont la définition n’aide en rien.

« Mouillure claire en marge », « quelques rousseurs éparses », « exemplaire un peu court de marges », « reliure légèrement postérieure ». Ces expressions ont toutes un sens précis, attesté, consultable dans n’importe quel manuel — et leur connaissance ne permet nullement de savoir dans quel état se trouve l’objet, puisque tout repose sur claire, quelques, un peu et légèrement, soit quatre adverbes dont aucun bibliographe n’a jamais fixé l’échelle.

Votre langue ne sert donc pas à décrire. Elle sert à signaler qu’une langue est parlée. Les linguistes appellent cela la fonction phatique : le message ne transporte pas d’information, il vérifie que le canal existe et que votre interlocuteur existe.

5. Publiez vos résultats hors frais.

C’est l’usage français, et il faut s’y tenir : un lot adjugé mille euros a coûté mille deux cent cinquante ou mille trois cents à celui qui l’a emporté, mais c’est mille qui entrera dans les bases, mille que citeront les experts, mille qui servira d’estimation dans dix ans, mille qu’on comparera à un résultat londonien calculé selon une autre convention.

Vous écrirez ainsi l’histoire des prix du livre ancien dans une monnaie que personne n’a jamais payée. Ce n’est pas une falsification : c’est une convention, et les conventions supposent un lecteur informé. Simplement, le lecteur informé est ici précisément celui à qui l’information ne servait plus.

6. Rendez la salle inhospitalière.

Chaises pliantes, chauffage excessif, pas de vestiaire, aucune surface où poser un catalogue. On mettra cela sur le compte de la négligence ; il s’agit d’un tri. Le curieux s’en va, le professionnel reste, car il est déjà venu et il reviendra. Une maison qui décourage les passants n’est pas mal tenue : elle est tenue pour autre chose.

7. Multipliez les canaux jusqu’à ce que nul ne sache plus où se trouve la vente.

En salle, au téléphone, sur trois plateformes, avec des frais différents pour chacune et des délais qui ne concordent pas. Celui qui parviendra malgré tout à établir où il enchérit, à quel prix total et sous quel droit de rétractation aura passé votre véritable examen d’entrée.

8. Ne répondez jamais à une question précise.

À « le feuillet 137 est-il présent ? », répondez que le lot est visible à l’exposition. Ce n’est pas un refus, c’est un déplacement : la question portait sur l’objet, la réponse porte sur la procédure, et comme la procédure est irréprochable, la question cesse d’exister.

Reste à savoir ce que l’on fabrique en appliquant ces huit préceptes, et l’on se tromperait en répondant : de la tromperie. Aucune profession n’est capable de se coordonner trois siècles dans le mensonge ; elle y arrive très bien dans le rite.

Ce que ces règles produisent, prises ensemble, c’est une communauté.

Un dispositif qui décourage méthodiquement le nouveau venu ne perd pas des clients au hasard : il retient ceux qui acceptent d’apprendre un code. Savoir qu’après cent vingt vient cent cinquante ; savoir que quelques rousseurs signifie « allez voir » ; savoir qu’un résultat s’entend hors frais et qu’il faut le majorer de tête ; savoir qu’on n’achète jamais l’Elzévir seul et prévoir d’avance ce qu’on fera des treize autres ; savoir que la question précise ne se pose pas au téléphone mais à l’exposition, à voix basse, à la bonne personne. Cet ensemble de savoirs ne s’apprend nulle part, ne s’écrit nulle part, et constitue exactement ce que les médiévistes nomment une initiation.

L’hôtel des ventes n’est donc pas un marché déficient. C’est un marché à entrée restreinte qui a conservé les formes du marché ouvert. Il ressemble à un lieu public comme la messe en latin ressemblait à un discours : tout le monde pouvait y assister, une minorité savait ce qui s’y disait, et cette asymétrie n’était pas un défaut du rite — elle en était la fonction.

D’où l’irritation très particulière que suscitent les plateformes en ligne. On leur reproche leurs notices approximatives et leurs superlatifs. Leur scandale est ailleurs : elles ont mis le code par écrit. Elles trient le catalogue par prix croissant, affichent le total frais compris avant l’enchère, vendent à l’unité, répondent par messagerie et la réponse reste écrite. Elles ont désacralisé, et l’on sait ce qu’on gagne à désacraliser : un public plus large et une communauté dissoute.

Il faut donc corriger le titre de ce manuel. Ces huit préceptes ne servent pas à décourager l’acheteur : ils servent à distinguer celui qu’on décourage de celui qu’on adopte.

Et si vous les avez lus jusqu’ici en hochant la tête à chaque article, c’est que vous n’êtes pas commissaire-priseur, que vous êtes depuis longtemps du bon côté du tri, et que vous n’avez plus aucune raison de vous en plaindre.

Références

  • Umberto Eco, De Bibliotheca, trad. Eliane Deschamps-Pria, Paris, L’Échoppe, 1986 (conférence prononcée à Milan le 10 mars 1981).
  • Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », dans Essais de linguistique générale, t. I, Paris, Éditions de Minuit, 1963, pour la fonction phatique.
  • Luciano Canfora, La Véritable Histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988, sur les classements de Callimaque.
  • Livre des Juges, XII, 5-6, pour le mot de passe et l’usage qu’on en fait.

GBA/DE-AUCTIONIBUS

Document classé : diffusion restreinte – étant donné le nb de bibliophiles et de commissaires-priseurs actifs….

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« Roxane, adieu, je vais mourir » : la lettre de Cyrano aux enchères

« Lettre à Roxane » manuscrite, accessoire du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), vendue chez Artcurial le 1er décembre 2022

Par Gabriel Varennes, courtier, chroniqueur moral et témoin oblique des Élégances Parallèles.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’ai jamais cru aux légendes, sauf lorsqu’elles s’attachent à des objets. Et lorsqu’un objet ordinaire se trouve, par l’enchaînement des circonstances, transformé en relique — sans qu’on l’ait voulu, sans qu’on l’ait prévu, presque par accident historique — alors le courtier que je suis dresse l’oreille. Le cas de la « Lettre à Roxane » du film de Jean-Paul Rappeneau, dispersée chez Artcurial le 1er décembre 2022, est de cette espèce-là.

Voici ce que disait, sobrement, la fiche du catalogue :

« Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu dans la scène finale du film « Cyrano de Bergerac », dédicacée par Jean-Paul Rappeneau. Lettre manuscrite sur papier plié. Dédicacée au dos par Jean-Paul Rappeneau. 32 × 22 cm (Salissures). Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau.

Estimation : 500 €.

L’objet est donc un feuillet manuscrit, plié en deux, format presque grand in-quarto, portant au recto le texte que Depardieu lit dans la dernière scène — « Roxane, adieu, je vais mourir ! C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée… » — et au verso une dédicace de Rappeneau lui-même. La mention « salissures » est notable : c’est l’accessoire qui a vraiment été manipulé sous la caméra, qui a passé les semaines de tournage entre les mains de Depardieu, qui porte les traces matérielles d’un usage scénique répété. Ce n’est pas un objet propre. C’est un objet vécu.

« Lettre à Roxane » manuscrite, accessoire du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), vendue chez Artcurial le 1er décembre 2022
La « Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu, lot 6 de la vente « Le cinéma pour l’Ukraine » (Artcurial, 1er décembre 2022). Photo : catalogue Artcurial.

J’ai vu, au fil de ma carrière, des manuscrits inconnus de Hugo, des partitions originales de Fauré, des cahiers de notes de bouquinistes des quais. Aucun n’avait, à mon sens, cette double nature. Le feuillet vendu chez Artcurial est à la fois un faux-manuscrit du XVIIe siècle (au sens où le texte qu’il porte est censé avoir été écrit par Christian de Neuvillette, qui n’existe pas, en 1640), un vrai manuscrit du XXe siècle (au sens où il a été matériellement calligraphié dans les ateliers d’accessoires de Rappeneau en 1989, sur du papier vieilli), et une relique de tournage portant la dédicace autographe d’un cinéaste vivant (au sens où Rappeneau a, à la demande d’Artcurial, signé l’objet pour la vente).

Trois temporalités s’y superposent. Trois auteurs réels ou présumés. Trois statuts juridiques. Un seul feuillet.

Le détail qui change tout : la fiche indique « Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau ». Cela signifie que le cinéaste avait gardé l’objet par-devers lui pendant trente-deux ans, depuis le tournage de 1989 jusqu’à la fin 2022. La lettre était dans ses archives personnelles. Elle n’avait jamais été dispersée, ni cédée, ni montrée au marché des collectionneurs. Sans la guerre en Ukraine et sans l’initiative de Michel Hazanavicius, elle y serait encore.

C’est ce que je trouve, en tant que courtier, le plus émouvant. Le marché des accessoires de cinéma, dans le monde anglo-saxon, fonctionne par dispersion systématique — Heritage Auctions vide HBO, Propstore vide Spielberg, The Prop Gallery vide Annaud. Le cinéma d’auteur français fonctionne au contraire par rétention : les Chéreau, les Rappeneau, les Carax gardent. Leurs accessoires dorment dans des malles, dans des appartements parisiens, dans des dépôts de production. Ils n’apparaissent que pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le marché — un décès, un déménagement, une cause politique. Ici, ce fut la guerre.

Le 1er décembre 2022, chez Artcurial, dans une salle bondée présidée par le commissaire-priseur Stéphane Aubert, quarante-sept lots de cinéma ont été dispersés au profit de UNITED24, la plateforme de dons mise en place par Volodymyr Zelensky. L’initiative venait du cinéaste Michel Hazanavicius, qui avait sollicité une à une les personnalités françaises et internationales du cinéma. Le total de la vente a atteint 256 050 €.

Parmi les lots, les têtes d’affiche médiatiques : le casque original de Daft Punk’s Electroma dédicacé par Thomas Bangalter (34 000 €), une œuvre de l’artiste JR (34 000 €), le César du meilleur réalisateur de Jacques Audiard pour Un Prophète (25 000 €), le bouclier d’Abraracourcix, la robe de Peppy Miller dans The Artist, la machine à écrire de Tom Hanks, les carnets de Paolo Sorrentino, le manteau de Glenn Close dans Les 101 Dalmatiens.

Et la « Lettre à Roxane » de Rappeneau, lot n° 6, estimée 500 €.

Elle est partie à 4 000 €.

Huit fois l’estimation. C’est un beau résultat pour une lettre-accessoire d’un film de trente-deux ans, mais c’est aussi, paradoxalement, un résultat modeste si on le compare aux autres marchés que je fréquente. Pour 4 000 €, on a chez Drouot un livre d’Heures du XVIe en reliure ancienne, un bel exemplaire de La Curée en édition originale, ou un envoi autographe d’écrivain à un autre. La « Lettre à Roxane » se loge donc, sur le marché global du manuscrit, dans la fourchette du manuscrit d’auteur secondaire bien dédicacé.

Pour le bibliophile, cela dit quelque chose. Le marché ne paie pas, dans cette vente, la valeur cinématographique de l’objet (immense, puisque c’est la dernière lettre du Cyrano de Rappeneau, film à dix Césars, vu par cinq millions de spectateurs en France). Il paie la valeur autographe — quatre mille euros parce qu’il y a une dédicace de Rappeneau, et que c’est cela que le collectionneur français reconnaît : le geste manuscrit d’un cinéaste vivant, sur un papier porteur d’un texte. Si l’objet avait été vendu chez Heritage Auctions à Dallas, je suis prêt à parier qu’il aurait passé les trente mille dollars du Dragonglass de Samwell Tarly, peut-être davantage.

Différence de marchés, différence de cultures. Le bibliophile français paie l’autographe. Le collectionneur américain paie la légende.

Je n’ai pas su qui a acquis la « Lettre à Roxane » ce premier décembre 2022. Le caractère caritatif de la vente — Artcurial ne percevait aucun frais (ça change, il se rattrappent bien depuis) — incite à penser que l’acheteur a voulu donner, autant qu’acquérir. Quatre mille euros pour l’Ukraine, en échange d’un feuillet vieilli portant huit alexandrins. C’est un échange qui me plaît.

Le feuillet est maintenant chez quelqu’un. Probablement encadré dans un salon parisien, peut-être lyonnais. Il y attend. Les objets ainsi déplacés attendent toujours quelque chose. Une nouvelle vente, un nouveau motif, une nouvelle dispersion. Je note l’adresse, comme j’ai appris à le faire dans ce métier. La « Lettre à Roxane » du Cyrano de Rappeneau repassera dans vingt ans, ou dans trente, ou jamais. Le courtier se contente, pour l’instant, de la suivre du regard.

C’est tout ce que je sais. C’est tout ce qu’il y a à savoir.

Pour les lecteurs qui voudraient consulter la fiche d’origine, elle reste accessible sur le site d’Artcurial à l’adresse : artcurial.com → vente 4316 → lot 6. Les images sont publiques. Les salissures s’y voient nettement, comme la dédicace de Rappeneau au dos, en grandes lettres pressées. C’est un beau document, pour qui sait lire les marges.

Cote Guilde : GVR-CYR/2022 Document classé : diffusion restreinte — Élégances Parallèles, série Cinéma.

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