Harry Potter chez les libraires d’ancien

AbeBooks, propriété d’Amazon depuis 2008, publie chaque année ses dix ventes les plus chères, dix notices et dix prix. J’ai lu les bilans de 2021 à 2025, soit une soixantaine de ventes. Le nom qui revient le plus souvent porte des lunettes rondes et une cicatrice au front.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Les plateformes détestent publier leurs chiffres. Elles adorent publier leurs records. AbeBooks — la plus grande place de marché mondiale du livre d’occasion et d’ancien, propriété d’Amazon depuis 2008 — publie ainsi, chaque trimestre et chaque année, la liste de ses « Most Expensive Sales ». Un genre éditorial modeste : dix notices, dix prix, une phrase d’émerveillement par lot. Personne ne lit ces listes deux fois.

Je les ai lues toutes, ou presque : les bilans annuels de 2021 à 2025 et le dernier trimestre paru, soit une soixantaine de ventes documentées, avec prix, dates et particularités d’exemplaires. C’est peu, c’est déclaratif, c’est invérifiable, mais chaque ligne vient de la plateforme elle-même. Et une plateforme qui se vante est une plateforme qui se confie.

Le relevé est sur le site : les 105 700 dollars payés en 2024 pour quatre premières éditions de Harry Potter, l’exemplaire prêté vingt-sept fois par la bibliothèque publique d’Édimbourg, et les trente-cinq ventes de langue anglaise sur cinquante.

Le personnage principal de ces palmarès a des lunettes rondes et une cicatrice au front. Harry Potter à l’école des sorciers est deuxième vente de l’année 2023 (85 620 $ pour un exemplaire de la vraie première édition de 1997, tirée à cinq cents exemplaires), numéro un de l’année 2024 (105 700 $ pour un lot de quatre premières éditions, dont on nous précise que la véritable première se reconnaît à une coquille page 53), et numéro un du deuxième trimestre 2026 (29 900 $). Le record absolu, toutes années confondues, revient à une collection Thomas Pynchon de deux cent quarante-six pièces, adjugée 125 000 $ en 2023.

Logo AbeBooks

Autour d’eux, la distribution est stable : Tolkien presque chaque année (le seigneur d’un lot relié plein cuir à 40 300 $ en 2025, deux Hobbit sur le seul deuxième trimestre 2026), Oscar Wilde, Melville, Byron, Frankenstein, et une armée de livres d’enfance — The Velveteen Rabbit en jaquette (28 000 $), Narnia complet (40 000 $), la série entière des Swallows and Amazons (45 900 $), Dune, la Tour sombre signée, un tirage du dernier strip de Calvin et Hobbes (35 000 $). Sur les cinquante ventes des bilans 2021 à 2025, trente-cinq concernent des œuvres de langue anglaise ; en 2023, dix sur dix, et rien d’antérieur à 1778. Je ne connais ni ces acheteurs ni leurs raisons — la plateforme n’en publie aucune. Je constate seulement que, dans ces palmarès, les livres qu’on lit à dix ou douze ans se sont installés aux places qu’on croirait réservées aux incunables.

Regardons maintenant non plus les titres mais les notices, car c’est là que le marché avoue ses critères. Aucun de ces prix ne paye un texte : le texte de Dorian Gray se lit gratuitement depuis un siècle. Les notices font valoir autre chose — la ligne de chiffres complète, la jaquette d’origine, les « couleurs non passées », le numéro d’exemplaire (63 sur 250, signé), la reliure signée, la boîte. En 2025, deux exemplaires des mêmes Constitutions of the Free-Masons de 1723 se vendent la même année, l’un 32 650 $, l’autre 31 000 $.

La provenance, elle, a changé de nature. Le Harry Potter de 2023 provient de la bibliothèque publique d’Édimbourg, qui l’avait prêté vingt-sept fois avant de s’en défaire ; la notice mentionne une restauration. Un passé d’exemplaire de prêt, restauré de surcroît, et la notice le détaille pourtant comme un titre de gloire.

Deux détails, enfin, que je verse au dossier sans commentaire superflu. En 2021, un fac-similé des Birds of America d’Audubon — un fac-similé, de 1972 — s’est vendu 36 635 $, davantage que l’édition de 1516 des Éléments d’Euclide listée la même année. Et deux années de suite, l’évangile des boursiers a dominé la science : Security Analysis de Benjamin Graham (29 000 $ en 2021), puis How to Trade in Stocks de Jesse Livermore, manuel de spéculation de 1940, signé (40 000 $ en 2022) — soit 15 000 $ de plus, cette année-là, que l’Hydrodynamica de Bernoulli. Le classement note les livres non sur leurs apports, mais sur leurs promesses.

Et les livres français ? Ils existent, mais comptez-les : une petite dizaine sur soixante ventes. Et leur profil est instructif. Ce ne sont pas des éditions originales littéraires — pas de Proust, pas de Baudelaire, aucun romantique — mais presque toujours de beaux livres illustrés : le Cantique des Cantiques gravé sur bois par Eric Gill (35 000 $ en 2022, l’un des huit exemplaires sur vélin), Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs illustrées par George Barbier et reliées par Schmied (34 300 $ en 2025), la collection complète de Derrière le miroir et ses lithographies originales (35 000 $ en 2021), des portfolios de Dalí. La France, vue de ces podiums, est un atelier : elle y vaut par ses graveurs, ses illustrateurs et ses relieurs plus que par ses textes.

Deux exceptions, qui n’en sont pas. La lettre autographe de Leibniz de 1710, en tête du bilan 2025 à 44 000 $, est écrite en français — mais c’est le français de l’Europe savante, celui d’un Allemand écrivant à un Écossais. Et l’unique Jules Verne des palmarès, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, s’est vendu 30 000 $ en première édition américaine, note autographe jointe : le seul romancier français de ces classements s’y vend traduit. Quant aux originales françaises, je me garderai d’en conclure qu’elles ne valent rien — elles ne passent simplement pas par là. Elles ont leurs salles, leurs libraires et leurs circuits, qui n’envoient pas leurs chiffres à Seattle. L’absence, ici, ne mesure pas un désamour ; elle mesure une frontière de plateforme.

Un dernier détail, découvert en vérifiant les filiales. Le ZVAB, vieux portail germanophone du livre ancien racheté par AbeBooks en 2011, publie lui aussi ses « teuerste Verkäufe ». Depuis 2022, ce sont les mêmes listes — mêmes livres, même ordre, prix convertis au taux du jour, le Pynchon y devient 115 000 €. En 2021 encore, le ZVAB publiait pourtant ses propres ventes : une calligraphie de 1719, une aquarelle de Hermann Hesse, un Kreütterbuch de 1539, une lettre de Schumann — un monde continental et érudit, aux prix ronds en euros, disparu non du marché mais du communiqué. La filiale traduit désormais les triomphes de la maison mère.

Le constat, en soixante ventes, tient en une phrase : le sommet du plus grand marché du livre ancien n’est plus ancien, plus latin, plus savant. Il est anglophone, il a l’âge de nos enfances, et il se vend en jaquette.

Ce n’est pas interdit. Il suffisait de le compter.

GUILDE · OM/PLATEFORMES-5

Sources : AbeBooks, série « Most Expensive Sales » — bilans annuels 2021, 2022, 2023, 2024, 2025, avril-juin 2026 et archives. Comparaison avec le ZVAB, série « Die teuersten Verkäufe » : archives, bilan 2021, palmarès depuis 2011. Prix tels que publiés par les plateformes, non audités.

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À lire ensuite

Les cuirs incisés de Paul-Emile Colin

Les cuirs incisés de Paul-Emile Colin

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Grande première ce soir, puisque le blog accueille l’article d’une autre blogueuse de chox, bien connu de vous: Bergamote. Elle vous propose un article sur Les cuirs incisés de Paul-Emile Colin. Je ne connaissais pas cette technique. Et vous?

« En décembre 2007, j’ai eu la chance de pouvoir admirer une magnifique exposition intitulée « À Livres Couverts » dans la non moins magnifique ville de Nancy (que j’aime à un point tel que je lui dois mon pseudonyme). Plus de cinq siècles de reliure retracés par un peu moins de 250 livres tous plus beaux les uns que les autres. Les reliures du XVème siècle m’ont comme à chaque fois laissée béate d’admiration. Mais les reliures qui m’ont vraiment touchée, dont je suis littéralement tombée amoureuse, sont celles de Paul-Émile Colin, plus précisément ses cuirs incisés.
Paul-Émile Colin naît à Lunéville en 1867. Après des études de médecine, il exerce cette profession durant quelques années à Lagny-sur-Marne mais abandonne définitivement la médecine en 1901, pour se consacrer à la gravure sur bois. Il illustre, malgré une myopie très importante, plus d’une vingtaine de livres, au canif et au burin sur bois.
Amoureux de la nature et de la vie rurale, plus particulièrement de la campagne lorraine (je le comprends), Colin adapte les techniques de xylographie au travail de la peau, en imaginant des reliures pour les livres qui semblent l’avoir particulièrement marqué, pour ses exemplaires personnels ou ceux offerts à ses proches.
Il réalise des cuirs incisés incrustés dans le plat supérieur de reliures exécutées par de grands noms : Emile Carayon, Marie Brisson, Georges Canape, René Kieffer ou Georges Cretté.
Il suit de près la confection des reliures. Il peint même, à la gouache, les gardes de certains ouvrages. Une quinzaine de décors a pu être répertoriée.
Un peu plus tard, il rehausse de peinture dorée les plaques de veau blond teintées de camaïeux havane et marron et incrustées dans des maroquins bruns ou noirs.
Après une interruption de quelques années, il revient aux cuirs incisés, avec cette fois des inspirations italiennes (pays qu’il a plusieurs fois visité dans les années 20), des formes plus géométriques, ou dans un style Art Déco. Paul-Émile Colin décède en 1949 à Bourg-la-Reine.
Le Musée de l’École de Nancy (à visiter absolument, un petit bijou) conserve plusieurs livres dont les reliures ont été décorées par Colin.

Sources :
– catalogue de l’exposition « A livres couverts », Bibliothèque Municipale de Nancy, octobre 2007, ISBN 978-2-9515634-5-2
– clichés Damien Boyer, Musée de l’École de Nancy. »

Merci,
H

1 Commentaire

  1. Un grand merci pour cet article, comme toujours instructif et propice à la réflexion.
    Je me demande si les chiffres des ventes record d’AbeBooks ne masquent pas des montants bien supérieurs soit en salle des ventes, soit chez les libraires de « haute bibliophilie ». Et dans les deux cas pour des ouvrages à la fois anciens et de langue française.

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