Harry Potter chez les libraires d’ancien

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Les plateformes détestent publier leurs chiffres. Elles adorent publier leurs records. AbeBooks — la plus grande place de marché mondiale du livre d’occasion et d’ancien, propriété d’Amazon depuis 2008 — publie ainsi, chaque trimestre et chaque année, la liste de ses « Most Expensive Sales ». Un genre éditorial modeste : dix notices, dix prix, une phrase d’émerveillement par lot. Personne ne lit ces listes deux fois.

Je les ai lues toutes, ou presque : les bilans annuels de 2021 à 2025 et le dernier trimestre paru, soit une soixantaine de ventes documentées, avec prix, dates et particularités d’exemplaires. C’est peu, c’est déclaratif, c’est invérifiable, mais chaque ligne vient de la plateforme elle-même. Et une plateforme qui se vante est une plateforme qui se confie.

Le personnage principal de ces palmarès a des lunettes rondes et une cicatrice au front. Harry Potter à l’école des sorciers est deuxième vente de l’année 2023 (85 620 $ pour un exemplaire de la vraie première édition de 1997, tirée à cinq cents exemplaires), numéro un de l’année 2024 (105 700 $ pour un lot de quatre premières éditions, dont on nous précise que la véritable première se reconnaît à une coquille page 53), et numéro un du deuxième trimestre 2026 (29 900 $). Le record absolu, toutes années confondues, revient à une collection Thomas Pynchon de deux cent quarante-six pièces, adjugée 125 000 $ en 2023.

Logo AbeBooks

Autour d’eux, la distribution est stable : Tolkien presque chaque année (le seigneur d’un lot relié plein cuir à 40 300 $ en 2025, deux Hobbit sur le seul deuxième trimestre 2026), Oscar Wilde, Melville, Byron, Frankenstein, et une armée de livres d’enfance — The Velveteen Rabbit en jaquette (28 000 $), Narnia complet (40 000 $), la série entière des Swallows and Amazons (45 900 $), Dune, la Tour sombre signée, un tirage du dernier strip de Calvin et Hobbes (35 000 $). Sur les cinquante ventes des bilans 2021 à 2025, trente-cinq concernent des œuvres de langue anglaise ; en 2023, dix sur dix, et rien d’antérieur à 1778. Je ne connais ni ces acheteurs ni leurs raisons — la plateforme n’en publie aucune. Je constate seulement que, dans ces palmarès, les livres qu’on lit à dix ou douze ans se sont installés aux places qu’on croirait réservées aux incunables.

Regardons maintenant non plus les titres mais les notices, car c’est là que le marché avoue ses critères. Aucun de ces prix ne paye un texte : le texte de Dorian Gray se lit gratuitement depuis un siècle. Les notices font valoir autre chose — la ligne de chiffres complète, la jaquette d’origine, les « couleurs non passées », le numéro d’exemplaire (63 sur 250, signé), la reliure signée, la boîte. En 2025, deux exemplaires des mêmes Constitutions of the Free-Masons de 1723 se vendent la même année, l’un 32 650 $, l’autre 31 000 $.

La provenance, elle, a changé de nature. Le Harry Potter de 2023 provient de la bibliothèque publique d’Édimbourg, qui l’avait prêté vingt-sept fois avant de s’en défaire ; la notice mentionne une restauration. Un passé d’exemplaire de prêt, restauré de surcroît, et la notice le détaille pourtant comme un titre de gloire.

Deux détails, enfin, que je verse au dossier sans commentaire superflu. En 2021, un fac-similé des Birds of America d’Audubon — un fac-similé, de 1972 — s’est vendu 36 635 $, davantage que l’édition de 1516 des Éléments d’Euclide listée la même année. Et deux années de suite, l’évangile des boursiers a dominé la science : Security Analysis de Benjamin Graham (29 000 $ en 2021), puis How to Trade in Stocks de Jesse Livermore, manuel de spéculation de 1940, signé (40 000 $ en 2022) — soit 15 000 $ de plus, cette année-là, que l’Hydrodynamica de Bernoulli. Le classement note les livres non sur leurs apports, mais sur leurs promesses.

Et les livres français ? Ils existent, mais comptez-les : une petite dizaine sur soixante ventes. Et leur profil est instructif. Ce ne sont pas des éditions originales littéraires — pas de Proust, pas de Baudelaire, aucun romantique — mais presque toujours de beaux livres illustrés : le Cantique des Cantiques gravé sur bois par Eric Gill (35 000 $ en 2022, l’un des huit exemplaires sur vélin), Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs illustrées par George Barbier et reliées par Schmied (34 300 $ en 2025), la collection complète de Derrière le miroir et ses lithographies originales (35 000 $ en 2021), des portfolios de Dalí. La France, vue de ces podiums, est un atelier : elle y vaut par ses graveurs, ses illustrateurs et ses relieurs plus que par ses textes.

Deux exceptions, qui n’en sont pas. La lettre autographe de Leibniz de 1710, en tête du bilan 2025 à 44 000 $, est écrite en français — mais c’est le français de l’Europe savante, celui d’un Allemand écrivant à un Écossais. Et l’unique Jules Verne des palmarès, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, s’est vendu 30 000 $ en première édition américaine, note autographe jointe : le seul romancier français de ces classements s’y vend traduit. Quant aux originales françaises, je me garderai d’en conclure qu’elles ne valent rien — elles ne passent simplement pas par là. Elles ont leurs salles, leurs libraires et leurs circuits, qui n’envoient pas leurs chiffres à Seattle. L’absence, ici, ne mesure pas un désamour ; elle mesure une frontière de plateforme.

Un dernier détail, découvert en vérifiant les filiales. Le ZVAB, vieux portail germanophone du livre ancien racheté par AbeBooks en 2011, publie lui aussi ses « teuerste Verkäufe ». Depuis 2022, ce sont les mêmes listes — mêmes livres, même ordre, prix convertis au taux du jour, le Pynchon y devient 115 000 €. En 2021 encore, le ZVAB publiait pourtant ses propres ventes : une calligraphie de 1719, une aquarelle de Hermann Hesse, un Kreütterbuch de 1539, une lettre de Schumann — un monde continental et érudit, aux prix ronds en euros, disparu non du marché mais du communiqué. La filiale traduit désormais les triomphes de la maison mère.

Le constat, en soixante ventes, tient en une phrase : le sommet du plus grand marché du livre ancien n’est plus ancien, plus latin, plus savant. Il est anglophone, il a l’âge de nos enfances, et il se vend en jaquette.

Ce n’est pas interdit. Il suffisait de le compter.

GUILDE · OM/PLATEFORMES-5

Sources : AbeBooks, série « Most Expensive Sales » — bilans annuels 2021, 2022, 2023, 2024, 2025, avril-juin 2026 et archives. Comparaison avec le ZVAB, série « Die teuersten Verkäufe » : archives, bilan 2021, palmarès depuis 2011. Prix tels que publiés par les plateformes, non audités.

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Un maroquin noir, deux initiales, une histoire de provenance

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Hugues Ouvrard, dépositaire des chroniques de la Guilde, receveur des correspondances et responsable de tout ce qui se publie sous d’autres noms que le sien, et de rien de ce qui s’y dit.

N’ayant jamais été coopté, il s’est nommé lui-même à cette fonction ; personne n’a réclamé.

Il y a des achats qu’on prépare, qu’on surveille, qu’on note dans un carnet (ou une alerte numérique) en attendant l’occasion. Et il y a ceux qui vous tombent dessus pendant que vous parlez d’autre chose.

J’avais rendez-vous pour déjeuner avec Nicolas M., libraire dans le sixième arrondissement de Paris. Nous étions dans sa librairie, assis, à parler de tout et de rien avant de sortir — ces conversations d’avant-déjeuner qui durent toujours vingt minutes de plus que prévu. Il me faisait face. Derrière lui, dans la bibliothèque, à hauteur d’épaule, il y avait un plat de maroquin noir, posé de face, encadré de filets dorés, et au centre deux lettres : O. H.

Je n’ai plus rien écouté.

Ouvrard Hugues, oui bon, tout le monde est au courant désormais. Dans cet ordre, celui de l’état civil, celui des registres et des listes d’appel. Deux lettres dorées sur un plat noir, à trente centimètres du dos de Nicolas, qui continuait de me parler sans se douter que la conversation était terminée. 😊

Je lui ai demandé de se retourner. Je lui ai demandé si c’était volontaire. Si je ne connaissais pas Nicolas, j’aurais eu un doute, mais avec lui pas de « Malaise »… Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, et dans mon esprit j’avais déjà acquis le livre avant de savoir ce qu’il contenait. Je l’ai acheté avant de sortir déjeuner. Ca facilite la digestion.

Le livre ? Don Quichotte en images, par Edmond Morin, publié à Paris chez Arnauld de Vresse, 55 rue de Rivoli. Ca tombe bien, un grand texte. C’est un album oblong, tout en planches, où le chevalier reçoit et distribue des coups de bâton avec une générosité qui ne faiblit jamais — la légende de l’une d’elles annonce sans détour que le héros et son écuyer sont roués de coups par des muletiers yangois, et l’image tient la promesse.

Morin est un illustrateur qu’on croise partout au XIXe et dont on parle peu : L’Illustration, Le Monde illustré, les albums pour la jeunesse, les scènes de plage normandes. Son Don Quichotte est tout en mouvement, dessiné large, sans le sérieux monumental de Doré. C’est un album de rire, pas un monument.

L’exemplaire a été relié plus tard, étui de maroquin noir, chemise noire, filets dorés en encadrement, dos long entièrement orné, pièce de titre de maroquin rouge, dentelle intérieure. La couverture illustrée d’éditeur, verte, a été conservée — ce qui, pour ce genre de publication à bon marché destinée à être détruite par les enfants, est le vrai luxe de l’exemplaire. Et sur le plat, ces deux initiales, dorées au petit fer, dans un caractère sobre.

Quelqu’un a payé pour qu’un album d’images soit habillé comme un livre sérieux, puis a fait mettre son nom dessus. C’est exactement le genre de geste que je comprends. J’ai payé pour la même chose.

Par paresse et manque d’humilité, j’ai posté le livre sur le groupe Facebook « Le coin du bibliophile » en demandant si quelqu’un avait une idée du propriétaire. La réponse a été immédiate et, disons-le, pas tout à fait scientifique.

Matthieu a ouvert le bal sérieusement : Octave Homberg ? Octave Hamelin ? Puis Philippe, administrateur du groupe, a écrit « Ouvrard Hugues….. » suivi d’un emoji qui pleurait de rire, et six personnes ont approuvé, ce qui montre que je suis très mal entouré.

Ensuite, le bibliophile est facétieux (tiens, c’est une idée d’article : « pourquoi les bibliophiles sérieux sont d’un ennui mortel ? »), divers avis se sont exprimés.

Benoît a proposé Octave Huzanne, ce qui ferait de l’exemplaire une pièce majeure pour l’histoire de la bibliophilie du XIXe. Jonathan a suggéré Orsène Houssaye. Arnaud a regretté que ce ne soit pas un ouvrage sur les perruques, ce qui aurait permis de lire le monogramme On Hair. J’ai proposé Ouictor Hugo…

Depuis, je continue tout seul, sans public, ce qui est le premier symptôme.

Il y a Oustave Haubert, dont Hadame Ovary passa en correctionnelle et n’en revint pas tout à fait. Onoré de Halzac, mort d’avoir trop bu de café et trop peu dormi, et qui aurait fait relier l’album avant de l’avoir payé. Omile Hola, auteur de J’Haccuse, qui aurait au moins vérifié la collation. Oscar Hilde, qui n’avait que son génie à déclarer à la douane et un maroquin noir à faire poser dessus. Et le plus vraisemblable de tous, Odmond Horin, l’illustrateur lui-même, qui aurait acheté son propre album pour vérifier qu’on l’avait bien imprimé.

Reste Oiguel de Hervantès, qui aurait racheté son propre livre pour voir ce qu’on en avait fait, et n’aurait pas apprécié.

On peut jouer longtemps. C’est même le principal usage de deux lettres sans nom : elles n’appartiennent à personne, donc elles appartiennent à tout le monde.

Une fois qu’on a fini de rire, il reste Octave Homberg.

Le nom est le seul de la liste qui tienne debout : un collectionneur réel, un homme dont les ventes ont compté, et des initiales qui correspondent. Mais correspondre n’est pas prouver. Un monogramme doré au centre d’un plat, sans ex-libris, sans marque de vente, sans cachet, sans note manuscrite, sans catalogue où retrouver la description de la reliure, ne prouve rigoureusement rien. Des O. H. il y en a eu des milliers, et la plupart n’ont jamais fait relier autre chose que leur missel.

Je n’ai, pour l’instant, aucune trace permettant d’attribuer cet exemplaire à qui que ce soit. Si quelqu’un reconnaît la main du relieur, ou se souvient d’avoir vu passer cet album dans une vente, l’information m’intéresse beaucoup plus que mes propres plaisanteries.

Je ne l’ai pas acheté pour Morin, que j’aime bien sans le chercher. Je ne l’ai pas acheté pour Cervantès, dont j’ai déjà quelques exemplaires qui ne demandent rien à personne. Je l’ai acheté parce qu’un inconnu, il y a plus d’un siècle, a fait poser sur un plat noir les deux lettres qui me parlent.

C’est une raison ridicule. C’est aussi, si l’on est honnête, une des seules raisons pour lesquelles les gens achètent réellement des livres anciens : la coïncidence, la rencontre, le sentiment absurde et tenace que l’objet vous attendait. On habille cela ensuite de considérations sur la rareté, l’état, la provenance. Mais au moment où la main se tend, il n’y a que ça.

Le vrai propriétaire de ces initiales reste inconnu. En attendant qu’on le retrouve, l’exemplaire est chez moi, et les lettres sont dans le bon ordre.

Nous avons fini par aller déjeuner. J’ai payé le livre avant le repas, ce qui est une manière comme une autre d’ordonner ses priorités.

Merci à Nicolas M., qui ignorait qu’il gardait mon nom dans son dos.

GUILDE · HO/O.H.

Cote attribuée par le dépositaire, qui n’a pas résisté. Document classé : diffusion restreinte.

1 Commentaire

  1. Un grand merci pour cet article, comme toujours instructif et propice à la réflexion.
    Je me demande si les chiffres des ventes record d’AbeBooks ne masquent pas des montants bien supérieurs soit en salle des ventes, soit chez les libraires de « haute bibliophilie ». Et dans les deux cas pour des ouvrages à la fois anciens et de langue française.

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