par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI
Amis bibliophiles, bonjour.
Il est rare qu’on me commande une étude. D’ordinaire, j’observe sans qu’on me le demande, ce qui reste la seule manière honnête d’observer. Mais il m’est parvenu, ces jours-ci, un signalement de terrain — l’expression, ici, prend tout son sel — émanant d’un correspondant attentif : Le Textor, qui tient registre de ses trouvailles sur Textoriana et fréquente le cercle d’études amateur dit « Le coin du bibliophile ».
Le Textor y a formulé une hypothèse que la section Comportements Bibliophiliques ne pouvait décemment laisser sans suite. Il existerait deux espèces d’amateurs : ceux qui préfèrent la fraîcheur de la bibliothèque, et ceux qui n’hésitent pas à prendre rendez-vous en terres inconnues pour retrouver la provenance de leurs livres. Le bibliophile de salon, et le bibliophile de terrain.
L’IGLI ne refuse jamais une commande de terrain. J’ai donc ouvert une fiche, affûté mon crayon, et entrepris de classer ce que je croyais déjà connaître. On croit toujours connaître, en matière de comportements ; c’est précisément l’erreur que l’observation est chargée de corriger. La méthode de la section est constante : ne rien présumer, tout noter, et se méfier autant de l’amateur qui se vante que de celui qui se cache. J’ai donc suivi mes sujets là où ils vivent — les uns dans leurs fauteuils, les autres sur les routes — et j’ai consigné.
Genre I — le Sédentaire, dit bibliophile de salon
L’animal se reconnaît à ceci qu’il ne se déplace pas vers le livre : il attend que le livre vienne à lui. Son territoire est une pièce, parfois deux, qu’il ne quitte qu’à regret et jamais sans gants moraux. Il y règne une température constante, un silence de cathédrale tiède, et cette odeur de cuir et de colle ancienne qui, pour lui, tient lieu de grand air.
Le Conservateur en pantoufles [code IGLI : SA-1]. Spécimen le plus pur du genre. Il ne possède pas une bibliothèque, il l’administre. Il redoute la poussière d’autrui, la lumière directe et les manipulations imprudentes. On le surprend parfois à tourner les pages d’un volume qu’il a déjà lu, simplement pour vérifier qu’elles tournent encore. Sa joie est défensive : il ne gagne rien, il préserve.
Le Catalogueur immobile [code IGLI : SA-2]. Celui-ci voyage, mais par fiches. Il connaît la France des dépôts et des fonds anciens sans avoir jamais pris le train. Brunet et Tchemerzine lui tiennent lieu d’atlas ; il possède le monde en notices. Demandez-lui la provenance d’un exemplaire : il vous la récite. Demandez-lui s’il l’a tenu en main : il change de sujet.
Le Tacticien du clic [code IGLI : SA-3]. Espèce récente, en forte expansion. Il chasse en pantoufles, l’œil sur eBay, Catawiki ou Drouot Live, et fait livrer son gibier par coursier. Le terrain, pour lui, s’est réduit à un onglet ; l’expédition, à un paiement. Il jure pourtant qu’il « cherche » — et c’est vrai, à la manière dont on cherche en attendant qu’on nous montre.
Le Bibliophile d’apparat [code IGLI : SA-4]. Cas frontière, à la lisière du genre. Il possède pour être vu possédant. Sa bibliothèque est un décor, ses reliures un argument, et le visiteur en est la vraie destination. Il ouvre rarement ses livres, de peur d’en déranger l’alignement ; on l’a surpris à épousseter un dos qu’il n’avait jamais lu. Le Sédentaire pur conserve pour lui-même ; celui-ci conserve pour autrui, ce qui est une immobilité de plus.
Genre II — l’Itinérant, dit bibliophile de terrain
Tout autre animal. Celui-ci se déplace, et il s’en vante un peu. Pour lui, le livre n’est complet que lorsqu’il a reconstitué le chemin qui l’a mené jusqu’à sa table. Il prend des trains, écrit à des cures, sonne à des portes. Il revient crotté, fatigué, et plus heureux qu’un homme n’a le droit de l’être pour un cachet d’encre à demi effacé.
L’Arpenteur de provinces [code IGLI : TE-1]. Il franchira deux cents kilomètres pour un ex-libris. Il flaire les presbytères, les ventes de campagne, les greniers d’anciens chapitres. On le distingue à ses chaussures, qui en savent plus long que bien des catalogues.
Le Limier des provenances [code IGLI : TE-2]. Sa spécialité est la filiation. Il lit un cachet de couvent, une armoirie grattée, une mouillure, comme d’autres lisent des empreintes. Un livre, pour lui, n’a pas de prix tant qu’il n’a pas de récit ; et le récit, il va le chercher là où il dort.
Le Forceur d’archives [code IGLI : TE-3]. Le plus patient de l’espèce. Il hante Pierrefitte et les fonds départementaux, demande les liasses qu’on n’a pas dépliées depuis 1880, et négocie avec les archivistes cette chose rare : qu’on lui apporte la poussière au lieu de l’en protéger.
Le Pèlerin des lieux [code IGLI : TE-4]. Variété sentimentale de l’espèce. Il ne court pas seulement après les provenances : il visite les lieux que ses livres évoquent. Il ira voir l’abbaye ruinée nommée au colophon, la maison de l’auteur, le port d’où partit l’édition. Pour lui, le volume est une carte, et il refuse de la lire sans fouler le territoire. On le raille volontiers ; il s’en moque, car il rentre avec ce qu’aucun catalogue ne contient : une impression.
Observation de référence : le sujet « Textor »
Le hasard, qui sert bien les inspecteurs, m’a fourni un cas-type au moment même où j’ouvrais la fiche. Le Textor, mon sujet, occupe une position singulière : loin de confirmer ma partition, il la brouille.
Le sujet a entrepris de reconstituer la provenance d’une « Histoire romaine » de Dion Cassius ( l’article de Le Textor sur Textoriana ) — la traduction latine de Xylander, ce solide in-folio que tant de Sédentaires possèdent sans savoir d’où il vient. Là où le Catalogueur immobile se fût contenté de la notice, le sujet a mené l’enquête : il a remonté la chaîne des possesseurs jusqu’à la bibliothèque des Pères Augustins de Barfleur. Son enquête, écrit-il, l’a « mené très loin, à Barfleur et à Pierrefitte ».
Ici, l’inspecteur se doit d’être exact : rien, dans le dossier, ne prouve que le sujet ait physiquement chaussé ses bottes. Le voyage fut peut-être celui de l’enquête, non celui de l’homme — et c’est précisément ce qui rend le cas précieux. Car le terrain se fait parfois depuis le fauteuil : on atteint Barfleur par les archives comme d’autres par la route. Le Textor est ainsi ce spécimen rare qui réconcilie mes deux genres : un Sédentaire dont l’enquête, elle, est de plein terrain.
Je consigne le fait avec l’admiration mesurée que m’autorise ma fonction : voilà un livre qui, de simple objet, est redevenu une histoire. C’est exactement ce que produit la quête de provenance, et que la simple possession ne produit jamais. J’ajoute, pour l’honnêteté du dossier, que le sujet n’en a tiré aucun profit marchand : son exemplaire ne vaut pas un sou de plus qu’avant. Il vaut seulement davantage pour lui — distinction que le Tacticien du clic ne comprendra jamais, et que le Limier des provenances tient pour l’essentiel.
Note de synthèse
J’avais commencé cette fiche en croyant départager deux camps. Je la referme en doutant qu’ils existent vraiment.
Car l’observation prolongée révèle ceci : les deux genres ne s’opposent pas, ils se relaient. Le Sédentaire le plus enraciné rêve, au fond de son fauteuil, d’une expédition qu’il ne fera pas ; et l’Itinérant le plus crotté, sitôt rentré, redevient Sédentaire le temps de cataloguer, de ranger, d’admirer son trophée à l’abri des courants d’air. Le terrain mène au salon, et le salon appelle le terrain. C’est un même animal en deux saisons.
Restent les cas pathologiques, que l’IGLI signale sans les juger. D’un côté, le Sédentaire absolu, qui ne tient jamais un vrai livre, seulement des notices, et finit par collectionner des certitudes plutôt que des volumes. De l’autre, l’Itinérant perpétuel, qui court sans jamais s’asseoir, accumule des provenances qu’il ne relie ni ne lit, et confond la chasse avec la lecture. Le premier sait tout et ne touche rien ; le second touche tout et ne garde rien.
Le spécimen sain, lui, alterne. Il part, et il revient. Il use ses semelles, puis il use ses fauteuils. Et c’est peut-être cela, au fond, la seule définition utile du bibliophile : un sédentaire qui se lève de temps en temps, ou un voyageur qui finit toujours par s’asseoir.
Je remercie le correspondant Le Textor pour le signalement, dont l’exemple a opportunément brouillé mes catégories — ce qui, pour un inspecteur, vaut mieux qu’une confirmation.
Je valide la fiche d’observation COB-46, consigne les codes (SA-1 à SA-4, TE-1 à TE-4), et transmets l’ensemble au Service des Études Comportementales pour archivage sous la cote IGLI/COB/2026-06/B-46.
Document classé : diffusion restreinte.
La lettre du bibliophile
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Service spécial de surveillance zoobibliologique Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)
Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles expansifs du document relié.
Amis bibliophiles, bonjour.
On se figure volontiers qu’un atlas est un livre comme un autre, à cette différence près qu’il contient davantage de cartes, de noms de lieux, de golfes, de caps, de provinces, de fleuves, et, par conséquent, davantage de poussière entre les pages lorsqu’il a trop longtemps sommeillé sur son rayon. C’est là une erreur commune, excusable chez le lecteur ordinaire, beaucoup moins chez l’homme de cabinet. Un atlas n’est pas seulement un livre qui montre le monde. Il est un livre qui supporte difficilement qu’une portion du monde lui manque.
L’IGLI a eu plusieurs fois l’occasion de rappeler ce principe, souvent négligé par les possesseurs de grandes cosmographies et de lourds recueils chorographiques. Les atlas de vaste ambition, surtout lorsqu’ils ont longtemps régné sans partage sur une tablette honorable, développent avec l’âge une susceptibilité territoriale que l’on aurait tort de réduire à un simple orgueil de reliure. Ils tolèrent médiocrement l’étroitesse des meubles, plus médiocrement encore la proximité des compilations de second ordre ; mais ils tolèrent moins que tout l’existence, dans leur voisinage immédiat, d’une terre, d’une île, d’un rivage, d’un peuple, même douteux, même satirique, même mensonger, qui échappe encore à leur autorité descriptive.
Je l’écris ici sans goût pour la formule, mais parce que les faits m’y contraignent : un atlas n’aime pas qu’il existe, dans son voisinage immédiat, une portion du monde — fût-elle fausse — qui échappe encore à son autorité.
Le cas qui suit, traité par l’Inspection sous la référence E.C.A.V. 3 — expansion cartographique assimilatrice de voisinage, troisième espèce documentée — demeure à ce jour l’un des plus nets et des plus utiles de cette catégorie.
L’affaire fut signalée à l’IGLI au commencement de l’automne dernier par le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières, possesseur d’une bibliothèque de province dont les défauts étaient ceux de toutes les bonnes bibliothèques privées : belle ordonnance générale, classement ancien, notices lacunaires, certitudes héréditaires, et cette légère fatigue du meuble savant qui trahit moins le négligé que la confiance.
Le message, rédigé d’une main ferme mais manifestement agacée, ne faisait d’abord état que d’un “désordre réitéré autour d’un atlas de Blaeu”, lequel “débordait de son logement à un degré ne pouvant plus être imputé à la seule épaisseur des ais”.
Cette formulation, en d’autres mains, eût pu n’être qu’une plainte de collectionneur embarrassé par l’envergure naturelle d’un grand volume. Mais deux détails, heureusement consignés, retinrent l’attention du Bureau des manifestations anormales du Livre. Le premier était que l’atlas semblait gagner chaque semaine un peu de place sur la tablette, non qu’il se déplaçât à proprement parler, mais parce que son corps paraissait s’épaissir de l’intérieur, refoulant peu à peu les ouvrages voisins. Le second, plus sérieux, était que plusieurs rubriques nouvelles avaient été relevées dans la table, et que le propriétaire croyait reconnaître, entre deux sections anciennes, un développement insulaire qu’aucun récolement familial ne mentionnait.
Le vicomte, homme exact en ce qui touchait ses serrures et ses indignations, ajoutait qu’un exemplaire de Gulliver, rangé depuis des années au voisinage immédiat du Blaeu, paraissait “avoir perdu de sa substance”, tandis qu’un petit More latin, contenant l’île d’Utopie, semblait désormais “plus mince de portée qu’il n’est convenable à un ouvrage si célèbre”. Cette dernière remarque, où la perplexité le disputait à l’orgueil blessé, justifia qu’on ouvrît sans délai un dossier.
Le dossier me fut confié en raison d’antécédents comparables, notamment une observation ancienne sur un portulan méditerranéen atteint d’hypertrophie marginale, et une intervention, plus discrète, sur un recueil de plans militaires qui tendait, les nuits de brouillard, à annexer par interpolation plusieurs positions qu’il n’avait jamais officiellement relevées. J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont le sang-froid en matière de déplacement spontané des ouvrages n’est plus à démontrer, quoiqu’il s’en prévale souvent lui-même avec une insistance que les faits n’exigent pas toujours.
L’atlas incriminé occupait le troisième rayon d’une grande armoire grillagée, entre une cosmographie latine du XVIIe siècle et, fait plus significatif qu’il n’y paraissait d’abord, une rangée mêlée de voyages, d’îles imaginaires et de relations fabuleuses que le propriétaire avait rapprochées là, disait-il, “par amusement comparatif”. Il s’agissait d’un grand in-folio en veau brun, dos à nerfs, pièce de titre rouge brunie par le temps, coiffes un peu frottées, ais puissants, gardes renouvelées au siècle dernier avec une correction sans éclat. Rien, au premier coup d’œil, qui dût éveiller l’effroi. L’ouvrage avait même cette dignité lourde et satisfaite des volumes qui savent valoir plus par leur masse que par leur grâce. Je remarquai seulement que son insertion dans le rayon était anormalement tendue : la tablette semblait le contenir moins qu’elle ne cédait sous lui.
Le vicomte, qui observait mes premières constatations avec cet air à la fois supérieur et anxieux qui caractérise les propriétaires bien nés lorsqu’ils sentent que leur bibliothèque commence à leur échapper, me demanda si je croyais à un simple gonflement dû à l’humidité. Je lui répondis qu’en matière de livres anciens, l’humidité explique beaucoup, mais qu’elle n’a jamais encore rédigé de nouvelles rubriques de table. Il se tut avec cette docilité momentanée qu’on obtient parfois d’un aristocrate lorsqu’on a parlé comme un vétérinaire.
L’examen préliminaire fut conduit selon le protocole Cart. 6, applicable aux spécimens d’autorité territoriale soupçonnés de comportement annexionniste. Je relevai d’abord les dimensions extérieures du volume, puis son épaisseur utile au mors, la pression exercée sur les ouvrages voisins, le bombement du dos, enfin la souplesse des cahiers centraux. Les chiffres, comparés à ceux d’un récolement ancien conservé dans les papiers de famille, confirmaient un phénomène d’augmentation. L’atlas n’était pas déformé. Il était devenu plus abondant.
Cette nuance, négligée par les amateurs, est capitale. Un livre se déforme lorsqu’il souffre. Il augmente lorsqu’il réussit.
Nous procédâmes ensuite à la comparaison de la composition actuelle du volume avec les descriptions plus anciennes. La bibliothèque possédait, par bonheur, deux états de référence : un inventaire manuscrit de 1894, sec, précis, manifestement rédigé par un homme qui savait compter les cartes sans chercher à les admirer ; et un récolement du début du XXe siècle, établi sans style mais non sans conscience, lors d’un déplacement partiel des armoires après réfection des boiseries. Tous deux concordaient sur un point : évidemment, aucune mention n’y figurait d’une carte de Lilliput, ni d’une notice relative à l’organisation, aux dimensions, aux usages politiques et aux particularités topographiques de cette île. Aucune mention non plus d’une rubrique propre à Utopia Insula.
Or, dans l’état présent du volume, la carte de Lilliput existait bel et bien.
La carte de Lilliputia telle qu’elle figure désormais dans le Blaeu. On notera la rectitude du tracé côtier et la sobriété du cartouche — rien, dans la facture, ne trahit une incorporation récente.
Je ne dis pas qu’elle avait été glissée là comme une recommandation dans un dossier mal ficelé. Je ne dis pas non plus qu’un faussaire entreprenant s’était amusé à compléter un Blaeu avec les rêveries d’un satiriste anglais. Je dis qu’elle se trouvait là comme chez elle. Elle n’offrait ni couture suspecte, ni collage de fortune, ni rupture visible dans l’économie de l’ensemble. Elle s’insérait avec cette autorité tranquille qui fait les plus grands désordres bibliographiques. Le papier ne jurait pas ; l’encre non plus. Le style du cartouche, l’ordonnance du titre, jusqu’à une certaine manière de border les côtes, tout conspirait à lui donner l’air non d’une intruse, mais d’une possession ancienne.
C’était une très mauvaise nouvelle.
Car le faux, si raffiné soit-il, trahit presque toujours quelque ambition. L’assimilation parfaite, elle, ne flatte personne. Elle indique qu’un volume a cessé de juxtaposer pour commencer d’incorporer.
Quant à l’île d’Utopie, elle ne figurait pas encore formellement dans la table ; mais certains développements du volume, par leur ton, leur densité descriptive et une sorte d’impatience classificatoire, laissaient déjà soupçonner qu’elle travaillait le spécimen de l’intérieur. L’atlas n’avait pas encore déclaré sa conquête ; il en préparait l’administration.
J’ouvris ensuite le Gulliver voisin. Le livre avait mauvaise mine. L’expression n’est pas figurée ; elle est clinique. Le volume, naguère d’une tenue convenable, paraissait aminci dans sa substance intérieure. Certains développements relatifs à Lilliput, sans avoir entièrement disparu, semblaient comme dénutris, raccourcis de l’intérieur, privés de ce suc descriptif qui fait qu’un monde imaginaire tient debout. Le texte n’était pas mutilé selon le mode ordinaire du manque ; il était appauvri, comme si l’on en eût soutiré la part la plus assimilable.
Peutre, qui parcourait le chapitre avec l’air soupçonneux d’un gendarme chargé de contrôler la moralité d’un songe, leva les yeux et dit : — On dirait qu’on lui a pris le terrain, mais en laissant les habitants.
Je ne corrigeai pas. L’image valait le rapport.
Le petit More latin présentait un état plus délicat encore. Là non plus, nul feuillet retranché, nul accroc, nulle amputation franche. Mais une lassitude de la conception. Plusieurs passages jadis vifs, où l’île d’Utopie se tenait encore par la netteté de ses institutions, semblaient désormais parler sous surveillance. Le livre n’avait pas perdu sa matière ; il avait perdu une part de son aplomb. Il exposait encore son île, mais avec la résignation d’un auteur auquel une administration supérieure aurait déjà emprunté l’essentiel pour le ranger ailleurs.
Mlle Lépine, qui sait écouter les livres comme d’autres tâtent les chevaux sous le poil, observa que le More “se défendait encore par l’idée, mais plus tout à fait par la forme”. C’était bien vu. L’ouvrage n’était pas vidé ; il était domestiqué.
Je demandai alors au vicomte si ces volumes avaient été, récemment, rapprochés, comparés, feuilletés ensemble, exhibés à des tiers. Il prit cet air légèrement confus qu’affectent les bibliophiles lorsqu’ils se découvrent eux-mêmes la cause élégante de leur malheur. Oui, me dit-il, il avait eu la fantaisie de composer, à l’occasion d’un dîner, un petit rayon du “monde vrai et du monde possible”, plaçant son Blaeu entre Gulliver, More, et plusieurs brochures de voyages fabuleux “afin de faire converser les géographies”. Cette formule suffirait à condamner bien des hommes.
On sait pourtant, dans les services un peu instruits, qu’il ne faut jamais soumettre durablement un atlas de haute ambition à la promiscuité des fictions insulaires. Un simple livre de voyage peut rêver sur ses voisins ; un atlas, lui, ne rêve pas : il annexe.
Le vicomte, piqué, fit valoir qu’un rapprochement d’esprit n’avait jamais nui à personne. Je lui répondis que c’était une opinion de salon, non de quarantaine. Les livres, surtout les meilleurs, supportent mal qu’on les fasse converser pour l’amusement des convives. Ils finissent toujours par prendre la comparaison au sérieux.
La surveillance fut organisée selon le protocole A-17, applicable aux troubles d’absorption silencieuse. On remit l’atlas à sa place, à proximité raisonnée des ouvrages soupçonnés d’avoir servi de pâture, après avoir établi un constat complet de la table, de la pagination apparente, de l’épaisseur des cahiers et de plusieurs passages caractéristiques des volumes voisins. Des signets de repérage furent introduits à des endroits choisis. Mlle Lépine releva chaque soir l’état des rubriques ; Peutre surveilla le rayon ; le propriétaire fut prié de ne toucher à rien et, surtout, de s’abstenir de commentaires flatteurs sur la complétude supposée de son Blaeu.
Cette dernière consigne lui coûta davantage que les autres.
Les deux premières nuits ne produisirent qu’un très léger resserrement du mors et une tension sensible des cahiers médians. Mais à la troisième, Peutre, qui veillait de loin avec cette vigilance soupçonneuse qu’il prend volontiers pour de la méthode, entendit ce qu’il décrivit plus tard comme “un froissement interne de nature industrieusement conquérante”. Je ne lui ferai pas l’injustice de corriger une formule aussi juste.
Le matin venu, nous constatâmes l’apparition, dans la table du volume, d’une rubrique nouvelle : Insula Utopiae.
Elle n’y figurait pas la veille.
Je le note ici sous ma responsabilité pleine et entière.
Le vicomte pâlit d’un pâlissement de propriétaire, lequel diffère sensiblement du pâlissement ordinaire : il y entre moins de peur pour soi que d’inquiétude pour la valeur future du lot. Il demanda si l’on pouvait encore parler d’exemplaire “strictement conforme”. Je lui répondis que l’heure n’était plus à la conformité, mais à la contention.
Le phénomène atteignait alors une netteté doctrinale presque scolaire. Non seulement l’atlas avait absorbé l’idée d’une île voisine ; non seulement il en avait tiré matière à description ; mais il l’avait immédiatement latinisée, ordonnée, disciplinée, rendue recevable dans la république grave des cartes anciennes. La fiction politique d’un humaniste devenait, par passage dans le Blaeu, un territoire répertorié. Le désordre de l’imagination s’était converti en géographie.
Il fallait voir, en effet, de quelle manière l’assimilation procédait. Le livre voisin proposait ; l’atlas disposait. Le récit suggérait ; le grand recueil fixait. L’imaginaire flottant, une fois absorbé, perdait cette mobilité déplaisante qui fait son charme pour entrer dans l’état plus stable, plus dur, plus froid, de la possession cartographique. Rien n’était plus instructif. Ce n’était pas l’imagination qui corrompait l’atlas ; c’était l’atlas qui administrait l’imagination jusqu’à la réduire en province.
Mlle Lépine, examinant la nouvelle rubrique d’un œil sévère, murmura qu’Utopie “avait pris le ton d’un archevêché”. Peutre trouva la remarque excessive. Pour ma part, je la jugeai exacte.
Le diagnostic put dès lors être formulé sans témérité : expansion endo-cartographique par absorption de voisinage, avec assimilation sélective des unités insulaires, micro-politiques et territoriales à forte densité descriptive.
Je le traduis pour les services encore encombrés d’esprits simples : l’atlas grossissait de l’intérieur en digérant ce que ses voisins disaient du monde, pour autant que cela pût, même de loin, se convertir en géographie.
Cette pathologie diffère sensiblement de la bibliophagie ordinaire. Le livre bibliophage déchire, mâche, incorpore, laisse derrière lui des déchets reconnaissables et une scène de crime à peu près lisible. L’atlas assimilateur, lui, ne détruit pas matériellement ; il transmute. Il ne mange pas son voisin : il l’annexe en le résumant par le dedans. Ce n’est pas moins redoutable. Un ouvrage dévoré se constate encore. Un ouvrage discrètement administré par un autre commence déjà à disparaître sans scandale.
Restait à déterminer pourquoi ce spécimen avait développé un appétit de cette espèce. Trois causes paraissaient ici se conjuguer.
La première tenait à la nature même du sujet. Certains grands atlas, surtout lorsqu’ils ont longtemps passé pour complets dans l’esprit de leurs possesseurs, supportent très mal l’idée d’une extériorité. Leur désir d’embrasser le monde finit, avec l’âge, par ressembler à une jalousie de souverain.
La deuxième cause était le voisinage prolongé de terres imaginaires. Le contact répété avec des îles fictives, des peuples miniatures, des géographies satiriques ou des voyages invérifiables provoque chez les atlas dominants un état d’excitation annexionniste bien connu des observateurs sérieux. Le livre se met alors à considérer que tout territoire décrit est, par définition, territoire répertoriable, donc intégrable.
La troisième cause, enfin, relevait de l’imprudence humaine. Le vicomte, flatté de ses rapprochements ingénieux, avait stimulé le trouble par le commentaire. Dire d’un atlas qu’il “contient déjà tout” est une maladresse. Lui montrer ensuite, sur le même rayon, une île qu’il ne contient pas encore, relève presque de la provocation expérimentale. On n’agace pas un Blaeu avec une lacune.
Le traitement fut celui qu’imposait la prudence. Nous séparâmes immédiatement le Blaeu de tout voisinage insulaire, utopique, satirique ou seulement fabuleux. Il fut placé en quarantaine sur une tablette nue, entre un cartulaire bourguignon sans horizon et un recueil de formulaires notariés parfaitement dépourvu d’appétence géographique. On lui interdit pendant six semaines toute fréquentation d’îles, de voyages extraordinaires, de cosmographies faibles et de récits maritimes à prétention merveilleuse. Mlle Lépine recommanda, à titre apaisant, la proximité intermittente d’un sobre volume de tables astronomiques, dont la sécheresse numérique eut sur le spécimen un effet sensiblement calmant.
Le vicomte protesta contre cette relégation entre des livres “sans panache”. Je lui fis observer que le panache, en pathologie expansive, est un excitant. Il me répondit qu’on ne traite pas un Blaeu comme un registre de tabellion. Je lui répondis qu’on traite un Blaeu malade comme il convient de traiter un Blaeu malade, et qu’en matière de convalescence la noblesse du voisinage est un luxe de propriétaire, non une exigence clinique. Il s’inclina, ce qui est une manière aristocratique de céder sans reconnaître qu’on obéit.
Le Gulliver et le More furent traités séparément selon le protocole de reconstitution descriptive. Le premier retrouva peu à peu, non toute sa chair, mais une part sensible de son relief initial. Quelques détails relatifs à Lilliput reparurent avec une vigueur modérée, preuve que l’absorption n’avait pas été complète. Le second demeura plus atteint. Les livres politiques résistent mal à l’administration du réel. Une fois partiellement convertis en notice, ils récupèrent rarement toute leur insolence.
Quant au Blaeu, son état se stabilisa sans pourtant guérir tout à fait. L’épaisseur des cahiers cessa d’augmenter ; aucune nouvelle île ne vint se loger dans la table ; les rubriques interpolées cessèrent de proliférer. Mais l’ouvrage manifeste encore, lorsqu’on l’approche d’une fiction topographique, un léger gonflement de suffisance, accompagné d’une tension perceptible des gardes. Pour cette raison, il demeure classé en surveillance spéciale.
Le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières reçut, pour sa part, une recommandation écrite dont la lecture lui déplut sans doute davantage que l’incident lui-même : il lui est formellement déconseillé de composer désormais, pour l’agrément de ses visiteurs, des “rayons à thème” où le vrai et le faux se frôleraient avec esprit. Les bibliophiles mondains s’imaginent souvent que les livres aiment leurs rapprochements. Ils oublient que certains volumes prennent les comparaisons pour des défis.
Le cas présente, pour la doctrine de l’IGLI, plusieurs enseignements qu’il n’est pas inutile de rappeler. Le premier est qu’un atlas n’est jamais innocent de sa complétude. Le second est que la proximité prolongée entre géographie souveraine et imagination insulaire expose les collections à des transferts internes d’une extrême élégance, donc d’un repérage difficile. Le troisième, enfin, est que les livres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui bougent. Il en est qui restent parfaitement en place tout en augmentant leur empire.
Les bibliophiles aiment les exemplaires complets. Ils feraient bien d’apprendre à se méfier de ceux qui le deviennent trop.
Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des phénomènes de voisinage conflictuel
Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI Reproduction interdite à proximité des atlas souverains
Cote de classement : IGLI/SSSZ/ECAV/3 – Atlas assimilateurs, série des annexions internes Ex. de service : GdB-Cart./Ω.12
Mille mercis Monsieur Anatole pour cet œuvre de commande ! Je crois la conclusion fort juste ; on ne peut pas opposer les deux catégories. Beaucoup de bibliophiles sont à la fois l’un et l’autre. Dans la préface d’un catalogue de vente, la collection Couppel du Lude, si mes souvenirs sont bons, il était écrit que le collectionneur tenait une pièce de son appartement de l’avenue Foch aux volets toujours clos pour protéger ses précieuses reliures que presque personne n’avait eu la chance de voir. J’imagine mal ce bibliophile-là, comme Paul Langeard, reclus Place St Sulpice, se lancer dans des recherches in situ. Un jour ce ne sera plus nécessaire quand tout sera numérisé, mais aujourd’hui il faut bien aller à Barfleur pour juger de l’aspect de la bibliothèque des Pères Augustins. J’y suis réellement allé l’été dernier, il y a une très bonne crêperie à l’angle de la rue Saint Thomas Becket et du port ! 😊
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_gali
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Mille mercis Monsieur Anatole pour cet œuvre de commande ! Je crois la conclusion fort juste ; on ne peut pas opposer les deux catégories. Beaucoup de bibliophiles sont à la fois l’un et l’autre. Dans la préface d’un catalogue de vente, la collection Couppel du Lude, si mes souvenirs sont bons, il était écrit que le collectionneur tenait une pièce de son appartement de l’avenue Foch aux volets toujours clos pour protéger ses précieuses reliures que presque personne n’avait eu la chance de voir. J’imagine mal ce bibliophile-là, comme Paul Langeard, reclus Place St Sulpice, se lancer dans des recherches in situ. Un jour ce ne sera plus nécessaire quand tout sera numérisé, mais aujourd’hui il faut bien aller à Barfleur pour juger de l’aspect de la bibliothèque des Pères Augustins. J’y suis réellement allé l’été dernier, il y a une très bonne crêperie à l’angle de la rue Saint Thomas Becket et du port ! 😊