Rapport IGLI #45 : du bibliophile de salon et du bibliophile de terrain

Le signalement vient du Textor, qui tient registre de ses trouvailles sur Textoriana et fréquente le cercle dit « Le coin du bibliophile ». Il pose l’existence de deux espèces d’amateurs : celui du fauteuil et celui qui prend rendez-vous en terres inconnues. La section Comportements Bibliophiliques a ouvert une fiche.

par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est rare qu’on me commande une étude. D’ordinaire, j’observe sans qu’on me le demande, ce qui reste la seule manière honnête d’observer. Mais il m’est parvenu, ces jours-ci, un signalement de terrain — l’expression, ici, prend tout son sel — émanant d’un correspondant attentif : Le Textor, qui tient registre de ses trouvailles sur Textoriana et fréquente le cercle d’études amateur dit « Le coin du bibliophile ».

Le Textor y a formulé une hypothèse que la section Comportements Bibliophiliques ne pouvait décemment laisser sans suite. Il existerait deux espèces d’amateurs : ceux qui préfèrent la fraîcheur de la bibliothèque, et ceux qui n’hésitent pas à prendre rendez-vous en terres inconnues pour retrouver la provenance de leurs livres. Le bibliophile de salon, et le bibliophile de terrain.

L’IGLI ne refuse jamais une commande de terrain. J’ai donc ouvert une fiche, affûté mon crayon, et entrepris de classer ce que je croyais déjà connaître. On croit toujours connaître, en matière de comportements ; c’est précisément l’erreur que l’observation est chargée de corriger. La méthode de la section est constante : ne rien présumer, tout noter, et se méfier autant de l’amateur qui se vante que de celui qui se cache. J’ai donc suivi mes sujets là où ils vivent — les uns dans leurs fauteuils, les autres sur les routes — et j’ai consigné.

Genre I — le Sédentaire, dit bibliophile de salon

L’animal se reconnaît à ceci qu’il ne se déplace pas vers le livre : il attend que le livre vienne à lui. Son territoire est une pièce, parfois deux, qu’il ne quitte qu’à regret et jamais sans gants moraux. Il y règne une température constante, un silence de cathédrale tiède, et cette odeur de cuir et de colle ancienne qui, pour lui, tient lieu de grand air.

Le Conservateur en pantoufles [code IGLI : SA-1]. Spécimen le plus pur du genre. Il ne possède pas une bibliothèque, il l’administre. Il redoute la poussière d’autrui, la lumière directe et les manipulations imprudentes. On le surprend parfois à tourner les pages d’un volume qu’il a déjà lu, simplement pour vérifier qu’elles tournent encore. Sa joie est défensive : il ne gagne rien, il préserve.

Le reste du rapport est sur le site : le Conservateur en pantoufles, le Tacticien du clic qui chasse sur eBay sans quitter son fauteuil, le Forceur d’archives qui réclame les liasses non dépliées depuis 1880, et le cas du Textor, qui tient les deux genres à la fois.

Le Catalogueur immobile [code IGLI : SA-2]. Celui-ci voyage, mais par fiches. Il connaît la France des dépôts et des fonds anciens sans avoir jamais pris le train. Brunet et Tchemerzine lui tiennent lieu d’atlas ; il possède le monde en notices. Demandez-lui la provenance d’un exemplaire : il vous la récite. Demandez-lui s’il l’a tenu en main : il change de sujet.

Le Tacticien du clic [code IGLI : SA-3]. Espèce récente, en forte expansion. Il chasse en pantoufles, l’œil sur eBay, Catawiki ou Drouot Live, et fait livrer son gibier par coursier. Le terrain, pour lui, s’est réduit à un onglet ; l’expédition, à un paiement. Il jure pourtant qu’il « cherche » — et c’est vrai, à la manière dont on cherche en attendant qu’on nous montre.

Le Bibliophile d’apparat [code IGLI : SA-4]. Cas frontière, à la lisière du genre. Il possède pour être vu possédant. Sa bibliothèque est un décor, ses reliures un argument, et le visiteur en est la vraie destination. Il ouvre rarement ses livres, de peur d’en déranger l’alignement ; on l’a surpris à épousseter un dos qu’il n’avait jamais lu. Le Sédentaire pur conserve pour lui-même ; celui-ci conserve pour autrui, ce qui est une immobilité de plus.

Genre II — l’Itinérant, dit bibliophile de terrain

Tout autre animal. Celui-ci se déplace, et il s’en vante un peu. Pour lui, le livre n’est complet que lorsqu’il a reconstitué le chemin qui l’a mené jusqu’à sa table. Il prend des trains, écrit à des cures, sonne à des portes. Il revient crotté, fatigué, et plus heureux qu’un homme n’a le droit de l’être pour un cachet d’encre à demi effacé.

L’Arpenteur de provinces [code IGLI : TE-1]. Il franchira deux cents kilomètres pour un ex-libris. Il flaire les presbytères, les ventes de campagne, les greniers d’anciens chapitres. On le distingue à ses chaussures, qui en savent plus long que bien des catalogues.

Le Limier des provenances [code IGLI : TE-2]. Sa spécialité est la filiation. Il lit un cachet de couvent, une armoirie grattée, une mouillure, comme d’autres lisent des empreintes. Un livre, pour lui, n’a pas de prix tant qu’il n’a pas de récit ; et le récit, il va le chercher là où il dort.

Le Forceur d’archives [code IGLI : TE-3]. Le plus patient de l’espèce. Il hante Pierrefitte et les fonds départementaux, demande les liasses qu’on n’a pas dépliées depuis 1880, et négocie avec les archivistes cette chose rare : qu’on lui apporte la poussière au lieu de l’en protéger.

Le Pèlerin des lieux [code IGLI : TE-4]. Variété sentimentale de l’espèce. Il ne court pas seulement après les provenances : il visite les lieux que ses livres évoquent. Il ira voir l’abbaye ruinée nommée au colophon, la maison de l’auteur, le port d’où partit l’édition. Pour lui, le volume est une carte, et il refuse de la lire sans fouler le territoire. On le raille volontiers ; il s’en moque, car il rentre avec ce qu’aucun catalogue ne contient : une impression.

Observation de référence : le sujet « Textor »

Le hasard, qui sert bien les inspecteurs, m’a fourni un cas-type au moment même où j’ouvrais la fiche. Le Textor, mon sujet, occupe une position singulière : loin de confirmer ma partition, il la brouille.

Le sujet a entrepris de reconstituer la provenance d’une « Histoire romaine » de Dion Cassius ( l’article de Le Textor sur Textoriana ) — la traduction latine de Xylander, ce solide in-folio que tant de Sédentaires possèdent sans savoir d’où il vient. Là où le Catalogueur immobile se fût contenté de la notice, le sujet a mené l’enquête : il a remonté la chaîne des possesseurs jusqu’à la bibliothèque des Pères Augustins de Barfleur. Son enquête, écrit-il, l’a « mené très loin, à Barfleur et à Pierrefitte ».

Ici, l’inspecteur se doit d’être exact : rien, dans le dossier, ne prouve que le sujet ait physiquement chaussé ses bottes. Le voyage fut peut-être celui de l’enquête, non celui de l’homme — et c’est précisément ce qui rend le cas précieux. Car le terrain se fait parfois depuis le fauteuil : on atteint Barfleur par les archives comme d’autres par la route. Le Textor est ainsi ce spécimen rare qui réconcilie mes deux genres : un Sédentaire dont l’enquête, elle, est de plein terrain.

Je consigne le fait avec l’admiration mesurée que m’autorise ma fonction : voilà un livre qui, de simple objet, est redevenu une histoire. C’est exactement ce que produit la quête de provenance, et que la simple possession ne produit jamais. J’ajoute, pour l’honnêteté du dossier, que le sujet n’en a tiré aucun profit marchand : son exemplaire ne vaut pas un sou de plus qu’avant. Il vaut seulement davantage pour lui — distinction que le Tacticien du clic ne comprendra jamais, et que le Limier des provenances tient pour l’essentiel.

Note de synthèse

J’avais commencé cette fiche en croyant départager deux camps. Je la referme en doutant qu’ils existent vraiment.

Car l’observation prolongée révèle ceci : les deux genres ne s’opposent pas, ils se relaient. Le Sédentaire le plus enraciné rêve, au fond de son fauteuil, d’une expédition qu’il ne fera pas ; et l’Itinérant le plus crotté, sitôt rentré, redevient Sédentaire le temps de cataloguer, de ranger, d’admirer son trophée à l’abri des courants d’air. Le terrain mène au salon, et le salon appelle le terrain. C’est un même animal en deux saisons.

Restent les cas pathologiques, que l’IGLI signale sans les juger. D’un côté, le Sédentaire absolu, qui ne tient jamais un vrai livre, seulement des notices, et finit par collectionner des certitudes plutôt que des volumes. De l’autre, l’Itinérant perpétuel, qui court sans jamais s’asseoir, accumule des provenances qu’il ne relie ni ne lit, et confond la chasse avec la lecture. Le premier sait tout et ne touche rien ; le second touche tout et ne garde rien.

Le spécimen sain, lui, alterne. Il part, et il revient. Il use ses semelles, puis il use ses fauteuils. Et c’est peut-être cela, au fond, la seule définition utile du bibliophile : un sédentaire qui se lève de temps en temps, ou un voyageur qui finit toujours par s’asseoir.

Je remercie le correspondant Le Textor pour le signalement, dont l’exemple a opportunément brouillé mes catégories — ce qui, pour un inspecteur, vaut mieux qu’une confirmation.

Je valide la fiche d’observation COB-46, consigne les codes (SA-1 à SA-4, TE-1 à TE-4), et transmets l’ensemble au Service des Études Comportementales pour archivage sous la cote IGLI/COB/2026-06/B-46.

Document classé : diffusion restreinte.

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Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

Catalogue Raisonné d'une Bibliothèque Imaginaire

La bibliothèque du comte de Montsoreau aurait été constituée entre 1784 et 1791, puis dispersée sous la Révolution. Aucun de ses volumes n’a jamais été retrouvé. Les notices n’en sont pas moins complètes : collation, reliure, ex-libris, et 180 000 à 220 000 € pour un Diderot jamais imprimé.

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Six notices suivent, établies selon le protocole ISBD : un Diderot jamais imprimé estimé 180 000 à 220 000 €, un supplément aux Confessions relié par Derome et brûlé en 1789, un Sade de 287 feuillets, et un atlas Cassini des places fortes tiré à cinq exemplaires.

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

1 Commentaire

  1. Mille mercis Monsieur Anatole pour cet œuvre de commande ! Je crois la conclusion fort juste ; on ne peut pas opposer les deux catégories. Beaucoup de bibliophiles sont à la fois l’un et l’autre. Dans la préface d’un catalogue de vente, la collection Couppel du Lude, si mes souvenirs sont bons, il était écrit que le collectionneur tenait une pièce de son appartement de l’avenue Foch aux volets toujours clos pour protéger ses précieuses reliures que presque personne n’avait eu la chance de voir. J’imagine mal ce bibliophile-là, comme Paul Langeard, reclus Place St Sulpice, se lancer dans des recherches in situ. Un jour ce ne sera plus nécessaire quand tout sera numérisé, mais aujourd’hui il faut bien aller à Barfleur pour juger de l’aspect de la bibliothèque des Pères Augustins. J’y suis réellement allé l’été dernier, il y a une très bonne crêperie à l’angle de la rue Saint Thomas Becket et du port ! 😊

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