Dossiers cliniques de l’IGLI : l’indicible en bibliophilie — étude inaugurale et appel à témoins

L’IGLI ouvre un registre où le patient n’est plus de papier : le premier sujet consigné y porte les initiales H. O. Il avoue une prédilection exclusive pour le maroquin du XIXe siècle, et plusieurs exemplaires du même Madame Bovary de 1857. Mlle Berthe Lépine tient la plume.

Service spécial de surveillance zoobibliologique — Inspection Générale du Livre Imprimé Amis bibliophiles, bonjour. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques — assisté pour la tenue du registre par Mlle Berthe Lépine, archiviste des cas non avouables.

Préambule : pourquoi l’IGLI tourne, pour la première fois, son stéthoscope

Depuis sa fondation, l’IGLI n’avait ausculté que le livre. Nous avons relevé les fièvres de l’exemplaire, les rougissements de la page, les rejets d’ex-libris, les A Rebours égarés de siècle. Le patient, toujours, était de papier ; l’observateur, toujours, de chair. Or il nous est apparu — et le Bureau des manifestations anormales en a délibéré gravement — qu’une seconde entité méritait surveillance : celle qui tient le livre. Le bibliophile lui-même. Car si le livre a ses pathologies, son propriétaire en a de plus secrètes encore, et de moins traitées. Nous regroupons ces pathologies sous une même entité nosologique, l’indicible — désigné en nomenclature IGLI sous le terme de taciturnité bibliophilique (taciturnitas bibliophilica) : l’ensemble des comportements que tout amateur pratique, que nul amateur n’avoue, et dont le silence collectif fait, à ce jour, la maladie la mieux partagée et la plus mal documentée de notre discipline. L’IGLI ouvre donc son premier registre de zoobibliologie appliquée au sujet humain. Le présent dossier en pose le protocole, en décrit le cas inaugural, et lance, en pied d’article, un appel à témoins dont nous attendons beaucoup.

Protocole d’étude

Définition de travail. Est tenu pour indicible tout acte bibliophilique que le sujet accomplit régulièrement, qu’il sait fort répandu, et qu’il dissimulerait néanmoins à son conjoint, à son libraire, à son confesseur et — symptôme cardinal — à lui-même. L’indicible se distingue de la simple manie en ceci qu’il s’accompagne de honte ; et du vice en ceci qu’il est inoffensif pour autrui. C’est une affection bénigne quant au corps, sévère quant à l’amour-propre. Méthode. Recueil de confessions volontaires, anonymisées, classées par syndrome. Le sujet n’est pas jugé ; il est consigné. L’IGLI rappelle qu’aucun témoignage ne sera transmis aux héritiers, aux commissaires-priseurs, ni aux assurances.

Cas inaugural — Sujet fondateur du registre, M. Hugues O.

Pour ne pas demander aux autres ce qu’il refuserait de livrer lui-même, le fondateur du présent registre s’est constitué premier sujet. Initiales conservées à sa demande expresse : H. O. Anamnèse établie par auto-déclaration, recoupée par l’examen de ses rayonnages.

Observation n°1 — Tropisme de la reliure dix-neuviémiste

Le sujet confesse une prédilection marquée, exclusive, presque tendre, pour le maroquin du XIXe siècle. Là où la doxa du bon goût commande de révérer les grandes reliures des siècles classiques, le sujet H. O. avoue préférer le maroquin dix-neuviémiste, d’une époque que les puristes jugent décadente. Le reste du dossier est sur le site : le diagnostic porté sur ce tropisme, les exemplaires de Madame Bovary de 1857 que le sujet compte sans jamais dire le nombre, et la main qui se lève sur le catalogue et retombe. Diagnostic. Tropisme esthétique assumé mais socialement coûteux. Le sujet sait sa préférence minoritaire ; il la maintient ; il en rougit légèrement à voix haute et fièrement en silence. Affection chronique, sans gravité, contagieuse par fréquentation des étals.

Observation n°2 — Polyexemplarité monomaniaque (forme bovaryenne)

Le sujet déclare détenir plusieurs éditions originales du même titre — en l’espèce, Madame Bovary (Michel Lévy frères, deux volumes, 1857). Non pas une, qui serait collection ; non pas deux, qui serait prudence ; mais plusieurs, ce qui relève — l’IGLI le note sans le condamner — de la polyexemplarité monomaniaque, forme bovaryenne caractérisée. Mécanisme observé. Chaque exemplaire est justifié séparément : celui-ci pour sa reliure, celui-là pour sa fraîcheur, ce troisième parce qu’il était là et qu’on ne laisse pas Bovary à un autre. Le sujet ne peut additionner ses justifications sans rougir, et ne peut les soustraire sans souffrir. Symptôme typique : il sait le nombre exact de ses exemplaires et ne le dira pas. Diagnostic. Accumulation affective déguisée en rigueur bibliographique. Pronostic réservé : la forme bovaryenne s’étend volontiers à un second titre, puis à un troisième.

Observation n°3 — Inhibition acquisitive croissante

Symptôme le plus récent, et le plus douloureux. Le sujet, naguère acheteur résolu, déclare éprouver de plus en plus de mal à acheter. Le panier se remplit et ne se valide pas. L’enchère se prépare et ne se porte pas. La main se lève sur le catalogue et retombe. Discussion. L’IGLI distingue ici trois étiologies, souvent intriquées. La première, vénale : les rayons sont pleins, la bourse moins. La seconde, plus subtile, que nous nommons satiété mélancolique du collectionneur avancé : à force de bien choisir, le sujet ne trouve plus rien qui surpasse ce qu’il possède, et l’achat, jadis fête, devient arbitrage, puis renoncement. La troisième, enfin, exogène, que nous rangeons sous le chef de désaffection circonstancielle (taedium mercatus) : ici, ce n’est pas le sujet qui faiblit, mais le milieu qui l’éloigne. L’écœurement devant les estimations des experts — toujours plus assurées, rarement plus justes — détourne l’œil du catalogue à l’instant précis où il faudrait porter la main ; l’enflure des frais acheteurs ajoute à chaque adjudication une seconde adjudication, dissuasive ; le temps manque pour pousser la porte des libraires ; les salons et les foires lassent ; et la pratique, peu à peu, se digitalise, jusqu’à ce que l’amateur n’achète plus qu’à l’écran, c’est-à-dire de moins en moins. Étiologie collective déguisée en symptôme individuel : le sujet se croit guéri du désir quand il n’est que découragé par les circonstances. Forme paradoxale, dans tous les cas, où la maladie guérit de son propre symptôme — et le sujet s’en plaint, ce qui prouve qu’il n’en guérit pas.
Carte phrénologique des sièges de l'indicible — planche IGLI
Planche IGLI — Carte des sièges de l’indicible (taciturnitas bibliophilica). Gravure d’époque, nomenclature réaffectée. Cote IGLI/SSSZ/IND/01.

Observations annexes (déclarées en fin d’entretien, à voix plus basse)

Le sujet a concédé, sous le sceau du registre : qu’il lui arrive de humer la tranche d’un volume avant de l’ouvrir ; qu’il a acheté des livres qu’il n’a pas lus et n’a pas l’intention de lire ; et qu’il lui est advenu, une fois, peut-être deux, d’arrondir vers le bas le prix d’une acquisition lorsqu’on le lui demandait à la maison. L’IGLI consigne sans commenter. Ces trois faits constituent, à eux seuls, le socle universel de l’indicible.

Ébauche de nosographie

De ce premier cas, l’IGLI dégage une grille provisoire des syndromes de l’indicible, à compléter par les témoignages :
  • Syndrome de polyexemplarité — détenir le même titre en plusieurs états, et en taire le compte.
  • Inhibition acquisitive — vouloir, pouvoir, et ne pas conclure.
  • Tropisme honteux — aimer ouvertement ce que le bon goût tolère à peine.
  • Olfaction bibliophilique — sentir avant que de lire.
  • Acquisition non lue — posséder le texte, en ignorer le contenu.
  • Minoration tarifaire conjugale — l’art délicat de l’arrondi vers le bas.

Appel à témoins

L’IGLI sollicite la coopération de la communauté. Tout sujet est invité à se déclarer, anonymement, en répondant en commentaire — ou par voie discrète (pli cacheté glissé entre deux rayonnages, confidence chuchotée à un libraire assermenté, ou ce courriel rédigé à minuit que l’on n’expédie qu’au troisième essai) — au questionnaire ci-dessous. Une seule règle : ne mentir qu’à demi, ce qui est déjà beaucoup.
  1. Combien d’exemplaires du même titre possédez-vous, et de combien l’admettriez-vous en public ?
  2. Quand avez-vous, pour la dernière fois, renoncé à un achat que vous désiriez — et pourquoi vous l’êtes-vous pardonné ?
  3. Sentez-vous vos livres ? À quel moment précis ?
  4. Quel volume de votre bibliothèque n’avez-vous jamais lu, et le défendriez-vous bec et ongles ?
  5. Avez-vous déjà arrondi vers le bas ? (Cette question ne sera pas conservée. C’est faux, mais cela vous mettra à l’aise.)
  6. Quel symptôme, manie ou petit rite inavouable l’IGLI a-t-il omis de cette grille ? Décrivez-le sans honte : vous serez peut-être le cas inaugural d’un syndrome qui n’a pas encore de nom — et qui pourrait porter le vôtre.
Les réponses nourriront le deuxième dossier, où l’IGLI espère établir que l’indicible n’est pas une faute individuelle, mais l’état normal — et secrètement heureux — de l’espèce bibliophile.

Diagnostic provisoire et recommandation

Le sujet H. O. ne souffre d’aucune affection grave. Il souffre, comme nous tous, de bibliophilie au stade où elle cesse de se dire. L’IGLI ne prescrit ni sevrage, ni cure : la honte est ici le seul effet secondaire, et le partage, le seul remède. Que chacun avoue, et nul ne rougira plus seul. Recommandation finale : continuer d’acheter avec mesure, de sentir avec discrétion, et de compter ses Bovary à voix basse.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité. Cote de classement : IGLI/SSSZ/IND/01 — L’indicible, cas inaugural et appel à témoins. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, pour la Guilde des Bibliopolicés — registre tenu par Mlle Berthe Lépine.
La lettre du bibliophile

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Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

Catalogue Raisonné d'une Bibliothèque Imaginaire

La bibliothèque du comte de Montsoreau aurait été constituée entre 1784 et 1791, puis dispersée sous la Révolution. Aucun de ses volumes n’a jamais été retrouvé. Les notices n’en sont pas moins complètes : collation, reliure, ex-libris, et 180 000 à 220 000 € pour un Diderot jamais imprimé.

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Six notices suivent, établies selon le protocole ISBD : un Diderot jamais imprimé estimé 180 000 à 220 000 €, un supplément aux Confessions relié par Derome et brûlé en 1789, un Sade de 287 feuillets, et un atlas Cassini des places fortes tiré à cinq exemplaires.

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

5 Commentaires

  1. Bonjour H.O.
    Je suis une lectrice régulière de vos chroniques qui ne commente jamais mais se réjouis à chaque nouvelle parution.
    Selon la classification IGLI, je ne suis pas une bibliophile mais une lectrice qui aime les livres anciens, avec une petite tendance relieur amateur qui essaye de passer sous les radars pour ne pas se faire massicoter.
    Sans être bibliophile, je partage néanmoins beaucoup de ces tendances honteuses.
    J’ai une fâcheuse tendance à l’acquisition de romans feuilletons du XIXe avec une possible multiplication des exemplaires si il s’agit des trois mousquetaires.
    Je sens systématiquement les livres avant de les acheter et avant de les lire. J’avoue même parfois ne les ouvrir que pour ça, sans réelle intention de lecture.
    Je ne pratique pas (ou pas souvent) l’arrondi vers le bas, mais il m’arrive de ranger discrètement une nouvelle acquisition dans la bibliothèque.
    Je ne pense pas résoudre ces petits dysfonctionnements par ces aveux publics,mais je suis contente de vous faire enfin ce petit clin d’œil
    Chrissy

  2. hum… effectivement, à la lecture des symptômes, comme Jérôme (avant de s’embarquer avec ses 2 amis sur la Tamise), a la mauvaise idée d’ouvrir un dictionnaire de médecine, on se découvre atteint au plus haut point, de toutes les maladies décrites (à l’exception de la tendinite de la femme de chambre, si je me souviens bien). Sans chercher trop loin, je trouve pour un même titre le manuscrit, deux exemplaires d’une édition détruite (dont un sur grand papier, marqué « exemplaire unique », l’autre « édition détruite à part 3 ou 4 exemplaires dont celui-ci »), un exemplaire de l’édition normale, broché, un autre bien relié… et ce n’est pas un cas unique. Que dire aussi de cette manie, heureusement partagée par peu de personnes, de collectionner les différentes éditions d’un même titre (pour le fun : de quel livre s’agit-il, d’après vous ?) ?? ou encore d’essayer de reconstituer des séries d’éditions, séries qui ne sont évidemment pas uniquement constituées de chefs-d’œuvre..

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