Dossiers cliniques de l’IGLI : l’indicible en bibliophilie — étude inaugurale et appel à témoins

Recevez nos chroniques par e-mail

Trois par semaine, sans publicité.

Service spécial de surveillance zoobibliologique — Inspection Générale du Livre Imprimé Amis bibliophiles, bonjour. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques — assisté pour la tenue du registre par Mlle Berthe Lépine, archiviste des cas non avouables.

Préambule : pourquoi l’IGLI tourne, pour la première fois, son stéthoscope

Depuis sa fondation, l’IGLI n’avait ausculté que le livre. Nous avons relevé les fièvres de l’exemplaire, les rougissements de la page, les rejets d’ex-libris, les A Rebours égarés de siècle. Le patient, toujours, était de papier ; l’observateur, toujours, de chair. Or il nous est apparu — et le Bureau des manifestations anormales en a délibéré gravement — qu’une seconde entité méritait surveillance : celle qui tient le livre. Le bibliophile lui-même. Car si le livre a ses pathologies, son propriétaire en a de plus secrètes encore, et de moins traitées. Nous regroupons ces pathologies sous une même entité nosologique, l’indicible — désigné en nomenclature IGLI sous le terme de taciturnité bibliophilique (taciturnitas bibliophilica) : l’ensemble des comportements que tout amateur pratique, que nul amateur n’avoue, et dont le silence collectif fait, à ce jour, la maladie la mieux partagée et la plus mal documentée de notre discipline. L’IGLI ouvre donc son premier registre de zoobibliologie appliquée au sujet humain. Le présent dossier en pose le protocole, en décrit le cas inaugural, et lance, en pied d’article, un appel à témoins dont nous attendons beaucoup.

Protocole d’étude

Définition de travail. Est tenu pour indicible tout acte bibliophilique que le sujet accomplit régulièrement, qu’il sait fort répandu, et qu’il dissimulerait néanmoins à son conjoint, à son libraire, à son confesseur et — symptôme cardinal — à lui-même. L’indicible se distingue de la simple manie en ceci qu’il s’accompagne de honte ; et du vice en ceci qu’il est inoffensif pour autrui. C’est une affection bénigne quant au corps, sévère quant à l’amour-propre. Méthode. Recueil de confessions volontaires, anonymisées, classées par syndrome. Le sujet n’est pas jugé ; il est consigné. L’IGLI rappelle qu’aucun témoignage ne sera transmis aux héritiers, aux commissaires-priseurs, ni aux assurances.

Cas inaugural — Sujet fondateur du registre, M. Hugues O.

Pour ne pas demander aux autres ce qu’il refuserait de livrer lui-même, le fondateur du présent registre s’est constitué premier sujet. Initiales conservées à sa demande expresse : H. O. Anamnèse établie par auto-déclaration, recoupée par l’examen de ses rayonnages.

Observation n°1 — Tropisme de la reliure dix-neuviémiste

Le sujet confesse une prédilection marquée, exclusive, presque tendre, pour le maroquin du XIXe siècle. Là où la doxa du bon goût commande de révérer les grandes reliures des siècles classiques, le sujet H. O. avoue préférer le maroquin dix-neuviémiste, d’une époque que les puristes jugent décadente. Diagnostic. Tropisme esthétique assumé mais socialement coûteux. Le sujet sait sa préférence minoritaire ; il la maintient ; il en rougit légèrement à voix haute et fièrement en silence. Affection chronique, sans gravité, contagieuse par fréquentation des étals.

Observation n°2 — Polyexemplarité monomaniaque (forme bovaryenne)

Le sujet déclare détenir plusieurs éditions originales du même titre — en l’espèce, Madame Bovary (Michel Lévy frères, deux volumes, 1857). Non pas une, qui serait collection ; non pas deux, qui serait prudence ; mais plusieurs, ce qui relève — l’IGLI le note sans le condamner — de la polyexemplarité monomaniaque, forme bovaryenne caractérisée. Mécanisme observé. Chaque exemplaire est justifié séparément : celui-ci pour sa reliure, celui-là pour sa fraîcheur, ce troisième parce qu’il était là et qu’on ne laisse pas Bovary à un autre. Le sujet ne peut additionner ses justifications sans rougir, et ne peut les soustraire sans souffrir. Symptôme typique : il sait le nombre exact de ses exemplaires et ne le dira pas. Diagnostic. Accumulation affective déguisée en rigueur bibliographique. Pronostic réservé : la forme bovaryenne s’étend volontiers à un second titre, puis à un troisième.

Observation n°3 — Inhibition acquisitive croissante

Symptôme le plus récent, et le plus douloureux. Le sujet, naguère acheteur résolu, déclare éprouver de plus en plus de mal à acheter. Le panier se remplit et ne se valide pas. L’enchère se prépare et ne se porte pas. La main se lève sur le catalogue et retombe. Discussion. L’IGLI distingue ici trois étiologies, souvent intriquées. La première, vénale : les rayons sont pleins, la bourse moins. La seconde, plus subtile, que nous nommons satiété mélancolique du collectionneur avancé : à force de bien choisir, le sujet ne trouve plus rien qui surpasse ce qu’il possède, et l’achat, jadis fête, devient arbitrage, puis renoncement. La troisième, enfin, exogène, que nous rangeons sous le chef de désaffection circonstancielle (taedium mercatus) : ici, ce n’est pas le sujet qui faiblit, mais le milieu qui l’éloigne. L’écœurement devant les estimations des experts — toujours plus assurées, rarement plus justes — détourne l’œil du catalogue à l’instant précis où il faudrait porter la main ; l’enflure des frais acheteurs ajoute à chaque adjudication une seconde adjudication, dissuasive ; le temps manque pour pousser la porte des libraires ; les salons et les foires lassent ; et la pratique, peu à peu, se digitalise, jusqu’à ce que l’amateur n’achète plus qu’à l’écran, c’est-à-dire de moins en moins. Étiologie collective déguisée en symptôme individuel : le sujet se croit guéri du désir quand il n’est que découragé par les circonstances. Forme paradoxale, dans tous les cas, où la maladie guérit de son propre symptôme — et le sujet s’en plaint, ce qui prouve qu’il n’en guérit pas.
Carte phrénologique des sièges de l'indicible — planche IGLI
Planche IGLI — Carte des sièges de l’indicible (taciturnitas bibliophilica). Gravure d’époque, nomenclature réaffectée. Cote IGLI/SSSZ/IND/01.

Observations annexes (déclarées en fin d’entretien, à voix plus basse)

Le sujet a concédé, sous le sceau du registre : qu’il lui arrive de humer la tranche d’un volume avant de l’ouvrir ; qu’il a acheté des livres qu’il n’a pas lus et n’a pas l’intention de lire ; et qu’il lui est advenu, une fois, peut-être deux, d’arrondir vers le bas le prix d’une acquisition lorsqu’on le lui demandait à la maison. L’IGLI consigne sans commenter. Ces trois faits constituent, à eux seuls, le socle universel de l’indicible.

Ébauche de nosographie

De ce premier cas, l’IGLI dégage une grille provisoire des syndromes de l’indicible, à compléter par les témoignages :
  • Syndrome de polyexemplarité — détenir le même titre en plusieurs états, et en taire le compte.
  • Inhibition acquisitive — vouloir, pouvoir, et ne pas conclure.
  • Tropisme honteux — aimer ouvertement ce que le bon goût tolère à peine.
  • Olfaction bibliophilique — sentir avant que de lire.
  • Acquisition non lue — posséder le texte, en ignorer le contenu.
  • Minoration tarifaire conjugale — l’art délicat de l’arrondi vers le bas.

Appel à témoins

L’IGLI sollicite la coopération de la communauté. Tout sujet est invité à se déclarer, anonymement, en répondant en commentaire — ou par voie discrète (pli cacheté glissé entre deux rayonnages, confidence chuchotée à un libraire assermenté, ou ce courriel rédigé à minuit que l’on n’expédie qu’au troisième essai) — au questionnaire ci-dessous. Une seule règle : ne mentir qu’à demi, ce qui est déjà beaucoup.
  1. Combien d’exemplaires du même titre possédez-vous, et de combien l’admettriez-vous en public ?
  2. Quand avez-vous, pour la dernière fois, renoncé à un achat que vous désiriez — et pourquoi vous l’êtes-vous pardonné ?
  3. Sentez-vous vos livres ? À quel moment précis ?
  4. Quel volume de votre bibliothèque n’avez-vous jamais lu, et le défendriez-vous bec et ongles ?
  5. Avez-vous déjà arrondi vers le bas ? (Cette question ne sera pas conservée. C’est faux, mais cela vous mettra à l’aise.)
  6. Quel symptôme, manie ou petit rite inavouable l’IGLI a-t-il omis de cette grille ? Décrivez-le sans honte : vous serez peut-être le cas inaugural d’un syndrome qui n’a pas encore de nom — et qui pourrait porter le vôtre.
Les réponses nourriront le deuxième dossier, où l’IGLI espère établir que l’indicible n’est pas une faute individuelle, mais l’état normal — et secrètement heureux — de l’espèce bibliophile.

Diagnostic provisoire et recommandation

Le sujet H. O. ne souffre d’aucune affection grave. Il souffre, comme nous tous, de bibliophilie au stade où elle cesse de se dire. L’IGLI ne prescrit ni sevrage, ni cure : la honte est ici le seul effet secondaire, et le partage, le seul remède. Que chacun avoue, et nul ne rougira plus seul. Recommandation finale : continuer d’acheter avec mesure, de sentir avec discrétion, et de compter ses Bovary à voix basse.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité. Cote de classement : IGLI/SSSZ/IND/01 — L’indicible, cas inaugural et appel à témoins. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, pour la Guilde des Bibliopolicés — registre tenu par Mlle Berthe Lépine.

Recevez nos chroniques par e-mail

Trois par semaine, sans publicité.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.