Dossiers cliniques de l’IGLI : l’indicible en bibliophilie — étude inaugurale et appel à témoins

L’IGLI ouvre un registre où le patient n’est plus de papier : le premier sujet consigné y porte les initiales H. O. Il avoue une prédilection exclusive pour le maroquin du XIXe siècle, et plusieurs exemplaires du même Madame Bovary de 1857. Mlle Berthe Lépine tient la plume.

Service spécial de surveillance zoobibliologique — Inspection Générale du Livre Imprimé Amis bibliophiles, bonjour. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques — assisté pour la tenue du registre par Mlle Berthe Lépine, archiviste des cas non avouables.

Préambule : pourquoi l’IGLI tourne, pour la première fois, son stéthoscope

Depuis sa fondation, l’IGLI n’avait ausculté que le livre. Nous avons relevé les fièvres de l’exemplaire, les rougissements de la page, les rejets d’ex-libris, les A Rebours égarés de siècle. Le patient, toujours, était de papier ; l’observateur, toujours, de chair. Or il nous est apparu — et le Bureau des manifestations anormales en a délibéré gravement — qu’une seconde entité méritait surveillance : celle qui tient le livre. Le bibliophile lui-même. Car si le livre a ses pathologies, son propriétaire en a de plus secrètes encore, et de moins traitées. Nous regroupons ces pathologies sous une même entité nosologique, l’indicible — désigné en nomenclature IGLI sous le terme de taciturnité bibliophilique (taciturnitas bibliophilica) : l’ensemble des comportements que tout amateur pratique, que nul amateur n’avoue, et dont le silence collectif fait, à ce jour, la maladie la mieux partagée et la plus mal documentée de notre discipline. L’IGLI ouvre donc son premier registre de zoobibliologie appliquée au sujet humain. Le présent dossier en pose le protocole, en décrit le cas inaugural, et lance, en pied d’article, un appel à témoins dont nous attendons beaucoup.

Protocole d’étude

Définition de travail. Est tenu pour indicible tout acte bibliophilique que le sujet accomplit régulièrement, qu’il sait fort répandu, et qu’il dissimulerait néanmoins à son conjoint, à son libraire, à son confesseur et — symptôme cardinal — à lui-même. L’indicible se distingue de la simple manie en ceci qu’il s’accompagne de honte ; et du vice en ceci qu’il est inoffensif pour autrui. C’est une affection bénigne quant au corps, sévère quant à l’amour-propre. Méthode. Recueil de confessions volontaires, anonymisées, classées par syndrome. Le sujet n’est pas jugé ; il est consigné. L’IGLI rappelle qu’aucun témoignage ne sera transmis aux héritiers, aux commissaires-priseurs, ni aux assurances.

Cas inaugural — Sujet fondateur du registre, M. Hugues O.

Pour ne pas demander aux autres ce qu’il refuserait de livrer lui-même, le fondateur du présent registre s’est constitué premier sujet. Initiales conservées à sa demande expresse : H. O. Anamnèse établie par auto-déclaration, recoupée par l’examen de ses rayonnages.

Observation n°1 — Tropisme de la reliure dix-neuviémiste

Le sujet confesse une prédilection marquée, exclusive, presque tendre, pour le maroquin du XIXe siècle. Là où la doxa du bon goût commande de révérer les grandes reliures des siècles classiques, le sujet H. O. avoue préférer le maroquin dix-neuviémiste, d’une époque que les puristes jugent décadente. Le reste du dossier est sur le site : le diagnostic porté sur ce tropisme, les exemplaires de Madame Bovary de 1857 que le sujet compte sans jamais dire le nombre, et la main qui se lève sur le catalogue et retombe. Diagnostic. Tropisme esthétique assumé mais socialement coûteux. Le sujet sait sa préférence minoritaire ; il la maintient ; il en rougit légèrement à voix haute et fièrement en silence. Affection chronique, sans gravité, contagieuse par fréquentation des étals.

Observation n°2 — Polyexemplarité monomaniaque (forme bovaryenne)

Le sujet déclare détenir plusieurs éditions originales du même titre — en l’espèce, Madame Bovary (Michel Lévy frères, deux volumes, 1857). Non pas une, qui serait collection ; non pas deux, qui serait prudence ; mais plusieurs, ce qui relève — l’IGLI le note sans le condamner — de la polyexemplarité monomaniaque, forme bovaryenne caractérisée. Mécanisme observé. Chaque exemplaire est justifié séparément : celui-ci pour sa reliure, celui-là pour sa fraîcheur, ce troisième parce qu’il était là et qu’on ne laisse pas Bovary à un autre. Le sujet ne peut additionner ses justifications sans rougir, et ne peut les soustraire sans souffrir. Symptôme typique : il sait le nombre exact de ses exemplaires et ne le dira pas. Diagnostic. Accumulation affective déguisée en rigueur bibliographique. Pronostic réservé : la forme bovaryenne s’étend volontiers à un second titre, puis à un troisième.

Observation n°3 — Inhibition acquisitive croissante

Symptôme le plus récent, et le plus douloureux. Le sujet, naguère acheteur résolu, déclare éprouver de plus en plus de mal à acheter. Le panier se remplit et ne se valide pas. L’enchère se prépare et ne se porte pas. La main se lève sur le catalogue et retombe. Discussion. L’IGLI distingue ici trois étiologies, souvent intriquées. La première, vénale : les rayons sont pleins, la bourse moins. La seconde, plus subtile, que nous nommons satiété mélancolique du collectionneur avancé : à force de bien choisir, le sujet ne trouve plus rien qui surpasse ce qu’il possède, et l’achat, jadis fête, devient arbitrage, puis renoncement. La troisième, enfin, exogène, que nous rangeons sous le chef de désaffection circonstancielle (taedium mercatus) : ici, ce n’est pas le sujet qui faiblit, mais le milieu qui l’éloigne. L’écœurement devant les estimations des experts — toujours plus assurées, rarement plus justes — détourne l’œil du catalogue à l’instant précis où il faudrait porter la main ; l’enflure des frais acheteurs ajoute à chaque adjudication une seconde adjudication, dissuasive ; le temps manque pour pousser la porte des libraires ; les salons et les foires lassent ; et la pratique, peu à peu, se digitalise, jusqu’à ce que l’amateur n’achète plus qu’à l’écran, c’est-à-dire de moins en moins. Étiologie collective déguisée en symptôme individuel : le sujet se croit guéri du désir quand il n’est que découragé par les circonstances. Forme paradoxale, dans tous les cas, où la maladie guérit de son propre symptôme — et le sujet s’en plaint, ce qui prouve qu’il n’en guérit pas.
Carte phrénologique des sièges de l'indicible — planche IGLI
Planche IGLI — Carte des sièges de l’indicible (taciturnitas bibliophilica). Gravure d’époque, nomenclature réaffectée. Cote IGLI/SSSZ/IND/01.

Observations annexes (déclarées en fin d’entretien, à voix plus basse)

Le sujet a concédé, sous le sceau du registre : qu’il lui arrive de humer la tranche d’un volume avant de l’ouvrir ; qu’il a acheté des livres qu’il n’a pas lus et n’a pas l’intention de lire ; et qu’il lui est advenu, une fois, peut-être deux, d’arrondir vers le bas le prix d’une acquisition lorsqu’on le lui demandait à la maison. L’IGLI consigne sans commenter. Ces trois faits constituent, à eux seuls, le socle universel de l’indicible.

Ébauche de nosographie

De ce premier cas, l’IGLI dégage une grille provisoire des syndromes de l’indicible, à compléter par les témoignages :
  • Syndrome de polyexemplarité — détenir le même titre en plusieurs états, et en taire le compte.
  • Inhibition acquisitive — vouloir, pouvoir, et ne pas conclure.
  • Tropisme honteux — aimer ouvertement ce que le bon goût tolère à peine.
  • Olfaction bibliophilique — sentir avant que de lire.
  • Acquisition non lue — posséder le texte, en ignorer le contenu.
  • Minoration tarifaire conjugale — l’art délicat de l’arrondi vers le bas.

Appel à témoins

L’IGLI sollicite la coopération de la communauté. Tout sujet est invité à se déclarer, anonymement, en répondant en commentaire — ou par voie discrète (pli cacheté glissé entre deux rayonnages, confidence chuchotée à un libraire assermenté, ou ce courriel rédigé à minuit que l’on n’expédie qu’au troisième essai) — au questionnaire ci-dessous. Une seule règle : ne mentir qu’à demi, ce qui est déjà beaucoup.
  1. Combien d’exemplaires du même titre possédez-vous, et de combien l’admettriez-vous en public ?
  2. Quand avez-vous, pour la dernière fois, renoncé à un achat que vous désiriez — et pourquoi vous l’êtes-vous pardonné ?
  3. Sentez-vous vos livres ? À quel moment précis ?
  4. Quel volume de votre bibliothèque n’avez-vous jamais lu, et le défendriez-vous bec et ongles ?
  5. Avez-vous déjà arrondi vers le bas ? (Cette question ne sera pas conservée. C’est faux, mais cela vous mettra à l’aise.)
  6. Quel symptôme, manie ou petit rite inavouable l’IGLI a-t-il omis de cette grille ? Décrivez-le sans honte : vous serez peut-être le cas inaugural d’un syndrome qui n’a pas encore de nom — et qui pourrait porter le vôtre.
Les réponses nourriront le deuxième dossier, où l’IGLI espère établir que l’indicible n’est pas une faute individuelle, mais l’état normal — et secrètement heureux — de l’espèce bibliophile.

Diagnostic provisoire et recommandation

Le sujet H. O. ne souffre d’aucune affection grave. Il souffre, comme nous tous, de bibliophilie au stade où elle cesse de se dire. L’IGLI ne prescrit ni sevrage, ni cure : la honte est ici le seul effet secondaire, et le partage, le seul remède. Que chacun avoue, et nul ne rougira plus seul. Recommandation finale : continuer d’acheter avec mesure, de sentir avec discrétion, et de compter ses Bovary à voix basse.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité. Cote de classement : IGLI/SSSZ/IND/01 — L’indicible, cas inaugural et appel à témoins. Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, pour la Guilde des Bibliopolicés — registre tenu par Mlle Berthe Lépine.
La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Rapport de l’IGLI: Peut-on encore faire confiance aux libraires anciens ?

Rapport de l'IGLI: Peut-on encore faire confiance aux libraires anciens ?

La notice du dossier IGLI-LIB-02-COLL annonce un exemplaire complet dans sa reliure de l’époque. La vérification trouve un feuillet liminaire absent, remplacé par un blanc ancien proprement cousu. Le cas suivant porte sur un volume dit très frais, dont personne ne dit ce qu’il a subi.

Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur principal à l’Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI),
service des Notices Incertaines et des Certitudes Progressives.

Amis bibliophiles, bonjour.

Rapport d’observation n° IGLI-LIB/04

Sur la stabilité relative du discours professionnel face au temps, aux stocks et aux crayons gras

Introduction générale (rédigée après consultation de catalogues successifs)

À la suite d’une série d’observations concordantes portant sur des notices inchangées, des prix évolutifs et des affirmations devenues irréversibles par simple répétition, l’Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI) a été chargée d’examiner le degré de fiabilité du discours libraire dans le commerce du livre ancien.

Le présent rapport ne vise ni à stigmatiser une profession indispensable, ni à nier l’existence de libraires d’une rigueur exemplaire, mais à documenter certains glissements progressifs par lesquels des hypothèses deviennent des certitudes, et des invendus des placements supposés.

Cas n°1 — La notice confiante par défaut

Dossier IGLI-LIB-01-CONF

Notice observée : « Bel exemplaire, complet, dans sa reliure de l’époque. »

Analyse IGLI :
– “bel” : appréciation subjective
– “complet” : non collationné récemment
– “reliure de l’époque” : époque large, parfois très large

Interrogé, le libraire précise : « Je l’ai toujours connu comme ça. »

Le rapport entier est sur le site : les six cas instruits, dont un feuillet liminaire absent remplacé par un blanc ancien proprement cousu, et les recommandations que l’Inspection adresse aux libraires sur les incertitudes qu’ils effacent.

Conclusion : la permanence visuelle tient lieu de vérification.

Cas n°2 — L’approximation collationnelle bienveillante

Dossier IGLI-LIB-02-COLL

Ouvrage en plusieurs volumes. Notice : « Collation conforme. »

Vérification IGLI : absence d’un feuillet liminaire, remplacé par un blanc ancien, proprement cousu.

Réponse du libraire : « Oui, mais il manque toujours ce feuillet. »

Conclusion : le manque ancien devient conforme par habitude.

Cas n°3 — Le silence stratégique sur les restaurations

Dossier IGLI-LIB-03-REST

Ouvrage décrit comme “très frais”. Aucune mention de restauration.

Examen : papier lavé, couture reprise, coins renforcés.

Réponse : « C’est très bien fait, je ne l’ai pas mentionné. »

Conclusion : le silence est parfois considéré comme un style.

Cas n°4 — La provenance comme rideau narratif

Dossier IGLI-LIB-04-PROV

Exemplaire objectivement moyen. Mais notice développant longuement un ex-libris secondaire, sans rapport direct avec l’ouvrage. La provenance occupe plus de place que la description matérielle.

Conclusion : quand le livre hésite, on convoque un ancien propriétaire.

Cas n°5 — L’invendu qui prend de la valeur par persévérance

Dossier IGLI-LIB-05-STOCK

Même ouvrage observé sur une période de huit ans.
Aucun changement d’état.
Aucune demande particulière constatée.

Prix catalogue :
– année 1 : 2 800 €
– année 4 : 3 200 €
– année 8 : 3 900 €

Justification fournie :
« Le marché a évolué. »

Enquête IGLI : aucune vente comparable enregistrée sur la période.

Conclusion : le livre n’a pas pris de valeur, mais de l’ancienneté en vitrine.

Cas n°6 — Le relieur au crayon gras devenu vérité acquise

Dossier IGLI-LIB-06-CRAY

Mention manuscrite au crayon gras, sur un feuillet de garde : « rel. Padeloup ? »

Catalogue suivant : « Reliure attribuée à Padeloup. »

Catalogue ultérieur : « Belle reliure de Padeloup. »

Aucune nouvelle expertise n’a été menée entre-temps.

Conclusion : le point d’interrogation s’efface avec le temps.

Conclusion générale de l’IGLI

L’Inspection Générale du Livre Imprimé ne conclut ni à une défiance généralisée ni à une malhonnêteté structurelle, mais à une érosion progressive de la précision, favorisée par la répétition, le temps et l’absence de contradiction.

Le discours libraire, en particulier dans le haut de gamme, tend à se solidifier avec les années, non par vérification accrue, mais par sédimentation narrative.

Recommandations de l’IGLI

  1. Pour les bibliophiles
    Considérer toute notice comme une hypothèse de travail.
    Se souvenir qu’un prix qui monte sans vente n’est pas un signal, mais une stratégie, voire un constat d’échec.
  2. Pour les libraires
    Maintenir visibles les incertitudes.
    Résister à la tentation de transformer une annotation prudente en certitude commerciale.
  3. Pour tous
    Accepter que le doute documenté est plus respectable qu’une assurance approximative.

L’IGLI rappelle enfin que la confiance n’est pas incompatible avec la vérification, et que le livre ancien supporte très bien qu’on lui pose des questions — contrairement à certaines notices.

Cote IGLI :
IGLI — LIB/04-DISC

5 Commentaires

  1. Bonjour H.O.
    Je suis une lectrice régulière de vos chroniques qui ne commente jamais mais se réjouis à chaque nouvelle parution.
    Selon la classification IGLI, je ne suis pas une bibliophile mais une lectrice qui aime les livres anciens, avec une petite tendance relieur amateur qui essaye de passer sous les radars pour ne pas se faire massicoter.
    Sans être bibliophile, je partage néanmoins beaucoup de ces tendances honteuses.
    J’ai une fâcheuse tendance à l’acquisition de romans feuilletons du XIXe avec une possible multiplication des exemplaires si il s’agit des trois mousquetaires.
    Je sens systématiquement les livres avant de les acheter et avant de les lire. J’avoue même parfois ne les ouvrir que pour ça, sans réelle intention de lecture.
    Je ne pratique pas (ou pas souvent) l’arrondi vers le bas, mais il m’arrive de ranger discrètement une nouvelle acquisition dans la bibliothèque.
    Je ne pense pas résoudre ces petits dysfonctionnements par ces aveux publics,mais je suis contente de vous faire enfin ce petit clin d’œil
    Chrissy

  2. hum… effectivement, à la lecture des symptômes, comme Jérôme (avant de s’embarquer avec ses 2 amis sur la Tamise), a la mauvaise idée d’ouvrir un dictionnaire de médecine, on se découvre atteint au plus haut point, de toutes les maladies décrites (à l’exception de la tendinite de la femme de chambre, si je me souviens bien). Sans chercher trop loin, je trouve pour un même titre le manuscrit, deux exemplaires d’une édition détruite (dont un sur grand papier, marqué « exemplaire unique », l’autre « édition détruite à part 3 ou 4 exemplaires dont celui-ci »), un exemplaire de l’édition normale, broché, un autre bien relié… et ce n’est pas un cas unique. Que dire aussi de cette manie, heureusement partagée par peu de personnes, de collectionner les différentes éditions d’un même titre (pour le fun : de quel livre s’agit-il, d’après vous ?) ?? ou encore d’essayer de reconstituer des séries d’éditions, séries qui ne sont évidemment pas uniquement constituées de chefs-d’œuvre..

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