Les relations troubles entre Libri et Duru

En 1847, Guglielmo Libri, inspecteur général des bibliothèques et mathématicien réputé, fuit en Angleterre. Des centaines de manuscrits ont quitté les fonds publics français. Certains reparaissent chez des collectionneurs, gardes arrachées, sous des reliures neuves attribuées à l’atelier Duru.

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’affaire éclate en 1847.

On découvre que des centaines de manuscrits et d’imprimés anciens ont disparu des bibliothèques publiques françaises. Le responsable est identifié : Guglielmo Libri, inspecteur général des bibliothèques, mathématicien réputé, homme de confiance de l’État. Avant même la fin de l’enquête, il fuit en Angleterre.

Mais très vite, une autre question surgit: pas celle du vol, mais celle de ce qui est arrivé après… Car certains ouvrages ne réapparaissent pas tels qu’ils étaient. Ils reviennent transformés. Des livres disparus… puis méconnaissables.

Lorsque les premiers inventaires sont recoupés, les bibliothécaires constatent un détail troublant : des manuscrits signalés comme volés réapparaissent dans des collections privées, parfois à Londres, parfois chez des collectionneurs français, mais sous une forme nouvelle.

Le détail de la transformation est sur le site : les gardes arrachées, les cotes manuscrites effacées, et le nom de l’atelier parisien qui revient dans chacun des volumes reliés à neuf.

  • reliures anciennes déposées,
  • gardes arrachées,
  • cotes manuscrites disparues,
  • volumes reliés à neuf, avec un luxe discret.

Le contenu est ancien. Le contenant, lui, est du XIXᵉ siècle.

Le nom de Duru apparaît

À Paris, un nom revient dans les descriptions de ces reliures : Duru. L’un des relieurs les plus réputés de la capitale. Travail irréprochable. Clientèle prestigieuse. Habitué des manuscrits rares. Aucune plainte n’est déposée contre lui. Aucune facture n’est produite devant la justice. Mais les manuscrits parlent…

Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, certains ouvrages peuvent être nommément cités:

Parmi les manuscrits mathématiques médiévaux passés par les circuits de Libri — Jordanus de Nemore ou Fibonacci figurant au premier rang de ses intérêts — certains furent ultérieurement revêtus de reliures parisiennes de luxe, attribuables à des ateliers comme celui de Duru. Le cas du Fibonacci est mentionné explicitement par Léopold Delisle lors des travaux de restitution.

Dans chaque cas, le scénario est le même, le mécanisme simple et les enquêteurs de l’époque le comprennent rapidement.

Un manuscrit volé, tant qu’il porte une reliure ancienne, une cote institutionnelle, des traces de bibliothèque, reste suspect. Une fois relié à neuf, il devient fréquentable.

La reliure ne sert pas à embellir. Elle sert à faire disparaître l’origine.

Bien sûr, Libri est poursuivi, et sera condamné par contumace. Son nom reste associé au plus grand pillage de bibliothèques publiques du XIXᵉ siècle.

Duru, lui, n’est jamais inquiété. Il continue à travailler, à relier, à livrer des volumes impeccables aux plus grands collectionneurs. Aucune preuve judiciaire n’établit sa complicité… Mais aucune enquête sérieuse ne nie son rôle matériel dans la transformation des livres volés.

L’affaire Libri ne s’arrête donc pas au vol. Elle révèle un maillon essentiel, longtemps passé sous silence : l’intermédiaire technique, celui qui rend le livre revendable: sans la reliure, le manuscrit volé reste un objet compromettant. Avec elle, il devient un bel objet de bibliothèque.

Dans cette affaire, les livres n’ont pas seulement été volés. Ils ont été rendus méconnaissables, puis dispersés.

Le passé me direz-vous?… Et bien non, à l’heure où j’écris ces lignes, en 2026, les bibliophiles bien informés savent qu’il existe au moins un atelier à Paris qui de livre à ce genre de manipulations…

IGLI-FD-2026-10

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Voici quelques uns des professionnels que tout bibliophile peut être amené à croiser au cours de ses pérégrinations. J’oublie volontairement le libraire et/ou le bouquiniste, que nous connaissons tous.

Le restaurateur : à ne pas confondre avec le relieur, même si une même personne peut exercer les deux activités. En effet, alors que le relieur exécute la première reliure destinée à recouvrir et protéger un livre, à partir de feuilles, voire d’un exemplaire broché, le restaurateur intervient pour « réparer » ou remettre en état une reliure déjà existante. Les coordonnées des bons restaurateurs s’échangent quasiment sous le manteau… tant leur talent est recherché et surtout pour éviter des délais encore plus longs. Car c’est bien là le point crucial avec les restaurateurs, les délais qui peuvent transformer le plus patient des bibliophiles en énergumène vociférant. En effet, si vous confiez un ouvrage à un restaurateur, sachez que l’attente qui va suivre va s’écouler d’abord en semaines, puis en mois… voire en année (ça m’est arrivé). La patience est mise à rude épreuve, le restaurateur est volage, il n’hésite pas à remettre la restauration de votre petit ouvrage à plus tard pour s’atteler à une encyclopédie en 36 volumes que vient de lui confier un de vos concurrents. Et n’espérez pas récupérer votre ouvrage pour autant… il est souvent décousu, etc. J’hésite toujours longuement avant de recourir à de tels services. Il faut vraiment faire les bons arbitrages entre délai, valeur du livre, coût de la restauration… même s’il est vrai que je n’ai jamais été déçu par le résultat. En plus, je n’arrive jamais à en vouloir vraiment à a restauratrice préférée.

L’expert : vous le croiserez si vous fréquentez les salles des ventes. Armé de ses bibliographies et de son expérience, c’est lui qui rédige les listes ou les catalogues de vente. Ce sont des personnes que j’affectionne particulièrement, et qui sont souvent assez cocasses. Il est très intéressant de discuter avec eux, on apprend toujours quelque chose. Certains d’entre eux, comme Monsieur Galantaris ont écrit des ouvrages passionnants sur la bibliophilie. De manière générale, tout catalogue est d’ailleurs une source bibliographique intéressante.

Le courtier : également habitué des salles des ventes, c’est un intermédiaire entre les vendeurs et les libraires. Le plus souvent il achète en salle pour le compte de libraires qui ne sont soit pas présents pendant la vacation, soit éloignés de la ville où se tient la vente (par exemple des libraires étrangers), soit parce qu’ils préfèrent avancer masqué pendant la vente. Le courtier n’a pas ou très peu de stock, et il n’est qu’un intermédiaire qui se rémunère selon un ratio établi entre le prix payé en salle et le montant de l’ordre que lui a laissé un libraire. En général, si l’ordre était de 100 euros, et que le courtier réussit à acheter le livre à 80 euros, il conserve la moitié de la différence pour lui, soit 10 euros.

H
Images : des gravures d’un ouvrage du 16ème illustré par Merian.

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