Reconnaître une édition originale : le guide

L’édition originale est la première forme imprimée d’un texte, et son premier tirage en est l’état le plus recherché. Le marché regorge pourtant de réimpressions habillées en originales, que seuls les points relevés par les bibliographes permettent de démasquer. Voici comment vérifier un exemplaire avant de payer.

À la manière de Lucas Corso, chasseur de livres et traqueur d’exemplaires authentiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’édition originale, qu’on abrège volontiers en EO, est la première édition d’un ouvrage dans son premier tirage, la forme sous laquelle un texte est apparu pour la première fois. Sa valeur tient à cette primauté, qui en fait l’exemplaire le plus proche du moment de création. Il faut pourtant distinguer la première édition du premier tirage, car une édition peut connaître plusieurs tirages successifs, et le chasseur vise les deux ensemble : le premier tirage de la première édition.

Plusieurs indices trahissent une édition originale. La mention d’édition vient en premier : une vraie originale ne porte généralement aucune indication du genre « deuxième édition » ou « nouvelle édition revue », et l’on se méfiera, à l’inverse, des « édition originale » imprimées trop fièrement, car on ne se vante pas de ce qui va de soi. La date vient ensuite. Il faut la comparer entre la page de titre et l’achevé d’imprimer en fin de volume, toute incohérence étant un signal. La justification du tirage, pour les livres modernes, situe l’exemplaire dans l’édition par le nombre d’exemplaires, les papiers et la numérotation. Restent enfin les « points », ces détails relevés par les bibliographes, comme une coquille, un cartonnage ou un état de gravure, qui distinguent le premier tirage des suivants. C’est là que se gagne ou se perd une enquête.

Les Fleurs du mal en donnent un exemple concret. Le recueil paraît en 1857 chez Poulet-Malassis et De Broise. Un libraire spécialisé décrit ainsi les marques du premier tirage sur l’exemplaire qu’il propose : il contient les six pièces que la justice a fait condamner, une faute à la page 12 (« s’enhardissent » pour « s’enhardissant »), un accent sur le « E » de « Les éditeurs » au verso du faux-titre, et, sur la page de titre, l’absence de point et de parenthèse fermante après « Les tragiques, liv. II ». Sa couverture est décrite comme de troisième état selon le classement de Carteret. Aucun de ces détails ne se voit de loin. Ce sont pourtant eux que le libraire invoque pour établir le premier tirage, et l’on voit à quelle profondeur il faut descendre pour être sûr.

Les pièges sont nombreux. La réimpression à l’identique, le « remis dans le commerce » coiffé d’une nouvelle page de titre, l’exemplaire de deuxième tirage vendu comme premier : autant de chausse-trappes. L’habit ne fait pas l’originale. Une belle reliure peut d’ailleurs rendre un exemplaire plus séduisant sans rien prouver sur son tirage, et c’est le texte imprimé qu’il faut interroger, non le cuir qui l’entoure.

Pour trancher, on consulte les bibliographies de référence, qui décrivent l’originale point par point et forment la carte du chasseur. Elles se répartissent par époque. Pour les auteurs français du XVIe au XVIIIe siècle, il y a le Tchemerzine, Bibliographie d’éditions originales et rares d’auteurs français, paru de 1927 à 1933 en 10 volumes. L’ouvrage présente, selon le libraire qui en propose la réédition, la reproduction de plus de 6 000 pages de titre pour 120 grands auteurs, classés par ordre alphabétique, leurs œuvres suivant l’ordre chronologique. Hermann l’a réédité en 1977 en 5 volumes, à partir de l’exemplaire annoté par le libraire parisien Lucien Scheler, qui a corrigé de sa main des transcriptions et des paginations.

Pour le XIXe siècle, Georges Vicaire (1853-1921) a publié de 1894 à 1920 son Manuel de l’amateur de livres du XIXe siècle, en 8 volumes, qui couvre les années 1801 à 1893. Léopold Carteret a pris le relais avec Le Trésor du bibliophile romantique et moderne, 1801-1875, paru à Paris de 1924 à 1928 en 4 volumes : les deux premiers décrivent des éditions originales, le troisième est consacré aux livres illustrés. Le Guide du bibliophile français de Clouzot, qui traite les œuvres littéraires du XIXe siècle, figure lui aussi dans les notices des libraires. Pour la littérature de langue française du XIXe et du XXe siècle, la Bibliographie des auteurs modernes de langue française, d’Hector Talvart et Joseph Place, compte 22 volumes parus de 1928 à 1976. Choisissez l’outil selon la période de votre livre, car aucun ne fait tout.

La méthode est simple à énoncer. On cherche l’auteur dans la bibliographie qui correspond à l’époque, on lit la description de l’originale et l’on compare son exemplaire, en commençant par la page de titre et le verso du faux-titre, où les premières corrections de l’imprimeur se logent. Un point qui ne correspond pas appelle une vérification dans une seconde bibliographie, puis dans les notices de libraires qui décrivent le même titre. Celles-ci citent d’ordinaire leurs références, Carteret, Clouzot ou Vicaire, et lire plusieurs notices de suite forme l’œil plus vite qu’un manuel.

Reste la question du prix, qui ne se pose qu’une fois l’originale confirmée. Un exemplaire reconnu comme tel ne vaut pas la même somme selon son état, sa reliure et sa complétude, et pour fixer le chiffre il faut passer à la comparaison avec des ventes réelles, que décrit notre page sur l’estimation d’un livre ancien.

Pour authentifier, il faut savoir lire un livre : voyez nos pages sur les formats, sur les reliures et sur l’estimation.

Un livre trop sûr de lui ment souvent. Le vrai se laisse vérifier. — à la manière de L. Corso.

Sources : notice du Tchemerzine, Robin Halwas ; Wikipedia, Georges Vicaire ; RBMS, Carteret, Trésor du bibliophile romantique et moderne ; RBMS, Talvart et Place ; La Sardine ambulante, bibliographies utiles aux bibliophiles (Clouzot) ; Edition-Originale.com, Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

La lettre du bibliophile

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Un bibliophile sur le Titanic, ou le destin de Harry Elkins Widener

Un bibliophile sur le Titanic, ou le destin de Harry Elkins Widener

Amis bibliophiles bonsoir,

La nuit du 14 au 15 avril 1912 fût fatale pour environ 1500 passagers qui avaient pris place à bord du Titanic… ainsi qu’à un nombre inconnu d’ouvrages anciens dont on peut présumer qu’ils étaient précieux. Ceux-ci voyageaient en effet avec le jeune Harry Elkins Widener, 27 ans, qui était l’un des jeunes bibliophiles les plus gâtés et les plus prometteurs des débuts du XXe siècle.

Né en 1885, Harry Elkins Widener a développé très tôt un goût pour la bibliophilie, qu’il a cultivé après son passage à Harvard en 1907, et que l’immense fortune de ses parents lui a permis de développer très rapidement malgré son jeune âge Ainsi, a seulement 27 ans, il possédait (presque)… une bible de Gutenberg, comme nous le verrons ci-dessous.


Ses goûts étaient assez larges, et le portaient plutôt vers les auteurs anglo-saxons du 19ème en édition originale (Dickens, Stevenson, Brontë, etc.) sans pour autant dédaigner les grands classiques puisqu’il avait hérité d’une Bible de Gutenberg qui fait aujourd’hui la fierté de la Bibliothèque de Harvard: c’est de plus un exemplaire bien connu, qui a successivement appartenu à Pierre Henri Larcher (Paris, 1814), Lord Ashburnham (1840), dont le fils le revendît à Bernard Quaritch (1896). Peu de temps c’est Robert Hoe qui en devînt l’heureux propriétaire (il la rangeait d’ailleurs juste à côté de mon exemplaire Hoe qui porte donc des poussières de Bible de Gutenberg, sourire), puis à nouveau Quaritch avant que le grand-père de Harry Elkins Widener ne l’achète. L’exemplaire fût remis à la bibliothèque en 1944.

Il a particulièrement marqué le jeune Harry qui évoque la Bible dans une lettre adressée à son ami Luther Livingston, libraire à Philadelphie le 10 mars 1912, un mois avant la tragédie, dans laquelle il lui écrit qu’il va effectuer un voyage rapide vers Angleterre, à bord du Mauretania, avant de revenir avec le voyage inaugural du Titanic. Il termine sa lettre par les mots suivants: « un secret,… grand-père a acheté l’exemplaire Hoe. N’est-ce pas merveilleux? J’espérais que ce soit pour moi, mais ce n’est pas le cas! ».

La bibliophilie et l’acquisition de nouveaux ouvrages anciens était d’ailleurs l’une des raisons de son voyage en Europe. Il voyageait avec ses parents et on sait qu’il fit notamment l’acquisition d’une seconde édition des Essais de Bacon (1598). Après l’Angleterre, la famille visita la France avant de ré-embarquer pour les Etats-Unis via Cherbourg et le nouveau flambeau de la White Star Line, le Titanic.Le célèbre paquebot fit en effet escale à Cherbourg: parti de Southampton le mercredi 10 avril 1912 à midi, le nouveau palace flottant devait, quelques heures plus tard, toucher le port de Cherbourg et faire son entrée par la passe de l’ouest à 18h30. Au delà du prestige, cette escale permettait d’embarquer 274 passagers supplémentaires dont les Widener.
La famille et les domestiques occupaient les cabines de première classe C-80-82 (numéro de billet 13503, prix 211 Livres Sterling). Et le soir du drame la famille Widener participait d’ailleurs à un dîner donné par le capitaine en compagnie des passagers les plus riches.
A 23h40 le Titanic percuta un iceberg sur le flanc tribord avant de sombrer à 2h20 au large de Terre-Neuve. Entre 1 491 et 1 513 personnes périrent.
Les témoignages rapportent que Harry Widener aida sa mère à embarquer sur le canot n°4 avant de rebrousser chemin dans l’attente du départ du canot principal, ce qui décida malheureusement de son destin puisqu’il disparu avec le paquebot. L’épave fut localisée en 1985. Elle git à 3 843 mètres de profondeur à 650 km au sud-est de Terre-Neuve et fait actuellement l’objet de fouilles.


Une anecdote que Madame Widener ne confirma jamais prétend que Harry rebroussa chemin pour aller récupérer son Bacon.


Ce qui est certain en revanche, c’est que Madame Widener fît un don de 2 millions de dollars pour construire dans l’enceinte de Harvard une bibliothèque qui abriterait la collection de son fils et servirait de mémorial. Cette bibliothèque ouvrît ses portes en 1915 et existe toujours et fût conçue pour abriter 3 millions d’ouvrages sur plusieurs dizaines de kilomètres de rayonnages.
H

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