Un livre du XVIIe siècle banal vaut moins qu’une édition originale du XXe recherchée : l’âge ne fait pas le prix. La basane est du mouton, le maroquin de la chèvre, et l’écart de valeur entre les deux reliures se lit à l’œil nu. Reste à savoir ce que le marché paie vraiment.
Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils.
Amis bibliophiles, bonjour.
Chacun croit posséder un trésor dans son grenier. C’est rarement vrai, et c’est tant mieux, car estimer un livre ancien n’est pas rêver mais comparer froidement. Voici comment passer de l’espérance au chiffre sans se mentir.
La première chose à comprendre est que la valeur ne tient pas à l’âge : un livre du dix-septième siècle banal vaut souvent moins qu’une édition originale du vingtième recherchée. Elle naît de la rencontre de plusieurs facteurs — l’édition, originale ou tardive ; la rareté réelle ; l’état de conservation ; la qualité de la reliure ; la provenance ; la complétude, car il ne doit manquer ni planche, ni carte, ni feuillet ; et surtout la demande. Un livre rare que personne ne cherche ne vaut presque rien, tandis qu’un livre courant que tout le monde veut peut se payer cher.
Le reste tient dans quatre gestes faits dans l’ordre, trois illusions qui coûtent cher au vendeur pressé, et la liste des bases où se lisent les prix réalisés, qui ne sont jamais les prix affichés.
La méthode tient en peu de gestes, à condition de les faire dans l’ordre. Il faut d’abord identifier précisément l’exemplaire — son édition, son tirage, son format, son état, sa complétude —, car sans cela toute estimation n’est qu’une devinette, et savoir reconnaître une édition originale sépare ici le banal du précieux. Il faut ensuite chercher les prix réalisés et non affichés, puisque le prix demandé par un vendeur ne prouve rien quand seul compte ce qui s’est réellement vendu. Il faut comparer des exemplaires comparables, à édition, état et reliure équivalents, un volume défraîchi et un maroquin d’époque ne jouant pas dans la même division. Il faut enfin ajuster selon l’état, chaque mouillure, restauration ou annotation pesant sur le prix, parfois lourdement.
Trois illusions ruinent l’amateur : croire que l’ancienneté fait la valeur, confondre vieux et rare, et laisser son attachement parler à la place du marché. Le marché, lui, ne paie ni votre histoire familiale ni votre patience : il paie un objet, un état, une demande. Le sentiment est une mauvaise expertise.
Pour trouver vos points de comparaison, les bases de résultats d’enchères, les catalogues de libraires sérieux et l’historique des ventes en ligne font l’affaire, à condition de croiser plusieurs sources, car un seul résultat peut être un accident là où trois forment une tendance. Pour une pièce potentiellement importante, l’avis d’un expert ou d’un libraire reconnu reste précieux, à condition de se rappeler qu’il a parfois intérêt à acheter bas : l’expertise éclaire, elle ne dispense pas de réfléchir. Une fois la valeur cernée, vous serez en bien meilleure posture pour vendre au juste prix.
Approfondissez, si le cœur vous en dit, avec nos pages sur les formats, l’édition originale et les reliures.
Les fortunes ont leurs distractions ; les bons livres, eux, finissent toujours par retrouver leur prix. GBR · estimation — A. Raturon.
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Plusieurs d’entre vous m’ont posé la question de l’appellation des formats des livres anciens : in-folio, in-quarto, in-octavo… Voici quelques éclaircissements, même si au final ce sont la pratique et l’expérience qui permettent de nommer rapidement le format d’un livre. Après quelques hésitations, on prend vite l’habitude.
Le principe : le format dépend du pliage de la feuille
Le format d’un livre ancien est déterminé par le nombre de fois où la feuille d’imprimerie a été pliée pour le constituer :
- In-plano : la feuille n’est pas pliée du tout (très grand format, atlas, planches isolées).
- In-folio (2°) : feuilles pliées en 2, formant 4 pages (recto-verso).
- In-quarto (4°) : feuilles pliées en 4, formant 8 pages.
- In-octavo (8°) : feuilles pliées en 8, formant 16 pages.
- In-douze (12°) : 12 feuillets par cahier, format de poche très répandu au XVIIIe siècle.
- In-seize (16°), in-dix-huit (18°), in-trente-deux (32°) : formats très petits, dits « de poche » ou « de gousset ».
En pratique, comment le bibliophile mesure-t-il le format ?
Voilà pour la théorie. En pratique, c’est différent. Comme la feuille de papier d’imprimerie n’a pas toujours eu la même dimension (et que seul l’imprimeur connaît la taille du stock employé), il faudrait quasiment dérelier un livre pour compter les pliures… La tâche peut donc s’avérer délicate, même pour un bibliophile expérimenté ou un libraire confirmé.
Pour simplifier et codifier, on utilise depuis le XIXe siècle une cote moyenne dite « format bibliographique », fondée sur la hauteur du livre relié :
Tableau des formats bibliographiques
| Format |
Hauteur |
Usage typique |
| Grand in-folio |
plus de 40 cm |
Bibles, atlas, livres de cérémonie |
| In-folio |
moins de 40 cm |
Ouvrages savants, théologie, droit |
| In-4 (in-quarto) |
moins de 30 cm |
Ouvrages d’érudition, livres illustrés |
| In-8 (in-octavo) |
moins de 25 cm |
Format courant pour la littérature |
| In-12 |
moins de 20 cm |
Romans, livres de dévotion (XVIIIe) |
| In-16 |
moins de 16 cm |
Petits classiques, livres de poche |
| In-18 |
moins de 14 cm |
Édition Charpentier, livres économiques (XIXe) |
| In-32 |
moins de 10 cm |
Almanachs, livres de gousset |


Avec l’habitude, il n’est plus nécessaire de regarder ce tableau : on sait immédiatement à quel format on a affaire.
Petite histoire des formats
L’usage des formats remonte à l’imprimerie occidentale du XVe siècle. Gutenberg et ses successeurs publient principalement in-folio : le format majestueux convient aux Bibles, aux missels et aux ouvrages d’apparat. Les premiers incunables sont presque tous des in-folio.
Au XVIe siècle, l’humaniste vénitien Alde Manuce popularise un format plus maniable : l’in-octavo. C’est une révolution. Désormais, on peut emporter un classique grec ou latin dans sa poche. Ce format devient celui de la littérature pour les siècles suivants.
Au XVIIe siècle, on voit apparaître l’in-douze (ou « duodecimo »), encore plus économe en papier, qui s’imposera comme le format roi du roman au XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, l’éditeur Gervais Charpentier lancera son célèbre format Charpentier (in-18), à 3,50 francs le volume, démocratisant la lecture.
Pourquoi le format compte pour le bibliophile
Le format n’est pas qu’une question de taille : il influence directement la valeur et l’usage d’un livre ancien.
- Les in-folio sont rares, lourds, encombrants, mais souvent les plus prestigieux. Une Bible in-folio du XVIe siècle peut atteindre des sommes importantes.
- Les in-octavo et in-douze sont les formats les plus courants en littérature : la valeur dépendra surtout de l’édition (originale, illustrée, recherchée) et de la reliure.
- Les très petits formats (in-32, in-48) sont souvent des curiosités : almanachs, livres de gousset, sont prisés des collectionneurs spécialisés.
Foire aux questions
Quelle est la différence entre in-4 et in-quarto ?
Aucune, c’est la même chose. In-quarto est l’expression latine, in-4 son abréviation usuelle (notée parfois 4°). Les deux désignent un livre dont les feuilles ont été pliées en quatre.
Comment mesurer le format d’un livre ancien ?
Mesurez la hauteur du dos (du haut au bas du plat) et reportez-vous au tableau ci-dessus. C’est la convention bibliographique en usage chez les libraires depuis le XIXe siècle.
Pourquoi parle-t-on parfois d’in-folio « raisin » ou « jésus » ?
Ce sont les noms anciens des formats de papier avant pliage. Le papier « raisin » faisait environ 50 × 65 cm ; le « jésus » environ 56 × 72 cm. Un « in-folio jésus » est donc un in-folio imprimé sur du papier jésus, soit un grand in-folio.
Existe-t-il des formats encore plus grands que l’in-folio ?
Oui : l’in-plano (feuille non pliée), l’atlas (très grand format pour cartes et planches), et l’éléphant (format spécial des planches d’histoire naturelle, comme les Birds of America d’Audubon, qui font près d’un mètre de haut).
Pour aller plus loin
H
P.S. : Source partielle « Histoire et Commerce du Livre », par Henri Desmars, GIPPE.
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