Comment estimer la valeur d’un livre ancien

Un livre du XVIIe siècle banal vaut moins qu’une édition originale du XXe recherchée : l’âge ne fait pas le prix. La basane est du mouton, le maroquin de la chèvre, et l’écart de valeur entre les deux reliures se lit à l’œil nu. Reste à savoir ce que le marché paie vraiment, et ce que le vendeur en touche.

Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils.

Amis bibliophiles, bonjour.

Chacun croit posséder un trésor dans son grenier. C’est rarement vrai, et c’est tant mieux, car estimer un livre ancien n’est pas rêver mais comparer froidement. Voici comment passer de l’espérance au chiffre sans se mentir.

La première chose à comprendre est que la valeur ne tient pas à l’âge : un livre du dix-septième siècle banal vaut souvent moins qu’une édition originale du vingtième recherchée. Elle naît de la rencontre de plusieurs facteurs : l’édition, originale ou tardive ; la rareté réelle ; l’état de conservation ; la qualité de la reliure ; la provenance ; la complétude, car il ne doit manquer ni planche, ni carte, ni feuillet ; et surtout la demande. Un livre rare que personne ne cherche ne vaut presque rien, tandis qu’un livre courant que tout le monde veut peut se payer cher.

La méthode tient en peu de gestes, à condition de les faire dans l’ordre. Il faut d’abord identifier précisément l’exemplaire, son édition, son tirage, son format, son état, sa complétude, car sans cela toute estimation n’est qu’une devinette, et savoir reconnaître une édition originale sépare ici le banal de l’utile. Il faut ensuite chercher les prix réalisés et non affichés, puisque le prix demandé par un vendeur ne prouve rien quand seul compte ce qui s’est réellement vendu. Il faut comparer des exemplaires comparables, à édition, état et reliure équivalents, un volume défraîchi et un maroquin d’époque ne jouant pas dans la même division. Il faut enfin ajuster selon l’état, chaque mouillure, restauration ou annotation pesant sur le prix, parfois lourdement.

Un prix réalisé n’est pourtant pas un prix payé. Drouot définit le prix marteau comme le montant de la dernière enchère annoncée par le commissaire-priseur, sans frais, et précise que l’acheteur règle en plus des frais d’adjudication. Dans l’exemple qu’il donne, ces frais sont de 26 % : un lot adjugé 1 000 € coûte 1 260 € à celui qui l’emporte. La Gazette Drouot situe ces frais entre 20 et 30 % TTC selon les maisons de ventes. Sur les lots achetés par le site de Drouot, des frais de plateforme de 1,8 % à 3,6 % TTC s’y ajoutent. Chez Catawiki, l’acheteur paie des frais de protection de 9 % de l’enchère finale plus 3 € : 100 € d’enchère donnent 12 € de frais, d’après la page d’aide du site. Deux résultats ne se comparent donc que si l’on sait si chacun est affiché au marteau ou frais compris.

Le vendeur voit la même opération par l’autre bout. Drouot Estimations affiche 15 % HT, soit 18 % TTC, de frais de vente sur le prix d’adjudication, et 36,59 € TTC de frais d’ouverture de dossier. À titre d’illustration seulement, car chaque société de ventes fixe ses propres taux, un lot adjugé 1 000 € coûte alors 1 260 € à l’acquéreur de l’exemple précédent et laisse 820 € au vendeur, avant tout autre coût. L’écart de 440 € n’est allé ni à l’un ni à l’autre. Le vendeur qui rêve d’un chiffre d’adjudication doit donc retrancher ses frais avant de se réjouir, et l’acheteur qui compare avec une vente passée doit ajouter les siens.

Trois illusions ruinent l’amateur : croire que l’ancienneté fait la valeur, confondre vieux et rare, et laisser son attachement parler à la place du marché. Le marché, lui, ne paie ni votre histoire familiale ni votre patience : il paie un objet, un état, une demande. Le sentiment est une mauvaise expertise.

Pour trouver vos points de comparaison, les bases de résultats d’enchères, les catalogues de libraires sérieux et l’historique des ventes en ligne font l’affaire, à condition de croiser plusieurs sources, car un seul résultat peut être un accident alors que trois forment une tendance. Parmi les bases de résultats, la Rare Book Transaction History de Rare Book Hub réunit plus de 5,7 millions d’enregistrements de ventes aux enchères, dont certains remontent au XIXe siècle, la plupart étant plus récents. Quelle que soit la base, notez pour chaque comparable la date de la vente, l’adjugé, les frais éventuels, l’édition, l’état, la reliure et la complétude. Quand six ou sept résultats sont réunis, écartez les extrêmes et retenez la valeur du milieu plutôt que la moyenne, qu’un seul lot enflammé suffit à fausser.

Pour une pièce potentiellement importante, l’avis d’un expert ou d’un libraire reconnu reste utile, à condition de se rappeler qu’il a parfois intérêt à acheter bas : l’expertise éclaire, elle ne dispense pas de réfléchir. Une fois la valeur cernée, vous serez en bien meilleure posture pour vendre au juste prix, ce que traite notre page sur la vente de livres anciens.

Approfondissez, si le cœur vous en dit, avec nos pages sur les formats, l’édition originale et les reliures.

Les fortunes ont leurs distractions ; les bons livres, eux, finissent toujours par retrouver leur prix. GBR · estimation — A. Raturon.

Sources : Drouot, Prix marteau, frais, TVA ; Gazette Drouot, Lexique des ventes aux enchères ; Catawiki, How does the Buyer Protection fee work? ; Drouot Estimations, Comment vendre aux enchères ? ; Rare Book Hub, What is the Rare Book Transaction History?.

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« Liquidité: modérée / Risque: élevé / Gains potentiels: limités »… quand Les Echos déconseillent d’investir dans les livres anciens

« Liquidité: modérée / Risque: élevé / Gains potentiels: limités »… quand Les Echos déconseillent d’investir dans les livres anciens

Amis Bibliophiles bonsoir,
« Liquidité: modéréeRisque: élevéGains potentiels: limités »
Ces trois lignes concluent un article du site du journal Les Echos consacré aux livres anciens et aux manuscrits: « Les livres et manuscrits parlent à l’âme plutôt qu’au portefeuille ». Je dois avouer que pour une fois, la lecture d’un article économique consacré aux livres anciens m’a réjoui. Enfin, dès le titre, je me reconnais dans l’analyse qui va être faite. 
Et vous, vous la voyez comme ça, votre bibliothèque?L’article de Pierrick Fay est très juste selon moi. Il y rappelle que la majorité des livres considérés comme précieux pas le SLAM ne dépassent pas 800 euros, mais aussi et surtout que chaque ouvrage étant unique, il n’existe pas de cote. 
On y retrouve également quelques fondamentaux de la bibliophilie »intelligente »: privilégier un domaine particulier pour donner une cohérence à l’ensemble de la bibliothèque (un point que je trouve personnellement contestable, tant la notion de cohérence est subjective – et j’ai du mal avec les bibliothèques monomaniaques, ça m’ennuie), privilégier les éditions originales, si possible ne pas acheter sans avoir vu, ne pas oublier que la condition et l’état de conservation sont clefs. Et surtout, ne pas oublier que le prix et la valeur sont également des notions très relatives.
On croise souvent des amateurs (ou des professionnels d’ailleurs) qui mésestiment la valeur d’un ouvrage, parce qu’ils ont découvert au fil de recherches sur internet qu’un ouvrage ayant le même titre valait une petite fortune. Il reste très difficile de comparer deux ouvrages, et en général lorsqu’on y parvient, toutes choses étant égales par ailleurs, c’est que les deux ouvrages sont banals.
Je me réjouis en tout cas de retrouver dans l’article de Pierrick Fay cette vérité, que l’on devrait graver sur le fronton de bien des bibliothèques: la bibliophilie n’est pas un placement financier, mais une passion.
Les plus values y sont très aléatoires, les modes impactent significativement les prix, et le marché est rythmé par des coups de balancier pouvant l’amener dans une direction comme dans l’autre: arrivée de nouveaux investisseurs, dépense déraisonnable d’un spéculateur controversé, effet d’internet, de ses moteurs de recherches ou d’ebay, dynamisme des sociétés de ventes aux enchères, sans parler de l’effet démographique; l’âge moyen des bibliophiles étant ce qu’il est, on peut espérer une arrivée massive de livres en vente dans les vingt années à venir.
A noter que dans un autre article, sur le même site,et paru la même semaine, les journalistes rappellent que:
« La rentabilité n’est d’ailleurs pas la priorité. La plupart de ces placements ne génèrent pas de revenus et la plus-value est souvent aléatoire. Les spécialistes des banques privées, comme les experts indépendants, recommandent de ne pas y allouer plus de 5 à 10 % de ses actifs. Il ne faut pas escompter un éventuel retour sur investissement avant cinq à dix ans.« De façon générale, avertit Antoinette Leonardi, responsable du conseil en art de BNP Paribas Wealth Management, les placements en art sont peu liquides. Une détention de dix ans est souvent recommandée. C’est assez comparable à l’immobilier, il y a des cycles. Face à une urgence de vendre, ces placements nécessiteront néanmoins un certain délai pour être bien vendus. »L’espoir de concrétiser des plus-values tient rarement à un coup de chance mais plutôt à un travail à la fois raisonné et judicieux de constitution d’un patrimoine dans le temps. Acheter par coup de coeur, émotion et plaisir ne doit pas rendre aveugle. « C’est un placement plaisir, mais c’est surtout un placement risqué et même le plus risqué sur l’échelle des placements », avertit Anthony Calci, de Calci Patrimoine. « Pour que je conseille à un client d’y aller, il faut qu’il soit convaincu par le produit et par le fait qu’il peut perdre 50 %. » Pour les investisseurs peu expérimentés, l’achat est semé de chausse-trappes. « 
Beaucoup de facteurs de risque donc, pour des gains potentiels limités. 
Investisseurs, spéculateurs, courage, fuyez… et répétez vous comme un mantra: « Liquidité: modérée / Risque: élevé / Gains potentiels: limités ».
Ca va mieux en le disant.
H
http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/medias/actu/0203192896574-les-livres-et-manuscrits-parlent-a-l-ame-plutot-qu-au-portefeuille-638685.php
et
http://patrimoine.lesechos.fr/patrimoine/banque/actu/0203189808703-investir-au-gre-de-ses-passions-638663.php

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