Les livres de Game of Thrones : enquête sur une bibliophilie de fiction

À Dallas, les 10, 11 et 12 octobre 2024, Heritage Auctions a dispersé 900 lots d’accessoires de Game of Thrones. Plus de 21 millions de dollars au total, dont six lots de livres. Même atelier, mêmes matériaux, même équipe, et pourtant un écart de un à vingt-deux entre le premier et le dernier.

Sur la dispersion Heritage Auctions d’octobre 2024 et le prix de la légende.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il s’est tenu à Dallas, les 10, 11 et 12 octobre 2024, une vente qui mérite qu’on s’y arrête. Heritage Auctions, en partenariat avec HBO, dispersait 900 lots d’accessoires de la série Game of Thrones — costumes, armes, mobilier, et, ce qui nous intéresse ici, livres. Le résultat global a dépassé 21 millions de dollars, dont 1,49 million pour la réplique en plastique du Trône de Fer, et 400 000 dollars pour l’épée de Jon Snow. Ce sont les chiffres que la presse a retenus. Les nôtres, plus modestes, sont plus parlants.

La vente comptait au moins six lots de livres-accessoires. Voici le classement, dans l’ordre des prix réalisés, primes acheteur comprises :

LotPersonnageDescriptionPrix
89552Samwell TarlyLivre relié cuir « Dragonglass »30 000 $
89595GillyLivre d’histoire relié cuir, saison 716 250 $
89163Tywin Lannister« Histories of the Greater and Lesser Houses »11 875 $
89170Tyrion LannisterLivre d’histoire relié cuir8 750 $
89299Shireen BaratheonLivre relié cuir rouge4 875 $
89171(Donjon Rouge)Paire de deux livres de la bibliothèque, saison 22 750 $

Six livres, six prix, une hiérarchie qui n’a rien d’évident.

L’observateur naïf croira que le prix reflète la qualité de fabrication. Il aura tort. Tous ces livres ont été fabriqués par la même équipe, dans le même atelier, à peu près au même moment — entre 2011 et 2019. Ils sont tous reliés de cuir vieilli sur âme cartonnée, tous garnis de pages vierges ou faussement calligraphiées, tous traités à l’eau et au temps pour donner une patine. Techniquement, le livre de Sam et la paire du Donjon Rouge se valent : même savoir-faire, même équipe, mêmes matériaux.

Le reste du relevé est sur le site : l’écart de un à vingt-deux entre le livre de Samwell Tarly et la paire du Donjon Rouge, les trente mille dollars payés pour un titre lisible à l’écran, et le prix qu’atteint le même jour un manuscrit médiéval authentique.

L’écart de prix entre les deux est pourtant de un à vingt-deux. Trente mille dollars pour le Dragonglass, mille trois cent soixante-quinze dollars par volume pour les livres anonymes du Donjon Rouge. Le marché ne paie ni le cuir, ni la dorure, ni la calligraphie : il paie autre chose.

Il paie le personnage. Le livre de Sam est le seul qui agisse narrativement dans la série, le seul à porter un titre fictif identifiable (Dragonglass. A True Accounting of the Special Properties of Dragonglass Thereby Discounting Legend and Myth of the Same), le seul à être attribué à un auteur fictif (Maester Somers), le seul qu’on voie longuement, ouvert, dans une scène clé. Il est devenu, pour le spectateur, un personnage à part entière. Le livre de Gilly, joli mais sans fonction narrative majeure, vaut la moitié. Celui du Donjon Rouge, qu’on aperçoit au fond d’un plan sans qu’aucun acteur ne le touche, vaut quatre fois moins encore.

Il paie aussi le nom propre. Tywin Lannister, dont la bibliothèque apparaît à plusieurs reprises, voit son livre partir à 11 875 dollars. Tyrion, qui est pourtant le bibliophile officiel de la série, n’atteint que 8 750 dollars — parce que le livre attribué à son père porte un titre lisible à l’écran (Histories of the Greater and Lesser Houses), et que le sien n’en a pas. La leçon est dure : dans ce marché, la lisibilité du titre vaut plus que la centralité du lecteur.

Trente mille dollars pour un livre fabriqué en 2017, à Belfast, dans un atelier d’accessoires de cinéma. Le bibliophile français, formé à Drouot, à Bibliorare et au catalogue Sotheby’s, mesurera ce que cette somme représente sur le marché bibliophilique réel.

Trente mille dollars, c’est l’ordre de prix d’un livre d’Heures manuscrit du XVe siècle modeste à bonne enluminure. C’est le prix d’un très bon incunable français illustré, voire d’un incunable rare s’il manque quelques feuillets. C’est trois ou quatre fois le prix d’une belle édition originale française du XVIe siècle en reliure d’époque correcte. C’est, pour rester dans le sujet, vingt fois le prix auquel on trouve aujourd’hui sur Bibliorare un exemplaire propre des œuvres de Pierre Rivière ou des sermons de Bossuet.

L’âge moyen du livre de Sam : sept ans. L’âge moyen d’un livre d’Heures du XVe : cinq cent cinquante ans. Le ratio prix/ancienneté plaide pour la série télévisée à hauteur d’environ soixante-dix-huit fois en faveur du Dragonglass. Le marché paie donc, en arrondissant grossièrement, soixante-dix-huit fois plus le siècle de série télévisée que le siècle de bibliophilie médiévale.

Le défenseur du marché des accessoires de cinéma objectera que la rareté joue en faveur du Dragonglass : il n’existe qu’un seul exemplaire-héros. C’est vrai, et c’est faux. Vrai parce que l’unicité de l’objet n’est pas discutable. Faux parce que la rareté d’un livre d’Heures médiéval modeste n’est guère moins grande : chaque manuscrit est un objet unique, exécuté à la main, dont il n’existe par définition qu’un seul exemplaire au monde, et dont le contenu — vraies prières, vraies enluminures, vrai parchemin de veau — n’a pas été inventé pour le tournage d’une série.

L’argument de la rareté ne tient donc qu’à moitié. Ce qui distingue vraiment le Dragonglass du livre d’Heures, ce n’est pas la rareté : c’est la notoriété attachée. Cinquante millions de spectateurs ont vu Sam ouvrir ce livre à l’écran. Le livre d’Heures de la collection Carl-Alexander Bourgeois, vendu à Pierre Bergé en 2012, en avait peut-être croisé deux cents dans sa vie. La différence de prix mesure exactement cet écart d’audience.

Le marché paie l’attachement. Il paie la légende. Il paie l’histoire racontable autour de l’objet. C’est une vérité que les commissaires-priseurs connaissent depuis toujours, et que nous-mêmes, bibliophiles, observons quand un exemplaire avec ex-libris célèbre triple sa valeur sans rien gagner en qualité matérielle. Le Dragonglass n’est qu’un cas extrême du même mécanisme : un livre dont la valeur tient uniquement à ce qu’on raconte de lui, dont la matière a été fabriquée pour servir la légende et non pour traverser le temps.

Ce qui mérite d’être noté, c’est que ce mécanisme rapproche le marché des accessoires de cinéma et celui de la bibliophilie de provenance. L’un et l’autre paient le nom propre, le récit, l’histoire attachée. La seule différence est dans la matière du support — papier vieilli artificiellement contre vélin patiné par les siècles. Et l’on aurait tort de croire que cette différence sera longtemps reconnue par le marché général. Le livre d’Heures du XVe est conservé dans les bibliothèques publiques ; il vient peu en vente. Le Dragonglass est dans le salon d’un collectionneur fortuné de Dallas ou de Singapour, qui le revendra dans cinq ans avec une plus-value. Devinez lequel des deux marchés sera le plus liquide, le plus médiatique, le plus rentable dans dix ans.

Trente mille dollars, c’est un budget de bibliophile sérieux. C’est le prix d’un beau livre d’Heures, d’un incunable français très correct, d’un Aldine en reliure d’origine. Pour un seul de ces achats, le collectionneur d’accessoires de Dallas acquiert un livre fabriqué en sept mois, dont les pages n’ont jamais été tournées par personne d’autre qu’un comédien anglais entre deux prises, et dont la légende repose entièrement sur huit saisons d’une série télévisée — sujet dont nul ne peut garantir qu’il intéressera encore la génération suivante.

Ce n’est pas une question de jugement de valeur. Le collectionneur d’accessoires fait ce qu’il veut, et son objet a la valeur que le marché lui reconnaît. C’est une question de lucidité. Le marché bibliophilique, dans son segment patrimonial, paie aujourd’hui ce qu’il payait il y a cinquante ans, parfois moins en monnaie constante. Le marché des accessoires de cinéma a, lui, multiplié ses prix par dix en une décennie. L’écart se réduit. Il pourrait, dans une génération, s’inverser.

C’est à ce moment-là que le bibliophile devra reposer la question : qu’est-ce qui justifie que l’on paie un livre ? La réponse, jusqu’ici, allait de soi. Elle ne le fera plus longtemps. Méfions-nous des Dragonglass, non parce qu’ils sont indignes — ils ne le sont pas — mais parce qu’ils déplacent silencieusement la frontière de ce que le marché reconnaît comme un livre.

Cote Guilde : GUILDE · ML / GOT-2024 Document classé : diffusion restreinte — Pourfendeur d’idées reçues.

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À lire ensuite

Une folie de bibliophile, le fantasme des dépareillés rassemblés

Détail du frontispice de Frankenstein, 1831

Le 15 novembre 2018, chez Collin du Bocage, les tomes XI et XIII de l’Encyclopédie passaient seuls, estimés 200 à 250 € la paire. 10 mois plus tôt, chez Thierry de Maigret, 34 volumes sur 35 avaient fait 19 714 €. Entre ces 2 chiffres, des amateurs tiennent depuis des années un carnet de tomes manquants, et quelques-uns achètent.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

J’ai dans ma cave le tome 43 de l’édition de Kehl des œuvres de Voltaire. Veau raciné, dos lisse, pièce de titre verte. Je l’ai payé 5 € dans une manette de Drouot, un jeudi de ventes courantes, avec 11 autres tomes de la même édition. L’édition de Kehl compte 70 volumes in-8, parus de 1784 à 1789. J’en ai eu jusqu’à 12.

5€. J’ai fait le calcul le soir même. Tout le monde le fait. La preuve ?

Je n’ai pas d’Encyclopédie et je n’en cherche pas, mais ses chiffres sont publics. Le lot 26 de Collin du Bocage, vendu en 2018, met le volume de l’Encyclopédie à 110 € environ. L’édition originale compte 35 volumes in-folio, 17 de discours, 11 de planches, 4 de supplément, 1 de planches du supplément, 2 de table. 35 volumes à 110 € font 3 850 €. Le 17 janvier 2018, salle 7 à Drouot, l’exemplaire de 34 volumes présenté par Thierry de Maigret, estimé 6 000 à 10 000 €, a fini à 19 714 €. L’écart est de 15 000 € et quelques. Un amateur patient, qui passe ses samedis à Brassens et ses soirées sur les sites d’enchères, se dit qu’en 10 ans il aura ramassé les 35 et qu’il aura économisé 15 000 €.

Mais non en fait, non.

Le carnet existe, j’en ai tenu un. 3 colonnes au crayon, le tome, la date d’achat, le prix, et une 4e pour la hauteur en centimètres, ajoutée la 2e année quand j’ai compris pourquoi les volumes ne s’alignaient pas. Une page pour mon Voltaire, et encore 9 achats en 3 ans, qui m’ont mené à 21 volumes sur 70. J’ai arrêté le délire là. 20 sont allés chez un bouquiniste de la rue de Seine, qui m’en a donné 40 €, et j’ai gardé le 43, pour bien retenir la leçon. Les 20 autres sont peut-être chez vous.

L’Encyclopédie a été vendue en feuilles. Les souscripteurs recevaient les volumes au fur et à mesure des livraisons et les faisaient relier chez leur propre relieur, à leurs frais. La synthèse publiée ici même en 2013 compte 4 225 exemplaires pour l’édition de Paris.

Il y a donc eu, en gros, 4 225 reliures différentes, dans 4 225 cuirs qui ne se ressemblent que de loin, avec des pièces de tomaison de 4 225 couleurs ou presque, des tranches rouges ou laissées nues, et des gardes marbrées qui ne sortent jamais de la même cuve, et surtout des vies différentes. Le tome XI que vous trouverez n’a jamais été relié par l’homme qui a relié votre tome X. Il a 0,5 cm de plus ou de moins, parce que chaque relieur rogne à sa manière, et 0,5 cm se voit à 3 mètres sur une étagère.

Buffon pose le même problème sur 40 ans. L’Histoire naturelle de l’Imprimerie royale compte 36 volumes in-4, de 1749 à 1789. Le souscripteur de 1749 qui avait 30 ans en avait 70 à la dernière livraison, s’il l’a vue, et Buffon lui-même est mort en 1788 avant son dernier volume.

Les exemplaires de Buffon qui passent en vente ont presque tous 2 ou 3 reliures (ou alors elles ont été reliées après), parce que personne ne garde le même relieur pendant 40 ans, et les libraires ont un mot pour cela dans leurs notices : exemplaire composite. Composite, dans une notice, désigne des reliures de 2 époques sur un exemplaire resté chez le même souscripteur (mais pas seulement, on est d’accord, il est aussi adéquat chez les amateurs de Frankenstein)…

Recomposé désigne des volumes venus de plusieurs exemplaires et réunis après coup par un libraire ou un amateur. Les notices emploient le premier sans gêne ; le second, je ne l’ai jamais lu qu’à côté d’un prix bas. Gênance, comme disent les jeunes bibliophiles (si, ça existe, j’en ai croisé un en 1979).

Un tome ne disparaît pas au hasard. Le 18 octobre 2022, Tajan présentait salle 11 un exemplaire complet de l’originale, estimé 12 000 à 15 000 €, dont les 7 premiers volumes étaient dans une reliure différente des 28 suivants. Il n’a pas trouvé preneur. Les 7 premiers volumes sont ceux de 1751 à 1757. Le privilège a été révoqué en 1759, et les 10 volumes de discours suivants ont été livrés d’un coup en 1765 sous une fausse adresse de Neuchâtel. 8 ans séparent la 7e livraison de la 8e. Je suppose que le souscripteur est mort entre les deux, ou que l’héritier a trouvé le premier relieur trop cher. L’exemplaire n’était déjà pas uniforme en 1765. On peut tout imaginer, mais au final, c’est la réalité qui s’impose. Le truc est raté.

Et les planches?

Elles manquent plus souvent que le texte. L’originale en compte 3 129, et une planche des Gobelins ou de la forge se vend seule, encadrée, depuis 2 siècles. Sur eBay, un vendeur allemand propose en ce moment 44 planches de tapisserie découpées d’un volume. Le volume qui vous manque est peut-être celui qu’on a dépecé. Les volumes qui circulent seuls sont ceux de texte, le XI et le XIII, les lettres N à P et R à S, que personne ne découpe parce qu’il n’y a rien à encadrer. On y reviendra, pire que les amateurs qui rêvent de rassembler les dépareillés, fantasme aussi vain que louable, il y a ceux qui veulent rassembler les feuillets… Je vous jure, j’en connais un, on en parle dans quelques jours!

Je ne dis pas que le marché ne pardonne rien. L’exemplaire de Thierry de Maigret avait une reliure dépareillée pour le tome III des planches et pour les 4 volumes de supplément, il lui manquait 1 supplément sur 5, et il a fait 2 fois son estimation haute. 29 volumes uniformes sur 34 passent. Je n’ai jamais vu un exemplaire remonté avec 35 volumes de 10 reliures franchir 10 000 €. Bon, c’est vrai, je n’ai pas cherché beaucoup. Flemme, comme disent les jeunes bibliophiles. Si ça existe, j’en ai rencontré un en…

Bon, admettons que vous y arriviez.

Mettons 12 ans, 35 volumes, 35 vendeurs. Regardez le rayon.

Le tome I est en veau fauve à dos à nerfs, avec un fleuron à l’oiseau dans les caissons ; le tome II en veau marbré plus brun, dos à nerfs aussi, mais les fers sont des grenades ; le tome III a été refait au XIXe siècle en demi-basane verte à dos lisse, et il est plus court de 1 cm, nausée ; les tomes IV et V viennent du même exemplaire et se tiennent compagnie ; le VI porte une pièce de tomaison noire quand tous les autres l’ont rouge ou citron ; les planches sont dans 4 reliures dont une en demi-toile de bibliothèque municipale avec une cote à l’encre blanche sur le dos. Les dorures ne sont pas de la même main ni du même or. Les tranches passent du rouge au jaune au bleu au rien.

Mary Shelley a publié son monstre en 1818, cousu de morceaux pris sur plusieurs corps. Le vôtre a 35 coutures et il a coûté 3 850 €.

Frontispice de Frankenstein, 1831 : la créature se redresse, Victor Frankenstein s’enfuit
Theodor von Holst, frontispice de Frankenstein, Londres, Colburn et Bentley, 1831. Domaine public.

Je connais la suite, parce que je l’ai vue chez un confrère de la Guilde: l’amateur qui a réuni ses 35 dépareillés ne supporte pas le rayon, et il fait relier le tout à neuf, en demi-chagrin rouge uniforme, chez un relieur de quartier qui facture 150 € le volume. 5 250 € de plus. Je l’ai vu, à Lyon, chez un relieur! De mes yeux vu!

Au passage, 35 reliures du XVIIIe siècle, dont 20 au moins n’avaient rien, sont parties à la poubelle du relieur, et l’exemplaire a maintenant 35 volumes rognés une seconde fois, dans des marges qu’un libraire décrira comme courtes. Le résultat est uniforme. Je n’en donnerais pas 5 000 €, et je ne crois pas qu’un libraire en donne davantage.

La notice, elle, ne pardonne pas. Un exemplaire recomposé porte pour toujours les mots qui le décrivent : reliures non uniformes, tome VI d’une autre édition. Les mots ne s’effacent pas à la vente suivante, le catalogue suivant les recopie. Vous aurez acheté 35 dépareillés et vous posséderez 35 dépareillés rangés côte à côte, ou 35 volumes recouverts de neuf dont le catalogue dira d’où ils viennent. Le catalogue de Thierry de Maigret a écrit « légèrement dépareillée » pour 5 volumes sur 34, et le mot a suivi l’exemplaire jusque sur la page de résultats. J’en ai des haut-le-cœur.

Sans parler du fait que le tome I de l’Encyclopdié, porte, replié, le Système figuré des connoissances humaines, un tableau sur une feuille plus grande que le volume. Il se déchire au pli, ou il finit encadré, et les notices le signalent quand il est là parce qu’il manque souvent. Je n’ai jamais vu cette feuille passer seule en vente, et vous aurez vos 35 volumes avant de l’avoir. L’exemplaire de Thierry de Maigret l’avait, c’est vrai.

Adam Pilinski, un Polonais installé à Paris, a fabriqué dans les années 1870 et 1880 des fac-similés de feuillets d’incunables et de livres du XVIe siècle, à la plume et à la pierre lithographique, si exacts que les libraires s’en servaient pour compléter les exemplaires défectueux. Les catalogues portent encore aujourd’hui la mention « feuillet en fac-similé Pilinski ». Elle fait baisser le prix. Elle ne le fait pas tomber à zéro, parce que Pilinski est devenu lui-même un nom de collection, et qu’un feuillet de sa main se reconnaît à la loupe au grain de la pierre.

Sur le contreplat de mon tome 43 de Kehl, une étiquette de libraire lyonnais, rue Mercière, et un prix au crayon : 3 francs. Quelqu’un, à Lyon, a acheté un tome seul il y a longtemps et l’a gardé.

Je descends parfois à la cave pour le regarder. Je ne sais pas ce qu’il contient. Je ne l’ai jamais ouvert au-delà de la page de titre, et je n’ai jamais cherché le 44. Banni.

Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

GUILDE · ML/TOMAISON

La Guilde a vérifié sous l’armoire ; le tome XII n’y est pas. Document classé : diffusion restreinte.

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