Conte de Noël: le vrai cadeau du bibliophile, une journée sans livre

Le 25 décembre, librairies fermées et ventes inexistantes, j’ai décidé de ne pas penser aux livres pendant une journée entière. Dès le matin, mon regard a classé les rayonnages malgré moi, in-folio en bas, in-octavo au centre. Un carton de livres non catalogués attendait contre le mur.

Armand de Cerville, bibliophile sans fonction, ancien collectionneur de livres anciens.
Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe une confusion tenace, y compris chez les amateurs les plus avertis, entre le lecteur et le bibliophile. Elle est compréhensible, presque excusable, mais profondément inexacte. Le lecteur cherche un texte ; le bibliophile, lui, vit dans un monde plus instable, fait d’éditions, de formats, d’états, de provenances, de manques surtout. Le lecteur peut fermer un livre. Le bibliophile, lui, ne ferme jamais vraiment sa bibliothèque.

C’est précisément pour cette raison que je décidai, un jour de décembre, de ne pas penser aux livres.

Je ne parle pas de ne pas lire — ce serait une facilité. Je parle de ne pas bibliophiler. De suspendre, volontairement, ce réflexe qui transforme chaque couverture en interrogation, chaque tranche en hypothèse, chaque odeur de papier en datation approximative. Une journée entière sans cotes, sans catalogues, sans variantes, sans cette petite voix intérieure qui murmure : exemplaire intéressant, mais…

Cette décision n’avait rien d’héroïque. Elle relevait au contraire d’un épuisement discret, propre aux pratiques obsessionnelles qui ne disent jamais leur nom. Car la bibliophilie n’est pas seulement un plaisir : elle est aussi un sortilège. Un enchantement durable, certes, mais contraignant, exigeant, parfois tyrannique.

Je choisis le 25 décembre.

Non pour des raisons spirituelles ou familiales — je laisse ces considérations à d’autres — mais parce que ce jour-là offre une excuse parfaite. Les librairies sont fermées. Les ventes inexistantes. Les bibliothèques inaccessibles. Le monde bibliophilique, institutionnellement parlant, est à l’arrêt. Ce n’est pas un renoncement héroïque : c’est une abstinence facilitée.

Dès le matin, je compris que l’exercice serait plus difficile que prévu.

Mon regard, habitué à parcourir les rayonnages comme un inventaire mental, s’y posa malgré moi. In-folio en bas, in-octavo au centre, brochures à part. Chaque place racontait une histoire. Je détournai les yeux. Il ne s’agissait pas de renier cette organisation — elle était rationnelle, historiquement fondée — mais de ne pas la commenter intérieurement.

Je traversai la pièce sans m’arrêter. Premier renoncement.

Le lecteur, à ce stade, aurait ouvert un livre. Par plaisir, par curiosité. Le bibliophile, lui, aurait commencé par vérifier l’édition, l’état, la reliure, peut-être même la provenance. Je refusai les deux. Pas de lecture compensatoire. Pas de subterfuge. Cette journée devait être vide de livres, non remplie autrement.

Je préparai un café. Le bruit familier de la cuillère contre la porcelaine me rappela que le monde continuait d’exister sans papier ancien. Cette pensée, anodine en apparence, produisit un soulagement inattendu.

Pourtant, les réflexes revenaient.

Un carton, posé près d’un mur, contenait des ouvrages récemment acquis, encore non catalogués. En temps normal, je n’aurais pas supporté cette indétermination plus de quelques heures. Un livre non décrit est un livre inquiet. Je passai devant sans l’ouvrir. Deuxième renoncement.

Restent le message d’un ami intitulé « Acquisition possible — avis ? », le groupe Le Coin du bibliophile ouvert sur mon téléphone, et un onglet resté ouvert depuis la veille sur un vieil article de bibliophilie.com.

À ce moment précis, mon téléphone vibra.

Un message d’un ami bibliophile de longue date. L’un de ceux avec qui l’on ne s’écrit jamais pour rien. Objet du courriel : « Acquisition possible — avis ? »
Je n’ouvris pas le message. Mais l’aperçu suffisait : une vente à venir, probablement confidentielle, un livre « intéressant », peut-être même « très juste ». Je connaissais le vocabulaire. Il activait immédiatement tout ce que je m’étais promis de suspendre : la comparaison mentale, la projection, l’évaluation silencieuse.

Je posai le téléphone face contre table.

Ce fut, paradoxalement, l’une des plus grandes tentations de la journée. Car le bibliophile ne craint pas tant la perte que le retard. Ne pas savoir tout de suite, ne pas répondre, ne pas être dans la boucle : voilà ce qui inquiète. J’acceptai cette inquiétude comme on accepte une gêne passagère. Le livre pouvait attendre. La vente aussi. L’année suivante déciderait.

Je sortis.

Dans la rue, les vitrines étaient closes. Aucun étalage de livres anciens, aucun présentoir de catalogues. Le bibliophile urbain se nourrit habituellement de ces stimulations visuelles : dos alignés, typographies anciennes, promesses de rareté. Ce jour-là, rien. Le monde conspirait avec ma résolution.

Je marchai longtemps. Sans but. Le lecteur aurait emporté un volume. Le bibliophile, lui, n’emporte jamais rien au hasard : il choisit, il compare, il anticipe. Je n’emportai rien.

À mesure que la journée avançait, une sensation étrange s’installait : une légèreté cognitive. L’absence de livres ne produisait pas un manque, mais un silence intérieur. Plus besoin de se souvenir de ce que je possédais, de ce que je cherchais, de ce qui me manquait. Car la bibliophilie, contrairement à la lecture, est structurée par le manque. Toujours un volume absent, une édition introuvable, un exemplaire imparfait.

Ce jour-là, rien ne manquait.

De retour chez moi, une autre tentation surgit, plus sournoise, plus contemporaine.

Sans y penser vraiment, je pris mon téléphone. Le geste était machinal. Je n’ouvris pas une application de lecture, mais un réseau social. Très vite, l’icône familière apparut : Le Coin du bibliophile. Groupe bien connu, lieu d’échanges attentifs, de découvertes partagées, d’observations souvent fines sur les livres, leurs états, leurs histoires.

Je n’avais aucune intention d’y participer. Simplement regarder. Peut-être accorder un signe d’approbation discret, reconnaître la justesse d’une remarque, la qualité d’une présentation. Un geste sans conséquence apparente. Mais je compris aussitôt le piège : liker, c’était déjà bibliophiler. C’était valider, commenter intérieurement, comparer.

Je refermai l’application.

Ce refus-là fut presque plus difficile que les autres, car il n’impliquait aucun savoir, aucune expertise particulière. Il relevait de la simple appartenance. Or la bibliophilie est aussi une communauté, faite de regards partagés, de discussions patientes, d’un plaisir commun à observer et comprendre les livres. S’en extraire, même pour une journée, produit une sensation de léger décrochage social. Je l’acceptai.

Je pensai alors à cette distinction essentielle : le lecteur peut être rassasié ; le bibliophile, jamais. Il accumule, certes, mais surtout il projette. Il vit dans l’avenir hypothétique de la découverte. Suspendre cette projection, même pour un jour, revenait à interrompre un sortilège ancien.

Je déjeunai sans lire. Sans même consulter un journal. Le texte imprimé, sous toutes ses formes, devait rester à distance. Ce n’était pas une défiance envers l’écrit, mais une trêve.

L’après-midi fut le moment le plus délicat.

C’est l’heure où, habituellement, je consulte des catalogues anciens. Non pour acheter, mais pour comprendre. Le catalogue est, pour le bibliophile, un genre littéraire autonome. Il se lit comme un roman de bibliothèques dissoutes. Renoncer à cela revenait à se priver d’un plaisir profond, mais aussi d’un outil de maîtrise.

Je résistai.

Je fis autre chose. Des gestes sans mémoire. Ranger, nettoyer, classer des objets qui n’étaient pas des livres. Cette substitution était révélatrice : le bibliophile aime l’ordre, mais il l’exerce presque exclusivement sur le papier imprimé. Appliquer cette rigueur ailleurs produisit un effet de décalage salutaire.

Puis survint la tentation la plus intime.

Mon navigateur, ouvert depuis la veille, affichait encore un onglet : un ancien article de bibliophilie.com. L’un de ceux que je connaissais presque par cœur. J’avais envie de le relire, non comme un lecteur, mais comme on se rassure en retrouvant une voix familière. Ce n’était pas une recherche. Pas une analyse. Juste une fréquentation.

Je compris alors que le danger n’était pas le livre, mais le regard bibliophilique. Relire cet article aurait immédiatement déclenché des associations : tel exemple, telle référence, tel souvenir d’un exemplaire vu autrefois. J’hésitai longtemps. Puis je fermai l’onglet.

Ce renoncement-là fut le plus révélateur. Même le discours sur la bibliophilie peut réactiver le sortilège.

En fin d’après-midi, une tentation plus subtile apparut encore. Penser aux livres sans les toucher. Reconstituer mentalement une édition, comparer des états, se souvenir d’un exemplaire vu autrefois. Je dus m’imposer une règle plus stricte encore : ne pas penser aux livres, pas même en creux.

Ce fut la partie la plus difficile.

Car la bibliophilie n’est pas seulement une pratique matérielle ; c’est une forme de rumination savante. Elle envahit les interstices de la pensée. L’en empêcher revenait à observer, avec une certaine lucidité, l’ampleur de son emprise.

Le soir venu, je compris enfin ce que je m’étais offert.

Non pas un jour sans livres — formulation trompeuse — mais un jour sans responsabilité bibliophilique. Plus besoin de veiller, de conserver, de projeter, de transmettre. Les livres pouvaient attendre. Ils avaient attendu des siècles. Ils survivraient à vingt-quatre heures d’indifférence volontaire.

Cette pensée n’était pas une trahison. Elle était, au contraire, une marque de confiance.

Je rentrai chez moi. La bibliothèque était là, intacte, silencieuse. Elle ne me reprochait rien. J’évitai de m’y attarder. Minuit approchait. La journée touchait à sa fin.

À l’instant précis où le jour changea, je ressentis une chose inattendue : le désir de ne rien reprendre immédiatement. De prolonger, quelques heures encore, cet état de suspension. Comme si la bibliophilie, privée un instant de son pouvoir, avait perdu de sa capacité d’enchantement coercitif.

Le lendemain, bien sûr, je retrouvai mes habitudes. Les livres, leurs défauts, leurs promesses. Rien n’avait changé. Et pourtant, quelque chose s’était déplacé.

Je savais désormais qu’il était possible — rare, difficile, mais possible — de faire à la bibliophilie ce qu’elle ne fait jamais à ses adeptes : lui fixer une limite temporelle. Non par renoncement, mais par lucidité. Un cadeau fait à soi-même, sans témoin, sans rituel.

C’est peut-être cela, au fond, que ce jour particulier m’a appris : la bibliophilie est un art exigeant, parfois dévorant, et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite, une fois l’an, d’être suspendue. Non pour être affaiblie, mais pour être rendue à sa juste place.

Un sortilège, lorsqu’on sait s’en libérer un instant, redevient un plaisir.

GUILDE · MS · INT · XXV · s.l. · s.d.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

L’Argent de Zola et celui des bibliophiles: petite enquête sur les prix, les libraires et les illusions du marché

L'Argent de Zola, édition originale

L’Argent d’Émile Zola a été tiré à 250 exemplaires sur Hollande, dont un, relié par Bernasconi, est affiché 3 500 euros. Chez Artcurial, le 9 décembre 2019, un exemplaire venu de la Fondation Napoléon est tombé à 1 643 euros. Même livre, même papier.

Une enquête d’Alcide Raturon, Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues, membre correspondant de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’argent est un sujet vulgaire, ce qui explique sans doute qu’il soit presque toujours traité avec hypocrisie. En bibliophilie comme ailleurs, on l’enveloppe volontiers de gaze morale, on le parfume à l’esthétique, on lui met des gants blancs, et l’on feint ensuite de s’étonner qu’il revienne, le bougre, par la caisse, par la facture, par l’adjudication, par l’étiquette au crayon sous le contreplat.

Il revient toujours.

On a beau répéter, avec Pierre Bérès, que la bibliophilie est cosa mentale, elle demeure aussi, parfois, cosa bancaire. Il suffit d’un catalogue un peu trop séduisant, d’une provenance un peu plus noble que les autres, d’un maroquin bien allumé, d’un nom de relieur qui vous chuchote à l’oreille, et l’esprit le plus ferme commence à vaciller. Le bibliophile, qui se croyait homme de goût, découvre soudain qu’il est aussi homme de prix. Il compare, il hésite, il calcule, il s’indigne, il rationalise, il se promet de ne pas céder, puis cède; ou bien il n’achète pas, ce qui est encore une manière douloureuse de payer.

Car le livre ancien n’a pas un prix: il a des prix.
Un prix rêvé.
Un prix affiché.
Un prix obtenu.
Un prix supportable.
Et, ce qui complique tout, un prix que l’on accepte parce qu’on désire.

C’est là que commencent les ennuis.

Il fut un temps où l’on pouvait encore se raconter que la boutique donnait le ton, que la salle donnait la vérité, et que le hasard faisait le reste. Internet a dissipé cette innocence. Il n’a pas rendu le marché simple; il l’a rendu visible. Nuance immense. Les incohérences existaient déjà; le réseau les a simplement placées sous une loupe brutale, en permettant au bibliophile de passer, dans la même heure, du catalogue prestigieux à la petite annonce mal peignée, de la maison de ventes au libraire scrupuleux, du relieur signé à la reliure douteuse, et de l’exemplaire très honnête à l’exemplaire délirant.

Le relevé est sur le site : les 3 500 euros demandés pour L’Argent de Zola sur Hollande relié par Bernasconi, les 1 643 euros obtenus chez Artcurial le 9 décembre 2019 pour le même papier, et le calcul qui sépare la marge du prix d’autosuggestion.

Or, dès que plusieurs prix apparaissent pour un objet apparemment comparable, le poison du doute entre dans la pièce.

Prenons un cas d’école, et même un cas providentiel, puisque le titre porte déjà son commentaire: L’Argent, d’Émile Zola.

Ce roman a pour lui d’être un bon livre, un grand Zola, un livre sur la spéculation, et un objet bibliophilique très praticable en édition originale, avec ses exemplaires sur grand papier, ses reliures plus ou moins ambitieuses, ses états plus ou moins frais, ses provenances plus ou moins bavardes. C’est donc un parfait terrain d’observation pour qui veut examiner non seulement le prix des livres, mais la psychologie du marché.

En 2017 déjà, l’exemplaire sur Hollande me servait de sonde. Je le reprends en 2026, et le thermomètre n’est pas devenu plus lisible.

Car voici ce que montre, à cette date, un rapide examen des offres et résultats encore visibles.

D’un côté, un exemplaire sur Hollande, relié en demi-maroquin bleu nuit signé Bernasconi, est proposé 3 500 euros par la Librairie Vignes. Le livre est présenté comme un des 250 exemplaires sur Hollande, en belle condition, avec trois ex-libris gravés.

Chez Koegui, un autre exemplaire sur Hollande, relié différemment, figurait déjà à 3 500 euros dans un catalogue de 2024; et la librairie a, par ailleurs, vendu d’autres exemplaires sur Hollande, notamment en reliure Affolter ou Lanoë.

Nous sommes donc, en librairie, dans une zone psychologique très nette: 3 500 euros semble être un palier de présentation tout à fait assumé pour un bel exemplaire sur Hollande.

De l’autre côté, les résultats publics rappellent que la gravité terrestre existe encore. Chez Artcurial, un exemplaire sur Hollande relié en demi-maroquin bordeaux à coins par Alix, provenant de la Fondation Napoléon, estimé 1 500 à 1 800 euros, a été vendu 1 643 euros le 9 décembre 2019 (certes).

Chez de Baecque, un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin cerise à coins, relié par Moscovitz et surtout enrichi d’une carte de visite de Zola avec envoi manuscrit, a atteint 1 500 euros.

Et l’on trouve aussi, chez Ader, un exemplaire sur Hollande relié par Affolter adjugé 400 euros, ainsi que chez Mirabaud-Mercier un autre sur Hollande, en demi-maroquin bleu à coins, adjugé 400 euros également.

Le plus piquant est que ce paysage de 2026 ne contredit pas tant celui de 2017 qu’il ne le prolonge en le durcissant.

En 2017, on voyait déjà:

  • un exemplaire sur Hollande, en plein maroquin signé David, proposé 1 500 euros en librairie;
  • un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin signé de Champs, adjugé 1 600 euros chez Alde en 2012;
  • un autre, en demi-maroquin signé de Yseux, adjugé 1 000 euros chez Cornette de Saint-Cyr;
  • et un exemplaire sur Hollande, relié par Affolter, porté jusqu’à 8 000 euros chez PBA en 2010.

Plus savoureux encore: le plein maroquin de David proposé 1 500 euros par le libraire avait, peu auparavant, été adjugé 520 euros chez Ader.

Autrement dit, les écarts qui scandalisaient déjà l’amateur en 2017 n’ont nullement disparu; ils se sont installés, et peut-être même ennoblis.

Hier, le bibliophile hésitait entre 520, 1 000, 1 500 ou 1 600 euros selon les circuits et les exemplaires; aujourd’hui, il voit surgir des 3 500 euros en librairie alors que des adjudications publiques sérieuses continuent de rappeler que la terre ferme n’est pas si haute. Le marché n’a donc pas gagné en cohérence: il a gagné en aplomb.

Qu’en conclure?

D’abord, que le bibliophile qui cherche une loi simple n’aura qu’un chagrin simple. Les prix ne racontent pas une histoire unique. Ils racontent plusieurs histoires à la fois, parfois contradictoires.

Le libraire dira, non sans raison, qu’un prix de vitrine n’est pas une adjudication. Il ajoutera qu’entre la salle et la boutique se glissent des frais, de l’immobilisation, de la description, du tri, du temps, du regard, une garantie morale sinon juridique, bref tout ce qui distingue le stock pensé de la trouvaille brute. Il n’a pas tort. La marge, en elle-même, n’a rien de scandaleux. Elle est la condition même du métier.

Le bibliophile, de son côté, rétorquera, non sans raison également, qu’un livre qui dort cinq ans à un prix héroïque ne prouve pas sa valeur mais l’endurance de son vendeur (mon collègue Barthélémy qui lit par dessus mon épaule, me dit qu’on oublie trop souvent ceci). Là encore, il n’a pas tort. Un prix affiché n’est pas un sacrement. Il n’est même pas toujours une offre sérieuse: il peut n’être qu’un ballon d’essai, un marqueur de prestige, un “on verra bien”, ou cette forme particulièrement française de rêverie marchande qui consiste à placer un livre à un niveau où il ne sera vraisemblablement jamais acheté, mais où il aura l’air de mériter qu’on en parle.

C’est ici qu’il faudrait faire une distinction salubre entre le prix de marché et le prix d’autosuggestion.

Le premier est celui auquel un exemplaire comparable trouve réellement preneur, dans des conditions observables. Le second est celui auquel le vendeur explique au monde ce qu’il aimerait qu’on lui donne pour des raisons qui lui appartiennent: besoin de marge, espoir d’un amateur captif, réputation à soutenir, lenteur voulue de rotation, ou simple goût du panache.

Or le marché du livre ancien abonde en prix d’autosuggestion.

Qu’on me pardonne l’impertinence: certains vendeurs ne vendent pas seulement des livres, ils vendent la possibilité de croire qu’ils ont raison. Ils tarifent l’autorité, l’emphase, le décor, parfois même le silence. Et comme le bibliophile est un être impressionnable, il lui arrive de prendre la confiance pour de la justesse.

Il faut pourtant résister à cette liturgie.

Prenons notre L’Argent sur Hollande. Entre les 400 euros de certains résultats publics et les 3 500 euros observés en librairie pour des exemplaires bien reliés, l’écart est énorme. Bien sûr, il faut tout de suite ajouter ce que les commentaires de jadis avaient eu l’intelligence de rappeler: on ne compare pas mécaniquement deux exemplaires. La reliure compte. Le relieur compte. L’état compte. La fraîcheur compte. La provenance compte. La présence d’un envoi, d’une lettre, d’un ex-libris prestigieux, d’un catalogue joint, compte. Le simple fait qu’un exemplaire soit resté broché ou qu’il ait été confié à Bernasconi, Affolter, Lanoë, Alix, Moscovitz ou Semet et Plumelle déplace déjà la conversation.

Mais cette vérité, qui est incontestable, sert aussi parfois d’écran de fumée. Car à force de rappeler que chaque exemplaire est singulier, certains finissent par laisser entendre qu’aucune comparaison n’est possible. C’est faux. Elle est difficile; elle n’est pas interdite. Et même: elle est indispensable.

Le bibliophile digne de ce nom ne doit pas comparer brutalement; il doit comparer intelligemment.

Il doit se demander:
cet exemplaire est-il simplement plus beau, ou absurdement plus cher?
cette reliure ajoute-t-elle une vraie valeur, ou seulement une allure?
cette provenance éclaire-t-elle le livre, ou meuble-t-elle la notice?
ce prix rémunère-t-il un travail réel, ou une espérance sans base?

Autrement dit, il faut sortir de la superstition du chiffre pour revenir à l’économie du cas.

Les commentaires suscités naguère (en 2017… Sic transit gloria mundi) par ce sujet avaient d’ailleurs mis le doigt sur plusieurs points décisifs. L’un rappelait très justement qu’un exemplaire adjugé 520 euros n’était pas “obtenable” à 520 euros par tout le monde, puisqu’il fallait encore l’emporter. C’est parfaitement exact.

La salle produit des résultats, non des promesses. Le marteau ne garantit rien d’autre qu’un instant. Un autre faisait observer que la confiance envers le vendeur a un prix. C’est encore exact. Un professionnel identifié, précis, stable, engage davantage que le brocanteur de hasard ou que la notice fuyante d’une plate-forme. Un autre enfin rappelait que les petites différences font parfois les grands écarts: et c’est peut-être la phrase la plus bibliophiliquement exacte de toutes.

Mais de ces corrections, il ne faut pas tirer une indulgence générale pour les excès.

Car il existe bel et bien des cas où le vendeur exagère.

J’irai plus loin: il existe des cas où il exagère avec une candeur désarmante.

Quand un exemplaire sur Hollande, bien relié certes, mais ni miraculeux, ni enrichi d’une pièce autographe majeure, ni chargé d’une provenance impériale, s’installe à des niveaux deux ou trois fois supérieurs à ce que montrent plusieurs résultats publics sérieux, on n’est plus dans l’écart normal; on entre dans la prime d’optimisme. Quand cette prime devient systématique, elle cesse d’être une politique de prix pour devenir une morale de l’attente. Le vendeur attend l’acheteur insuffisamment renseigné, ou l’acheteur non contraint financièrement, ou l’acheteur pressé, ou l’acheteur amoureux — ce qui revient parfois au même.

Il ne s’agit pas ici de blâmer la marge; il s’agit de railler l’abus.

La différence est considérable.

Car la marge rémunère un métier.
L’abus rémunère une asymétrie d’information.
La première est légitime.
Le second est un pari.

Et c’est précisément ce pari que l’Internet, malgré tous ses défauts, rend moins confortable qu’autrefois. Non parce qu’il harmonise les prix — il en est encore très loin — mais parce qu’il permet au bibliophile de voir, presque simultanément, le prix demandé, le prix obtenu, l’exemplaire vendu, l’exemplaire toujours disponible, et parfois l’exemplaire retiré discrètement du marché après une longue sieste tarifaire. Ce simple voisinage des chiffres suffit à troubler les belles assurances.

Où donc L’Argent / L’argent est-il le moins cher?

La question paraît simple; la réponse ne l’est pas.

Il n’est pas automatiquement le moins cher en salle, car la salle suppose disponibilité, réactivité, chance, concurrence limitée ce jour-là, frais en sus, et une certaine résignation à l’imprévu. Il n’est pas automatiquement le moins cher chez le libraire, car le libraire ajoute à juste titre un coût de structure, mais y mêle parfois une dose variable de lyrisme. Il n’est pas automatiquement le moins cher en ligne, où la compétition rapproche parfois les prix de la vérité, mais où l’hétérogénéité des vendeurs, des descriptions et des garanties réintroduit d’autres risques.

L’argent est le moins cher là où l’on paie le moins de fiction autour du livre.

Voilà la seule formule qui me paraisse tenir.

Quand le prix correspond à l’objet, à son état, à sa reliure, à sa provenance, à sa désirabilité réelle, l’argent est bien employé. Quand le prix finance surtout l’illusion qu’un exemplaire banalement beau serait une apparition, l’argent devient soudain très cher.

Il faut donc comparer, oui. Comparer sans mesquinerie, sans fétichisme du “prix cassé”, sans croire qu’un libraire devrait vendre au niveau du marteau nu. Mais comparer tout de même, parce que l’absence de comparaison est l’impôt volontaire du bibliophile impressionnable.

Et s’il fallait tirer de notre petit dossier de L’Argent une morale provisoire, la voici:

Le marché du livre ancien n’est ni rationnel comme l’industrie, ni absurde comme la loterie. Il est local, discontinu, psychologique, sensible à la qualité de l’information, et extraordinairement vulnérable à l’exagération présentée avec aplomb.

Le bibliophile, quant à lui, n’a qu’une défense: regarder de près, lire les notices comme des plaidoyers intéressés, tenir ensemble le désir et la décence, et se souvenir qu’un beau livre trop cher n’est pas moins trop cher parce qu’il est beau.

Au fond, L’Argent de Zola continue d’enseigner la même leçon qu’en 1891: la spéculation commence toujours au moment où l’on confond la valeur d’une chose avec l’assurance de celui qui vous la vend.

Alcide Raturon
Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues

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