Une enquête bibliophilique du Dr Vasseur: Episode 3, Fin de partie.

(Par Hélène Vasseur, médecin légiste. Bibliophile des modernes.)

Le matin recommence par les mêmes trois lignes. Un seul coup. Une seule lettre. Un seul catalogue.
Je les ai écrites la veille, cette fois sans me censurer. En toutes lettres : Rahir, Partie IV.

Les quatre pièces déjà alignées sur ma table — Biblia latina (Arsenal), Manesson-Mallet (librairie), Anquetil (salle 9), La Bruyère (salle attenante) — ne laissent plus place à la fiction du hasard. Quatre corps, quatre papiers, quatre signatures. La grammaire est trop nette pour être niée.

Il reste encore des pages au catalogue. Je ne les écris pas. Je ne les devine pas. Je sais seulement qu’elles viendront. Je pense au nombre total de lots, à la manière dont une vente s’étire sur plusieurs vacations, à ce qui se prépare quand un bibliomane transforme un catalogue en plan d’exécution. Le téléphone vibre. Réquisition. Adresse : hôtel particulier, VIIᵉ arrondissement. Décès en contexte privé, « présence d’invités ». La voix au bout du fil est neutre, professionnelle. Je dis « j’arrive ». Je glisse mes gants en nitrile, mes pochettes à scellés, ma loupe 10×, ma lampe. Je pars.

L’hôtel particulier s’annonce par un porche trop propre. Dans la cour, des silhouettes se tiennent par paires comme à la sortie d’un colloque : manteaux sombres, foulards sobres, chaussures cirées. L’air sent le papier épais et le champagne qui n’a pas eu le temps de tiédir. Un policier me guide : « Cabinet de lecture, au premier. »

La pièce est vaste, boisée, murs clairs. Rideaux lourds filtrant une lumière déjà tombante. Sur la table centrale, un lutrin vide. Autour, des chaises encore chaudes. Sur un guéridon, un compas ancien, un niveau à bulle posé comme un bijou. Au sol, à deux pas du lutrin, le corps. Un homme d’une cinquantaine d’années, costume gris, chemise blanche, cravate étroite. On me dit : architecte, invité d’honneur pour une causerie sur Vitruve.

Je m’accroupis. J’observe avant de toucher. La plaie saute aux yeux : unique, bord franc, trajectoire régulière. Compatible avec un poinçon manié d’une main sûre. Pas de bavure, pas de lutte. La chemise entrouverte découvre un sternum marqué. La lettre R. Brûlure nette, posée au manubrium. Liseré brun, aucune bavure. Sous la lampe, un éclat froid : microparticules dorées. Fer à dorer, posé post mortem. Je photographie.

Un officier me tend un feuillet trouvé près du lutrin. Tirage moderne d’une planche ancienne. En bas : « De architectura, Paris, 1547, traduction Jean Martin, figures de Jean Goujon. » Le pied de page m’attire l’œil : Partie IV — … — Rahir. Je scelle la planche.

Je rédige debout, carnet contre genou : « Plaie unique sternale, outil étroit, trajectoire antéro-postérieure. Marquage thermique post mortem (lettre R). Microparticules métalliques dans la zone brûlée. Planche (Vitruve 1547, trad. Jean Martin, ill. Jean Goujon) posée à proximité. » Je signe. Cinquième constat.

Je prends le temps d’observer la salle, les détails qui échappent au premier regard. Le papier peint, discret, à motif floral ancien. Les boiseries restaurées. Sur une étagère, un volume relié en veau blond, sans rapport apparent avec Vitruve, mais placé comme témoin. L’architecte devait parler du traité, peut-être comparer les exemplaires illustrés. Dans un coin, un projecteur de conférence encore chaud. Le public avait dû attendre le début. Le mort est tombé avant que la parole s’élève.

Dans la cour, l’air a changé de densité. Les voitures noires se rangent. Une rumeur glisse : « On dit qu’un certain Corso est en ville. » Comme une parenthèse, une rumeur de coulisse. Je ne relève pas. Je note mentalement que Corso, s’il circule, sait désormais. Le catalogue Rahir est dans plus d’un esprit.

La deuxième convocation tombe dans l’après-midi. Appartement rive gauche, étage élevé. « Bibliothèque particulière, décès constaté. » Je traverse la Seine, les quais luisent de pluie récente.

La propriétaire m’ouvre. Femme d’une soixantaine d’années, droite, les mains jointes. Elle m’indique un salon profond où la bibliothèque court sur deux travées de chêne clair, vitrées, avec des clés anciennes suspendues à des rubans. L’air sent la cire et le tabac froid.

Sur une table, isolé, un volume : maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle fine. La doublure crie qualité. Padeloup ou son école. Je m’approche. La reliure est ferme, le grain du maroquin serré, la dorure d’une finesse qui n’appartient qu’aux ateliers parisiens du milieu du XVIIIᵉ.

Dans une pièce attenante, le corps d’un homme mince, cheveux blancs, costume sombre. Plaie unique, bord franc, trajectoire régulière. Pas de brûlure. Pas de lettre R sur la peau. Je retourne au volume. J’ouvre avec des gants plus fins. Sur le contreplat, bas de doublure : un R imprimé au fer, brunissement net, sans dorure. Comme une marque de relieur. La signature n’est plus sur le corps : elle est dans le livre.

Je lis la pièce de titre : Œuvres de Maître François Rabelais, édition Duchat, La Haye, 1741–49 (complément 1752). Reliure Padeloup (ou école). Le sixième lot. Le sixième mort.

Je photographie le R, je mesure. Je note : brunissement sec, pas de dorure, fer posé droit. Je scelle le volume entier.

Je rédige : « Plaie unique sternale, outil étroit, trajectoire antéro-postérieure. Aucune lésion thermique. Signature : lettre R imprimée au fer sur la doublure d’un volume Rabelais (édition Duchat, La Haye, 1741–49/1752), reliure Padeloup (ou école). » Je signe. Sixième constat.

Je prends le temps de feuilleter. Les annotations marginales, fines, régulières, appartiennent à une main du XIXᵉ siècle. Peut-être un érudit. Les marges sont larges, les cahiers bien réglés. Ce n’est pas seulement un exemplaire, c’est un monument. Le tueur a choisi.

Dans le couloir, une silhouette s’avance sans hâte. Homme mince, manteau sombre, pas assurés. Dans une main, un rouleau de papier. Dans l’autre, une valisette métallique. Chauffe-fer portatif. Il s’appuie au chambranle. L’agent hésite. L’homme ne bouge pas.

Il parle calmement, pour moi :
— Six lots. Six vies.
— Libraire, conférencier, crieur, collectionneur, architecte, bibliophile. Pas des noms : des fonctions.

Il poursuit :
— R pour Rahir, bien sûr. Mais aussi pour Reliure, Règlement, Recto, Réserve, Revanche. Vous l’aviez noté.

Je pense à mes trois lignes du premier jour. Je ne réponds pas.

— La peau pour les lieux pauvres en regards. Le papier pour la salle. La doublure pour la maison. J’ai marqué où il fallait lire. Je n’ai rien volé. Vous savez que je n’ai rien volé.

Il a raison : il n’a rien volé. Seulement tué.

Il offre ses mains. On les saisit sans violence. En passant, il me regarde :
— Vous lisez bien.

Il sort. La porte se referme.

Au labo, je reprends une dernière fois les six ouvrages, sans chercher à comprendre davantage.
Alors je vois ce que je n’avais pas nommé.

Aucun des six exemplaires ne correspond strictement à sa notice Rahir.
Tous ont été corrigés après la vente — proprement, discrètement, sans trace publique. Une restauration admise, un feuillet remplacé, une dorure reprise, un silence accepté.

Rahir n’était pas le plan. Rahir était l’écran.
Il n’a pas inventé ces altérations. Il les a héritées.

Au labo, les six rapports s’alignent. Librairie : Manesson-Mallet, La Géométrie pratique, 1702. Arsenal : Biblia latina, Bâle 1534. Salle 9 : Anquetil, Histoire de Reims, 1756–57. Salle attenante : La Bruyère, Les Caractères. Hôtel particulier : Vitruve, De architectura, Paris 1547. Bibliothèque privée : Rabelais, Œuvres, édition Duchat, La Haye, 1741–49/1752.

Six morts. Six lots. Six lettres R. Un seul catalogue.

Je pense à mes modernes. À une « blanche » NRF ouverte à plat sans craquer le dos. À une jaquette Gallimard qu’on protège sous cristal pour éviter les morsures de néons. À mes séries POL, Minuit, rangées non par auteur mais par collection, parce que mon esprit aime la cadence. Je pense aux catalogues de vente que j’ouvre parfois comme des romans, avec leurs marges, leurs abréviations, leur musique interne. Le tueur les a lus aussi. Il a suivi leur scansion.

Lui aussi. Mais lui referme.

Je reste longtemps devant les six pochettes scellées. Le poinçon, le fer, le catalogue. Les gestes, les cadences, les répétitions. Je pense au hasard qui fait les collections et à la folie qui les ferme. Je me demande si demain je pourrai encore lire mes modernes sans entendre un souffle étranger entre leurs pages.

Épilogue — Le Monde, 12 novembre 2025

Un « bibliophile meurtrier » arrêté à Paris

La préfecture de police a confirmé hier l’arrestation d’un homme soupçonné de six homicides commis depuis une semaine dans des librairies, bibliothèques et salles de ventes de la capitale.

L’individu, âgé de 47 ans, identifié comme Marc L., ancien relieur-doreur indépendant, avait travaillé pour plusieurs libraires parisiens avant de se retirer de la profession au début des années 2010.

Selon une source judiciaire, il aurait agi en suivant la structure d’un catalogue de la vente Rahir (années 1930), mettant en scène à chaque crime un ouvrage mentionné dans cette dispersion. Une lettre « R » servait de signature.

Le modus operandi était constant : une seule plaie portée au poinçon, sans lutte. Les premières victimes portaient la marque directement sur la peau ; les suivantes recevaient un signe dans un papier ou un livre.

L’homme n’a opposé aucune résistance lors de son interpellation dans une bibliothèque privée. Il a déclaré avoir « fini son catalogue ».

Placé en garde à vue, il doit être présenté à un juge d’instruction.

La lettre du bibliophile

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Cabinet des Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso, épisode XVII, « Le Codex Lupinus »

Cabinet des Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso, épisode XVII, « Le Codex Lupinus »

Amis bibliophiles, bonjour.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Il y a des livres qui sentent la poussière et d’autres qui sentent le sang. Le Codex Lupinus sentait les deux. La première fois que j’ai entendu ce nom, c’était dans la bouche d’un libraire madrilène aux mains tachées d’encre qui avait la mauvaise habitude de chuchoter même quand nous étions seuls dans sa boutique. « Un manuscrit relié en peau de loup, daté du XVIIᵉ siècle, écrit en latin et en vieux français, mâtiné d’occitan. Personne ne sait s’il est l’œuvre d’un démonologue, d’un poète ou d’un fou… » Il s’interrompit, leva les yeux vers la porte comme s’il s’attendait à voir entrer l’Inquisition, puis ajouta : « …ou des trois à la fois. »

Le problème avec ce genre d’histoires, c’est qu’elles fonctionnent sur moi comme une drogue dure. Deux jours plus tard, je prenais un train de nuit vers le sud-ouest, direction une petite ville pyrénéenne dont le nom sentait plus le fromage fort que l’érudition.


La piste

Le libraire m’avait donné une seule indication : le codex avait été aperçu pour la dernière fois lors d’une vente aux enchères dans les années 1980, retiré in extremis du catalogue, lot n°143, sans explication. La maison de ventes avait fermé depuis. Les archives ? Dispersées. Restait une rumeur : un ancien acheteur privé, collectionneur d’objets lupins, vivait reclus à la frontière espagnole.

En arrivant, la ville semblait morte. Pas un chat. Juste un bistrot à l’angle de la place principale. C’est là que je rencontrai Pereira, un nain borgne à la voix grave comme une cave à vin. Il sirotait un verre de patxaran, observant le monde avec son seul œil valide.


Pereira

« Vous cherchez le Codex ? » me lança-t-il avant même que je m’assoie. Ce genre de phrase n’arrive jamais par hasard. Pereira connaissait tout le monde et surtout tout ce qui se vendait ou s’achetait sous le manteau. Sa main gauche, minuscule mais étonnamment forte, caressait le bois de sa canne comme on caresse la tranche d’un livre précieux.

— Je peux savoir comment vous êtes au courant ?
— Quand on n’a qu’un œil, on voit différemment. Et moi, je vois ce que les autres veulent cacher.

Il m’apprit que le Codex Lupinus n’était pas seulement un livre : c’était aussi une relique. La peau de loup provenait, disait-on, d’un animal abattu en 1611 lors d’un procès pour lycanthropie en Franche-Comté. Les pages mêlaient récits de procès, prières détournées et instructions rituelles.


La cache

Pereira accepta de me guider, à condition que je ne touche pas au livre sans ses gants — une paire en cuir fin, patinée par les ans. Nous quittâmes la ville dans une vieille Renault 4L, moteur toussotant. La route serpentait entre des collines boisées. Le nain me raconta comment il avait perdu son œil : « Pas un combat, pas un accident. Un livre. Un satané in-folio trop lourd pour son étagère. Le dos m’a frappé. Depuis, je lis d’un seul œil… mais je lis mieux. »

Nous arrivâmes devant une bâtisse isolée, demi-fermeture des volets, odeur de bois humide. À l’intérieur, une pièce unique, murs couverts d’étagères branlantes. Au centre, sur une table, reposait un coffret de bois noir, ferrures ternies.


Premier contact

Pereira défit lentement les fermoirs. À l’intérieur, le Codex Lupinus. Reliure en peau grise, grain rugueux, odeur animale persistante. Les pages, parchemin épais, portaient un texte serré, ponctué de gravures : silhouettes mi-hommes, mi-bêtes, scènes de chasses nocturnes, figures géométriques. Les marges étaient griffées, littéralement : de fines incisions, comme tracées par une griffe.

— On dit qu’il se complète à la pleine lune, murmura Pereira. Les dessins changent. Les mots aussi.

Je me penchai : certaines lettres semblaient plus fraîches, comme si l’encre n’avait pas encore séché.


L’avertissement

Pereira refusait de me laisser partir avec le livre. « Trop dangereux. Et trop… capricieux. » Il proposa un marché : il me laisserait copier quelques pages si je l’aidais à retrouver un second volume mentionné dans le colophon : Liber Umbrae, supposé être le complément du Codex.

Nous passâmes la soirée à photographier discrètement les folios, mais à chaque cliché, un détail semblait changer : un visage tourné dans l’autre sens, un mot manquant. J’eus la sensation désagréable d’être observé.


Le collectionneur

Le lendemain, nous rendîmes visite au collectionneur qui avait racheté la maison de ventes dans les années 80. Un vieil homme sec, lunettes fumées, sourire figé. Sa bibliothèque était un capharnaüm de vitrines poussiéreuses, de globes terrestres fendus et de piles de catalogues jaunis.

Il jura n’avoir jamais vu le Codex. Mais ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il tourna les pages d’un incunable pour me le montrer. En partant, Pereira me glissa : « Il ment. Il en sait plus que nous. »


Le piège

Deux jours plus tard, la maison de Pereira fut forcée. Le coffret avait disparu. Sur la table, un morceau de papier griffonné : un croquis représentant un loup couronné, tenant une clef entre ses crocs.

Nous suivîmes la piste jusqu’à une grange abandonnée. L’air était glacial, saturé d’odeur animale. Le coffret était là, ouvert. Le Codex avait changé. Les gravures représentaient maintenant des silhouettes que je reconnus avec effroi : Pereira, moi, et le collectionneur. Tous trois, mi-hommes mi-loups.


La pleine lune

Cette nuit-là, la lune était pleine. Les lettres dansaient sur les pages. Pereira, d’ordinaire si maître de lui, transpirait abondamment. « Il faut refermer le livre avant minuit, ou il ne se refermera jamais… » murmura-t-il.

Nous luttâmes avec les fermoirs récalcitrants. À minuit pile, un hurlement déchira la nuit. Ce n’était pas un loup. Pas tout à fait.


Épilogue

Le Codex Lupinus disparut encore. Pereira aussi. Le collectionneur fut retrouvé mort quelques semaines plus tard, la gorge déchiquetée, un fragment de page coincé entre ses doigts.

Je garde chez moi une reproduction d’un folio. Mais parfois, il me semble que les marges y portent de nouvelles griffures.

Cote Guilde : GBO-LUP-001
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Codex Lupinus

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