Chroniques d’Adso de Melk : Le Graal, Merlin et le maître de l’Apocalypse

Voyage en Lorraine et rencontre d’un manuscrit profane, Anno Domini 1356

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

En l’an de grâce 1356, l’abbé de Melk m’envoya à Metz pour y négocier l’achat d’un commentaire de Raban Maur que possédait l’abbaye de Saint-Vincent. Le voyage était long — un mois de route par Ratisbonne et Strasbourg — et je n’avais guère envie de le faire. Mais Saint-Vincent avait la réputation de posséder un fonds ancien de qualité, hérité de l’époque où Sigebert de Gembloux y avait dirigé les écoles, et l’abbé tenait à ce texte.

J’arrivai à Metz un jour de marché, au cœur de l’été, par la porte que les gens d’ici appellent la Porte des Allemands. Le nom me fit sursauter : elle le devait aux chevaliers teutoniques, qui avaient bâti un hospice dans la rue attenante un siècle plus tôt. Je venais de croiser ces mêmes Teutoniques à Sainte-Croix, quatre ans auparavant, et le souvenir du commandeur au manteau blanc réclamant nos manuscrits était encore vif. Mais ceux de Metz semblaient moins belliqueux : leur hospice accueillait des voyageurs, et c’est là, ironiquement, que je trouvai un lit pour ma première nuit.

La ville me surprit. Je m’attendais à une cité ecclésiastique, dominée par sa cathédrale et ses cloîtres. Ce que je trouvai était une ville de marchands — riche, bruyante, fière de son indépendance. Metz était ville libre d’Empire, gouvernée par ses paraiges, ces familles patriciennes qui se partageaient le pouvoir et se choisissaient chaque année un maître-échevin. On sentait dans l’allure des habitants une assurance que je n’avais rencontrée qu’à Ratisbonne. Les maisons de pierre étaient hautes, les rues pavées, les enseignes peintes. On parlait français, mais un français mêlé de tournures lorraines que je suivais avec peine. L’argent circulait.

Les négociations avec Saint-Vincent furent courtoises mais lentes. Le bibliothécaire de l’abbaye, un homme prudent nommé Frère Anselm, voulait consulter son abbé avant de se séparer du Raban Maur. On me pria d’attendre quelques jours. Je n’avais rien à faire.

C’est dans cette attente qu’un chanoine de la cathédrale, à qui j’avais été présenté lors d’un office, me proposa de visiter la maison d’un certain Jehan de Gronnais, échevin de la ville et membre du paraige de Porte-Moselle — homme de loi et, ajouta le chanoine avec un sourire ambigu, grand amateur de livres.

« Des livres de droit ? demandai-je. »

« Pas exactement. »

La maison de Gronnais se trouvait près de la place Saint-Louis, sous les arcades où les changeurs et les marchands tenaient boutique. C’était une demeure patricienne, vaste, meublée avec un luxe discret. Gronnais nous reçut dans une pièce du premier étage dont les fenêtres donnaient sur la Moselle. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, le visage fin, les mains soignées.

Après les courtoisies d’usage, il me conduisit dans une pièce attenante. Sur une table de chêne, recouverte d’un drap de laine, reposait un coffret. Il l’ouvrit avec des gestes lents, presque liturgiques, et en sortit un volume relié en velours vert.

« Frère Adso, dit-il, vous qui êtes bibliothécaire, je voudrais votre avis sur ceci. »

Il ouvrit le manuscrit.

Je ne suis pas homme à perdre la parole devant un objet. J’ai vu des manuscrits admirables — à Melk, à Ratisbonne, à Avignon. Mais ce que je vis ce jour-là me coupa le souffle.

Chaque page était un jardin. Les marges débordaient de rinceaux, de feuillages, d’oiseaux, de grotesques. Les initiales historiées étaient rehaussées d’or bruni qui captait la lumière de la fenêtre et la renvoyait en éclats fauves. Et surtout, entre les colonnes de texte, des miniatures — des dizaines de miniatures, peintes avec une finesse et une vivacité de couleurs que je n’avais vues nulle part. Des chevaliers en armure, des dames couronnées, des forêts enchantées, des châteaux sur des rocs, des barques voguant sur des lacs d’un bleu intense. Chaque scène était encadrée d’un filet d’or, et les visages avaient une expressivité que nos enlumineurs de Melk n’atteignaient pas.

Je tournai les pages avec précaution. Le parchemin était du meilleur vélin — souple, blanc, sans défaut. L’écriture, une gothique textura d’une régularité impeccable, avait été posée par une main de maître. L’encre était d’un noir profond qui n’avait pas bougé.

« C’est un chef-d’œuvre, dis-je. Qui l’a fait ? »

« Un atelier de Metz. Mon père l’a acquis il y a une vingtaine d’années. L’enlumineur est celui qu’on appelle ici le maître de l’Apocalypse — il a peint plusieurs manuscrits pour des familles de la ville. »

« Et le texte ? »

Gronnais sourit.

« Lisez. »

Je lus. Et mon admiration vacilla.

Ce n’était pas un texte sacré. Ni un Père de l’Église, ni un traité de droit, ni une chronique. C’était un roman. Un roman en ancien français, racontant l’histoire du Saint-Graal, les aventures de Merlin l’enchanteur, et les exploits des chevaliers de la Table ronde. Des fables. Des légendes. Des histoires de magie et d’amour courtois.

Cent vingt-six miniatures rehaussées d’or. Du lapis-lazuli pour les bleus, du vermillon pour les rouges. Des mois de travail d’un atelier entier. Du vélin de la meilleure qualité. Une reliure de velours. Tout cela pour un roman.

Je relevai les yeux vers Gronnais. Il m’observait avec un amusement qu’il ne cherchait pas à dissimuler.

« Vous êtes surpris, Frère Adso. »

« Je suis perplexe. C’est le plus beau manuscrit que j’aie vu depuis longtemps. Mais le contenu… »

« Le contenu vous déçoit. »

« Il m’étonne. Tant de beauté consacrée à des fables. »

Gronnais referma le manuscrit avec douceur.

« Ce livre a été commandé par un homme qui aimait les histoires du roi Arthur. Il l’a fait enluminer par le meilleur atelier de Metz. Il y a dépensé une fortune — davantage, probablement, que ce que votre abbaye dépense en dix ans pour copier les Pères de l’Église. Et savez-vous pourquoi ? »

« Par vanité ? »

« Par amour. Ce manuscrit raconte l’histoire du Graal. La quête de quelque chose qui dépasse l’homme. La recherche d’un objet sacré par des êtres imparfaits. N’est-ce pas, au fond, ce que vous faites aussi dans vos bibliothèques — chercher dans les textes quelque chose qui vous dépasse ? »

La comparaison me gêna, car elle n’était pas entièrement fausse. Le Graal est une fiction. Mais la quête du Graal — cette obstination à chercher ce que l’on ne trouvera peut-être jamais — ressemblait étrangement à ce que Guillaume m’avait enseigné. Guillaume aussi cherchait quelque chose dans les livres. Et il n’était pas certain de l’avoir trouvé.

Je passai deux heures avec ce manuscrit. J’examinai les pigments, comptai les miniatures, suivis du doigt les tracés d’or. Le travail d’un seul atelier, d’une seule campagne, sans reprise ni correction visible. Une œuvre d’une cohérence parfaite.

Et pourtant, quelque chose me troublait. Ce manuscrit était plus beau que tout ce que nous possédions à Melk. Plus beau que nos évangéliaires, plus beau que nos psautiers enluminés, plus beau que le Boèce que j’avais rapporté de Sainte-Croix. La plus belle chose que j’avais tenue entre les mains. Et c’était un roman.

Je pensai à Jorge de Burgos. Jorge aurait brûlé ce livre sans hésiter — non pour sa beauté, mais pour son contenu. Un livre qui consacre tant de splendeur à des fables profanes est, aurait-il dit, un blasphème matériel. L’or et le lapis-lazuli appartiennent à Dieu, pas à Merlin.

Je pensai à Guillaume. Guillaume aurait ri. Il aurait feuilleté le manuscrit avec gourmandise, admiré les miniatures, lu les passages à voix haute avec ce plaisir qu’il prenait à toute forme de savoir, y compris le savoir inutile. Et il m’aurait dit : « Adso, un livre beau est un livre beau. Le texte passe. L’objet reste. Et un objet beau est toujours une forme de prière, même quand il ne prie pas. »

Je ne savais pas lequel des deux avait raison.

Avant de partir, je demandai à Gronnais :

« Ce manuscrit vaut une fortune. N’avez-vous pas peur qu’on vous le vole ? »

« On ne vole pas les livres à Metz, Frère Adso. Ici, on les achète. »

Il referma le coffret.

Saint-Vincent finit par me céder le Raban Maur. Je repris la route de Melk avec mon commentaire sous le bras — un manuscrit utile, bien copié, en reliure modeste. Un livre fait pour être lu, pas pour être regardé.

Mais pendant tout le voyage du retour, ce n’est pas au Raban Maur que je pensai. C’est aux chevaliers dorés du manuscrit de Gronnais, à leurs armures peintes au lapis-lazuli, à Merlin changé en cerf dans une forêt d’or. Je pensai à la quête du Graal — cette quête qui n’aboutit jamais, et qui vaut pourtant le voyage.

Je crois que Guillaume aurait aimé ce livre. Et je crois que Jorge l’aurait brûlé. Et je crois que tous les deux auraient eu tort.


Nota bene : Écrit de ma main, en l’an de grâce 1381. Je n’ai jamais revu le manuscrit de Gronnais. Mais je n’ai jamais cessé d’y penser. Il existe des livres dont le texte vous enseigne, et d’autres dont la beauté vous hante. Celui-ci appartenait à la seconde catégorie. Et peut-être est-ce la seconde qui compte le plus, car on oublie ce que l’on a appris, mais on n’oublie jamais ce que l’on a vu.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) : GUILDE · ADSO · 1356 · METZ-01 Chroniques d’Adso de Melk — L’Or de Metz

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde : Le manuscrit décrit par Adso correspond trait pour trait au volume que les spécialistes appellent aujourd’hui le Graal de Clermont-Tonnerre : un recueil du cycle Lancelot-Graal copié et enluminé à Metz vers 1290-1310 par l’atelier du « maître de l’Apocalypse de Liège », contenant l’Estoire del Saint Graal, le Merlin en prose et la Suite-Vulgate, orné de cent vingt-six miniatures rehaussées d’or. Resté en mains privées pendant sept siècles — de la famille Gronnais aux comtes de Clermont-Tonnerre, puis à Sir Thomas Phillipps, puis à l’industriel Jean Lebaudy —, il n’a quasiment jamais été étudié. Le 8 juillet 2026, Christie’s le proposera à Londres lors de sa vente Valuable Books and Manuscripts, avec une estimation de 1,5 à 2 millions de livres sterling. Sept cents ans après qu’Adso l’eut tenu entre les mains, le roman de Merlin cherche encore son Graal. On espère, cette fois, qu’il le trouvera dans une bibliothèque publique.

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À lire ensuite

De auctionibus — petit manuel à l’usage du commissaire-priseur avisé

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

En mars 1981, dans une bibliothèque de Milan, un sémiologue italien prononça devant des bibliothécaires une conférence où il exposait, avec le plus grand sérieux, les règles permettant de rendre une bibliothèque parfaitement hostile à ses lecteurs. On rit beaucoup ; on ne changea rien ; le texte est devenu classique. J’emprunte ici sa méthode et je la tourne vers un autre édifice, que la Guilde fréquente davantage.

Car il existe une abondante littérature sur la manière de vendre. Il n’en existe aucune sur la manière de bien vendre à peu de gens, ce qui est pourtant l’art le plus pratiqué de la profession et le seul où notre époque ait fait des progrès mesurables… voire de ne pas vendre, et ceci cache généralement de plus sombres desseins.

On trouvera ci-dessous les huit préceptes qui gouvernent cet art. Je ne les ai pas inventés : je les ai relevés, puis mis à l’impératif, ce qui est la seule opération que le sémiologue soit autorisé à pratiquer sur un usage.

1. Classez le catalogue selon un ordre que nul ne puisse deviner.

Ni alphabétique, ni chronologique, ni thématique : l’ordre d’arrivée des cartons. Un incunable entre une méthode de solfège et un lot de cartes postales, puis quarante numéros de littérature du XXe siècle, puis, sans prévenir, trois manuscrits.

Ainsi l’amateur ne pourra rien chercher : il devra tout lire. Celui qui aura lu vos quatre cent douze lots aura payé son droit d’entrée en temps, seule monnaie que vous ne facturez pas et que vous prélevez pourtant sur chacun. On objectera que l’ordre alphabétique règle ce problème depuis Callimaque, vers 250 avant notre ère. On répondra qu’il règle le mauvais problème.

2. Composez vos lots d’une chose désirable et de six qui ne le sont pas.

« Réunion de quatorze volumes divers, dont un Elzévir. » L’amateur qui veut l’Elzévir emportera les treize autres, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas jeter — on ne jette pas un livre, c’est le dernier interdit d’une civilisation qui n’en a plus beaucoup — et qu’il finira donc par revendre.

Vous ne lui aurez pas vendu un livre : vous lui aurez transmis un problème. Et comme ce problème ne se résout qu’en salle des ventes, votre acheteur d’aujourd’hui est votre vendeur de demain. Le lot composite n’est pas un défaut de classement, c’est un organe de reproduction : il fabrique du stock, du transport et de la commission à partir de rien, indéfiniment, comme ces machines dont rêvaient les mécaniciens du XVIIIe siècle et qui devaient tourner sans qu’on les alimente.

3. Faites progresser les enchères selon une règle que vous n’énoncerez jamais.

Cinquante, quatre-vingts, quatre-vingt seize, cent, cent vingt, cent cinquante, cent quatre-vingts, deux cents, deux cent vingt, cinq cents douze. La suite n’est ni arithmétique ni géométrique ; elle n’est écrite nulle part ; elle est parfaitement connue de tous ceux qui comptent.

Celui qui annoncera quatre-vingt-dix se sera désigné à la salle entière avec l’efficacité d’un accent étranger. Ne le reprenez pas — on ne reprend jamais. Montez à cent avec une courtoisie parfaite, qui est la forme achevée de l’exclusion.

4. Placez dans chaque notice un terme dont la définition n’aide en rien.

« Mouillure claire en marge », « quelques rousseurs éparses », « exemplaire un peu court de marges », « reliure légèrement postérieure ». Ces expressions ont toutes un sens précis, attesté, consultable dans n’importe quel manuel — et leur connaissance ne permet nullement de savoir dans quel état se trouve l’objet, puisque tout repose sur claire, quelques, un peu et légèrement, soit quatre adverbes dont aucun bibliographe n’a jamais fixé l’échelle.

Votre langue ne sert donc pas à décrire. Elle sert à signaler qu’une langue est parlée. Les linguistes appellent cela la fonction phatique : le message ne transporte pas d’information, il vérifie que le canal existe et que votre interlocuteur existe.

5. Publiez vos résultats hors frais.

C’est l’usage français, et il faut s’y tenir : un lot adjugé mille euros a coûté mille deux cent cinquante ou mille trois cents à celui qui l’a emporté, mais c’est mille qui entrera dans les bases, mille que citeront les experts, mille qui servira d’estimation dans dix ans, mille qu’on comparera à un résultat londonien calculé selon une autre convention.

Vous écrirez ainsi l’histoire des prix du livre ancien dans une monnaie que personne n’a jamais payée. Ce n’est pas une falsification : c’est une convention, et les conventions supposent un lecteur informé. Simplement, le lecteur informé est ici précisément celui à qui l’information ne servait plus.

6. Rendez la salle inhospitalière.

Chaises pliantes, chauffage excessif, pas de vestiaire, aucune surface où poser un catalogue. On mettra cela sur le compte de la négligence ; il s’agit d’un tri. Le curieux s’en va, le professionnel reste, car il est déjà venu et il reviendra. Une maison qui décourage les passants n’est pas mal tenue : elle est tenue pour autre chose.

7. Multipliez les canaux jusqu’à ce que nul ne sache plus où se trouve la vente.

En salle, au téléphone, sur trois plateformes, avec des frais différents pour chacune et des délais qui ne concordent pas. Celui qui parviendra malgré tout à établir où il enchérit, à quel prix total et sous quel droit de rétractation aura passé votre véritable examen d’entrée.

8. Ne répondez jamais à une question précise.

À « le feuillet 137 est-il présent ? », répondez que le lot est visible à l’exposition. Ce n’est pas un refus, c’est un déplacement : la question portait sur l’objet, la réponse porte sur la procédure, et comme la procédure est irréprochable, la question cesse d’exister.

Reste à savoir ce que l’on fabrique en appliquant ces huit préceptes, et l’on se tromperait en répondant : de la tromperie. Aucune profession n’est capable de se coordonner trois siècles dans le mensonge ; elle y arrive très bien dans le rite.

Ce que ces règles produisent, prises ensemble, c’est une communauté.

Un dispositif qui décourage méthodiquement le nouveau venu ne perd pas des clients au hasard : il retient ceux qui acceptent d’apprendre un code. Savoir qu’après cent vingt vient cent cinquante ; savoir que quelques rousseurs signifie « allez voir » ; savoir qu’un résultat s’entend hors frais et qu’il faut le majorer de tête ; savoir qu’on n’achète jamais l’Elzévir seul et prévoir d’avance ce qu’on fera des treize autres ; savoir que la question précise ne se pose pas au téléphone mais à l’exposition, à voix basse, à la bonne personne. Cet ensemble de savoirs ne s’apprend nulle part, ne s’écrit nulle part, et constitue exactement ce que les médiévistes nomment une initiation.

L’hôtel des ventes n’est donc pas un marché déficient. C’est un marché à entrée restreinte qui a conservé les formes du marché ouvert. Il ressemble à un lieu public comme la messe en latin ressemblait à un discours : tout le monde pouvait y assister, une minorité savait ce qui s’y disait, et cette asymétrie n’était pas un défaut du rite — elle en était la fonction.

D’où l’irritation très particulière que suscitent les plateformes en ligne. On leur reproche leurs notices approximatives et leurs superlatifs. Leur scandale est ailleurs : elles ont mis le code par écrit. Elles trient le catalogue par prix croissant, affichent le total frais compris avant l’enchère, vendent à l’unité, répondent par messagerie et la réponse reste écrite. Elles ont désacralisé, et l’on sait ce qu’on gagne à désacraliser : un public plus large et une communauté dissoute.

Il faut donc corriger le titre de ce manuel. Ces huit préceptes ne servent pas à décourager l’acheteur : ils servent à distinguer celui qu’on décourage de celui qu’on adopte.

Et si vous les avez lus jusqu’ici en hochant la tête à chaque article, c’est que vous n’êtes pas commissaire-priseur, que vous êtes depuis longtemps du bon côté du tri, et que vous n’avez plus aucune raison de vous en plaindre.

Références

  • Umberto Eco, De Bibliotheca, trad. Eliane Deschamps-Pria, Paris, L’Échoppe, 1986 (conférence prononcée à Milan le 10 mars 1981).
  • Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », dans Essais de linguistique générale, t. I, Paris, Éditions de Minuit, 1963, pour la fonction phatique.
  • Luciano Canfora, La Véritable Histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988, sur les classements de Callimaque.
  • Livre des Juges, XII, 5-6, pour le mot de passe et l’usage qu’on en fait.

GBA/DE-AUCTIONIBUS

Document classé : diffusion restreinte – étant donné le nb de bibliophiles et de commissaires-priseurs actifs….

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