Quand on guillotinait les libraires : Paris, printemps 1794

Entre janvier et mai 1794, cinq marchands de livres parisiens montent à l’échafaud sans avoir pris les armes. Froullé tenait boutique quai des Grands-Augustins, Gattey au Palais-Royal n° 14. Le réquisitoire portait sur leurs catalogues, et Froullé reconnut deux mille exemplaires écoulés d’une brochure.

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe, dans l’histoire de la librairie française, un printemps qu’on ne célèbre jamais. C’est celui de l’an II. Entre janvier et mai 1794, dans les semaines qui précèdent la chute de Robespierre, cinq marchands de livres parisiens montent à l’échafaud pour ce que leur métier les avait habitués à faire : imprimer, vendre, expédier, exposer en boutique. Aucun d’eux n’avait pris les armes. Aucun n’avait conspiré. Tous tenaient commerce au Palais-Royal, quai des Grands-Augustins, ou dans le quartier Saint-Honoré. Le délit retenu contre eux n’était pas d’avoir comploté, mais d’avoir laissé circuler des feuilles. Le réquisitoire ne portait pas sur leurs actes, mais sur leurs catalogues. On les condamna comme libraires.

Les noms sont peu connus, et même les bibliophiles avertis ne les rencontrent guère qu’au détour d’une note de bas de page chez Mellot, ou dans les travaux d’Annie Duprat dont je m’inspire ici. Les voici : Jacques-François Froullé, imprimeur-libraire quai des Grands-Augustins ; Thomas Levigneur, son associé occasionnel, installé jusque dans les galeries de la Convention elle-même ; François-Charles Gattey, libraire au Palais-Royal n° 14 ; Michel Wébert, libraire et marchand de caricatures, également au Palais-Royal ; et enfin une femme dont les archives ne nous ont conservé que le nom de veuve — la veuve Lesclapart, libraire à Paris. Cinq personnes, cinq destins, une même époque et, à quelques semaines près, la même fin.

La suite du dossier est en ligne : les deux mille exemplaires de la Liste écoulés par Froullé, le paquet de cartouches trouvé chez lui, et le nom de la veuve Lesclapart, dont les archives n’ont gardé que cela.

L’affaire de la Liste comparative

Trois de ces cinq libraires tombent pour le même livre. C’est une brochure que tout amateur du XVIIIᵉ devrait connaître, sinon comme objet bibliographique, du moins comme pièce historique : la Liste comparative des cinq appels nominaux faits dans les séances des 15, 16, 17, 18 et 19 janvier 1793 sur le procès de Louis XVI. Le titre paraît austère. Le contenu l’est moins. Il s’agit d’une compilation des votes des conventionnels sur la mort du roi, accompagnée d’une Relation des vingt-quatre heures d’angoisses qui ont précédé la mort de Louis XVI et d’une note infrapaginale, modeste en apparence, qui allait nourrir pour deux siècles une légende française : celle de la « majorité à une seule voix ».

C’est cette note, plus que tout, qui condamne. Les royalistes y trouvaient la preuve que le roi avait été assassiné par un coup de procédure, et non par la volonté du peuple. Les autorités révolutionnaires y voyaient une manœuvre — la plus dangereuse de toutes, puisqu’elle frappait à la légitimité même du régicide. La brochure est imprimée par Froullé et Levigneur dès avril 1793. Elle se répand. Elle voyage. Levigneur reconnaît l’avoir vendue publiquement à la porte de la Convention sous les yeux des représentants du peuple, ajoutant qu’après quelques remontrances il l’avait retirée. Froullé, plus engagé, avoue en avoir écoulé deux mille exemplaires. Quand on lui demande pourquoi il n’avait pas lu la Relation des vingt-quatre heures avant de l’insérer, il répond simplement qu’il ne croyait pas que ce fût dangereux, « en vertu de la liberté de la presse ».

L’argument ne pèse pas lourd. La loi du 29 mars 1793, dont Froullé n’avait peut-être pas mesuré la portée, frappait de la peine de mort les auteurs et diffuseurs d’écrits tendant au rétablissement de la royauté. Les deux libraires sont arrêtés le 8 ventôse an II. On retrouve chez Froullé quinze exemplaires de la Liste, vingt-sept brochures suspectes et — détail qui n’arrange rien — un paquet de cartouches. Ils sont guillotinés le 13 ventôse an II (3 mars 1794).

Le libraire des Actes des Apôtres

François-Charles Gattey, lui, ne tombe pas pour la Liste. Il tombe pour les Actes des Apôtres, le grand journal royaliste lancé en 1789 par Peltier, Suleau et leurs amis, dont il est l’éditeur attitré. Gattey n’est pas un découvert tardif de la Révolution. Il est en délicatesse avec les autorités de la librairie depuis avant 1789 — il avait même connu Charenton pour infraction aux règles du commerce, ce qui en fait, dans le milieu, l’un de ces libraires sulfureux que tout le Palais-Royal connaît. En mai 1790, le commissaire Toublanc saisit dans sa boutique six paquets des Actes des Apôtres. Une brochure anonyme paraît peu après sous le titre éloquent : L’aristocratie du libraire Gattey punie par le peuple ou supplice des Actes des Apôtres.

Gattey continue. Il publie, il vend, il distribue. La Révolution se durcit autour de lui sans qu’il modifie son commerce. Arrêté en l’an II, jugé pour propagande royaliste active et pour liens supposés avec les réseaux contre-révolutionnaires des colonies — il avait des correspondants à Saint-Domingue et à l’Île-de-France — il monte à l’échafaud le 25 germinal an II (14 avril 1794). Son cas illustre une seconde catégorie de libraire pourchassé : non plus le diffuseur d’un texte précis, mais le marchand qu’on identifie à un catalogue tout entier.

« Vous faites tant de victimes… ». Bois gravé. Paris, musée Carnavalet.

La veuve Lesclapart et Michel Wébert

Restent les deux derniers. Michel Wébert, libraire au Palais-Royal, originaire de Saverne, vendait des caricatures royalistes — dont certaines, gravées, codaient sous forme de saules pleureurs et d’urnes funéraires des hommages au roi décapité. La veuve Lesclapart, dont on ne sait presque rien, tenait commerce à Paris. Tous deux sont guillotinés le même jour, le 20 mai 1794. Le chef d’accusation, pour Lesclapart, est laconique : avoir vendu la Liste comparative. Avoir vendu. Pas imprimé. Pas distribué en réseau. Vendu, comme un libraire vend tout ce qui se trouve dans sa boutique.

Le nom de Lesclapart, pour le bibliophile, n’est pas neutre. Pierre-Antoine Lesclapart avait été, sous l’Ancien Régime, « marchand relieur-papetier-colleur et en meubles privilégié suivant la Cour ». À sa mort, vers 1781, le privilège passa à Honoré-François Jollivet. Or ce même Jollivet écrivait à la Convention, douze ans plus tard, pour offrir d’arracher l’or des armoiries royales sur les volumes de la Bibliothèque Nationale, à raison de deux sols par tome. Que la veuve Lesclapart guillotinée en 1794 soit ou non la veuve directe de l’ancien relieur de Cour — les archives parisiennes, largement détruites en 1871, ne permettent pas de l’affirmer formellement, et l’hypothèse demanderait une vérification dans le minutier central des notaires —, le nom seul suffit à dresser, par-dessus la décennie révolutionnaire, une étrange symétrie. D’un côté du privilège, un homme prospère en proposant de défaire les reliures qu’il avait mission de servir. De l’autre côté du même nom, une femme meurt pour avoir vendu, comme elle l’avait toujours fait, ce que sa boutique vendait. Le hasard onomastique, ici, ressemble à un jugement.

Pourquoi ces cinq-là, et pas d’autres?

Il importe enfin de comprendre pourquoi ces cinq libraires, et pas les nombreux autres dont les boutiques furent perquisitionnées entre janvier et mai 1794, sont allés à la guillotine. Les libraires Garnéry et Desenne, soupçonnés des mêmes complaisances, furent libérés peu après Thermidor. La distinction n’est pas dans la gravité du commerce, mais dans le moment de l’arrestation. Froullé, Levigneur, Gattey, Wébert et Lesclapart sont tombés dans la fenêtre étroite entre la loi du 29 mars 1793 — qui rendait passible de mort la propagande royaliste — et la chute de Robespierre le 9 thermidor. Quelques semaines de plus, et ils s’en seraient sortis comme Desenne et Garnéry. Quelques semaines de moins, et la loi n’eût pas été votée.

La leçon, pour le bibliophile, est moins politique qu’archivistique. Les livres survivent à leurs vendeurs. La Liste comparative se trouve encore aujourd’hui à la BnF (cote Lb41 354) et passe régulièrement en ventes publiques sans que les catalogues mentionnent qu’elle valut cinq têtes à ceux qui la diffusèrent. Les exemplaires des Actes des Apôtres qu’on rencontre encore en librairie portent rarement la trace de leur éditeur exécuté. Pour Wébert et Lesclapart, c’est pire : leur fonds est dispersé sans qu’aucune note bibliographique n’ait conservé leur nom au-delà d’une mention dans Mellot. Le livre survit. Le libraire passe.

Cinq guillotinés en quatre mois, pour quelques imprimés. C’est peu, à l’échelle des 17 000 victimes de la Grande Terreur. C’est beaucoup, à l’échelle d’un métier dont les boutiques parisiennes se comptaient en petites dizaines pour les imprimeurs en exercice, et en quelques centaines tout au plus pour l’ensemble des marchands-libraires. Et c’est suffisant pour qu’on s’en souvienne, dans un milieu qui, par tradition, préfère ses noms de relieurs glorieux à ses noms de libraires martyrs.

Sources principales : Annie Duprat, « Un réseau de libraires royalistes à Paris sous la Terreur », Annales historiques de la Révolution française, n° 321, 2000, pp. 3-26. Jean-Dominique Mellot et Élisabeth Quéval, Répertoire d’imprimeurs-libraires XVIᵉ-XVIIIᵉ siècle, Paris, BnF, 1997. Archives nationales, W 332 (dossier Froullé/Levigneur) et W 345 (dossier Gattey).

GUILDE · BdA/MARTYRS-LIBRAIRES

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Dans la bibliothèque des bibliophiles du Blog: le dernier achat de PEL, « Miscellanées bibliographiques » publiées par Édouard Rouveyre et Octave Uzanne

Dans la bibliothèque des bibliophiles du Blog: le dernier achat de PEL, « Miscellanées bibliographiques » publiées par Édouard Rouveyre et Octave Uzanne

Amis Bibliophiles bonjour,
Répondant à l’invitation de Hugues, je vous présente mon dernier achat:
« Miscellanées bibliographiques » publiées par Édouard Rouveyre et Octave Uzanneà Paris, librairie ancienne et moderne Edouard Rouveyre
3 parties (1878, 1879 et 1880) en 1 volume in-8°. Ex-libris Maurice Jametel
Il s’agit d’un bel ouvrage dont la reliure est de bonne facture : demi-maroquin brun à nerfs, filet à froid sur les plats et au niveau des nerfs, plat recouvert d’un papier marbré, tête dorée, tranche-file main, présence de 2 signets. Couvertures et dos conservés, beau papier vergé, quelques rares rousseurs.
  
Le relieur a fait preuve d’une certaine originalité : d’abord le papier marbré des gardes a été répété sur les deux premiers feuillets de chaque cahier de garde, ensuite les couvertures des 3 ouvrages ont été conservées et reliées de la manière suivante : couverture du volume I, puis l’ensemble des 3 volumes, puis 4ème de couverture et dos du 1ervolume. Sont reliés ensuite de manière continue, les 1ère et 4èmede couverture des volumes II et III avec leur dos à chaque fois.

Il y a par contre quelques maladresses dans la dorure : MISCELLANÉES est de travers, et il y a un gros pâté au niveau de la date avec le 1 et le 8 qui ont été ré-appliqués sur un premier essai de dorure
L’ouvrage se présente comme une succession d’articles courts sur telle ou telle particularité bibliographique dont chacune pourrait faire l’objet d’un post du blog ! Les collaborateurs sont prestigieux : Gustave Brunet, Octave Uzanne, Jules Le Petit, L Derôme, Augustin Corroënne, le bibliophile Job… Le tome I est publié conjointement par E. Rouveyre et O. Uzanne, les 2 derniers uniquement par E. Rouveyre, même si Uzanne reste cité dans les collaborateurs.

La devise latine « VIRES ACQUIRIT EUNDO » figure sur le bandeau de la préface et la conclut. Elle peut se traduire par « elle acquiert des forces dans la course », c’est à dire qu’il faut partir d’un détail ou d’une anecdote et la développer, l’enrichir pour « l’élever jusqu’aux cieux » (Pierre Leroux). Elle se retrouve à partir de 1598, dans le titre gravé de certaines éditions des Essais (par exemple : à Paris, Claude Rigaud 1617 ; à Rouen, Manassez de Preaulx 1617 ; à Paris, Etienne Saucié 1625 ; à Paris, Pierre Lamy 1636…).

J’ai acheté cet ouvrage (29 € sur ebay), car tout ce qui concerne la bibliographie, et en particulier l’impressionnante production de la seconde moitié du XIXème siècle, m’intéresse.
PEL

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