Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il m’a fallu bien des années pour comprendre que les maîtres ne nous laissent presque jamais ce que nous attendions d’eux.
Je crus, dans ma jeunesse, qu’un homme tel que Guillaume de Baskerville devait léguer à ses disciples une doctrine bien ordonnée, quelque édifice d’idées où l’on pût entrer ensuite pour vivre à l’abri des confusions du siècle. Je me trompais. Guillaume ne m’a laissé ni système, ni repos, ni cette certitude seconde que les esprits timides empruntent volontiers aux grands hommes afin d’éviter de penser seuls. Il m’a laissé une méthode plus austère : l’obligation d’examiner, et le scrupule de ne pas adorer trop vite.
Je parle ici d’un jour survenu peu après les calamités que l’on sait. Nous avions quitté l’abbaye détruite, ses morts, ses fumées, ses terreurs, et cette bibliothèque dont le souvenir m’accompagna ensuite comme une architecture intérieure, plus tenace que bien des prières. Nous voyagions vers le nord par des routes détrempées, dans cette fatigue de l’âme où la jeunesse s’imagine avoir tout appris parce qu’elle a vu l’horreur de près, alors qu’elle n’a fait que perdre l’innocence de ceux qui n’ont encore rien vu.
Guillaume parlait peu. Je pris ce silence d’abord pour de l’épuisement, puis pour du chagrin. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandai ce qu’il retenait de tout ce que nous venions de traverser.

Il me regarda avec cette expression qui lui était propre, mélange d’ironie envers moi, de sévérité envers lui-même, et d’une fatigue de l’intelligence lorsqu’elle vient de mesurer les limites de son propre pouvoir.
« Je retiens, dit-il, que le feu résout les disputes plus vite que les théologiens, mais beaucoup moins bien. »
J’avoue que cette réponse me déçut. Je voulais une sentence plus haute, plus mémorable, quelque clef générale qui m’eût permis de ranger en ordre tant de morts, de signes, de ruses et de livres. Guillaume, qui connaissait les impatiences de la jeunesse, s’en aperçut aussitôt.
Nous nous trouvions ce soir-là dans une hôtellerie misérable, où une lampe fumeuse faisait à peine reculer l’ombre. L’hôte nous avait laissé une table boiteuse, une soupe médiocre et la paix, ce qui était déjà beaucoup. Guillaume déposa sa besace sur le banc, l’ouvrit, et, après un moment d’hésitation que je ne compris pas d’abord, en tira quelques feuillets enveloppés dans un linge.
Je reconnus aussitôt, non sans trouble, une écriture grecque et latine mêlées, ainsi qu’un parchemin d’une qualité plus fine que celle des textes ordinaires de voyage. Les bords étaient froissés, une marge avait souffert, et l’un des angles portait une noirceur légère, comme si le feuillet avait connu de trop près la fumée sans être touché par la flamme.
Je levai les yeux vers lui.
« Oui, dit-il, je l’ai escamoté. Le mot te déplaira peut-être, mais il est juste. Je ne l’ai ni sauvé noblement, ni reçu par permission. Je l’ai soustrait. »
Il parlait d’un feuillet d’Aristote, ou plutôt d’un fragment attribué au Philosophe, accompagné d’un commentaire ancien. Je ne dirai point avec assurance de quel traité il provenait ; ma mémoire, sur ces détails, a vieilli comme un manuscrit trop consulté. Mais je me souviens de la secousse que j’éprouvai. Au milieu des ruines, des morts, de l’incendie et de la confusion, Guillaume avait trouvé le moyen d’arracher à la destruction un morceau de ce monde de textes que l’abbaye gardait si jalousement.
Je crus d’abord devoir l’admirer sans réserve.
Il lut mon regard, et secoua la tête.
« N’en fais pas un acte héroïque, Adso. Les bibliothèques produisent ce genre de tentation. On s’y figure aisément que dérober un texte au désordre, c’est le sauver. Il faut se méfier de cette idée, car beaucoup de voleurs ont commencé comme des consciences délicates. »
Il posa le feuillet sur la table. Je m’en approchai avec cette dévotion physique que les jeunes clercs ressentent devant la matière même des livres anciens. Le parchemin, malgré ses blessures, conservait une fermeté admirable. L’encre avait pâli par endroits, mais la main demeurait sûre. Une glose marginale, ajoutée plus tard, semblait contester en deux lignes sèches le commentaire principal. Je regardais cela comme on regarde une relique.
Guillaume me laissa faire, puis dit :
« Voilà précisément ce qui m’inquiète chez toi. »
Je crus avoir commis quelque faute.
« Tu regardes ce feuillet comme si sa seule ancienneté lui conférait une innocence et presque une sainteté. Or les vieux livres ne sont pas saints parce qu’ils sont vieux. Ils sont seulement plus exposés que les autres à susciter l’idolâtrie. »
Je demeurai silencieux. Il poursuivit :
« Un texte ancien porte plusieurs séductions à la fois. Il offre l’autorité d’un nom, le prestige de la rareté, la flatterie de la difficulté, et cette volupté particulière qu’éprouvent certains esprits lorsqu’ils ont le sentiment de toucher ce qui manque aux autres. Tout cela obscurcit le jugement. Et plus un livre est rare, plus l’âme est portée à lui céder. »
Il me fit alors signe de regarder non le centre du feuillet, mais ses bords, ses accidents, ses mains successives.
« Lis aussi ce qui n’est pas le texte. Regarde la coupe, la peau, les traces de pliure, l’encre ajoutée, l’hésitation du copiste, la contradiction du glossateur. Les hommes veulent toujours savoir ce qu’un livre dit. Ils s’interrogent moins souvent sur ce qu’il a traversé. Pourtant, bien des erreurs naissent de ce qu’on lit les autorités sans lire leur histoire matérielle. »
Ce fut, je crois, la première fois que je compris avec netteté qu’un livre n’est pas seulement un réceptacle de propositions, mais un objet qui a vécu. Avant même d’être commenté par les docteurs, il est touché, copié, corrigé, déplacé, mutilé, confisqué, restauré, mal lu, bien lu, orné, rogné, déplacé encore. Et cette vie extérieure n’est pas étrangère à sa vérité ; elle en fait partie.
Je demandai à Guillaume pourquoi, s’il parlait ainsi, il avait néanmoins jugé bon d’emporter ce feuillet.
Il sourit tristement.
« Parce que je ne suis pas plus pur que les autres, Adso. J’ai voulu qu’au moins une chose échappât à la destruction. Mais surtout, j’ai voulu t’enseigner ceci : un gardien du savoir peut se tromper autant qu’un persécuteur. Les uns détruisent les livres par haine. Les autres les enferment par amour de la maîtrise. Entre les deux, il faut tenter une troisième voie, qui est de transmettre sans idolâtrer. »
Puis il ajouta, en posant deux doigts sur le parchemin :
« Le vice d’une bibliothèque n’est pas d’être secrète. Il est de vouloir qu’un seul esprit décide à lui seul de ce que les autres peuvent désirer savoir. »
Je lui objectai qu’il fallait pourtant des règles, des classements, des interdits mêmes, faute de quoi tout fonds finirait en chaos.
« Assurément, dit-il. Mais il existe deux manières de garder. On garde un livre pour qu’il passe. Ou on le garde pour qu’il s’arrête. Toute la morale des bibliothèques tient dans cette différence. »
Il me demanda alors de prendre le feuillet. Je le fis avec des mains trop ferventes. Je voulus le soutenir par le milieu ; il me reprit aussitôt.
« Toujours par les bords, et avec moins d’émotion. Le zèle abîme les textes aussi sûrement que la négligence. »
Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’un conseil pratique. Il me semblait qu’il parlait tout ensemble des manuscrits, des idées et des hommes.
Je lui demandai ce qu’il fallait aimer, alors, dans un livre : son texte, son autorité, sa rareté, ou sa survie même.
Il répondit :
« Il faut l’aimer assez pour le servir, mais non assez pour lui sacrifier l’examen. Et il faut l’examiner assez pour ne pas devenir son esclave, mais non assez pour perdre le sens de son miracle. »
Cette phrase demeura en moi plus longtemps que bien des raisonnements plus éclatants. Car Guillaume ne méprisait pas la matière du livre ; il redoutait seulement l’adoration confuse qu’elle suscite. Il savait qu’un manuscrit ancien peut rendre modestes les âmes bien faites, et orgueilleuses les autres. Il savait aussi qu’un feuillet d’Aristote, vrai ou supposé tel, suffit parfois à faire oublier la question essentielle : non pas seulement « est-il rare ? », mais « à quoi sert-il d’être sauvé, si nul ne l’examine honnêtement ? »
Je pris alors la hardiesse de lui demander si ce feuillet devait être rendu à quelque maison religieuse, ou conservé par lui.
« Ni l’un ni l’autre, répondit-il d’abord. Il devra d’abord être compris. Les hommes veulent toujours placer les objets avant de les lire. Ils se demandent à qui appartient un texte avant de se demander ce qu’ils en voient réellement. C’est une maladie très répandue chez les autorités et chez les amateurs de livres. »
Le mot me surprit.
« Les amateurs de livres ? »
« Oui, Adso. Il existe, même parmi les clercs, des hommes qui aiment moins les livres pour leur lumière que pour la volupté de les posséder. Ils ne lisent plus des textes ; ils comptent des raretés. Ils confondent la garde avec la domination, la conservation avec l’appropriation. Ils sont aux bibliothèques ce que les avares sont à l’argent : des dévots qui ont perdu le sens de l’usage. »
Je compris alors que Guillaume me parlait d’un péril plus subtil que l’ignorance. Détruire un livre est une brutalité visible. Le posséder sans le faire servir à autre chose qu’à la vanité est une destruction plus lente, plus respectable en apparence, et peut-être plus commune.
La nuit avançait. L’hôte bâillait au fond de la salle avec la discrétion lasse des hommes qui ne voient dans les manuscrits qu’une occasion de retarder le coucher. Guillaume replia soigneusement le feuillet dans son linge et me demanda de le ranger moi-même dans la besace. Cette fois, je le fis sans trembler, ou du moins avec un tremblement plus discipliné.
Alors il me dit, d’une voix plus grave :
« Je ne te demande pas de devenir mon imitateur. Ce serait un résultat médiocre pour nous deux. Je te demande seulement de ne jamais te prosterner trop vite devant un nom, une reliure, une difficulté, une réputation d’interdit, ou même une belle antiquité. Que ton respect passe toujours par l’examen. Et que ton examen n’aille jamais jusqu’à dessécher ton respect. »
Je sus, sans qu’il fût besoin d’autres paroles, qu’il s’agissait là du véritable héritage. Non une doctrine, encore moins un secret, mais une discipline. Je n’étais pas chargé de répéter Guillaume, ni de défendre ses conclusions comme un factionnaire défend une porte. J’étais chargé de poursuivre honnêtement l’examen, même là où il m’éloignerait de lui.
Bien des années ont passé depuis. J’ai vu d’autres manuscrits, d’autres gardiens, d’autres hommes ivres d’autorité, d’autres lecteurs fascinés moins par la vérité d’un texte que par le prestige de son obscurité. Souvent j’ai été moins sagace qu’il ne l’eût fallu. Plus souvent encore, j’ai été plus timide que sage. Mais chaque fois qu’un livre ancien me parut exiger l’agenouillement plutôt que la lecture, chaque fois qu’une rareté sembla vouloir se faire adorer avant d’être comprise, j’entendis de nouveau la voix de Guillaume.
Je sais à présent ce qu’il m’a laissé.
Non point la certitude, qui appartient aux prédicateurs et aux sots. Non point la victoire, qui appartient aux chroniqueurs officiels. Non point même le repos, qui est le privilège des âmes plus simples ou mieux protégées que la mienne.
Il m’a laissé un feuillet escamoté, une leçon de modestie devant la matière des livres, et cette vérité sévère que tout amoureux des textes devrait apprendre tôt : un manuscrit n’est pas un dieu de parchemin, mais une responsabilité.
Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · GUILLELMUS · FOLIUM ARISTOTELIS · DISCIPLINA EXAMINIS · I
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