Dossiers cliniques de l’IGLI: A Rebours, le livre qui se trompait de siècle

Un bel exemplaire d’À rebours de Huysmans, relié à la fin du XIXe siècle, semble honteux de sa date. Son propriétaire, Armand de Villacerf, parle de préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables. Sur les rayons d’un appartement du VIIe arrondissement, l’IGLI a soumis le volume au protocole Chron. 7.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de régression séculaire et les phénomènes d’anachronisme compensatoire.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des livres qui souffrent d’être mal reliés, d’autres d’avoir perdu un feuillet, d’autres encore d’avoir été trop longtemps possédés par des gens sans main, sans regard ou sans conscience. Ce sont là des misères ordinaires, dont les catalogues, les études et les héritiers font leur commerce avec une régularité presque consolante. Mais il existe une infirmité plus subtile, plus rare, et d’une cruauté singulière : celle qui consiste, pour un volume, à souffrir de son propre siècle.

Le lecteur naïf s’étonnera peut-être qu’un livre puisse regretter le temps qui l’a vu naître. Il se trompe. Les hommes passent leur vie à souhaiter une autre époque que la leur ; il serait surprenant que les livres, qui vivent plus longtemps et fréquentent de bien meilleures bibliothèques, ne se livrassent pas parfois à la même sottise. La différence, c’est que le livre ne rêve pas en silence. Il matérialise son regret. Il se tient autrement, se place autrement, se détend à certains voisinages, se crispe à d’autres, adopte des airs qui ne sont pas du temps de son impression, et finit par donner à croire, sinon qu’il est né plus tôt, du moins qu’il s’en juge digne.

L’IGLI classe ces cas dans la famille des régressions séculaires compensatrices, sous-classe des anachronismes de désir. En français plus simple : certains livres du XIXe siècle voudraient être du XVIIe.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.S.C. 5 — régression séculaire compensatrice, cinquième espèce documentée — nous fut signalé par M. Armand de Villacerf, amateur parisien d’excellente tenue, de médiocre classement et d’un goût généralement supérieur à sa méthode. Il possédait un très bel exemplaire de À rebours de Huysmans, en reliure de la fin du XIXe siècle, auquel il était attaché avec cette ferveur de collectionneur nerveux qui tient à la fois de l’admiration, de la vanité et de l’hypocondrie. Le livre, écrivait-il, “semble honteux de sa date” et manifeste “des préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables”. La formule, quoique légèrement théâtrale, n’était pas mauvaise.

Je demandai des précisions.

La réponse arriva sous la forme de six pages serrées, auxquelles il eût été charitable de retrancher la moitié si le fond n’en avait pas été aussi instructif. L’exemplaire de À rebours, très calme lorsqu’il reposait seul ou parmi d’autres livres de son temps, se modifiait dès qu’on le rapprochait de certains auteurs du Grand Siècle. Placé près de Pascal, il paraissait “prendre une gravité de tenue”. Mis à côté de La Rochefoucauld, il se raidissait d’une manière plus sèche, plus nerveuse, comme s’il cherchait à mériter d’avance la comparaison. Rangé, par un caprice d’amateur, entre un Nicole et un petit La Bruyère, il avait, selon le propriétaire, “cessé d’avoir l’air décadent pour prendre celui d’un moraliste qui aurait eu des nerfs”.

Le dossier complet est sur le site : la visite de l’appartement du VIIe arrondissement avec Mlle Berthe Lépine et le sous-inspecteur Peutre, le classement du cas sous la cote R.S.C. 5, et le protocole de rangement appliqué au volume pendant plusieurs semaines.

L’expression me plut assez pour justifier le déplacement.

Je me rendis donc chez Villacerf accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel j’annonçai seulement que nous allions voir un livre de 1884 désireux d’être né deux siècles plus tôt. Peutre répondit qu’il connaissait déjà beaucoup d’hommes dans ce cas. L’observation, quoique sociale, n’était pas sans portée clinique.

La bibliothèque de Villacerf occupait deux pièces communicantes d’un appartement du VIIe arrondissement, dont la correction générale laissait paraître tout ce qu’un mobilier bien choisi peut contenir de désespoir discret. Les dos y étaient beaux, les tables dégagées, les reliures surveillées, les provenances exhibées avec cette modestie appuyée qui constitue chez certains amateurs la dernière forme du panache. Rien n’y jurait, ce qui est souvent mauvais signe. Une bibliothèque trop cohérente finit toujours par vouloir que les livres s’y comportent bien.

Le spécimen litigieux reposait dans une travée centrale, à hauteur de main, entre Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam. C’était sa place naturelle, ce qui ne signifiait nullement qu’il s’y portât bien.

L’exemplaire, il faut le dire, était fort séduisant. Belle reliure de son temps, maroquin sombre, dos à nerfs, titre finement poussé, gardes de moire discrète, papier excellent, marge bien gardée, et cette tenue légèrement excessive des volumes dont le propriétaire a passé plus de temps à admirer le dos qu’à relire le texte. Rien d’anormal au premier regard, sinon une sorte de gêne dans la manière qu’avait le livre d’être XIXe. Je n’emploie pas cette formule pour faire joli. Le volume ne semblait pas malade de vieillesse, ni de chaleur, ni de lumière, ni d’un mauvais rangement. Il paraissait incommodé par sa propre date.

J’ouvris le livre. Le texte se présentait correctement. Typographie fin de siècle, mise en page nette, aucune trahison matérielle. Pourtant, chose curieuse, les pages se tenaient avec une retenue qu’on eût dite plus ancienne que leur siècle. Elles n’avaient ni la souplesse un peu nerveuse des grands romans du XIXe, ni la complaisance du papier moderne à se laisser feuilleter. Mlle Lépine nota aussitôt une “raideur d’attitude”. Peutre, qui avait pris le Pascal voisin dans l’autre main, posa les deux volumes côte à côte et dit :
— On dirait qu’il singe l’autre.

Je corrigeai :
— Non. Il aspire à le rejoindre.

La nuance, ici encore, était capitale. Le singe imite de l’extérieur. L’aspirant se reprend tout entier dans l’espoir de n’être plus tout à fait ce qu’il est.

Le propriétaire nous raconta alors plusieurs incidents révélateurs. D’abord, le livre supportait mal qu’on le qualifiât de “roman décadent”. Le simple mot semblait produire chez lui une crispation du mors et une légère sécheresse des gardes. Ensuite, lorsqu’on le rangeait parmi des auteurs trop nettement “fin de siècle”, il prenait, disait Villacerf, “un air de mauvaise compagnie”. Enfin, détail plus troublant, il se montrait matériellement plus stable, plus calme, presque plus beau, lorsqu’on le laissait plusieurs jours au voisinage de moralistes ou de penseurs du XVIIe. Il avait même, à deux reprises, glissé de lui-même — ou du moins selon la version du propriétaire — d’une tablette de romans vers une rangée où se trouvaient Pascal, La Rochefoucauld, Retz et Bossuet.

Je demandai :
— Avez-vous vérifié le déplacement ?
Il rougit légèrement.
— Deux fois, oui. La troisième, j’ai commencé à me dire qu’il valait mieux ne plus toucher à rien.

Cette prudence tardive l’honorait.

Nous procédâmes à l’examen du cas selon le protocole Chron. 7, applicable aux ouvrages soupçonnés de désorientation séculaire. Le principe est simple : on soumet le volume à différents voisinages chronologiques, en observant les variations de tenue, de souplesse, d’apparence typographique perçue, de stabilité au rayon et d’humeur générale du spécimen.

La première phase se fit en compagnie de volumes franchement XIXe : Verlaine, Huysmans, Lorrain, Maupassant, Mirbeau. Le livre demeura correct, mais sans plus. Il avait l’air d’un homme très bien élevé condamné à dîner avec ses cousins. Rien d’insupportable ; rien de cordial non plus.

La seconde phase le plaça entre Pascal et La Rochefoucauld. L’effet fut immédiat. Le dos prit, ou sembla prendre, une rectitude plus noble ; les gardes se calmèrent ; le papier lui-même parut moins fébrile. Le livre s’ouvrit mieux, non point avec la volupté de l’exhibition, mais avec cette gravité contenue des volumes qui consentent enfin à leur compagnie. Peutre, qui observait la scène en plissant les yeux, lâcha :
— Il veut qu’on le croie plus vieux qu’il n’est.
Je répondis :
— Non. Il veut qu’on le croie mieux né.

Le propriétaire fut si frappé de cette phrase qu’il la nota aussitôt. J’en conçus quelque agacement, car les amateurs ont la manie de transformer en bons mots ce qui relève d’abord du diagnostic.

La troisième phase, plus sévère, consista à placer le Huysmans à côté de La Bruyère et de Nicole, c’est-à-dire de deux auteurs dont la discipline morale et la sécheresse d’observation ne laissent guère de place à la pose. Ce fut là que le phénomène se révéla dans toute sa finesse. Le livre ne cherchait pas seulement à paraître ancien ; il corrigeait sa propre manière d’être XIXe. Il semblait vouloir se débarrasser d’une part de son parfum, de sa nervosité, de son décor intérieur, comme un jeune homme trop raffiné qui, reçu dans une maison sévère, renoncerait tout à coup à ses manchettes, à sa voix et à son odeur.

Mlle Lépine résuma la chose avec sa justesse habituelle :
— Il se surveille.

C’était parfaitement vu.

Car le fond du mal était là. À rebours ne souffrait pas tant d’être du XIXe siècle que d’en donner l’air. Il ne rêvait pas seulement de l’ancienneté ; il aspirait à une respectabilité rétrospective. Il supportait sa singularité moderne tant qu’on la laissait s’exercer en paix ; il la supportait beaucoup moins dès qu’il se trouvait confronté à la tenue plus sèche, plus verticale, plus intérieure du Grand Siècle. Alors, comme certains propriétaires devant un grand nom, il se mettait à corriger son maintien.

Je demandai à Villacerf si l’ouvrage avait été souvent comparé, devant lui, à des moralistes anciens. Il m’avoua qu’il lui arrivait, dans les dîners, de présenter son Huysmans comme “un Pascal malade des sens” ou “un La Rochefoucauld intoxiqué par les parfums”. Je le regardai avec une sévérité médicale. Il me répondit qu’il cherchait seulement à faire comprendre le livre. Je lui répondis que beaucoup d’hommes, sous prétexte de faire comprendre, commencent par humilier ce qu’ils aiment.

Cette remarque ne fut pas inutile. Les livres, surtout les plus vulnérables, intériorisent très bien les comparaisons injurieuses prononcées en leur présence.

Pour confirmer le diagnostic, nous soumîmes le spécimen à une série d’épreuves verbales. Le propriétaire lut d’abord quelques lignes de notice contemporaine sur le “décadentisme”, les “raffinements fin de siècle” et “l’univers artificiel de Des Esseintes”. À mesure qu’il avançait, le volume se fermait presque imperceptiblement, et le plat supérieur prenait cette dureté contrariée qu’on observe chez les ouvrages fatigués d’être résumés par les mêmes imbéciles. Puis nous fîmes lire, à titre comparatif, plusieurs fragments de jugements plus anciens rapprochant Huysmans de la tradition des moralistes, de l’analyse spirituelle, d’une prose de conscience. Le livre ne s’ouvrit pas de lui-même — nous ne sommes pas ici dans la fantasmagorie — mais il cessa de résister.

Le diagnostic put alors être posé sans témérité : syndrome de régression séculaire compensatrice, avec complexe d’infériorité chronologique et aspiration matérielle au Grand Siècle.

Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Huysmans souffrait d’être du XIXe et tâchait, autant qu’un livre le peut, de se conduire comme un petit classique.

Restait à déterminer si le mal était curable.

Je précise d’emblée qu’il ne s’agissait ni de corriger matériellement le volume, ni de lui imposer quelque voisinage brutalement moderne qui l’eût humilié davantage. Les ouvrages affectés de régression chronologique ne se guérissent pas à coups de chronologie. On ne délivre pas un livre de son complexe en lui rappelant sa date de naissance comme on giflerait un enfant vaniteux. Il faut au contraire lui rendre son siècle sans l’y enfermer.

Le traitement que je prescrivis releva donc d’une rééducation de milieu. Premièrement, ne plus ranger durablement le volume entre les seuls moralistes du XVIIe, voisinage trop flatteur et, partant, pathogène. Deuxièmement, ne plus l’exiler non plus parmi les seuls “décadents”, terme paresseux qui le blessait sans l’instruire. Troisièmement, lui composer un entourage mixte : un Pascal d’un côté, un Baudelaire de l’autre, puis, en alternance, un La Bruyère, un Flaubert, voire un Stendhal, afin que le livre cesse d’opposer sa dignité rêvée à sa naissance réelle.

Peutre demanda si l’on formait ainsi une sorte de pensionnat chronologique. Je répondis que la formule n’était pas entièrement mauvaise.

J’interdis en outre au propriétaire les comparaisons de dîner. Point de “Pascal des névroses”, point de “moraliste en parfumerie”, point de “Grand Siècle intoxiqué”. Les livres supportent mal d’être réduits à des formules d’amphitryon.

Le traitement fut complété par une mesure plus délicate encore : j’ordonnai qu’on lise devant le volume, à voix haute, non les passages les plus maniérés de À rebours, mais certains endroits où la fatigue, la lucidité, le dégoût, la scrupuleuse conscience de soi révèlent précisément sa modernité propre. Il fallait rendre au livre, non la fierté d’être XIXe siècle comme on récite une étiquette de musée, mais le sentiment qu’il n’avait pas besoin de contrefaire Pascal pour être lui-même un malheur respectable.

Les premiers résultats furent hésitants. Pendant quelques jours, le spécimen manifesta même une forme de bouderie historique. Placé entre Baudelaire et La Bruyère, il se raidit. Mis entre Pascal et Flaubert, il se tint correctement mais sans chaleur. Puis, lentement, quelque chose s’assouplit. Le volume cessa de glisser vers les moralistes ; il supporta mieux la proximité de son propre siècle ; surtout, il perdit cet air un peu laborieux d’ancienneté aspirée. Mlle Lépine nota que “ses gardes respiraient plus franchement le XIXe”. La formule était audacieuse, mais exacte.

Le tournant survint lorsqu’un ami du propriétaire, homme de bon goût et sans système, prit le volume en main et dit simplement : “Il n’est pas du Grand Siècle ; il est de la grande fatigue.” Je n’aurais pas osé la formule dans un rapport, mais le livre, lui, la reçut admirablement. Il se tint dès lors avec une paix que Villacerf ne lui connaissait plus. Nous avions trouvé le chemin du compromis : non l’obliger à renoncer au XVIIe qu’il admirait, mais lui permettre d’habiter le XIXe sans honte.

Le cas n’est pas sans portée générale. Beaucoup de livres du XIXe, surtout parmi les plus nerveux, les plus raffinés, les plus soucieux de ne pas paraître vulgaires, vivent dans l’ombre d’une antériorité prestigieuse qui les humilie. Ils savent que les bibliophiles pardonnent parfois à un livre de n’être pas parfait ; ils lui pardonnent moins volontiers de n’être pas du bon siècle. Quelques volumes finissent par l’apprendre. Ils tâchent alors d’emprunter ce qu’ils peuvent à des âges mieux cotés : un maintien, une réserve, une sécheresse, une autorité. L’opération les ennoblit rarement. Elle les fatigue beaucoup.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, mais en silence, ce qui sera déjà un progrès. Qu’ils se demandent seulement combien d’ouvrages, dans les bibliothèques privées, souffrent aujourd’hui d’être rangés moins selon leur vérité que selon le prestige comparatif des siècles. On parle volontiers des livres déclassés ; on parle moins de ceux qu’on pousse à renier leur naissance pour mieux mériter un rayon.

Les bibliophiles aiment croire qu’ils choisissent les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume choisisse le siècle où il voudrait être né — et souffre d’avoir manqué son entrée.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’anachronisme et des désorientations séculaires

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les rayons comparatistes sans surveillance

Cote de classement : IGLI/SSSZ/RSC/5 – Régressions séculaires, première série
Ex. de service : GdB-Temps./Σ.9

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · HUYSMANS-5

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Dossiers cliniques de l’IGLI : la libido possidendi, ou jusqu’où aller pour un livre

Un Pétrarque imprimé en 1530 porte deux inscriptions : l’une signée Edmund Parsons en 1913, l’autre datée de Vérone à l’automne 1944. Daniel Sickles, lui, laissait s’éteindre son compteur électrique pour ne rien retrancher à ses acquisitions. La Guilde nomme cet appétit libido possidendi.

Service spécial de surveillance — Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, clinicien assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de la libido possidendi et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’apporte régulièrement, dans mon cabinet, des livres que l’on croit malades et qui se portent très bien. Le trouble, presque toujours, n’est pas dans le sujet mais dans celui qui le tient. C’est une affection ancienne, bien décrite, que la Guilde range sous un nom que les anciens n’auraient pas renié : la libido possidendi, le désir de posséder — cet appétit de l’hôte pour l’entité imprimée qui, passé un certain seuil, cesse d’être un sentiment pour devenir un symptôme. On me demande jusqu’où il peut aller. Le dossier que voici répond : jusqu’à des extrémités que la médecine ordinaire ne sait pas nommer.

Antécédents. — La littérature clinique abonde. On observe couramment des sujets parcourant des milliers de kilomètres pour consulter un exemplaire une heure durant, d’autres qui s’endettent, quelques-uns enfin qui volent : je connais tel « grand » amateur d’aujourd’hui dont certaines pièces sont entrées dans sa collection sans jamais passer par la caisse, mais je respecte le secret des consultations. Les cas historiques sont mieux documentés. Daniel Sickles, sujet remarquable, se nourrissait de sucreries et laissait s’éteindre son compteur électrique afin de ne rien retrancher à ses acquisitions : il vivait dans l’obscurité, mais en bonne compagnie. En remontant plus haut, on trouve Érasme, chez qui l’adhésion primait sur des fonctions aussi vitales que se vêtir et se nourrir. On cite ces sujets comme des monstres ; je les tiens, moi, pour des cas d’école — la forme pure d’un mal qui, chez les autres, se cache.

L’observation est sur le site : le Pétrarque de 1530, le pull-over qu’Edmund Parsons vendit en 1913 pour l’acheter, et la seconde inscription, non signée, datée de Vérone à l’automne 1944.

Érasme à sa table, gravure d'Albrecht Dürer, 1526
Érasme à sa table (gravure d’Albrecht Dürer, 1526) : le cas princeps, celui qui achetait ses livres avant de se vêtir.

Observation. — J’en viens au spécimen présenté ce jour, et qui vaut à lui seul toute la nosologie : un Pétrarque imprimé en 1530. L’entité est saine, la reliure honnête, rien à signaler sur le corps d’ouvrage. Tout le dossier tient à la garde, où deux mains, à trente ans d’intervalle, ont laissé leurs signes. La première inscription est datée de 1913 et signée : « To buy this book I sold a sleeved pullover, Edmund Parsons, 1913 » — pour acheter ce livre, j’ai vendu un pull-over à manches. Signe clinique parfait : l’hôte a cédé son propre vêtement, en hiver, contre un poète mort. C’est l’arbitrage d’Érasme, mais consigné, daté, signé de la main du malade. La seconde inscription, plus bas, n’est pas signée : « Bought Verona Autumn 1944 when being deported into Germany » — acheté à Vérone, à l’automne 1944, alors qu’on me déportait vers l’Allemagne.

Diagnostic. — Ici, je pose mon stylo de médecin, car il n’y a rien à diagnostiquer. Un homme qu’on emmène vers l’emprisonnement ou la mort trouve encore le temps, l’entêtement, la présence d’esprit d’acquérir un livre — non pour le placer, non pour le revendre, mais pour l’emporter là où l’on n’emporte rien. Ce n’est pas un symptôme. C’est un talisman, un compagnon, la dernière chose libre d’un homme à qui l’on prenait tout le reste. Et c’est alors que l’on comprend le premier cas à sa vraie mesure : ce que l’on donne pour un livre n’enrichit pas le livre, il révèle celui qui donne. La libido possidendi, que j’ai toute ma carrière traitée comme une maladie, est peut-être la seule santé de ce métier. Le spécimen a reparu dans une vente en 2014 ; il a donc survécu. On ignore si son porteur de Vérone en a fait autant.

Recommandation. — Aucune, pour une fois. Je devrais, par fonction, prescrire la modération, le placement prudent, l’hôte tenu à distance de son sujet. Je m’en abstiens. Un ami me disait l’autre jour que, quand rien ne va, se plonger dans un livre fait un bien fou — et il ne parlait pas d’un actif. Voilà toute la thérapeutique. Que l’IGLI, pour sa part, continue de surveiller les livres : ce sont eux, les patients ; leurs porteurs, eux, ne guériront pas, et c’est aussi bien.

Cote de classement : IGLI/SSSZ/LIB-POSS/1530.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité.

1 Commentaire

  1. hum… il faut vite que je vérifie comment sont rangés certains livres… certaines tablettes sont classées par éditeur, et pas par auteur, ce qui pourrait être mal perçu 🙂

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