Dossiers cliniques de l’IGLI: A Rebours, le livre qui se trompait de siècle

Un bel exemplaire d’À rebours de Huysmans, relié à la fin du XIXe siècle, semble honteux de sa date. Son propriétaire, Armand de Villacerf, parle de préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables. Sur les rayons d’un appartement du VIIe arrondissement, l’IGLI a soumis le volume au protocole Chron. 7.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de régression séculaire et les phénomènes d’anachronisme compensatoire.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des livres qui souffrent d’être mal reliés, d’autres d’avoir perdu un feuillet, d’autres encore d’avoir été trop longtemps possédés par des gens sans main, sans regard ou sans conscience. Ce sont là des misères ordinaires, dont les catalogues, les études et les héritiers font leur commerce avec une régularité presque consolante. Mais il existe une infirmité plus subtile, plus rare, et d’une cruauté singulière : celle qui consiste, pour un volume, à souffrir de son propre siècle.

Le lecteur naïf s’étonnera peut-être qu’un livre puisse regretter le temps qui l’a vu naître. Il se trompe. Les hommes passent leur vie à souhaiter une autre époque que la leur ; il serait surprenant que les livres, qui vivent plus longtemps et fréquentent de bien meilleures bibliothèques, ne se livrassent pas parfois à la même sottise. La différence, c’est que le livre ne rêve pas en silence. Il matérialise son regret. Il se tient autrement, se place autrement, se détend à certains voisinages, se crispe à d’autres, adopte des airs qui ne sont pas du temps de son impression, et finit par donner à croire, sinon qu’il est né plus tôt, du moins qu’il s’en juge digne.

L’IGLI classe ces cas dans la famille des régressions séculaires compensatrices, sous-classe des anachronismes de désir. En français plus simple : certains livres du XIXe siècle voudraient être du XVIIe.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.S.C. 5 — régression séculaire compensatrice, cinquième espèce documentée — nous fut signalé par M. Armand de Villacerf, amateur parisien d’excellente tenue, de médiocre classement et d’un goût généralement supérieur à sa méthode. Il possédait un très bel exemplaire de À rebours de Huysmans, en reliure de la fin du XIXe siècle, auquel il était attaché avec cette ferveur de collectionneur nerveux qui tient à la fois de l’admiration, de la vanité et de l’hypocondrie. Le livre, écrivait-il, “semble honteux de sa date” et manifeste “des préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables”. La formule, quoique légèrement théâtrale, n’était pas mauvaise.

Je demandai des précisions.

La réponse arriva sous la forme de six pages serrées, auxquelles il eût été charitable de retrancher la moitié si le fond n’en avait pas été aussi instructif. L’exemplaire de À rebours, très calme lorsqu’il reposait seul ou parmi d’autres livres de son temps, se modifiait dès qu’on le rapprochait de certains auteurs du Grand Siècle. Placé près de Pascal, il paraissait “prendre une gravité de tenue”. Mis à côté de La Rochefoucauld, il se raidissait d’une manière plus sèche, plus nerveuse, comme s’il cherchait à mériter d’avance la comparaison. Rangé, par un caprice d’amateur, entre un Nicole et un petit La Bruyère, il avait, selon le propriétaire, “cessé d’avoir l’air décadent pour prendre celui d’un moraliste qui aurait eu des nerfs”.

Le dossier complet est sur le site : la visite de l’appartement du VIIe arrondissement avec Mlle Berthe Lépine et le sous-inspecteur Peutre, le classement du cas sous la cote R.S.C. 5, et le protocole de rangement appliqué au volume pendant plusieurs semaines.

L’expression me plut assez pour justifier le déplacement.

Je me rendis donc chez Villacerf accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel j’annonçai seulement que nous allions voir un livre de 1884 désireux d’être né deux siècles plus tôt. Peutre répondit qu’il connaissait déjà beaucoup d’hommes dans ce cas. L’observation, quoique sociale, n’était pas sans portée clinique.

La bibliothèque de Villacerf occupait deux pièces communicantes d’un appartement du VIIe arrondissement, dont la correction générale laissait paraître tout ce qu’un mobilier bien choisi peut contenir de désespoir discret. Les dos y étaient beaux, les tables dégagées, les reliures surveillées, les provenances exhibées avec cette modestie appuyée qui constitue chez certains amateurs la dernière forme du panache. Rien n’y jurait, ce qui est souvent mauvais signe. Une bibliothèque trop cohérente finit toujours par vouloir que les livres s’y comportent bien.

Le spécimen litigieux reposait dans une travée centrale, à hauteur de main, entre Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam. C’était sa place naturelle, ce qui ne signifiait nullement qu’il s’y portât bien.

L’exemplaire, il faut le dire, était fort séduisant. Belle reliure de son temps, maroquin sombre, dos à nerfs, titre finement poussé, gardes de moire discrète, papier excellent, marge bien gardée, et cette tenue légèrement excessive des volumes dont le propriétaire a passé plus de temps à admirer le dos qu’à relire le texte. Rien d’anormal au premier regard, sinon une sorte de gêne dans la manière qu’avait le livre d’être XIXe. Je n’emploie pas cette formule pour faire joli. Le volume ne semblait pas malade de vieillesse, ni de chaleur, ni de lumière, ni d’un mauvais rangement. Il paraissait incommodé par sa propre date.

J’ouvris le livre. Le texte se présentait correctement. Typographie fin de siècle, mise en page nette, aucune trahison matérielle. Pourtant, chose curieuse, les pages se tenaient avec une retenue qu’on eût dite plus ancienne que leur siècle. Elles n’avaient ni la souplesse un peu nerveuse des grands romans du XIXe, ni la complaisance du papier moderne à se laisser feuilleter. Mlle Lépine nota aussitôt une “raideur d’attitude”. Peutre, qui avait pris le Pascal voisin dans l’autre main, posa les deux volumes côte à côte et dit :
— On dirait qu’il singe l’autre.

Je corrigeai :
— Non. Il aspire à le rejoindre.

La nuance, ici encore, était capitale. Le singe imite de l’extérieur. L’aspirant se reprend tout entier dans l’espoir de n’être plus tout à fait ce qu’il est.

Le propriétaire nous raconta alors plusieurs incidents révélateurs. D’abord, le livre supportait mal qu’on le qualifiât de “roman décadent”. Le simple mot semblait produire chez lui une crispation du mors et une légère sécheresse des gardes. Ensuite, lorsqu’on le rangeait parmi des auteurs trop nettement “fin de siècle”, il prenait, disait Villacerf, “un air de mauvaise compagnie”. Enfin, détail plus troublant, il se montrait matériellement plus stable, plus calme, presque plus beau, lorsqu’on le laissait plusieurs jours au voisinage de moralistes ou de penseurs du XVIIe. Il avait même, à deux reprises, glissé de lui-même — ou du moins selon la version du propriétaire — d’une tablette de romans vers une rangée où se trouvaient Pascal, La Rochefoucauld, Retz et Bossuet.

Je demandai :
— Avez-vous vérifié le déplacement ?
Il rougit légèrement.
— Deux fois, oui. La troisième, j’ai commencé à me dire qu’il valait mieux ne plus toucher à rien.

Cette prudence tardive l’honorait.

Nous procédâmes à l’examen du cas selon le protocole Chron. 7, applicable aux ouvrages soupçonnés de désorientation séculaire. Le principe est simple : on soumet le volume à différents voisinages chronologiques, en observant les variations de tenue, de souplesse, d’apparence typographique perçue, de stabilité au rayon et d’humeur générale du spécimen.

La première phase se fit en compagnie de volumes franchement XIXe : Verlaine, Huysmans, Lorrain, Maupassant, Mirbeau. Le livre demeura correct, mais sans plus. Il avait l’air d’un homme très bien élevé condamné à dîner avec ses cousins. Rien d’insupportable ; rien de cordial non plus.

La seconde phase le plaça entre Pascal et La Rochefoucauld. L’effet fut immédiat. Le dos prit, ou sembla prendre, une rectitude plus noble ; les gardes se calmèrent ; le papier lui-même parut moins fébrile. Le livre s’ouvrit mieux, non point avec la volupté de l’exhibition, mais avec cette gravité contenue des volumes qui consentent enfin à leur compagnie. Peutre, qui observait la scène en plissant les yeux, lâcha :
— Il veut qu’on le croie plus vieux qu’il n’est.
Je répondis :
— Non. Il veut qu’on le croie mieux né.

Le propriétaire fut si frappé de cette phrase qu’il la nota aussitôt. J’en conçus quelque agacement, car les amateurs ont la manie de transformer en bons mots ce qui relève d’abord du diagnostic.

La troisième phase, plus sévère, consista à placer le Huysmans à côté de La Bruyère et de Nicole, c’est-à-dire de deux auteurs dont la discipline morale et la sécheresse d’observation ne laissent guère de place à la pose. Ce fut là que le phénomène se révéla dans toute sa finesse. Le livre ne cherchait pas seulement à paraître ancien ; il corrigeait sa propre manière d’être XIXe. Il semblait vouloir se débarrasser d’une part de son parfum, de sa nervosité, de son décor intérieur, comme un jeune homme trop raffiné qui, reçu dans une maison sévère, renoncerait tout à coup à ses manchettes, à sa voix et à son odeur.

Mlle Lépine résuma la chose avec sa justesse habituelle :
— Il se surveille.

C’était parfaitement vu.

Car le fond du mal était là. À rebours ne souffrait pas tant d’être du XIXe siècle que d’en donner l’air. Il ne rêvait pas seulement de l’ancienneté ; il aspirait à une respectabilité rétrospective. Il supportait sa singularité moderne tant qu’on la laissait s’exercer en paix ; il la supportait beaucoup moins dès qu’il se trouvait confronté à la tenue plus sèche, plus verticale, plus intérieure du Grand Siècle. Alors, comme certains propriétaires devant un grand nom, il se mettait à corriger son maintien.

Je demandai à Villacerf si l’ouvrage avait été souvent comparé, devant lui, à des moralistes anciens. Il m’avoua qu’il lui arrivait, dans les dîners, de présenter son Huysmans comme “un Pascal malade des sens” ou “un La Rochefoucauld intoxiqué par les parfums”. Je le regardai avec une sévérité médicale. Il me répondit qu’il cherchait seulement à faire comprendre le livre. Je lui répondis que beaucoup d’hommes, sous prétexte de faire comprendre, commencent par humilier ce qu’ils aiment.

Cette remarque ne fut pas inutile. Les livres, surtout les plus vulnérables, intériorisent très bien les comparaisons injurieuses prononcées en leur présence.

Pour confirmer le diagnostic, nous soumîmes le spécimen à une série d’épreuves verbales. Le propriétaire lut d’abord quelques lignes de notice contemporaine sur le “décadentisme”, les “raffinements fin de siècle” et “l’univers artificiel de Des Esseintes”. À mesure qu’il avançait, le volume se fermait presque imperceptiblement, et le plat supérieur prenait cette dureté contrariée qu’on observe chez les ouvrages fatigués d’être résumés par les mêmes imbéciles. Puis nous fîmes lire, à titre comparatif, plusieurs fragments de jugements plus anciens rapprochant Huysmans de la tradition des moralistes, de l’analyse spirituelle, d’une prose de conscience. Le livre ne s’ouvrit pas de lui-même — nous ne sommes pas ici dans la fantasmagorie — mais il cessa de résister.

Le diagnostic put alors être posé sans témérité : syndrome de régression séculaire compensatrice, avec complexe d’infériorité chronologique et aspiration matérielle au Grand Siècle.

Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Huysmans souffrait d’être du XIXe et tâchait, autant qu’un livre le peut, de se conduire comme un petit classique.

Restait à déterminer si le mal était curable.

Je précise d’emblée qu’il ne s’agissait ni de corriger matériellement le volume, ni de lui imposer quelque voisinage brutalement moderne qui l’eût humilié davantage. Les ouvrages affectés de régression chronologique ne se guérissent pas à coups de chronologie. On ne délivre pas un livre de son complexe en lui rappelant sa date de naissance comme on giflerait un enfant vaniteux. Il faut au contraire lui rendre son siècle sans l’y enfermer.

Le traitement que je prescrivis releva donc d’une rééducation de milieu. Premièrement, ne plus ranger durablement le volume entre les seuls moralistes du XVIIe, voisinage trop flatteur et, partant, pathogène. Deuxièmement, ne plus l’exiler non plus parmi les seuls “décadents”, terme paresseux qui le blessait sans l’instruire. Troisièmement, lui composer un entourage mixte : un Pascal d’un côté, un Baudelaire de l’autre, puis, en alternance, un La Bruyère, un Flaubert, voire un Stendhal, afin que le livre cesse d’opposer sa dignité rêvée à sa naissance réelle.

Peutre demanda si l’on formait ainsi une sorte de pensionnat chronologique. Je répondis que la formule n’était pas entièrement mauvaise.

J’interdis en outre au propriétaire les comparaisons de dîner. Point de “Pascal des névroses”, point de “moraliste en parfumerie”, point de “Grand Siècle intoxiqué”. Les livres supportent mal d’être réduits à des formules d’amphitryon.

Le traitement fut complété par une mesure plus délicate encore : j’ordonnai qu’on lise devant le volume, à voix haute, non les passages les plus maniérés de À rebours, mais certains endroits où la fatigue, la lucidité, le dégoût, la scrupuleuse conscience de soi révèlent précisément sa modernité propre. Il fallait rendre au livre, non la fierté d’être XIXe siècle comme on récite une étiquette de musée, mais le sentiment qu’il n’avait pas besoin de contrefaire Pascal pour être lui-même un malheur respectable.

Les premiers résultats furent hésitants. Pendant quelques jours, le spécimen manifesta même une forme de bouderie historique. Placé entre Baudelaire et La Bruyère, il se raidit. Mis entre Pascal et Flaubert, il se tint correctement mais sans chaleur. Puis, lentement, quelque chose s’assouplit. Le volume cessa de glisser vers les moralistes ; il supporta mieux la proximité de son propre siècle ; surtout, il perdit cet air un peu laborieux d’ancienneté aspirée. Mlle Lépine nota que “ses gardes respiraient plus franchement le XIXe”. La formule était audacieuse, mais exacte.

Le tournant survint lorsqu’un ami du propriétaire, homme de bon goût et sans système, prit le volume en main et dit simplement : “Il n’est pas du Grand Siècle ; il est de la grande fatigue.” Je n’aurais pas osé la formule dans un rapport, mais le livre, lui, la reçut admirablement. Il se tint dès lors avec une paix que Villacerf ne lui connaissait plus. Nous avions trouvé le chemin du compromis : non l’obliger à renoncer au XVIIe qu’il admirait, mais lui permettre d’habiter le XIXe sans honte.

Le cas n’est pas sans portée générale. Beaucoup de livres du XIXe, surtout parmi les plus nerveux, les plus raffinés, les plus soucieux de ne pas paraître vulgaires, vivent dans l’ombre d’une antériorité prestigieuse qui les humilie. Ils savent que les bibliophiles pardonnent parfois à un livre de n’être pas parfait ; ils lui pardonnent moins volontiers de n’être pas du bon siècle. Quelques volumes finissent par l’apprendre. Ils tâchent alors d’emprunter ce qu’ils peuvent à des âges mieux cotés : un maintien, une réserve, une sécheresse, une autorité. L’opération les ennoblit rarement. Elle les fatigue beaucoup.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, mais en silence, ce qui sera déjà un progrès. Qu’ils se demandent seulement combien d’ouvrages, dans les bibliothèques privées, souffrent aujourd’hui d’être rangés moins selon leur vérité que selon le prestige comparatif des siècles. On parle volontiers des livres déclassés ; on parle moins de ceux qu’on pousse à renier leur naissance pour mieux mériter un rayon.

Les bibliophiles aiment croire qu’ils choisissent les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume choisisse le siècle où il voudrait être né — et souffre d’avoir manqué son entrée.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’anachronisme et des désorientations séculaires

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les rayons comparatistes sans surveillance

Cote de classement : IGLI/SSSZ/RSC/5 – Régressions séculaires, première série
Ex. de service : GdB-Temps./Σ.9

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · HUYSMANS-5

La lettre du bibliophile

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Dossiers cliniques de l’IGLI – Le bibliophile qui se voulait libraire

Dossiers cliniques de l’IGLI – Le bibliophile qui se voulait libraire

Les sermons de Massillon n’ont attiré qu’un seul enchérisseur, et le Catéchisme de Sens trois vues en tout. Le patient, professeur lyonnais, avait numéroté ses étagères et ouvert une section de théologiens du XVIIIe siècle. L’IGLI a classé son dossier sous la cote IGLI-DC2/189.

par le Dr Achille Dandillot, Inspecteur clinique des pathologies bibliophiliques appliquées à l’économie parallèle

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des cas où l’amour du livre, loin de se satisfaire des plaisirs solitaires de la collection, bifurque brusquement vers la tentation du commerce. L’individu, d’abord amateur paisible, en vient à croire que sa passion peut se monnayer ; que ses rayonnages, longuement garnis à coups de sacrifices domestiques, recèlent un fonds de commerce en devenir. Nous avons affaire alors à une affection récemment décrite par nos soins : le syndrome de conversion bibliocommerciale, parfois désigné, dans sa forme mineure, comme un trouble de la vocation librairique.

Symptômes principaux

Le patient, au départ, présente des signes bénins : il photographie ses acquisitions, rédige des descriptions détaillées, ajoute parfois une courte notice où perce un vrai talent pour l’inventaire. Cette pulsion classificatrice, d’abord charmante, se double bientôt d’un goût de la mise en scène : il aligne ses volumes, numérote les étagères, attribue des sections fictives à sa bibliothèque — « théologiens du XVIIIᵉ », « moralistes oubliés », « opuscules mystiques mineurs ».

Le dossier complet est sur le site : les trois phases de l’illusion entrepreneuriale, le cas du professeur lyonnais et de ses invendus, et le protocole de sevrage que l’IGLI recommande aux sujets atteints.

Les cas avancés se reconnaissent aisément : l’amateur se met à inventer des valeurs, griffonnées dans la marge de ses fiches personnelles, persuadé que sa bibliothèque, patiemment constituée, pourrait se « rentabiliser » sans effort. Sa collection devient stock, sa passion : inventaire.

Évolution du trouble

La maladie évolue selon trois phases d’illusion entrepreneuriale.

La première, bénigne, consiste à vouloir « partager » ses trouvailles en ligne. Le patient crée un blog ou un compte sur les réseaux, y expose ses achats, y commente ses reliures avec l’air entendu du professionnel en devenir. Les encouragements de quelques abonnés agissent comme un premier stimulant commercial.

La seconde, plus sérieuse, s’observe lorsque le sujet s’inscrit sur une plateforme de vente. Il découvre l’ivresse du formulaire d’annonce, la jubilation du prix à fixer, la fébrilité du premier clic. Chaque volume devient un produit à positionner, chaque notice, un argumentaire.

La troisième, enfin, est la plus pathologique : elle s’accompagne d’une conviction délirante selon laquelle le simple fait de posséder un beau livre confère le pouvoir de le vendre. La passion tiendrait lieu de compétence, et la noblesse du goût suffirait à compenser l’absence de clientèle.

Le malade se persuade alors que son appartement est une librairie, sa cave un entrepôt, son bureau une arrière-boutique. Son épouse, non consultée, devient caissière. Les enfants servent de commis, chargés d’emballer des ouvrages entre deux devoirs. Les chats dorment sur les piles destinées à « expédier demain ».

Étude de cas : le professeur lyonnais

J’ai observé récemment un cas significatif dans la banlieue lyonnaise. L’individu, ancien professeur de lettres classiques, avait décidé de « mettre en mouvement » sa bibliothèque. Il rédigea des listes soignées de ses ouvrages du XVIIIᵉ siècle — sermons, traités d’ascèse, recueils de piété — qu’il envoya sous forme de newsletter à ses amis et anciens collègues.

Chaque titre y figurait avec une courte description et un prix fixé selon un barème imaginaire, où un Massillon usé valait plus cher qu’un La Fontaine illustré. Il se persuada que ces volumes, exaltés par sa plume, trouveraient naturellement preneur. Mais les réponses furent polies et rares. L’échec le conduisit à se replier sur eBay, où il tenta de noyer ses dévotions dans la marée marchande.

Là, il passa des nuits entières à photographier ses livres sous des angles improbables, cherchant à capter la lumière idéale sur une tranche dorée. Chaque annonce devenait un petit catalogue en soi, où il décrivait ses éditions ordinaires comme des ouvrages introuvables.

Mais les résultats, hélas, furent dérisoires : un seul enchérisseur pour ses sermons de Massillon, trois « vues » pour son Catéchisme de Sens. Les rares acheteurs qui se manifestaient demandaient des rabais, contestaient les frais de port ou négociaient le lot complet pour une somme indécente. L’homme se sentit trahi par la bassesse du monde numérique. Sa dernière note à l’IGLI fut lapidaire :

« J’ai enfin compris que la vraie valeur d’un livre, c’est ce qu’il en coûte de s’en séparer. » Comprendre les frais ebay.

Autres observations de terrain

Un autre patient, parisien cette fois, s’improvisa libraire lors d’un salon régional du livre ancien. N’ayant obtenu ni table ni vitrine officielle, il installa sur un coin de nappe ses propres ouvrages, étiquetés à la main. Il passa la journée à expliquer aux visiteurs que « tout est à vendre sauf celui-ci ». Les organisateurs le firent gentiment remballer au motif d’« activité spontanée non déclarée ». Il quitta la salle convaincu que le « milieu professionnel » complotait pour l’écarter.

Une sous-variante, dite syndrome du libraire virtuel contrarié, consiste à accumuler des annonces sans jamais rien vendre. Le patient ne cherche pas le gain, mais la reconnaissance symbolique : exister par l’offre, non par la transaction. Ses statistiques eBay deviennent son journal intime.

Diagnostic différentiel

Il convient de distinguer ce syndrome du cas plus courant du libraire qui se croit encore bibliophile.

Le premier souffre d’une illusion de commerce ; le second, d’une illusion de passion.

Le premier veut vendre par amour ; le second croit aimer alors qu’il ne vend que par habitude.

Les deux se croisent dans les foires, se jaugent, échangent un regard navré : chacun reconnaît dans l’autre une erreur qu’il aurait pu commettre.

Les confusions sont fréquentes. Certains bibliothécaires retraités basculent directement du classement Dewey au code postal des acheteurs. D’autres, érudits de longue date, se lancent dans l’arbitrage de reliures comme on joue en Bourse : acheter Chaumont pour revendre Padeloup.

L’achat à culbute : la marge comme boussole

Dans une évolution typique du syndrome de conversion bibliocommerciale, certains sujets n’achètent plus un livre pour ce qu’il est, mais pour la culbute qu’ils projettent d’en tirer. L’acquisition se fait alors à l’ombre d’un tableur : PA (prix d’achat), cible, marge nette après frais, décote en cas de retour. On n’entre plus en librairie, on « prend position ». On ne regarde plus une reliure, on « calcule la sortie ».

La marge anticipée devient boussole esthétique : on choisit moins un sermon du XVIIIᵉ pour sa provenance qu’en raison d’une enchère repère repérée la veille ; on privilégie le format qui se photographie bien, la pièce dont le titre se « vend » en dix mots.

Viennent ensuite les micro-stratégies de culbute : acheter un lot pour « diluer le prix unitaire », démembrer une série pour en revendre les volumes « stratégiques », cannibaliser un frontispice pour « valoriser » un exemplaire médiocre. La fabrique du bénéfice emporte la fabrique de l’exemplaire : la bibliothèque sert d’atelier de recomposition marchande.

Conséquence clinique : l’amnésie de lecture s’accélère. Le sujet sait son prix d’entrée mais oublie son sujet. Il parle d’un Molière comme d’un ticket, d’un livre d’heures comme d’un spread. Au bout de quelques mois d’invendu, survient l’ajustement cognitif : la notice se réécrit, la provenance s’enrichit, la « rareté » s’affirme. La culbute espérée devient croyance ; la croyance, diagnostic aggravant.

Traitement spécifique : imposer une période de latence de jouissance (interdiction de revente avant 24 mois), assortie d’une acquisition blanche par trimestre (un achat dont le prix est volontairement oublié, la lecture seule servant de justification). Lorsque le patient parvient à citer deux pages d’un volume qu’il comptait « retourner vite », l’IGLI considère le pronostic brièvement favorable.

Rapport au prix : étude symbolique

Le prix, dans ces affections, cesse d’être une donnée marchande. Il devient signe d’amour et instrument de domination. Fixer haut, c’est affirmer la noblesse du livre ; baisser, c’est s’humilier.

Le patient interprète tout marchandage comme une insulte personnelle.

L’offre d’un acheteur n’est plus un chiffre, mais un jugement moral.

Certains refusent obstinément de vendre à un libraire professionnel, de peur que celui-ci ne réalise une marge. Ils préfèrent céder à perte à un inconnu.

Conséquences psychologiques et sociales

Le trouble provoque une désorientation identitaire : le sujet ne sait plus s’il est collectionneur ou commerçant. Dans les conversations mondaines, il alterne entre : « J’ai acquis » et « J’ai vendu », selon ce qui lui paraît le plus noble. Ses amis ne savent jamais s’il faut le féliciter ou le consoler.

L’obsession marchande contamine tout. Au dîner, il parle des tarifs postaux ; à la messe, il médite sur les commissions PayPal. Sa maison devient entrepôt, son courrier : service après-vente. Les cartons d’expédition envahissent le salon, le papier bulle remplace les nappes.

Avec le temps, la mémoire du contenu s’efface. Il oublie ce qu’il a lu, se souvient seulement de ce qu’il a acheté. Il ne pense plus en titres, mais en prix d’acquisition. L’IGLI qualifie ce stade terminal de mémoire comptable substitutive.

Traitement proposé

Le protocole thérapeutique consiste à réhabituer le sujet à la gratuité. On lui prescrit des séjours prolongés dans les bibliothèques publiques, où aucun volume n’est à vendre. On l’invite à fréquenter des cercles de lecture où l’on discute des textes plutôt que des cotes.

Des exercices de manipulation de fac-similés sans valeur ont également montré leur efficacité : ils rééduquent le toucher à l’absence de profit.

Des thérapies de substitution sont à l’essai :

– Le troc raisonné, échange sans monnaie ;

– La lecture dirigée, qui oblige à parler du contenu ;

– La cure d’oubli des prix, où le patient recouvre ses étiquettes d’un papier blanc pour se désintoxiquer visuellement.

Les rechutes demeurent fréquentes. Une simple notification « Vous avez un acheteur potentiel » suffit parfois à raviver la fièvre. Dans les cas extrêmes, une reconversion encadrée en brocanteur généraliste permet de détourner la compulsion : le malade vend alors des bibelots, mais épargne enfin ses livres.

Conclusion

Le syndrome de conversion bibliocommerciale illustre jusqu’où peut aller la confusion entre passion et profit. En voulant rentabiliser son plaisir, le sujet se condamne à le dissoudre : il perd la pureté du collectionneur sans acquérir l’instinct du marchand.

Il n’est ni libraire, ni bibliophile ; il erre entre les deux, dans ce no man’s land mental où le prix devient la seule lecture.

Ainsi l’IGLI enregistre-t-elle ce trouble comme pathologie distincte, et l’inscrit à son répertoire des affections modernes. Car il faut bien que quelqu’un veille, dans ce monde d’illusions, à maintenir la frontière fragile entre la boutique et la bibliothèque.

Cote : Dossiers cliniques de l’IGLI, n° 2, cote IGLI-DC2/189.

Observation post-diagnostique : le sujet lyonnais, après traitement, n’a plus vendu de livre. Il se consacre désormais à des estimations gratuites, ce qui, selon les critères de l’Institut, constitue une rémission partielle.

1 Commentaire

  1. hum… il faut vite que je vérifie comment sont rangés certains livres… certaines tablettes sont classées par éditeur, et pas par auteur, ce qui pourrait être mal perçu 🙂

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