Le Bibliophile et le Coupe-papier

Un grand exemplaire en veau, dont aucune feuille n’a jamais été ouverte, fait la fierté de son possesseur. Du fond d’un vieux tiroir, un coupe-papier prend la parole. Il rappelle qu’un livre est fait pour qu’on le lise, et non pour qu’un dévot le ferme et le déguise.

Par Philibert Cramoisi, spécialiste autoproclamé des moralités en vers et des fabulistes mineurs du XVIIIe siècle, membre associé de la Société des Fabulistes négligés, correspondant intermittent de la Guilde.

Le Bibliophile et le Coupe-papier

Un Bibliophile un jour, d’un ton fort solennel,
Contemplait un beau livre en son veau traditionnel.
L’exemplaire était grand, la marge en était belle,
Le papier, sous la main, gardait sa fleur nouvelle.

« Voyez, disait l’heureux possesseur de ce bien,
Comme tout y subsiste, et comme rien n’est rien.
Le volume est entier ; la feuille encor fermée
A conservé l’honneur d’une pure imprimée.

Nul doigt indiscret, nulle injure du lecteur,
N’a troublé jusqu’ici ce chaste et rare bonheur.
Le livre est demeuré, dans sa grâce première,
Tel qu’il sortit jadis des presses de son père. »

Un Coupe-papier, gisant au fond d’un vieux tiroir,
Entendit ce discours, et ne put s’émouvoir.
Il dit : « Monsieur, vraiment, la louange est extrême ;
Vous vantez un silence, et l’appelez vous-même.

Qu’un livre soit fort beau, je l’accorde aisément ;
Qu’il plaise par son cuir, sa marge, son ferment,
Soit ; mais enfin un livre est fait pour qu’on le lise,
Et non pour qu’un dévot le ferme et le déguise.

Vous lui gardez, dit-on, son innocence au front ;
J’y vois moins de respect qu’un scrupule un peu prompt.
À force d’épargner la feuille et la couture,
Vous sauvez le dehors, et perdez la nature. »

Le Bibliophile alors reprit avec hauteur :
« J’estime mieux que vous l’objet et sa valeur.
Le lecteur coupe, tache, annote, froisse, plie ;
Je conserve le bien dans sa noble harmonie. »

« Conserver, dit l’autre, est un fort beau dessein ;
Mais tout bien conservé n’est pas possédé sain.
Ce livre que vous tenez comme chose sacrée,
Vous l’aimez tout fermé plus qu’ouverte et livrée.

Le posséder ainsi, c’est l’avoir à demi ;
Vous en gardez la peau ; le reste est endormi.
Le texte est là, captif, sous la feuille non fendue ;
Et votre grand respect n’est qu’une porte rendue. »

Le maître, un peu piqué, voulut répondre encor ;
Mais, regardant son livre, il hésita d’abord.
Il admira le plat, le dos, la couvrure entière,
Puis remit le volume à sa place coutumière.

Et le Coupe-papier, retombé dans la nuit,
Murmura doucement, comme un témoin instruit :

Tel garde un livre entier, superbe et sans blessure,
Qui n’en possède au fond que la seule couverture.

La lettre du bibliophile

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Connaissance de la reliure: la Reliure à l’éventail

Connaissance de la reliure: la Reliure à l’éventail

Amis Bibliophiles bonjour,
Pour fêter les sept ans du Blog, j’ai le plaisir de vous proposer un message sur la reliure à l’éventail.
Hugues nous avait présenté voici longtemps en quelques mots le décor à l’éventail, autrement appelé par raccourcis abusif « reliure à l’éventail ».
Il s’agit en effet d’un décor des plats, doré  aux petits fers, inscrit dans un encadrement doré « à la Du Seuil ». Au centre s’épanouit une rosace formée de pétales à terminaisons arrondies concentriques couronnés et prolongés de petits fers. Aux angles du cadre intérieur se logent quatre compositions utilisant les mêmes fers en quart de cercle qui évoquent des éventails.
Le relieur quasi mythique, Le Gascon (ou Gascon) actif dès 1622, serait à l’origine de ce décor. En fait, il semble que les relieurs italiens aient été les précurseurs à la fin du XVIe siècle. Au moins attribue-t-on  à Le Gascon les plus raffinés et les plus beaux spécimens de ce rare décor, poussé sur un beau maroquin incarnat. Raphael Esmérian possédait un exemplaire de la vulgate in-12 de 1630 ainsi orné (reproduit dans son catalogue et dans l’ouvrage de Devauchelle). Il identifiait, dans l’annexe de son catalogue,  deux autres reliures de Le Gascon à décor à l’éventail, l’une conservée à Chantilly, l’autre provenant de la vente Didot.  Le volume de Chantilly est reproduit dans l’ouvrage « Reliures françaises du XVIIIe siècle, chefs d’œuvre du musée Condé » d’Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux. Les deux auteurs en profitent pour localiser deux autres petits volumes à la Bnf et un in-4 de 1625 à la Mazarine.  La date d’exécution de ces reliures est habituellement fixée vers 1630, plutôt d’ailleurs dans les quelques années qui suivirent. 
Biblia Sacra, Bibliothèque de Chantilly
Ce décor se rencontre habituellement donc sur des volumes de petit format mais le  livre reproduit ci-dessous est un grand in-folio attribuable à Le Gascon, sur un manuscrit généalogique daté de 1634.


Ce type de décor (sans le fer à pétale arrondi)  gagna ensuite les reliures d’agonothètes. Le centre de la rosace est alors occupé par les armes du donateur. Le maroquin trop onéreux est remplacé par un veau ou une basane.  Un livre de ce type passa en vente samedi 30 mars 2014 à Versailles (N°116).  L’exemplaire ci-dessous aux armes de Thiersault (OHR 2146), conserve son ex-praemio de 1640. Le relieur est « l’imitateur de Le Gascon » identifié par Raphaël Esmerian.

En France au XVIIIe siècle on rencontre quelques reliures aux éventails en écoinçons sans la rosace au centre du plat.
Au XIXe siècle, la mode est aux décors rétrospectifs. Bozérian et Simier réinventent ce décor au moyen de grands fers à dorer à l’éventail en écoinçons. Simier utilise  un grand fer  de ce type sur une reliure mosaïquée aux armes de Marie Caroline, duchesse de Berry, (reproduite  par Devauchelle) et sur une autre reliure, au chiffre cette fois, de la même duchesse qui figura dans la collection Descamps-Scrive (catalogue romantiques N°462). Plus anecdotique, le relieur Gustave Durville de Montpellier utilise aussi ces mêmes écoinçons à l’éventail (Culot, planche 86).
Au-delà de nos frontières, en dehors de  l’Italie, ce type de décor se retrouve en Espagne au XVIIe siècle largement surchargé et en Angleterre dans une interprétation mosaïquée peu élégante.  
Une reliure à décor à l’éventail sur le site de la Bnf :http://reliures.bnf.fr/ark:/12148/cdt9x9s0/
Lauverjat

3 Commentaires

  1. Qu’il est agréable de lire des alexandrins bien tournés. Merci.
    Mais, le sujet mérite que l’on s’y penche et, pour ne prendre qu’un exemple, le nombre d’ouvrages du 19eme siècle aux pages non coupées à de quoi questionné.
    Il n’est pas rare de trouver une édition ancienne d’un livre de Darwin dont seuls les premiers feuillets ont été libérés. Lassitude, désintérêt ou réprobation, le résultat n’en reste pas moins que l’illustre savant était sans doute bien plus connu qu’il n’était lu. Du moins en France.
    Si les livres savaient parler – et d’une certaine façon sans doute le peuvent-ils – ceux là crieraient à tue-tête : « mais lisez moi bon sang ! ».
    Et le coupe-papier de répondre : »patience, ce n’est qu’une question de temps »

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