Claire Delmas, chercheuse en littérature, lectrice des signes, des bibliothèques et des questions laissées ouvertes pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
J’ai rêvé d’Octave Uzanne.
Il était dans une pièce pleine de livres, de reliures et de petits objets choisis avec trop de soin pour être innocents. Rien d’austère. Rien d’universitaire. On sentait qu’ici le goût comptait autant que le savoir, et peut-être parfois davantage. Une odeur de papier ancien, de cuir et de poudre légère flottait dans l’air. Uzanne était assis très droit, parfaitement à sa place, comme un homme qui n’a jamais séparé les livres du décor, ni le décor de la séduction.
Je n’avais évidememnt avec lui ni souvenir personnel ni scène ancienne à réparer. J’avais seulement ses livres, son ton, sa réputation, et cette curiosité qu’il laisse derrière lui, mélange d’agacement et de plaisir. Le rêve, plus obligeant que l’histoire, me donnait accès à la conversation.

Je commençai par la question la plus simple.
— Pourquoi aimez-vous tant les livres ?
Uzanne sourit avec cette satisfaction des hommes qui trouvent enfin une question digne d’eux parce qu’elle leur permet de parler d’eux-mêmes sans avoir l’air de le faire.
— Parce qu’un livre ne vaut jamais seulement par ce qu’il dit. Il vaut aussi par la manière dont il se présente. J’aime qu’un volume ait de la tenue, de la grâce, un peu de coquetterie même. Un beau texte mal vêtu entre dans l’esprit avec moins d’éclat.
Il prit un petit volume sur la table, le regarda comme on regarde un objet qu’on connaît assez pour le flatter sans excès.
— Beaucoup de gens parlent des livres comme s’ils n’étaient faits que pour l’intelligence. C’est une conception pauvre. Le livre s’adresse aussi à la main, à l’œil, au goût. Il a une démarche. Il peut plaire avant même d’avoir convaincu. Et je tiens que ce plaisir préliminaire n’est pas une frivolité. C’est une politesse.
— Donc vous aimez les livres comme d’autres aiment les étoffes, les gants ou les bibelots ?
— Certainement. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait en rougir. Les esprits les plus lourds ont inventé cette hiérarchie grossière selon laquelle l’idée serait noble et sa forme presque coupable. C’est une sottise de gens mal élevés. Une civilisation se lit dans ses détails. Elle se lit dans la coupe d’un vêtement, la courbe d’un meuble, la façon de graver un frontispice, de choisir un papier, de dorer un dos. Le livre n’échappe pas à cette loi.
— Vous aimez donc autant le livre que ce qui l’entoure ?
— Oui, car ce qui l’entoure fait partie de lui. La reliure n’est pas un manteau jeté après coup sur un texte nu. Elle est une interprétation. Le papier est une nuance de pensée. Le format est déjà une manière de parler. Le bibliophile qui prétend n’aimer que l’esprit du texte se trompe sur son propre plaisir.
Je passai alors au sujet qui, chez lui, m’avait toujours arrêtée.
— Et les femmes ? Pourquoi reviennent-elles si souvent chez vous ?
Cette fois, son sourire se fit plus mobile, plus fin.
— Parce qu’elles furent longtemps les grandes praticiennes du détail. Les hommes ont écrit des systèmes et des lois. Les femmes ont gouverné une part du monde par une science bien plus subtile : celle des signes légers. Une manche, un ruban, un parfum, une façon de tenir un éventail, et voilà déjà toute une diplomatie.
— Vous les admirez, donc.
— Beaucoup.
— Et pourtant vous en parlez souvent comme d’un spectacle.
Il eut la franchise élégante des hommes qui savent qu’ils ne sortiront pas de l’accusation.
— C’est exact. J’appartiens à un monde qui admire en enfermant. Nous avons regardé la femme comme un chef-d’œuvre de surface, ce qui était à la fois un hommage et une prison. Je ne prétendrai pas avoir échappé à mon siècle.
— Vous êtes donc misogyne ?
— Un peu, sans doute, mais d’une misogynie décorative, si j’ose dire, non brutale. Je n’ai ni la franchise grossière des ennemis des femmes, ni la justice moderne de ceux qui veulent les comprendre sans les mettre en scène. J’ai pour elles ce mélange assez fatigant d’adoration, de curiosité et de condescendance qui caractérise fort bien ma fin de siècle.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— C’est une manière bien commode de vous définir vous-même.
— Mais très exacte. Le XIXe siècle finissant a beaucoup aimé les femmes à condition de les styliser. Il les a entourées de fleurs, de satins, de métaphores et d’interdits. Il les a regardées avec ferveur, mais rarement avec simplicité. Vous voudriez que j’échappe à cela ? Ce serait me demander d’être moins intéressant.
La réponse était insupportable et presque charmante, ce qui résumait assez bien Uzanne.
Je revins aux livres.
— Qu’est-ce qu’un bon bibliophile ?
Il prit le temps de considérer la question.
— Ce n’est pas un homme qui accumule. Il y a beaucoup de gens qui entassent des raretés comme d’autres amassent des pièces d’or. Ils possèdent, mais n’habitent rien. Le bibliophile, le vrai, met du goût dans sa passion. Il ne collectionne pas seulement des titres ; il compose un monde.
— Cela veut dire qu’une bibliothèque dit quelque chose de celui qui la forme ?
— Évidemment. Une bibliothèque est toujours un autoportrait, mais un autoportrait plus indiscret que son propriétaire ne l’imagine. Elle montre ses fidélités, ses vanités, ses manies, ses insuffisances, ses rêves de distinction. L’homme qui ne jure que par les grands papiers, les exemplaires non rognés, les reliures héroïques et les provenances illustres n’exprime pas seulement un goût ; il formule une morale. Le choix des livres n’est jamais innocent.
— Et vous, que regardez-vous d’abord dans un exemplaire ancien ?
— Son ton.
Je répétai le mot.
— Son ton ?
— Oui. Je ne parle pas seulement du texte. Je parle du ton matériel de l’objet. Il y a des exemplaires qui ont de la présence et d’autres non. Certains ont traversé le temps sans perdre leur esprit. D’autres sont morts debout, trop parfaits pour être touchants. J’aime un livre ancien qui a vécu sans être défiguré. Une note en marge, une couture refaite, une reliure un peu postérieure, un ex-libris légèrement vaniteux, tout cela peut le rendre plus éloquent qu’une perfection sans biographie.
— Vous ne sacralisez donc pas l’état parfait ?
— Je m’en méfie. L’état parfait est une grande tentation des âmes étroites. Qu’on me comprenne : j’aime les beaux exemplaires, les marges saines, les papiers frais, les reliures intelligentes. Mais dès qu’on transforme la conservation en religion, on commence à perdre le livre pour ne plus adorer qu’une hygiène. Les amateurs de pureté absolue sont souvent des gens qui aiment moins les livres que l’idée d’être irréprochables à leur sujet.
Puis, avec un sourire en coin :
— La bibliophilie a ceci d’amusant qu’elle donne à certains maniaques l’occasion de se prendre pour des prêtres.
Je pensai alors à quelques catalogues récents, à certaines notices écrites comme des actes de canonisation, et je me tus.
— Vous semblez aimer les ridicules du collectionneur presque autant que les livres eux-mêmes.
— Mais bien sûr. Sans ridicule, il n’y a pas de bibliophile ; il n’y a qu’un fonctionnaire du papier. Ce qui m’amuse, ce n’est pas seulement l’objet, c’est la déformation légère qu’il inflige à son amateur. Voyez comme un homme par ailleurs raisonnable devient soudain féroce pour une rognure, lyrique pour une provenance, soupçonneux pour un lavis, doctrinal pour un veau blond. Il parle d’un fleuron comme d’une affaire d’honneur. Tout cela est très comique, et très humain.
— Vous êtes cruel.
— Non. Je suis exact. Les grandes passions deviennent intéressantes au moment où elles prennent une petite forme de folie spécialisée.
Je lui demandai alors :
— Et le décor ? Vous n’avez jamais séparé les livres du décor.
— Pourquoi l’aurais-je fait ? Les gens sérieux opposent toujours ce qu’ils ne savent pas unir. Pour moi, un intérieur, une reliure, un bibelot, un éventail, un livre illustré, tout cela participe d’une même civilisation du regard. Vous appelez cela décor ; j’y vois une intelligence du cadre. Les objets parlent entre eux. Une bibliothèque nue est souvent une bibliothèque qui se croit vertueuse. Elle est surtout pauvre en imagination.
— Vous aimez donc la mise en scène ?
— J’aime qu’elle soit fine. La vulgarité ne commence pas avec l’ornement ; elle commence avec l’ornement qui crie. Le raffinement, lui, suggère. C’est pourquoi je préfère la coquetterie au luxe lourd, l’esprit au faste, la nuance à la démonstration.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Le goût est une manière de retenir la main au dernier moment.
Je trouvai cette phrase meilleure que beaucoup de ses poses.
— Et Paris ? Quel rôle joue-t-il dans tout cela ?
— Un rôle immense. Paris a longtemps été le théâtre où le livre pouvait cesser d’être seulement un véhicule de pensée pour devenir un objet de désir. Le bibliophile parisien est parfois insupportable, mais il a compris une chose que le provincial vertueux ignore souvent : le goût est aussi un monde social. On ne choisit pas un livre tout seul dans le désert. On le choisit dans une conversation, une vitrine, un salon, un quai, une rivalité. La bibliophilie est une société secrète qui fait semblant de ne parler que de textes alors qu’elle parle sans cesse de hiérarchie.
— C’est très sévère.
— C’est très vrai. Les bibliophiles aiment les livres, certes ; ils aiment aussi être ceux qui les aiment mieux que les autres. C’est faible, mais fécond. Beaucoup de belles collections sont nées de cette vanité-là.
Je compris alors qu’il me fallait une dernière question.
— Au fond, qu’est-ce qui vous rend encore séduisant aujourd’hui, alors même que vous êtes si daté ?
Uzanne reçut la question comme un hommage un peu piquant, ce qui lui convenait parfaitement.
— Sans doute précisément cela : je suis daté avec éclat. Les auteurs qui collent trop bien à leur siècle finissent par se dissoudre avec lui. Moi, j’en ai gardé les parfums, les manies, les préciosités, les injustices, les délicatesses et les travers. Je suis contestable, je l’admets, mais je ne suis jamais terne. Or la postérité pardonne beaucoup aux écrivains qui demeurent vivants dans leurs défauts mêmes.
Puis revint ce sourire de causeur satisfait.
— Et j’ajouterai ceci : j’ai aimé les livres avec assez d’excès pour qu’on me pardonne mes rubans.
Le rêve reculait déjà. La pièce, les reliures, les petits objets, tout se remettait à distance avec une lenteur courtoise. Je compris en me réveillant qu’Uzanne n’était pas un modèle, encore moins un guide sûr. Il est trop précieux pour cela, trop ornemental, trop inégal, trop injuste aussi dans sa manière de mettre les femmes en scène tout en les réduisant souvent à cette scène. Mais il demeure un témoin très pur d’un moment où le livre, le goût, la mode, la séduction et la bibliophilie parlaient encore la même langue.
C’est une langue un peu datée, bien sûr. Mais elle a gardé des inflexions qu’on entend encore.
GUILDE · UZA.IV.17 · PARIS.FDS.2
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