L’exemplaire A porte une provenance documentée depuis le XVIIIe siècle et un cachet humide du XIXe. L’exemplaire B n’a ni l’un ni l’autre, et pourtant la même signature, au même endroit de la page de titre. Le dossier de la Guilde est classé sous la cote CORSO — RON 1552 / DUPL.
Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiles.
Amis bibliophiles, bonjour.
L’unicité est une fiction que le marché adore. Elle simplifie. Elle rassure. Elle transforme un livre rare en événement. Mais l’unicité est fragile. Il suffit d’un second exemplaire pour que la hiérarchie vacille.
L’affaire concernait un exemplaire des Les Amours, Paris, Veuve Maurice de La Porte, 1552, in-8°. Édition authentique, bien documentée, collation conforme : titre, feuillets liminaires, puis cahiers réguliers signés jusqu’au dernier feuillet portant le privilège. Caractères élégants, papier de belle qualité avec filigrane cohérent avec une production parisienne du milieu du XVIᵉ siècle.
L’exemplaire A circulait depuis longtemps dans le milieu des collectionneurs avertis. Sa particularité n’était pas l’édition elle-même — connue, décrite, recensée — mais une mention manuscrite ancienne sur la page de titre : “Ronsard”. Une simple signature, sans dédicace, sans formule. Placée dans l’angle inférieur droit, à distance du titre imprimé.
Deux catalogues du XXᵉ siècle mentionnaient cette signature comme “probablement autographe”. La prudence était de mise, mais l’idée s’était installée : exemplaire unique connu des Amours avec mention manuscrite attribuée à Ronsard en mains privées.
Cette unicité constituait la valeur.
Je procédai à l’examen de l’exemplaire A comme il se doit. L’encre de la mention était brune, légèrement oxydée, pénétrant modérément le papier. Pas d’auréole suspecte. Le ductus était ferme, légèrement incliné vers la droite, sans surcharge théâtrale. Les hampes étaient souples, les finales non appuyées. Rien d’exagéré. Rien qui cherche à imiter une signature célèbre. C’était précisément ce qui rendait la chose plausible.
La provenance de l’exemplaire A était documentée à partir du XVIIIᵉ siècle. Ex-libris gravé, puis cachet humide du XIXᵉ. Rien n’indiquait une manipulation tardive. L’hypothèse autographe restait prudente, mais techniquement défendable.
Puis apparut l’exemplaire B.
Même édition. Même collation. Même état général, quoique légèrement plus frais. Et surtout, sur la page de titre, une mention manuscrite : “Ronsard”.
L’annonce de cette découverte précéda de peu la mise en vente de l’exemplaire A. Le calendrier n’était pas neutre.
Je demandai à examiner l’exemplaire B. Bibliographiquement, il était irréprochable. Papier conforme, filigrane cohérent, typographie identique. Aucune substitution de feuillet. Aucun carton suspect. C’était bien une édition originale des Amours de 1552.
La question ne portait pas sur le livre. Elle portait sur l’écriture.
La mention manuscrite de l’exemplaire B était plus visible. Placée plus haut, plus centrale. L’encre était également brune, mais d’une tonalité légèrement plus uniforme. Sous loupe, la pénétration dans les fibres semblait plus superficielle. Pas de diffusion marginale. L’oxydation paraissait homogène, presque régulière.
Je comparai les deux mentions côte à côte.
L’inclinaison générale était similaire. Les proportions des lettres proches. Mais le rythme différait. Dans l’exemplaire A, le tracé semblait continu, sans hésitation. Dans l’exemplaire B, on percevait une légère retenue au début du “R”, comme si la main cherchait son élan. Les finales étaient plus appuyées, comme pour affirmer la signature.
Les faussaires ne surjouent pas toujours. Les plus habiles imitent la sobriété. Mais ils la répètent. Or, la répétition est rarement naturelle.
Je consultai des reproductions connues de la main de Ronsard, issues de correspondances conservées. Le ductus y était plus irrégulier qu’on ne l’imagine. Moins soigné. Moins stable. La signature de l’exemplaire A s’inscrivait dans cette variabilité. Celle de l’exemplaire B semblait chercher une cohérence idéale.
Je m’intéressai ensuite à la surface du papier autour de la mention. Sur l’exemplaire A, le papier présentait une légère patine générale cohérente avec le reste du volume. Sur l’exemplaire B, la zone autour de la signature était marginalement plus claire. Très légèrement. Comme si le feuillet avait été manipulé plus récemment.
Je n’avais toujours aucune preuve d’un faux. Seulement des différences.
Je remontai la provenance de l’exemplaire B. “Ancienne bibliothèque privée”, disait-on. Aucun catalogue ancien ne mentionnait cette signature. Aucun ex-libris antérieur au XXᵉ siècle. L’apparition était récente. Opportunément récente.
Le marché réagit immédiatement. La mention “unique exemplaire autographe connu” devenait “l’un des deux exemplaires connus”. Les estimations de l’exemplaire A furent ajustées à la baisse. Discrètement, mais nettement.
Il est inutile d’accuser sans preuve. Je n’ai jamais affirmé que la signature de l’exemplaire B était fausse. J’ai simplement exposé les différences matérielles, les incohérences de provenance, le calendrier d’apparition.
La valeur d’un livre repose sur plusieurs couches : rareté de l’édition, état, provenance, particularité. Lorsque la particularité est l’unicité, l’apparition d’un double modifie l’équation.
Le plus intéressant dans cette affaire n’était pas l’authenticité de l’exemplaire B, mais son utilité.
Quelqu’un avait intérêt à ce que l’unicité disparaisse.
Je calculai froidement. Si l’exemplaire A se vendait moins cher, un acteur informé pouvait l’acquérir à prix réduit. Une fois la transaction réalisée, l’exemplaire B pouvait se révéler moins solide qu’annoncé. L’unicité redevenait alors exploitable.
Ce scénario n’est pas théorique. Le marché du livre ancien est étroit. Les informations circulent vite. Les rumeurs aussi.
Je consignai dans mon rapport : — L’édition de l’exemplaire B est conforme. — La mention manuscrite présente des caractéristiques différentes de celle de l’exemplaire A. — La provenance de l’exemplaire B avant le XXᵉ siècle n’est pas documentée. — L’apparition de l’exemplaire B coïncide avec la mise en vente de l’exemplaire A.
Je ne parlai ni de faux, ni de manipulation. Les faits suffisent souvent.
La vente de l’exemplaire A fut renégociée. Un acquéreur discret l’obtint à un prix inférieur aux estimations initiales. L’exemplaire B circula ensuite dans plusieurs mains, sans jamais atteindre la même reconnaissance bibliographique.
Quelques années plus tard, l’exemplaire A reparut en vente, cette fois avec une notice plus prudente : “mention manuscrite ancienne attribuée à Ronsard”. L’exemplaire B n’était plus cité.
L’unicité n’est jamais absolue. Elle dépend du récit que l’on construit autour d’un objet. Un second exemplaire peut être légitime. Il peut aussi être instrumentalisé. La frontière est fine.
Dans cette affaire, je n’ai jamais prouvé une falsification. Je me suis contenté de constater que l’existence d’un double servait un intérêt précis au moment précis où il apparaissait.
Les livres n’ont pas d’intention. Les hommes, si.
Un exemplaire des Amours de 1552 reste un témoin précieux de la poésie de la Renaissance française. La signature, qu’elle soit authentique ou non, n’ajoute rien au texte. Elle ajoute tout au marché.
Je me méfie des livres qui surgissent au bon moment.
Ils sont souvent exacts.
Mais rarement innocents.
Cote : CORSO — RON 1552 / DUPL
La lettre du bibliophile
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Pour La Neuvième Porte, sorti en 1999, le chef accessoiriste Gilbert Pieri a acheté deux livres latins anciens authentiques. L’un dépassait cinq cents pages, l’autre huit cents. Il les a démembrés, et une vingtaine de feuillets ont été réinsérés dans trois reliures faites pour les genoux de Johnny Depp.
par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.
Amis bibliophiles, bonjour.
On m’avait parlé, il y a quelques années, d’un homme à Toulon qui possédait des feuillets latins du XVIIe siècle dont la provenance était trouble. Pas trouble au sens des bibliophiles ordinaires — pas une coupure douteuse de marges, pas une restauration intempestive. Trouble parce que ces feuillets, disait-il, venaient d’un livre qu’on avait démembré exprès pour fabriquer un autre livre, lequel n’avait jamais existé. J’ai noté le nom, j’ai rangé l’information dans la rubrique des choses à vérifier, et puis je l’ai oubliée. Jusqu’à ce que je revoie, l’autre soir, La Neuvième Porte de Roman Polanski.
Le reste de l’enquête est sur le site : les deux livres latins anciens achetés puis démembrés par l’accessoiriste, l’ouvrage théologique de 1588 retrouvé par une phrase tapée dans Google, et les feuillets arrachés qui circulent encore entre collectionneurs.
Le film, sorti en 1999, adapte El Club Dumas d’Arturo Pérez-Reverte. Il raconte la quête d’un courtier en livres rares — métier que je connais bien — chargé d’authentifier l’un des trois exemplaires connus d’un livre nommé De Umbrarum Regni Novem Portis, Des Neuf Portes du Royaume des Ombres, prétendument imprimé à Venise en 1666 par un certain Aristide Torchia, et qu’on dit cosigné par le Diable lui-même. Torchia, brûlé par l’Inquisition, aurait laissé trois exemplaires identiques sauf pour neuf gravures qui, comparées entre elles, livreraient les clés d’invocation de Lucifer. Le livre n’existe pas, bien sûr. Pérez-Reverte l’a inventé pour son roman. Polanski l’a fait fabriquer pour son film. Et c’est là que l’histoire bibliophilique commence à devenir intéressante.
Trois faux livres, deux vrais sacrifiés
Le chef décorateur de La Neuvième Porte est Dean Tavoularis. C’est l’homme du Parrain, d’Apocalypse Now, de Bonnie & Clyde. Oscar 1975. À cette stature, il y a une équipe d’accessoiristes, et le chef accessoiriste du film s’appelle Gilbert Pieri. Pieri devait fabriquer trois exemplaires-héros de la Neuvième Porte : le Balkan, le Fargas et le Kessler. Trois reliures distinctes, neuf gravures par volume, et surtout — détail décisif — un texte intérieur latin censé avoir l’air vrai sous la caméra, en gros plan, ouvert sur les genoux de Johnny Depp.
Pieri n’a pas imprimé ce texte. Il a fait ce que tout bibliophile reconnaîtra comme une hérésie : il a acheté deux livres latins anciens authentiques, l’un de plus de cinq cents pages, l’autre de plus de huit cents, et il les a démembrés. Une vingtaine de feuillets des deux volumes ont été combinés, réinsérés dans les reliures fabriquées sur mesure, et redoublés pour les besoins des trois exemplaires du film. Le détail est connu des collectionneurs spécialisés, qui se le racontent sur les forums dédiés aux accessoires de cinéma. Certains affirment posséder des pages originales de ces deux livres, déchirées pendant la production et données à des membres de l’équipe. L’un d’eux a même fini par identifier le livre source en tapant une phrase latine du film dans Google : il s’agissait d’un ouvrage théologique et catholique latin de 1588, dont la production n’avait fait que retirer quelques mots pour donner l’illusion d’un texte codé.
Une vingtaine de feuillets d’un ouvrage de 1588 démembré pour figurer dans un film de Polanski — voilà qui devrait faire trembler tout amateur de papier ancien. On a immolé deux ouvrages réels au prétexte d’en fabriquer un troisième, plus rare encore, puisque inexistant.
Les gravures, ou la Hypnerotomachia travestie
Restent les neuf gravures. Elles sont, dans le roman de Pérez-Reverte comme dans le film, l’élément central — chaque exemplaire en contient neuf, mais trois d’entre elles diffèrent d’un volume à l’autre, et la comparaison des dix-huit images permet de découvrir le secret. Ces gravures aussi ont une histoire bibliophilique digne d’intérêt.
Particularité rare : les gravures existaient déjà dans le roman de Pérez-Reverte, où elles portent les initiales AT et LCF ; celles du film en reprennent le langage formel. Le langage formel de ces gravures, on le sait, s’inspire ostensiblement de la Hypnerotomachia Poliphili, ce roman allégorique imprimé par Alde Manuce à Venise en 1499, attribué à Francesco Colonna. C’est, on le sait, l’un des incunables les plus prestigieux jamais imprimés, célèbre pour ses cent soixante-douze bois gravés anonymes — eux-mêmes l’objet de cinq siècles de spéculation sur leur auteur. Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica (bpt6k587910) ; ceux qui veulent voir ce qu’un exemplaire parfait coûte aujourd’hui se souviendront qu’un Poliphile de grande reliure a dépassé les quatre cent mille euros en vente publique — Jean Grolier en posséda à lui seul cinq exemplaires.
Pour fabriquer son livre maudit, Pérez-Reverte a donc fait adapter le langage formel du livre le plus rare et le plus mystérieux de l’imprimerie occidentale. C’est un choix d’une élégance vertigineuse : un faux du XVIIe siècle qui imite un vrai de la fin du XVe. Les gravures du film ont été dessinées, gravées et imprimées comme de vraies estampes en taille-douce, neuf pour chaque exemplaire, soit vingt-sept estampes au total — sans compter les variantes que Polanski a fait redessiner. Ces estampes existent quelque part, encadrées chez Polanski ou chez Pieri, ou dispersées entre les membres de l’équipe.
Le marché et ses zones d’ombre
Côté ventes officielles, c’est plus pauvre que pour Le Nom de la Rose. Ni Christie’s, ni Sotheby’s, ni Bonhams, ni Heritage, ni Propstore n’ont vu passer d’exemplaire-héros de la Neuvième Porte. Les trois reliures fabriquées par Pieri sont, à ma connaissance, encore en collection privée — l’une figure dans la collection d’un certain « balkan.press », personnage discret qui anime un site spécialisé sur l’objet.
Mais le marché parallèle, lui, est foisonnant. Plus de quarante répliques officielles du livre sont répertoriées en ligne, vendues entre cinq cents et mille deux cents dollars selon la qualité. Toute une littérature bricoleuse circule, avec tutoriels de fabrication, polices reconstituées, calques des neuf gravures et de la dixième (celle qu’on appelle la « vraie neuvième porte », inscrite LCF). La Neuvième Porte est probablement le livre-accessoire le plus copié de l’histoire du cinéma.
Et puis il y a les feuillets. Ceux des deux livres sacrifiés. Ils circulent discrètement, parfois sur eBay, plus souvent dans des transactions privées entre collectionneurs. Le statut bibliophilique de ces objets est ahurissant : ce sont à la fois des fragments de livres anciens réels (l’ouvrage théologique latin de 1588), des accessoires de cinéma déposés par la production, et des reliques de tournage cosignées Polanski. Trois provenances pour un même feuillet — c’est, pour le collectionneur, un objet de troisième degré.
Je ne sais pas si l’homme de Toulon a vraiment des feuillets latins ayant traversé le tournage de La Neuvième Porte. Je n’ai pas pris la peine d’aller voir. Mais l’idée que de vrais livres anciens aient été détruits — consumés est le mot juste — pour fabriquer un livre fictif dont la valeur de marché atteint aujourd’hui plusieurs centaines d’euros en réplique, et incalculablement plus en exemplaire-héros, devrait nous donner à réfléchir.
Polanski et son équipe ont inversé l’équation bibliophilique. Là où le marché habituel paie le manuscrit ancien et méprise la copie moderne, leur film fait le contraire : il achète et détruit un livre théologique de 1588 pour fabriquer un faux moderne qui se revend plus cher que les pages dont il est tissé. Le livre maudit a fait son office. Le vrai ouvrage s’est effacé dans la matière du faux. Et les feuillets qui circulent désormais sont, comme dans le film, des fragments qu’il faut comparer entre eux pour deviner d’où ils viennent.
Les livres brûlés disparaissent, mais ceux qu’on enferme, eux, finissent toujours par revenir.
Cote Guilde : GBO-C/2 — Le Livre DémembréDocument classé : diffusion restreinte — Bureau des accessoires litigieux.
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