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À la manière de Lucas Corso, arpenteurs des marges bibliophiliques
Amis bibliophiles, bonjour.
Je suis certain que vous avez tous lu ce fait divers relatant le vol d’ouvrages russes à la BNF (liens vers ces articles à la fin de ce post), et j’ai pensé que je devais lever le voile sur cette sombre histoire….
Pereira est venu me chercher un mardi de pluie, dans l’arrière-salle d’un café de la rue de Richelieu, à deux pas de la maison qu’on venait de saigner. Mon vieux rival, le seul courtier que je n’aie jamais pris de vitesse. Pas un bibliographe : un courtier. Une silhouette trop courte pour être confortable, trop droite pour être honnête, l’imper toujours trop long ; et cet œil, l’un vif et précis, l’autre absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde. On le dit partout à la fois, même quand il n’est nulle part. Ce jour-là, il était assis en face de moi. Il posa son chapeau, commanda un thé qu’il ne but pas, et me parla d’une voix douce, dans un français trop appliqué pour être honnête. Derrière lui, on devinait d’autres hommes. Et derrière ces hommes, un mur.
Je connais l’odeur des salles de lecture mieux que celle de mon appartement : ce parfum de cuir, de colle et de poussière noble que trois siècles déposent sur un beau papier. Pereira me proposait de l’échanger contre une autre odeur, celle de l’argent qui ne sèche jamais. On me demandait de retrouver du Pouchkine. Des éditions parues du vivant du poète, des premières de Lermontov, ce que les bibliothèques d’Europe gardent sous clé et sous gants. Une « collaboration discrète et durable », disait-il. Je compris vite que la durée, dans sa bouche, n’était pas une promesse. C’était une menace.
Ce qu’on me demandait de faire
J’avais déjà entendu parler de leur méthode. Tout le milieu en parlait à voix basse, avec ce mélange d’effroi et d’admiration qu’on réserve aux beaux ouvrages, fussent-ils maléfiques. On n’entrait pas par effraction. On entrait par politesse. On s’inscrivait comme lecteur, on présentait une pièce d’identité, fausse de préférence, on se réclamait d’une recherche savante. À la Bibliothèque nationale de France, l’un d’eux — un certain Mikheil Z. — s’était présenté une quarantaine de fois entre mars et octobre 2023. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXᵉ siècle. On lui apportait les trésors. Il les consultait comme un vrai chercheur : il mesurait, photographiait, relevait la taille des cahiers, la couleur des tranches, la place des rousseurs sur le papier.
Puis venait le travail de l’ombre. Loin de la salle, des mains habiles fabriquaient un sosie. Pas une grossière photocopie : un fac-similé complet, reliure imitée, papier vieilli à dessein, jusqu’aux taches d’humidité et aux défauts copiés un à un. J’en ai tenu un, autrefois, d’une affaire voisine. Il m’a fallu la loupe et la lampe rasante pour le démasquer — et cette légère tiédeur que le papier neuf garde quand l’ancien est froid depuis deux siècles. Le faux revenait s’asseoir à la place du vrai sur le rayon. L’original, lui, partait vers l’Est, sous un manteau, dans une serviette.

Couverture de l’édition de 1825 du premier chapitre d’« Eugène Onéguine » — Musée du livre, Bibliothèque d’État de Russie. Domaine public / Wikimedia Commons.
Quand la BnF a fini par y regarder de près, neuf ouvrages avaient déjà fui : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Lermontov, un Baratynski. Six cent cinquante mille euros pour cette seule maison. À Lyon, c’était un Boris Godounov ancien qui manquait. À la BULAC, on eut plus de flair : prévenue par les disparitions ailleurs en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré ses Pouchkine les plus précieux. Les deux hommes qui ont forcé sa porte en octobre 2023 sont repartis bredouilles, comme des cambrioleurs trouvant le coffre déjà vide. C’est dans cette confrérie qu’on m’invitait à entrer.
J’ai laissé Pereira finir. Puis j’ai dit non.
Qu’on me comprenne. Je suis un chasseur de livres, pas un voleur. Je traque, je flaire, j’authentifie, je négocie pour des clients qui paient cher le droit de posséder une rareté. Mon terrain, ce sont les ventes oubliées, les successions, les greniers, les marchands qui ignorent ce qu’ils tiennent. Je travaille au grand jour des provenances, et c’est ma seule fierté : un livre qui passe par mes mains peut dire d’où il vient. Ce qu’on me proposait là n’était pas une chasse. C’était un pillage. Et le pillage, je le laisse aux autres.
Il y a pire encore. Dérober un livre, c’est déjà un crime ; mais le remplacer par un faux, c’est le tuer deux fois. On tue l’original, qui s’efface du grand registre commun où chacun pouvait venir le lire. Et l’on tue le faux, ce pauvre sosie condamné à mentir sur une étagère jusqu’au jour de la honte. Surtout, on tue cette chose plus fragile que le papier : la confiance.
Car une bibliothèque n’est pas une banque ; sa vocation est inverse. Elle existe pour donner, pour tendre à l’inconnu de passage le volume que trois siècles ont rendu intouchable. On ne pose pas d’antivol sur un incunable : la colle ronge, l’aimant déforme, le geste qui protège devient blessure. Le voleur le sait. Il fait de la générosité de la maison sa porte d’entrée. Et chaque coup de ce genre resserre les serrures, allonge les contrôles, transforme la salle de lecture en sas. Ces gens ne volent pas seulement des livres. Ils volent à tous les lecteurs la confiance qui rendait l’accès possible.
Voilà ce que j’ai répondu à Pereira. Pas de pitié pour qui change une bibliothèque en piège.
Mais ce n’est pas mon dégoût qui m’a sauvé ce jour-là. C’est mon flair.
En repoussant ma chaise, en attrapant mon manteau, j’ai senti l’autre odeur, celle que je n’avais pas voulu nommer. Pereira ne servait pas un collectionneur. Un collectionneur, on le rencontre, on lui serre la main, on connaît le nom de son château. Lui ne m’offrait pas un coup : il m’offrait une laisse. Derrière son thé intact, je devinais des intérêts qui ne tiennent pas dans un carnet de chèques, un appétit qui se nourrit de symboles autant que de billets.
Ces livres ne sont pas n’importe lesquels. En Russie, Pouchkine n’est pas un auteur, c’est une relique nationale, une part d’âme. On ne me demandait peut-être pas seulement de retrouver des volumes : on me demandait de les rapatrier. De servir, sans tout à fait le savoir, une affaire où l’argent n’était que le vernis. Je n’ai aucune preuve d’un commanditaire d’État, et je n’en inventerai pas ; les enquêteurs eux-mêmes n’en ont pas trouvé. Mais dans l’ombre du Kremlin, par les temps qui courent, les coïncidences s’alignent trop bien. Et ma règle d’or tient en une phrase : un commanditaire qu’on ne voit jamais est un commanditaire qui vous fait disparaître. J’ai dit non par principe. J’ai compris, sur le pas de la porte, que ce principe venait de me sauver la vie.
Je l’ai su plus tard, dans les journaux. Ceux que j’avais éconduits appartenaient à un réseau qui ratissait le continent. Entre 2022 et 2023, près de cent soixante-dix livres anciens se sont évaporés des bibliothèques d’une dizaine de pays : France, Allemagne, Pologne, Tchéquie, Suisse, Finlande, et tout le chapelet balte. Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon, Paris : une tournée méthodique, de salle en salle, comme un commis voyageur ferait sa région. Le préjudice, dit Eurojust, approche les deux millions et demi d’euros. Chiffre dérisoire, au fond, car nul comptable ne cote ce qui ne se remplace pas.
Il a fallu qu’Europol et Eurojust nouent les fils que chaque police tenait par un bout, et qu’en France l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels s’en mêle. Une opération coordonnée, en avril 2024 : plus de cent enquêteurs, vingt-sept perquisitions, plus de cent cinquante livres saisis pour en établir l’origine. Dans les caches, tout l’atelier du faussaire patient : argent liquide, papier vieilli, tampons imitant les cachets des grandes maisons. Neuf Géorgiens en bout de chaîne, arrêtés ou placés sous contrôle. Deux déjà condamnés ailleurs — l’un en Lituanie, trois ans et quatre mois ; l’autre en Estonie et en Lettonie, environ trois ans et demi — puis prêtés à la France pour le procès qui s’est ouvert à Paris ce mois-ci. L’un d’eux, qui se dit bouquiniste, jure y avoir agi seul, pour soixante-dix à cent mille dollars. Acte solitaire, ce ballet réglé sur dix pays ? Les enquêteurs n’y croient pas. Moi qui ai vu l’envers du décor, encore moins.
Reste la seule question qui m’intéresse : où sont passés les livres ? Suivez l’argent, il mène toujours quelque part. Ici, il conduit à l’Est. Pereira, lui, soutient toujours plus qu’il ne prouve : il jure les avoir vus reparaître là-bas. Des salles des ventes russes, des collectionneurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un marché où une édition parue du vivant de Pouchkine vaut son pesant de relique. Une maison d’enchères, Litfond, a proposé en 2024 un Prisonnier du Caucase qui ressemblait à s’y méprendre à l’exemplaire disparu de la BnF, en jurant l’avoir acquis en Russie des années plus tôt. Allez prouver le contraire à travers un rideau de fer rouillé par la guerre.
À ce jour, aucun des originaux volés en France n’a été retrouvé. Ils dorment derrière une vitre, dans un salon dont j’ignore l’adresse, sous une lampe qui les croit chez eux. Je repense parfois à Pereira, à son œil mort, à sa voix douce et à son mur d’ombre, et je me félicite de l’avoir laissé payer l’addition seul. Car c’est la morale glacée du métier : un livre volé à l’Ouest ne revient pas. Il est seulement déclaré rentré. Pour les Popovs qui les rapatrient, je n’aurai jamais ni service à rendre, ni la moindre pitié.
par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.
GUILDE · GBO-C/11
Pour aller plus loin : France 24 · ActuaLitté · Le Monde · Le Parisien · Euronews · Eurojust · The Guardian
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