Opération Pouchkine : pas de goulash pour les Popovs

Entre mars et octobre 2023, un lecteur s’est présenté une quarantaine de fois à la Bibliothèque nationale de France. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle. On lui apportait les trésors ; il les mesurait et les photographiait, relevant la place des rousseurs sur le papier.

À la manière de Lucas Corso, arpenteurs des marges bibliophiliques

Amis bibliophiles, bonjour.

Je suis certain que vous avez tous lu ce fait divers relatant le vol d’ouvrages russes à la BNF (liens vers ces articles à la fin de ce post), et j’ai pensé que je devais lever le voile sur cette sombre histoire….

Pereira est venu me chercher un mardi de pluie, dans l’arrière-salle d’un café de la rue de Richelieu, à deux pas de la maison qu’on venait de saigner. Mon vieux rival, le seul courtier que je n’aie jamais pris de vitesse. Pas un bibliographe : un courtier. Une silhouette trop courte pour être confortable, trop droite pour être honnête, l’imper toujours trop long ; et cet œil, l’un vif et précis, l’autre absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde. On le dit partout à la fois, même quand il n’est nulle part. Ce jour-là, il était assis en face de moi. Il posa son chapeau, commanda un thé qu’il ne but pas, et me parla d’une voix douce, dans un français trop appliqué pour être honnête. Derrière lui, on devinait d’autres hommes. Et derrière ces hommes, un mur.

Je connais l’odeur des salles de lecture mieux que celle de mon appartement : ce parfum de cuir, de colle et de poussière noble que trois siècles déposent sur un beau papier. Pereira me proposait de l’échanger contre une autre odeur, celle de l’argent qui ne sèche jamais. On me demandait de retrouver du Pouchkine. Des éditions parues du vivant du poète, des premières de Lermontov, ce que les bibliothèques d’Europe gardent sous clé et sous gants. Une « collaboration discrète et durable », disait-il. Je compris vite que la durée, dans sa bouche, n’était pas une promesse. C’était une menace.

Ce qu’on me demandait de faire

J’avais déjà entendu parler de leur méthode. Tout le milieu en parlait à voix basse, avec ce mélange d’effroi et d’admiration qu’on réserve aux beaux ouvrages, fussent-ils maléfiques. On n’entrait pas par effraction. On entrait par politesse. On s’inscrivait comme lecteur, on présentait une pièce d’identité, fausse de préférence, on se réclamait d’une recherche savante. À la Bibliothèque nationale de France, l’un d’eux — un certain Mikheil Z. — s’était présenté une quarantaine de fois entre mars et octobre 2023. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXᵉ siècle. On lui apportait les trésors. Il les consultait comme un vrai chercheur : il mesurait, photographiait, relevait la taille des cahiers, la couleur des tranches, la place des rousseurs sur le papier.

Puis venait le travail de l’ombre. Loin de la salle, des mains habiles fabriquaient un sosie. Pas une grossière photocopie : un fac-similé complet, reliure imitée, papier vieilli à dessein, jusqu’aux taches d’humidité et aux défauts copiés un à un. J’en ai tenu un, autrefois, d’une affaire voisine. Il m’a fallu la loupe et la lampe rasante pour le démasquer — et cette légère tiédeur que le papier neuf garde quand l’ancien est froid depuis deux siècles. Le faux revenait s’asseoir à la place du vrai sur le rayon. L’original, lui, partait vers l’Est, sous un manteau, dans une serviette.

Couverture de la première édition du chapitre I d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, 1825.

Couverture de l’édition de 1825 du premier chapitre d’« Eugène Onéguine » — Musée du livre, Bibliothèque d’État de Russie. Domaine public / Wikimedia Commons.

Quand la BnF a fini par y regarder de près, neuf ouvrages avaient déjà fui : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Lermontov, un Baratynski. Six cent cinquante mille euros pour cette seule maison. À Lyon, c’était un Boris Godounov ancien qui manquait. À la BULAC, on eut plus de flair : prévenue par les disparitions ailleurs en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré ses Pouchkine les plus précieux. Les deux hommes qui ont forcé sa porte en octobre 2023 sont repartis bredouilles, comme des cambrioleurs trouvant le coffre déjà vide. C’est dans cette confrérie qu’on m’invitait à entrer.

J’ai laissé Pereira finir. Puis j’ai dit non.

Qu’on me comprenne. Je suis un chasseur de livres, pas un voleur. Je traque, je flaire, j’authentifie, je négocie pour des clients qui paient cher le droit de posséder une rareté. Mon terrain, ce sont les ventes oubliées, les successions, les greniers, les marchands qui ignorent ce qu’ils tiennent. Je travaille au grand jour des provenances, et c’est ma seule fierté : un livre qui passe par mes mains peut dire d’où il vient. Ce qu’on me proposait là n’était pas une chasse. C’était un pillage. Et le pillage, je le laisse aux autres.

Il y a pire encore. Dérober un livre, c’est déjà un crime ; mais le remplacer par un faux, c’est le tuer deux fois. On tue l’original, qui s’efface du grand registre commun où chacun pouvait venir le lire. Et l’on tue le faux, ce pauvre sosie condamné à mentir sur une étagère jusqu’au jour de la honte. Surtout, on tue cette chose plus fragile que le papier : la confiance.

Car une bibliothèque n’est pas une banque ; sa vocation est inverse. Elle existe pour donner, pour tendre à l’inconnu de passage le volume que trois siècles ont rendu intouchable. On ne pose pas d’antivol sur un incunable : la colle ronge, l’aimant déforme, le geste qui protège devient blessure. Le voleur le sait. Il fait de la générosité de la maison sa porte d’entrée. Et chaque coup de ce genre resserre les serrures, allonge les contrôles, transforme la salle de lecture en sas. Ces gens ne volent pas seulement des livres. Ils volent à tous les lecteurs la confiance qui rendait l’accès possible.

Voilà ce que j’ai répondu à Pereira. Pas de pitié pour qui change une bibliothèque en piège.

Mais ce n’est pas mon dégoût qui m’a sauvé ce jour-là. C’est mon flair.

En repoussant ma chaise, en attrapant mon manteau, j’ai senti l’autre odeur, celle que je n’avais pas voulu nommer. Pereira ne servait pas un collectionneur. Un collectionneur, on le rencontre, on lui serre la main, on connaît le nom de son château. Lui ne m’offrait pas un coup : il m’offrait une laisse. Derrière son thé intact, je devinais des intérêts qui ne tiennent pas dans un carnet de chèques, un appétit qui se nourrit de symboles autant que de billets.

Ces livres ne sont pas n’importe lesquels. En Russie, Pouchkine n’est pas un auteur, c’est une relique nationale, une part d’âme. On ne me demandait peut-être pas seulement de retrouver des volumes : on me demandait de les rapatrier. De servir, sans tout à fait le savoir, une affaire où l’argent n’était que le vernis. Je n’ai aucune preuve d’un commanditaire d’État, et je n’en inventerai pas ; les enquêteurs eux-mêmes n’en ont pas trouvé. Mais dans l’ombre du Kremlin, par les temps qui courent, les coïncidences s’alignent trop bien. Et ma règle d’or tient en une phrase : un commanditaire qu’on ne voit jamais est un commanditaire qui vous fait disparaître. J’ai dit non par principe. J’ai compris, sur le pas de la porte, que ce principe venait de me sauver la vie.

Je l’ai su plus tard, dans les journaux. Ceux que j’avais éconduits appartenaient à un réseau qui ratissait le continent. Entre 2022 et 2023, près de cent soixante-dix livres anciens se sont évaporés des bibliothèques d’une dizaine de pays : France, Allemagne, Pologne, Tchéquie, Suisse, Finlande, et tout le chapelet balte. Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon, Paris : une tournée méthodique, de salle en salle, comme un commis voyageur ferait sa région. Le préjudice, dit Eurojust, approche les deux millions et demi d’euros. Chiffre dérisoire, au fond, car nul comptable ne cote ce qui ne se remplace pas.

Il a fallu qu’Europol et Eurojust nouent les fils que chaque police tenait par un bout, et qu’en France l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels s’en mêle. Une opération coordonnée, en avril 2024 : plus de cent enquêteurs, vingt-sept perquisitions, plus de cent cinquante livres saisis pour en établir l’origine. Dans les caches, tout l’atelier du faussaire patient : argent liquide, papier vieilli, tampons imitant les cachets des grandes maisons. Neuf Géorgiens en bout de chaîne, arrêtés ou placés sous contrôle. Deux déjà condamnés ailleurs — l’un en Lituanie, trois ans et quatre mois ; l’autre en Estonie et en Lettonie, environ trois ans et demi — puis prêtés à la France pour le procès qui s’est ouvert à Paris ce mois-ci. L’un d’eux, qui se dit bouquiniste, jure y avoir agi seul, pour soixante-dix à cent mille dollars. Acte solitaire, ce ballet réglé sur dix pays ? Les enquêteurs n’y croient pas. Moi qui ai vu l’envers du décor, encore moins.

Reste la seule question qui m’intéresse : où sont passés les livres ? Suivez l’argent, il mène toujours quelque part. Ici, il conduit à l’Est. Pereira, lui, soutient toujours plus qu’il ne prouve : il jure les avoir vus reparaître là-bas. Des salles des ventes russes, des collectionneurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un marché où une édition parue du vivant de Pouchkine vaut son pesant de relique. Une maison d’enchères, Litfond, a proposé en 2024 un Prisonnier du Caucase qui ressemblait à s’y méprendre à l’exemplaire disparu de la BnF, en jurant l’avoir acquis en Russie des années plus tôt. Allez prouver le contraire à travers un rideau de fer rouillé par la guerre.

À ce jour, aucun des originaux volés en France n’a été retrouvé. Ils dorment derrière une vitre, dans un salon dont j’ignore l’adresse, sous une lampe qui les croit chez eux. Je repense parfois à Pereira, à son œil mort, à sa voix douce et à son mur d’ombre, et je me félicite de l’avoir laissé payer l’addition seul. Car c’est la morale glacée du métier : un livre volé à l’Ouest ne revient pas. Il est seulement déclaré rentré. Pour les Popovs qui les rapatrient, je n’aurai jamais ni service à rendre, ni la moindre pitié.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

GUILDE · GBO-C/11


Pour aller plus loin : France 24 · ActuaLitté · Le Monde · Le Parisien · Euronews · Eurojust · The Guardian

La lettre du bibliophile

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A la manière de Lucas Corso – Le Codex du Bourreau

A la manière de Lucas Corso – Le Codex du Bourreau

Manuale Exsecutionis, 1585 : un in-folio en cuir noirci, coins renforcés de métal, posé sur une table basse dans un château suisse. Dans les marges, une seconde main note que la corde de chanvre humidifiée prolonge l’agonie de six à neuf minutes. Le propriétaire voulait savoir ce qu’il détenait.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’a toujours dit que les bibliothèques étaient des refuges, que les livres consolaient, qu’ils offraient à leurs lecteurs une trêve contre la brutalité du monde. J’ai assez fréquenté les marges pour savoir que c’est une fable. Tous les livres ne se contentent pas de consoler : certains servent à tuer. Les traités d’art militaire, les manuels de chimie, les pamphlets haineux ne sont pas les seuls. J’ai vu des psautiers devenir des preuves à charge, des catéchismes brandis comme des sentences, et un jour, un livre m’est tombé entre les mains dont les pages portaient plus de sang séché que n’importe quel manuel de chirurgie. Ils l’appelaient le Codex du Bourreau.

Je fus introduit à cette relique dans un château suisse, propriété d’un collectionneur discret dont le portefeuille s’alimentait de mines africaines et dont la conscience se lavait dans des donations culturelles. Un homme pâle, qui ne serrait pas la main mais la présentait comme un livre dont on n’ose pas ouvrir les pages. Il m’accueillit sans détour : « Monsieur Corso, je veux savoir si ce manuscrit mérite la discrétion dont je l’entoure. » Sur une table basse en marqueterie, entourée de fauteuils trop confortables, reposait un volume in-folio, relié de cuir noirci, les coins renforcés de métal. Le dos portait en lettres dorées, presque effacées : Manuale Exsecutionis, 1585.

J’ouvris. L’odeur me frappa d’abord, une odeur de fer rouillé et de suif, comme si les siècles avaient conservé dans les fibres du papier le souffle des potences. L’écriture était une gothique cursive, régulière, mais avec ces hésitations qu’on devine chez un praticien plus habile à manier la corde que la plume. Chaque chapitre décrivait un instrument : la hache, la roue, le garrot, la chaise de fer. Chaque outil était accompagné de croquis maladroits, silhouettes de corps démembrés, schémas de nœuds, proportions de poutres. Rien de théorique : tout était consigné avec l’expérience de l’atelier.

Mais ce n’était pas un simple manuel technique. Dans les marges, une seconde main, plus tardive, avait ajouté des remarques d’une précision clinique : « La corde de chanvre, humidifiée, prolonge l’agonie de six à neuf minutes. » Ou encore : « L’angle de la lame doit être vérifié au lever du soleil pour éviter les éclats. » J’avais sous les yeux le carnet de bord d’un bourreau, transmis, enrichi, corrigé par plusieurs générations de praticiens.

Je demandai d’où venait ce volume. Le collectionneur, imperturbable, répondit qu’il avait été acheté lors d’une vente privée à Prague, dans les années 1990, en lot avec quelques manuscrits de droit criminel. On l’avait dissimulé dans une reliure de missel pour franchir une frontière. Depuis, il dormait dans ce château, sorti parfois pour être montré à des invités avides de frissons. « Je n’ai jamais osé le faire expertiser officiellement », ajouta-t-il. « On ne met pas en vitrine un livre pareil. »

Je continuai de feuilleter. Chaque section s’ouvrait sur une invocation pieuse, comme pour absoudre ce qui suivait : In nomine Domini, ad correctionem et exemplum. Puis venait la mécanique : nombre de tours de roue, hauteur idéale d’un gibet, ordre des mutilations. À côté, les gloses marginales ajoutaient une dimension presque philosophique : « L’art du bourreau n’est pas de donner la mort, mais de la rendre visible. » Une autre note, griffonnée en français du XVIIᵉ siècle, précisait : « On dit que le peuple ne croit qu’aux livres : il faut lui montrer les corps comme des volumes ouverts. »

Je refermai un instant le manuscrit. Dans mon métier, on finit par supporter les récits de violence, mais ce qui troublait ici, c’était le ton méthodique. On ne sentait ni cruauté, ni remords, seulement la régularité comptable d’un artisan qui perfectionne son savoir-faire. Un bibliophile peut admirer la reliure, un bourreau admirait la solidité du nœud. Chacun son métier.

Le collectionneur me fixait, attendant une évaluation. Je me contentai de dire : « C’est un manuscrit unique. Sa valeur marchande est faible — peu d’acheteurs. Mais sa valeur documentaire est immense. » Il hocha la tête. « On m’a parlé d’universités qui souhaiteraient le voir. Mais je crains qu’il ne soit interprété… mal. » Je répondis que les livres, surtout ceux-là, n’ont jamais été interprétés autrement que mal.

Je passai la soirée à le parcourir page après page. Je découvris, inséré entre deux cahiers, un petit carnet cousu, d’une écriture plus nerveuse. C’était la confession d’un exécuteur français, actif à Lyon vers 1620. Il écrivait : « J’ai ajouté mes remarques au grand livre, pour que mes successeurs ne manquent pas leur office. On m’a dit que les paroles s’envolent, que seuls les livres restent. Alors j’écris, pour que la mort reste juste. » J’eus un sourire amer : les bibliothèques des bourreaux n’ont rien à envier à celles des moines copistes.

Je notai la qualité matérielle : le papier du cahier principal, d’un vergé italien, présentait un filigrane en forme de balance — symbole ironique pour un livre qui pesait les vies. L’encre, brune, avait été renforcée par des reprises au noir de fumée. Les croquis semblaient avoir été réalisés à la sanguine, puis repassés à la plume. Tout indiquait un travail de praticien qui voulait léguer son art, avec la minutie d’un artisan forgeron.

Ce n’était pas la première fois que je voyais un tel volume. Dans une vente londonienne, quelques années plus tôt, j’avais croisé un recueil de sentences manuscrites où chaque condamnation était illustrée d’une vignette aquarellée représentant la méthode d’exécution. Mais le manuscrit suisse avait quelque chose de plus intime : il respirait la pratique quotidienne. Il ne se contentait pas d’énumérer ; il transmettait. C’était un livre d’école pour un métier qu’on n’enseigne pas officiellement.

Le collectionneur m’écoutait avec un intérêt glacé. Je savais ce qui l’attirait : non pas l’horreur, mais la possession d’un objet qui concentre l’interdit. Dans le petit cercle des collectionneurs d’atrocités bibliophiliques — car il en existe un, je vous l’assure — ce genre de volume se négocie à huis clos, loin des catalogues officiels. On paie davantage pour ce qu’on ne peut pas montrer.

Je lui expliquai que la valeur ne résidait pas dans le manuscrit seul, mais dans les annotations marginales, qui faisaient de ce livre un palimpseste de gestes. Chaque note ajoutée rapprochait le lecteur du théâtre des exécutions. On y entendait presque la foule gronder, on voyait la sueur du condamné, on sentait la corde se tendre. C’était un livre performatif, comme diraient les universitaires : un volume qui ne décrit pas seulement, mais qui agit encore en silence.

Le lendemain, j’allai consulter à la bibliothèque cantonale de Fribourg quelques traités de droit criminel du XVIᵉ siècle. J’y retrouvai les mêmes formulations pieuses, les mêmes tentatives de justifier la violence par la théologie. Mais aucun ne s’approchait de la précision du Codex. Là où les juristes parlaient en abstractions, le bourreau parlait en centimètres. Là où le droit invoquait l’exemplarité, le manuscrit comptait les secondes.

De retour au château, je conclus mon rapport oral : « Vous possédez un témoin unique. Ce manuscrit est dangereux, mais précieux. Il n’a pas de prix public, mais il a une valeur inestimable pour qui veut comprendre la mécanique de la justice. » Le collectionneur sourit faiblement, satisfait. Il me raccompagna en silence jusqu’à la grille.

Je descendis du château avec l’impression d’avoir touché une corde encore tiède. Le Codex du Bourreau n’était pas seulement un manuel : c’était une bibliothèque de gestes, une mémoire de coups, une littérature du fer et du chanvre. Il me rappela cette phrase d’un vieux juriste : « La justice n’est que la mise en ordre des supplices. » J’ajouterais : et les livres en sont les témoins.

Depuis, chaque fois que je croise un exemplaire de droit criminel dans une vente — une Carolina, un traité de question — je me demande s’il n’est pas, quelque part dans ses marges, contaminé par une note du Codex. Les bourreaux écrivaient peu, mais quand ils écrivaient, c’était pour ne pas disparaître. Leurs cordes se décomposent, leurs haches rouillent, mais leurs mots demeurent. Et nous autres, bibliophiles, finissons par les lire, malgré nous.

J’aimerais dire que j’ai pu dormir sans y penser. Mais il y a des livres qui vous suivent comme des ombres. Le Codex du Bourreau est de ceux-là. Chaque fois que je referme un catalogue de vente, chaque fois qu’un commissaire-priseur vante un « bel état de conservation », je me demande si les mots ne cachent pas des cicatrices. Les reliures sentent parfois la cendre, les marges ont un goût de sang. Et je me rappelle que certains livres ne pardonnent pas qu’on les ait lus.

GBO-COD-BRR-011
Note légale

Les Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso relèvent d’un exercice de fiction littéraire et bibliophilique. Toute ressemblance avec des personnes, événements ou ouvrages existants ne saurait être que fortuite. Le personnage de Lucas Corso, ainsi que les clins d’œil à d’autres figures littéraires, sont utilisés dans le cadre du pastiche et de l’hommage, conformément aux exceptions prévues par le Code de la propriété intellectuelle.

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