Cabinet des Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso, épisode XVIII, « Le Liber Umbrae ».

Amis bibliophiles, bonjour.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Pereira avait disparu. Le Codex Lupinus aussi. La dernière image que j’en gardais : ces gravures métamorphosées qui nous représentaient, lui, le collectionneur mort et moi, sous forme hybride, mi-hommes mi-loups. Les marges griffées n’avaient plus rien d’un détail décoratif ; c’étaient des avertissements. Ou des invitations.

Je n’avais pas dormi depuis deux nuits lorsque la lettre arriva. Papier vergé, écriture nerveuse, tampon postal de Porto. Une seule phrase : « Si vous voulez comprendre le Codex, cherchez le Liber Umbrae. » Pas de signature, mais l’empreinte d’un doigt taché d’encre noire, comme une ombre figée.


L’ombre du Codex

J’ai fouillé mes notes : le Liber Umbrae était mentionné en toutes lettres dans le colophon du Codex Lupinus, juste après une formule latine : Lumen nascetur ex tenebris — la lumière naîtra des ténèbres. Une poignée de références obscures : un inventaire monastique de 1654, une vente anonyme à Lisbonne en 1911, et un rapport de police sur la saisie d’ouvrages « non conformes à la morale publique » en 1943.

Le Liber Umbrae, d’après ces maigres indices, aurait été un traité d’optique démonologique : l’art de projeter, sur des surfaces, des images capables de révéler ou d’influer sur l’âme humaine. On disait qu’il avait été imprimé en tirage unique, puis démonté et dispersé folio par folio pour éviter la destruction complète.


Porto

Train de nuit jusqu’à Porto. Pluie battante, quais luisants. J’avais un contact : une archiviste à la retraite nommée Filomena. Cheveux blancs, lunettes rondes, mains tachées de nicotine. Elle m’accueillit dans un appartement saturé d’odeurs de papier et de café brûlé.

— Le Liber Umbrae ? Vous cherchez des ennuis.

Elle me montra une série de clichés en noir et blanc : pages imprimées sur vélin, marges larges, lettrines gothiques. Les images ? Des silhouettes indistinctes, floues, comme des ombres photographiées en mouvement.

— J’ai vu un de ces folios en vrai, dit-elle. Il vibrait. Littéralement. Comme une corde tendue.

Elle affirma qu’un collectionneur excentrique, installé dans le quartier de Miragaia, possédait plusieurs feuillets — mais qu’il ne montrait sa collection qu’à la tombée de la nuit.


Miragaia

Les ruelles montaient raides vers une maison blanchie à la chaux, volets clos. On m’ouvrit après trois coups. L’homme qui se tenait dans l’ombre avait une silhouette familière : trapue, légèrement voûtée, un œil brillant, l’autre voilé.

— Pereira ?

Il sourit, révélant une canine plus longue que l’autre.

— Je vous avais dit que je voyais ce que les autres veulent cacher.

Il m’expliqua qu’il avait « repris » le Codex Lupinus des mains du collectionneur défunt avant que « d’autres » ne le fassent disparaître pour de bon. Et que le Codex l’avait conduit au Liber Umbrae.


Les feuillets

Dans une pièce sans fenêtres, éclairée par une lampe à huile, il déploya sur une table cinq folios du Liber Umbrae. Les dessins semblaient simples — silhouettes, cercles, animaux mi-réels mi-imaginaires — mais plus je les regardais, plus je percevais des détails mouvants : un œil qui clignait, une main qui se levait, une ombre qui s’étirait hors du cadre.

— Ne les regardez pas trop longtemps, conseilla Pereira. Ce livre est un miroir.

Il m’expliqua que chaque folio réagissait à la lumière d’une certaine manière. La source ? La lune, bien sûr. « Pas la pleine. Le premier quartier. »


Expérimentation

Nous attendîmes le soir. Sur le toit de la maison, sous un ciel dégagé, nous exposâmes les folios à la lueur pâle de la lune croissante. Les ombres se mirent à se détacher du papier, comme si elles gagnaient en volume. L’une d’elles prit vaguement notre forme combinée — ma silhouette haute et mince, celle trapue de Pereira.

— Vous voyez ? dit-il. Ce livre est le négatif du Codex. L’un raconte, l’autre projette.


L’acheteur

Un bruit dans l’escalier. Pereira souffla la lampe. La porte s’ouvrit sur un homme en manteau noir, chapeau bas. Il tenait à la main une mallette en cuir.

— Je viens pour les ombres, dit-il d’une voix douce.

Il savait. Il voulait les folios, et peut-être aussi le Codex. Pereira refusa. L’homme posa la mallette sur la table : à l’intérieur, une pile de billets impeccables et… une photographie de moi, prise récemment, sur un quai de gare.

— Vous partez avec moi, ou vous disparaissez.


Fuite

Nous avons choisi de fuir. Par les toits, folios roulés et attachés sous ma veste. Derrière nous, le bruit sec d’une arme que l’on arme. Pereira boitait mais avançait vite pour sa taille. Nous avons rejoint les quais, sauté dans une barque à moitié pourrie et laissé le courant nous emporter vers l’aval.

— Vous comprenez maintenant, dit-il entre deux halètements. Le Codex et le Liber sont deux faces de la même pièce. Séparés, ils intriguent. Ensemble… ils ouvrent.

— Ouvrent quoi ?

— Ce qui ne devrait pas être ouvert.


Dernier repaire

Nous avons trouvé refuge dans un entrepôt désaffecté, à l’odeur de poisson et de bois mouillé. Là, Pereira me montra le Codex Lupinus, intact. Les griffures semblaient plus profondes. Il plaça les folios du Liber Umbrae entre certaines pages ; les dessins se mirent à interagir avec les gravures du Codex. Des silhouettes lupines traversaient les scènes, des textes changeaient de langue.

Au centre de la double page, une phrase apparut en lettres rouges : Porta est aperta. La porte est ouverte.


Épilogue provisoire

Nous avons refermé les livres. Les avons rangés dans des caisses séparées. Pereira m’a juré qu’il allait les cacher en deux endroits différents, sur deux continents si nécessaire.

Je suis reparti seul, avec une copie d’un seul folio du Liber Umbrae. Chez moi, je l’ai enfermé dans un tiroir. Mais parfois, en pleine nuit, j’ai l’impression que l’ombre sur la page bouge légèrement, comme pour m’inviter à sortir.

Cote Guilde : GBO-LUP-002
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Liber Umbrae

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Une enquête bibliophilique du Dr Vasseur: Episode 2, Meurtres à Drouot.

Une enquête bibliophilique du Dr Vasseur: Episode 2, Meurtres à Drouot.

Par Hélène Vasseur, médecin légiste. Bibliophile des modernes.

Le matin me laisse peu de répit. Café noir, carnet ouvert sur la table de la cuisine. Trois lignes, tracées hier soir au crayon gras : Un seul coup. Une seule lettre. Un seul catalogue. Je les relis sans les compléter. Je laisse le crayon en suspens, puis je le repose. J’attrape mes gants en nitrile, mes pochettes à scellés, ma lampe, ma loupe 10×. Le téléphone vibre avant la fin de la tasse : réquisition. Adresse : Drouot, salle 9.

J’arrive. La façade draine déjà son cortège : collectionneurs précoces, retraités en uniforme civil, vestes trop larges, portefeuilles trop pleins, catalogues cornés. Dans le hall : laine, café, papier. Le bruit régulier des pas sur le marbre, les voix feutrées, l’odeur d’encre sèche des catalogues distribués en piles.

Un officier m’attend au pied de l’escalier.
— Salle 9. Vacation interrompue.
— Malaise ?
— Annoncé comme tel. Vous verrez.

La salle 9 s’ouvre comme un théâtre figé. Personne n’est assis. Les carnets de lots restent ouverts dans des mains immobiles. Devant le bureau du commissaire-priseur, le corps gît sur le flanc : veste sombre, gilet rayé, cravate en soie. Le crieur de salle. La bouche entrouverte, les lèvres pâles. Le marteau repose, inutile, sur son carré de feutre.

Je m’accroupis. Je lis avant de toucher. Plaie unique. Bord franc. Trajectoire antéro-postérieure. Compatible avec un poinçon manié d’une main sûre. Pas de déchirure parasite, pas d’hésitation. Aucune brûlure.

J’écarte doucement le revers de la veste avec la pointe d’une pince : poche poitrine. Une étiquette de lot. Carton mince, plié en deux. À l’intérieur, une lettre R estampée au fer, brunie, nette. Signature déplacée du corps au papier. À hauteur du cœur.

Je photographie en place, puis je scelle. Le commissaire-priseur me tend un feuillet : tirage moderne d’une notice ancienne. En bas : “Anquetil, Histoire de Reims, 1756–57, neuf volumes, maroquin citron par Dubuisson, provenance Joly de Fleury.” Numéro de lot souligné ; en marge, au crayon bleu, un R bref. Je scelle à part.

Autour, la rumeur s’étouffe. Un silence troué par des froissements de tissus.
— Même main ? dit l’officier, trop vite.
— Oui. Même coup. Le R n’est pas sur la peau : il est dans la poche.

Je rédige au propre, debout : « Plaie unique sternale, outil pénétrant étroit, trajectoire antéro-postérieure. Aucune lésion thermique. Étiquette de lot portant lettre R, poche poitrine. Feuillet de notice (Anquetil, Histoire de Reims) posé à proximité. » Je signe. On lève le corps. Le marteau ne frappera plus aujourd’hui.

Je balaie la salle : position des chaises, sacs, carnets, veste sur dossier. Je photographie. Tout ce que je dois faire ici, je le fais maintenant. Je ne reviendrai qu’une fois le laboratoire fait.

Un téléphone sonne. L’officier blêmit, me fait signe.
— Salle attenante. Encore un.

La salle de réserve jouxte la principale. Tables basses, gobelets, vestes oubliées. À même le sol, un homme d’une soixantaine d’années. Costume bleu marine, pochette de soie. On me donne le nom à voix basse : bibliophile de Neuilly, habitué des vacations, connu pour lever la main, pour montrer ses maroquins, pour parler trop fort de ses achats futurs.

Je m’agenouille. Même schéma : plaie nette, un seul coup, trajectoire régulière, outil étroit. Pas de brûlure. La poche poitrine est vide ; à l’intérieur de la veste, un carnet noir. Glissé dedans, un ex-libris imprimé d’un R dans un filet, papier vergé moderne, sans nom. Je photographie avant extraction, je scelle.

Dans la main gauche du mort, un carton de lot froissé : La Bruyère, Les Caractères, exemplaire de choix, provenance Longepierre. Au revers, côté blanc, un R au timbre sec — sans encre ; le fer a seulement bossé le papier. Je photographie recto/verso, je scelle séparément carton et ex-libris.

— Lié à l’autre ? demande l’officier.
— Oui. Même économie de gestes. R déplacé du corps vers le papier.
— Il est encore ici ?
— Non. Il prévoit le tumulte, utilise l’angle mort, part avant que la salle se reconnaisse.

Je rédige : « Plaie unique, outil pénétrant étroit, trajectoire antéro-postérieure. Aucune lésion thermique. Signature indirecte : ex-libris R dans le carnet. Carton de lot “La Bruyère” portant R au timbre sec. » Je signe. On lève le corps. Je complète sur place : état des poignées, traces grasses suspectes, chicanes, couloirs, heures approximatives de trois témoins. Photographies. Scellés. Fin de scène.

Alors seulement, je pars au labo.

À l’Institut, j’aligne les pièces du jour à côté des deux premières : étiquette R (poche poitrine du crieur) + feuillet Anquetil ; carton La Bruyère (R au timbre sec) + ex-libris R ; photocopie saisie en librairie : Manesson-Mallet, La Géométrie pratique (1702, 4 vol., prov. Grand Dauphin) ; planche de l’Arsenal : Biblia latina, Bâle 1534, reliure Henri II (atelier Gomar Estienne).

Je prends la loupe 10×. Je lis les pieds de page : même fonte, même cadence, mêmes filets, même manière de numéroter. Et le pied qui scande comme une basse continue : Partie IV — … — Rahir.

Cette fois, je l’écris :
« Les quatre pièces laissées en évidence — Biblia latina (Arsenal), Manesson-Mallet (librairie), Anquetil (Drouot), La Bruyère (salle attenante) — renvoient à la même vente : vente Rahir, Partie IV. »

Je fais faire des macros des estampages : timbre sec pour La Bruyère, fer brunissant pour l’étiquette R. Je note l’absence de microparticules dorées aujourd’hui : normal, il n’a pas doré. Cohérence interne.

Je décris aussi la provenance : Joly de Fleury pour l’Anquetil (famille de parlementaires collectionneurs, reliures citron de Dubuisson), Longepierre pour La Bruyère (grand lettré du XVIIe, amateur d’édition princeps). Je note tout, même si cela sort de mon rôle : je suis légiste, pas flic. Mais la cohérence est trop nette pour que je la taise.

En fin d’après-midi, je repasse un instant par la salle 9 : vide, chaises rangées, rectangle clair de l’emplacement de la pile, marteau muet. Dans le hall, deux silhouettes grises sans micro — journalistes. On dit que “quelqu’un de la PJ a parlé”, que “le parquet freine”. Et, en sourdine mondaine : “Corso est en ville.” Je ne relève pas. Je sors. La rue sent la pluie ; les taxis attendent, noirs comme des parenthèses.

Je passe par l’atelier de Claire Dorléans. Je pose copies : étiquette R, timbre sec La Bruyère, feuillet Anquetil.
— Il n’a pas doré aujourd’hui, dis-je.
— Non. Timbre sec sur carton. Fer brunissant sur étiquette. Propre.
— L’étiquette en poche poitrine ?
— Rite. Là où on met crayon, carte, billet. À hauteur du cœur.
— Dubuisson pour l’Anquetil ?
— Maroquin citron qui assume ses ors.
— Longepierre pour La Bruyère ?
— Une lignée qui rassure. Exact.

— Il suit un catalogue, dis-je.
— Alors il veut le finir, répond-elle.

Le soir, je recopie, au net, sur une page neuve :

  1. Biblia latina, Bâle 1534, reliure Henri II (atelier Gomar Estienne) — Arsenal, planche posée.
  2. Manesson-Mallet, La Géométrie pratique, 1702, 4 vol., prov. Grand Dauphin — Librairie, notice photocopiée.
  3. Anquetil, Histoire de Reims, 1756–57, 9 vol., Dubuisson, prov. Joly de Fleury — Drouot, crieur (étiquette R en poche).
  4. La Bruyère, Les Caractères, exemplaire de choix, prov. Longepierre — Salle attenante, Neuilly (carton R au timbre sec + ex-libris R).

En marge, je recopie le même pied de page : Partie IV — … — Rahir. J’entoure. La série tient.

Deux jours passent encore. Une enveloppe arrive à l’Institut, filtrée. À l’intérieur, un pied de page photocopié : Partie IV — … — Rahir, souligné. Au stylo bille noir, trois mots : « On lit ensemble. » Je scelle. Je ne réponds pas. Ma réponse est déjà écrite.

Je suis légiste, pas flic. Un seul coup. Une seule lettre. Un seul catalogue.

A suivre (demain sur bibliophilie.com)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.