Cabinet des Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso, épisode XVIII, « Le Liber Umbrae ».

Une lettre sur papier vergé, tampon postal de Porto, une seule phrase et pas de signature, seulement une empreinte de doigt à l’encre noire. Le Liber Umbrae apparaît dans un inventaire monastique de 1654, puis dans un rapport de police de 1943 sur des ouvrages saisis.

Amis bibliophiles, bonjour.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Pereira avait disparu. Le Codex Lupinus aussi. La dernière image que j’en gardais : ces gravures métamorphosées qui nous représentaient, lui, le collectionneur mort et moi, sous forme hybride, mi-hommes mi-loups. Les marges griffées n’avaient plus rien d’un détail décoratif ; c’étaient des avertissements. Ou des invitations.

Je n’avais pas dormi depuis deux nuits lorsque la lettre arriva. Papier vergé, écriture nerveuse, tampon postal de Porto. Une seule phrase : « Si vous voulez comprendre le Codex, cherchez le Liber Umbrae. » Pas de signature, mais l’empreinte d’un doigt taché d’encre noire, comme une ombre figée.


L’ombre du Codex

J’ai fouillé mes notes : le Liber Umbrae était mentionné en toutes lettres dans le colophon du Codex Lupinus, juste après une formule latine : Lumen nascetur ex tenebris — la lumière naîtra des ténèbres. Une poignée de références obscures : un inventaire monastique de 1654, une vente anonyme à Lisbonne en 1911, et un rapport de police sur la saisie d’ouvrages « non conformes à la morale publique » en 1943.

Le Liber Umbrae, d’après ces maigres indices, aurait été un traité d’optique démonologique : l’art de projeter, sur des surfaces, des images capables de révéler ou d’influer sur l’âme humaine. On disait qu’il avait été imprimé en tirage unique, puis démonté et dispersé folio par folio pour éviter la destruction complète.


Porto

Train de nuit jusqu’à Porto. Pluie battante, quais luisants. J’avais un contact : une archiviste à la retraite nommée Filomena. Cheveux blancs, lunettes rondes, mains tachées de nicotine. Elle m’accueillit dans un appartement saturé d’odeurs de papier et de café brûlé.

— Le Liber Umbrae ? Vous cherchez des ennuis.

Elle me montra une série de clichés en noir et blanc : pages imprimées sur vélin, marges larges, lettrines gothiques. Les images ? Des silhouettes indistinctes, floues, comme des ombres photographiées en mouvement.

— J’ai vu un de ces folios en vrai, dit-elle. Il vibrait. Littéralement. Comme une corde tendue.

Elle affirma qu’un collectionneur excentrique, installé dans le quartier de Miragaia, possédait plusieurs feuillets — mais qu’il ne montrait sa collection qu’à la tombée de la nuit.


Miragaia

Les ruelles montaient raides vers une maison blanchie à la chaux, volets clos. On m’ouvrit après trois coups. L’homme qui se tenait dans l’ombre avait une silhouette familière : trapue, légèrement voûtée, un œil brillant, l’autre voilé.

— Pereira ?

Il sourit, révélant une canine plus longue que l’autre.

— Je vous avais dit que je voyais ce que les autres veulent cacher.

Il m’expliqua qu’il avait « repris » le Codex Lupinus des mains du collectionneur défunt avant que « d’autres » ne le fassent disparaître pour de bon. Et que le Codex l’avait conduit au Liber Umbrae.


Les feuillets

Dans une pièce sans fenêtres, éclairée par une lampe à huile, il déploya sur une table cinq folios du Liber Umbrae. Les dessins semblaient simples — silhouettes, cercles, animaux mi-réels mi-imaginaires — mais plus je les regardais, plus je percevais des détails mouvants : un œil qui clignait, une main qui se levait, une ombre qui s’étirait hors du cadre.

— Ne les regardez pas trop longtemps, conseilla Pereira. Ce livre est un miroir.

Il m’expliqua que chaque folio réagissait à la lumière d’une certaine manière. La source ? La lune, bien sûr. « Pas la pleine. Le premier quartier. »


Expérimentation

Nous attendîmes le soir. Sur le toit de la maison, sous un ciel dégagé, nous exposâmes les folios à la lueur pâle de la lune croissante. Les ombres se mirent à se détacher du papier, comme si elles gagnaient en volume. L’une d’elles prit vaguement notre forme combinée — ma silhouette haute et mince, celle trapue de Pereira.

— Vous voyez ? dit-il. Ce livre est le négatif du Codex. L’un raconte, l’autre projette.


L’acheteur

Un bruit dans l’escalier. Pereira souffla la lampe. La porte s’ouvrit sur un homme en manteau noir, chapeau bas. Il tenait à la main une mallette en cuir.

— Je viens pour les ombres, dit-il d’une voix douce.

Il savait. Il voulait les folios, et peut-être aussi le Codex. Pereira refusa. L’homme posa la mallette sur la table : à l’intérieur, une pile de billets impeccables et… une photographie de moi, prise récemment, sur un quai de gare.

— Vous partez avec moi, ou vous disparaissez.


Fuite

Nous avons choisi de fuir. Par les toits, folios roulés et attachés sous ma veste. Derrière nous, le bruit sec d’une arme que l’on arme. Pereira boitait mais avançait vite pour sa taille. Nous avons rejoint les quais, sauté dans une barque à moitié pourrie et laissé le courant nous emporter vers l’aval.

— Vous comprenez maintenant, dit-il entre deux halètements. Le Codex et le Liber sont deux faces de la même pièce. Séparés, ils intriguent. Ensemble… ils ouvrent.

— Ouvrent quoi ?

— Ce qui ne devrait pas être ouvert.


Dernier repaire

Nous avons trouvé refuge dans un entrepôt désaffecté, à l’odeur de poisson et de bois mouillé. Là, Pereira me montra le Codex Lupinus, intact. Les griffures semblaient plus profondes. Il plaça les folios du Liber Umbrae entre certaines pages ; les dessins se mirent à interagir avec les gravures du Codex. Des silhouettes lupines traversaient les scènes, des textes changeaient de langue.

Au centre de la double page, une phrase apparut en lettres rouges : Porta est aperta. La porte est ouverte.


Épilogue provisoire

Nous avons refermé les livres. Les avons rangés dans des caisses séparées. Pereira m’a juré qu’il allait les cacher en deux endroits différents, sur deux continents si nécessaire.

Je suis reparti seul, avec une copie d’un seul folio du Liber Umbrae. Chez moi, je l’ai enfermé dans un tiroir. Mais parfois, en pleine nuit, j’ai l’impression que l’ombre sur la page bouge légèrement, comme pour m’inviter à sortir.

Cote Guilde : GBO-LUP-002
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Liber Umbrae

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Opération Pouchkine : pas de goulash pour les Popovs

Drapeau de l'URSS et emblème du KGB — illustration de l'opération Pouchkine.

Entre mars et octobre 2023, un lecteur s’est présenté une quarantaine de fois à la Bibliothèque nationale de France. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle. On lui apportait les trésors ; il les mesurait et les photographiait, relevant la place des rousseurs sur le papier.

À la manière de Lucas Corso, arpenteurs des marges bibliophiliques

Amis bibliophiles, bonjour.

Je suis certain que vous avez tous lu ce fait divers relatant le vol d’ouvrages russes à la BNF (liens vers ces articles à la fin de ce post), et j’ai pensé que je devais lever le voile sur cette sombre histoire….

Pereira est venu me chercher un mardi de pluie, dans l’arrière-salle d’un café de la rue de Richelieu, à deux pas de la maison qu’on venait de saigner. Mon vieux rival, le seul courtier que je n’aie jamais pris de vitesse. Pas un bibliographe : un courtier. Une silhouette trop courte pour être confortable, trop droite pour être honnête, l’imper toujours trop long ; et cet œil, l’un vif et précis, l’autre absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde. On le dit partout à la fois, même quand il n’est nulle part. Ce jour-là, il était assis en face de moi. Il posa son chapeau, commanda un thé qu’il ne but pas, et me parla d’une voix douce, dans un français trop appliqué pour être honnête. Derrière lui, on devinait d’autres hommes. Et derrière ces hommes, un mur.

Je connais l’odeur des salles de lecture mieux que celle de mon appartement : ce parfum de cuir, de colle et de poussière noble que trois siècles déposent sur un beau papier. Pereira me proposait de l’échanger contre une autre odeur, celle de l’argent qui ne sèche jamais. On me demandait de retrouver du Pouchkine. Des éditions parues du vivant du poète, des premières de Lermontov, ce que les bibliothèques d’Europe gardent sous clé et sous gants. Une « collaboration discrète et durable », disait-il. Je compris vite que la durée, dans sa bouche, n’était pas une promesse. C’était une menace.

Ce qu’on me demandait de faire

J’avais déjà entendu parler de leur méthode. Tout le milieu en parlait à voix basse, avec ce mélange d’effroi et d’admiration qu’on réserve aux beaux ouvrages, fussent-ils maléfiques. On n’entrait pas par effraction. On entrait par politesse. On s’inscrivait comme lecteur, on présentait une pièce d’identité, fausse de préférence, on se réclamait d’une recherche savante. À la Bibliothèque nationale de France, l’un d’eux — un certain Mikheil Z. — s’était présenté une quarantaine de fois entre mars et octobre 2023. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXᵉ siècle. On lui apportait les trésors. Il les consultait comme un vrai chercheur : il mesurait, photographiait, relevait la taille des cahiers, la couleur des tranches, la place des rousseurs sur le papier.

Puis venait le travail de l’ombre. Loin de la salle, des mains habiles fabriquaient un sosie. Pas une grossière photocopie : un fac-similé complet, reliure imitée, papier vieilli à dessein, jusqu’aux taches d’humidité et aux défauts copiés un à un. J’en ai tenu un, autrefois, d’une affaire voisine. Il m’a fallu la loupe et la lampe rasante pour le démasquer — et cette légère tiédeur que le papier neuf garde quand l’ancien est froid depuis deux siècles. Le faux revenait s’asseoir à la place du vrai sur le rayon. L’original, lui, partait vers l’Est, sous un manteau, dans une serviette.

Couverture de la première édition du chapitre I d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, 1825.

Couverture de l’édition de 1825 du premier chapitre d’« Eugène Onéguine » — Musée du livre, Bibliothèque d’État de Russie. Domaine public / Wikimedia Commons.

Quand la BnF a fini par y regarder de près, neuf ouvrages avaient déjà fui : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Lermontov, un Baratynski. Six cent cinquante mille euros pour cette seule maison. À Lyon, c’était un Boris Godounov ancien qui manquait. À la BULAC, on eut plus de flair : prévenue par les disparitions ailleurs en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré ses Pouchkine les plus précieux. Les deux hommes qui ont forcé sa porte en octobre 2023 sont repartis bredouilles, comme des cambrioleurs trouvant le coffre déjà vide. C’est dans cette confrérie qu’on m’invitait à entrer.

J’ai laissé Pereira finir. Puis j’ai dit non.

Qu’on me comprenne. Je suis un chasseur de livres, pas un voleur. Je traque, je flaire, j’authentifie, je négocie pour des clients qui paient cher le droit de posséder une rareté. Mon terrain, ce sont les ventes oubliées, les successions, les greniers, les marchands qui ignorent ce qu’ils tiennent. Je travaille au grand jour des provenances, et c’est ma seule fierté : un livre qui passe par mes mains peut dire d’où il vient. Ce qu’on me proposait là n’était pas une chasse. C’était un pillage. Et le pillage, je le laisse aux autres.

Il y a pire encore. Dérober un livre, c’est déjà un crime ; mais le remplacer par un faux, c’est le tuer deux fois. On tue l’original, qui s’efface du grand registre commun où chacun pouvait venir le lire. Et l’on tue le faux, ce pauvre sosie condamné à mentir sur une étagère jusqu’au jour de la honte. Surtout, on tue cette chose plus fragile que le papier : la confiance.

Car une bibliothèque n’est pas une banque ; sa vocation est inverse. Elle existe pour donner, pour tendre à l’inconnu de passage le volume que trois siècles ont rendu intouchable. On ne pose pas d’antivol sur un incunable : la colle ronge, l’aimant déforme, le geste qui protège devient blessure. Le voleur le sait. Il fait de la générosité de la maison sa porte d’entrée. Et chaque coup de ce genre resserre les serrures, allonge les contrôles, transforme la salle de lecture en sas. Ces gens ne volent pas seulement des livres. Ils volent à tous les lecteurs la confiance qui rendait l’accès possible.

Voilà ce que j’ai répondu à Pereira. Pas de pitié pour qui change une bibliothèque en piège.

Mais ce n’est pas mon dégoût qui m’a sauvé ce jour-là. C’est mon flair.

En repoussant ma chaise, en attrapant mon manteau, j’ai senti l’autre odeur, celle que je n’avais pas voulu nommer. Pereira ne servait pas un collectionneur. Un collectionneur, on le rencontre, on lui serre la main, on connaît le nom de son château. Lui ne m’offrait pas un coup : il m’offrait une laisse. Derrière son thé intact, je devinais des intérêts qui ne tiennent pas dans un carnet de chèques, un appétit qui se nourrit de symboles autant que de billets.

Ces livres ne sont pas n’importe lesquels. En Russie, Pouchkine n’est pas un auteur, c’est une relique nationale, une part d’âme. On ne me demandait peut-être pas seulement de retrouver des volumes : on me demandait de les rapatrier. De servir, sans tout à fait le savoir, une affaire où l’argent n’était que le vernis. Je n’ai aucune preuve d’un commanditaire d’État, et je n’en inventerai pas ; les enquêteurs eux-mêmes n’en ont pas trouvé. Mais dans l’ombre du Kremlin, par les temps qui courent, les coïncidences s’alignent trop bien. Et ma règle d’or tient en une phrase : un commanditaire qu’on ne voit jamais est un commanditaire qui vous fait disparaître. J’ai dit non par principe. J’ai compris, sur le pas de la porte, que ce principe venait de me sauver la vie.

Je l’ai su plus tard, dans les journaux. Ceux que j’avais éconduits appartenaient à un réseau qui ratissait le continent. Entre 2022 et 2023, près de cent soixante-dix livres anciens se sont évaporés des bibliothèques d’une dizaine de pays : France, Allemagne, Pologne, Tchéquie, Suisse, Finlande, et tout le chapelet balte. Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon, Paris : une tournée méthodique, de salle en salle, comme un commis voyageur ferait sa région. Le préjudice, dit Eurojust, approche les deux millions et demi d’euros. Chiffre dérisoire, au fond, car nul comptable ne cote ce qui ne se remplace pas.

Il a fallu qu’Europol et Eurojust nouent les fils que chaque police tenait par un bout, et qu’en France l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels s’en mêle. Une opération coordonnée, en avril 2024 : plus de cent enquêteurs, vingt-sept perquisitions, plus de cent cinquante livres saisis pour en établir l’origine. Dans les caches, tout l’atelier du faussaire patient : argent liquide, papier vieilli, tampons imitant les cachets des grandes maisons. Neuf Géorgiens en bout de chaîne, arrêtés ou placés sous contrôle. Deux déjà condamnés ailleurs — l’un en Lituanie, trois ans et quatre mois ; l’autre en Estonie et en Lettonie, environ trois ans et demi — puis prêtés à la France pour le procès qui s’est ouvert à Paris ce mois-ci. L’un d’eux, qui se dit bouquiniste, jure y avoir agi seul, pour soixante-dix à cent mille dollars. Acte solitaire, ce ballet réglé sur dix pays ? Les enquêteurs n’y croient pas. Moi qui ai vu l’envers du décor, encore moins.

Reste la seule question qui m’intéresse : où sont passés les livres ? Suivez l’argent, il mène toujours quelque part. Ici, il conduit à l’Est. Pereira, lui, soutient toujours plus qu’il ne prouve : il jure les avoir vus reparaître là-bas. Des salles des ventes russes, des collectionneurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un marché où une édition parue du vivant de Pouchkine vaut son pesant de relique. Une maison d’enchères, Litfond, a proposé en 2024 un Prisonnier du Caucase qui ressemblait à s’y méprendre à l’exemplaire disparu de la BnF, en jurant l’avoir acquis en Russie des années plus tôt. Allez prouver le contraire à travers un rideau de fer rouillé par la guerre.

À ce jour, aucun des originaux volés en France n’a été retrouvé. Ils dorment derrière une vitre, dans un salon dont j’ignore l’adresse, sous une lampe qui les croit chez eux. Je repense parfois à Pereira, à son œil mort, à sa voix douce et à son mur d’ombre, et je me félicite de l’avoir laissé payer l’addition seul. Car c’est la morale glacée du métier : un livre volé à l’Ouest ne revient pas. Il est seulement déclaré rentré. Pour les Popovs qui les rapatrient, je n’aurai jamais ni service à rendre, ni la moindre pitié.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

GUILDE · GBO-C/11


Pour aller plus loin : France 24 · ActuaLitté · Le Monde · Le Parisien · Euronews · Eurojust · The Guardian

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