Portrait: Robert Lenkiewicz, un bibliophile « Larger than life »

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Les Bibliophiles sont souvent des êtres à part. certains d’entre sont d’une érudition prodigieuse, d’autres semblent comme figés dans le temps, d’autres vouent leurs vies aux livres au point d’en perdre le contact avec leurs semblables, d’autres enfin sont simplement uniques en leur genre, comme Robert Lenkiewicz.

Autoportrait
Robert Lenkiewicz (1941-2002) est un bibliophile anglais né à Londres. A 16 ans Lenkiewicz intègre le prestigieux Saint Martins College of Arts and Design, avant de rejoindre la Royal Academy. Il est devenu l’un des artistes importants du Sud de l’Angleterre du siècle dernier et vivra de son art pendant toute sa vie. Il est connu pour avoir tiré son inspiration des nombreux nécessiteux auxquels il offrait asile, repos et chaleur humaine, dans son studio d’artiste londonien. Son grand projet sera d’ailleurs de réveiller les consciences et d’attirer l’attention des institutions et de ses semblables en peignant ces personnes aux existences difficiles.

Larger than life? A côté de sa personnalité haute en couleurs, de cet engagement social et de son oeuvre prolifique, Lenkiewicz a également mené des recherches personnelles sur le comportement humain et ses débordements. Il menait ses recherches au travers des ses rencontres mais également, et c’est le point qui nous intéresse, en rassemblant des milliers d’ouvrages de documentation.
Au final, ce seront près de 25000 ouvrages qui se seront ainsi accumulés sur ses rayonnages, avec pour sujets de prédilection l’art, les sciences occultes, démonologie, la magie, la philosophie et en particulier la métaphysique, l’alchimie, la mort, la psychologie et la sexualité. Il a ainsi rassemblé l’une des bibliothèques sur les sciences occultes les plus importantes du vingtième siècle avec environ 3000 ouvrages rares. Sotheby’s a estimé que cette bibliothèque occulte était la plus importante biblothèque privée sur le sujet, si ce n’est dans le monde, du moins en Europe.
Vide débordé par les livres à son domicile (ils occupaient 7 pièces…), Lenkiewicz fît l’acquisition d’une église déconsacrée dans laquelle il consacra deux étages aux ouvrages anciens, et en particulier au sciences occultes. Ces ouvrages principalement imprimés entre le 15ème et le 17ème siècles étaient principalement écrits en latin, en anglais, mais aussi en français pour un grand nombre d’entre eux. il avait curieusement donné un nom aux 7 pièces de son domicile consacrées aux livres: la « Art Biography Room« , la « Art History Room« , la « Occult Philosophy Room« , qu’il appelait aussi la « Metaphysics Room« , la « Death Room« , une « Witchcraft Room » et la « Erotica Room » et enfin une « Literature Room« .
Sa bibliothèque fût dispersée par Sotheby’s en 2003 et fît l’objet d’un très agréable et instructif catalogue. En le parcourant, on découvre par exemple 8 éditions du Malleus Maleficarum de Sprenger et Kramer dont un exemplaire de la première édition, imprimée en 1487 par Drach. Vous pouvez retrouver un article sur cet ouvrage sur le blog, mais pour mémoire cet ouvrage fût placé en tête de sa liste des « Livres de la haine » par Amnesty International.

En feuilletant un peu plus le catalogue, on croise de nombreux ouvrages d’Agrippa, plusieurs éditions de la Démonomanie des Sorciers de Bodin, Jérôme Cardan, une édition du Songe de Poliphile, Paracelse, Kircher, plusieurs éditions du Compendium Maleficarum de Guazzo, un Lycosthène et 344 autres merveilles. Au delà de la prédilection de Lenkiewicz pour les sciences occultes, on sent également sa sensibilité d’artiste s’exprimer fortement puisqu’il a surtout rassemblé des livres anciens illustrés.
Selon le souhait de Lenkiewicz, cette vente « post-mortem » de la Bibliotheca Lenkiewicziana a permis de créer une fondation destinée à soutenir les jeunes artistes.

Lenkiewicz avait également rassemblé un cabinet de curiosités comprenant des antiquités égyptiennes, des artefacts provenant de camps de concentration nazis, et une pièce célèbre, le squelette de Ursula Kemp, qui fût pendue pour sorcellerie à Plymouth en 1582…

Une autre anecdote? Lenkiewicz dépensait tous ses revenus dans les livres et même plus. Il fût ainsi condamné à deux mois de prison au début des années 1970 pour avoir volé quatre livres anciens dans la bibliothèque de Plymouth. Que déclara-t-il? « Personne ne les a jamais réclamés et ce n’est qu’au bout de quatre ans que le vol fût découvert. Lorsque la police est arrivée je leur ai répondu que je les attendais, en leur demandant pourquoi ils avaient mis autant de temps, et s’ils voulaient du sucre avec leur thé… »

C’était Robert Lenkiewicz.

H

La lettre du bibliophile

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Nicolas Cirier : « fou littéraire » ?

Nicolas Cirier : « fou littéraire » ?

Amis Bibliophiles Bonsoir,
C’est Jean-Paul qui « dégaine » le plus vite suite à mon message sur les fous littéraires et nous fait l’honneur d’un message sur Nicolas Cirier.
Nicolas Cirier (Dun-sur-Meuse, 1792-Paris, 1869) : « fou littéraire » ?
Ancien élève du Lycée de Reims, où son père enseignait le français et le latin, Cirier avait fini par renoncer à la prêtrise pour apprendre le métier de typographe chez Joly, à Château-Thierry (Aisne). En 1820, il avait été employé comme prote par l’imprimeur rémois Pierre Delaunois. Huit ans plus tard, il était entré à l’Imprimerie royale sur concours. Il y fut correcteur de 2e classe pendant huit longues années, corrigeant le latin, le grec et plusieurs langues orientales, avant de démissionner. Le susceptible typographe n’avait pu accepter les remontrances de ses supérieurs, plutôt incompétents, et avait fini par comprendre qu’il n’aurait jamais droit à un quelconque avancement.Dès lors, il partagea sa vie professionnelle entre Paris, où il fut en particulier compositeur chez Gros, Blondeau puis Boulé, et Reims, où il fut prote chez Jacquet. Se considérant victime d’une injustice, il se mit à publier des pamphlets excentriques, enrichis de papillons de couleurs et autres fantaisies typographiques, ainsi que de nombreuses citations.
Ces dernières mériteraient d’être enfin étudiées, car elles pourraient révéler un Cirier méconnu. A titre d’exemple, celle en hébreu qui figure en regard de la page de titre de L’Oeil typographique. Offert aux hommes de lettres de l’un et de l’autre sexe, notamment à MM. les correcteurs , protes, sous-protes, etc. (Paris, Firmin Didot frères, 1839) est inexacte dans sa référence comme dans sa traduction. En effet, la référence est « Ps. XCII, 4 » et non pas « Ps. XCI, 7 », et la traduction « L’homme dépourvu de sens ne peut savoir, le sot ne peut s’en rendre compte » (traduction du Dr. Jérôme Talmud) est bien loin de celle de Cirier : « Le sujet est si beau, la matière si belle, qu’elle fera du bruit. » ! Ce pamphlet, qui fut tiré à 500 exemplaires, de même que L’Apprentif administrateur, pamphlet pittoresque (!), littérario-typographico-bureaucratique, pouvant […] intéresser toute personne employée, employable, ex-employée. Par quelqu’un de cette dernière catégorie. (Paris, Chez l’Auteur, 1840. Réédition : Bassac, Plein Chant, 2000), tiré à 100 exemplaires, et que Justice ! (Paris, impr. René, s.d. [1848]), est dirigé contre l’ancien directeur de l’Imprimerie royale, le poète académicien Pierre-Antoine Lebrun (1785-1855), qu’il tenait pour responsable de ses malheurs.
Dans L’Oeil typographique, que Cirier qualifie de « colloque ophtalmo-typographico-épanorthôtique », on apprend que « l’Oeil typographique est un je ne sais quoi, que l’expérience ne donne point ; une espèce de grâce gratuite, tout à la fois prévenante, concomitante, subséquente, et pas toujours efficace… » et qu’il « est criminel, dix fois criminel, puisqu’il contribue pour beaucoup au malheur d’un typographe honorable, et honoré. »
C’est dans L’Apprentif administrateur que Cirier cite tous les « arts graphiques » qu’il utilise : la chirographie vulgaire, la tachygraphie, la typographie, la lithographie, l’autographie, la chalcographie, la cassitérographie, la phellographie, la xylographie et la polytypographie.
Dans Justice !, Cirier réclame une indemnité de 20 000 francs « qui correspondent à quinze années de privations, d’humiliations et de tortures », sans compter les conséquences des années de « despotisme insolent et impitoyable ».
Après la démission de Lebrun en 1848, Cirier s’agita quelque temps dans le monde de la politique, soutint le démocrate socialiste Ledru-Rollin et ne cessa pas d’être en relation épistolaire avec les intellectuels de son temps.
En 1857, il publia un pamphlet contre le peu scrupuleux abbé Jacques-Paul Migne (1800-1875), fondateur d’une importante imprimerie catholique, chez lequel il fut correcteur : Hommage à monsieur l’A,B X. Démonstration A+B… = AB, apparemment ? -Pas du tout ! A+B = A+B. (Paris, impr. Bonaventure et Ducessois, s.d. [1857]), plaquette « Tirée à cent exemplaires seulement, et c’est, ma foi ! Beaucoup trop encore » précise l’auteur qui « propose à M. l’abbé Migne de remplacer, dans son immense Bibliothèque du clergé, l’Appendix de Probabilismo par le Visiteur du Pauvre, du baron De Gérando. »
Entre temps, avant de quitter définitivement Reims pour Paris, Cirier avait fait publier par son ami Alexandre Cordier, modeste libraire rémois, Le plus étonnant des Catalogues (Reims, impr. Luton, s.d. [1842]. Malgré la numérotation fantaisiste des 564 livres imprimés, dont 26 pas à vendre sont entre parenthèses et 39 favoris sont marqués d’une croix mortuaire, malgré la présence de livres en langue proconchie, langue des académiciens de Petapa dans Le Bachelier de Salamanque de Lesage, et malgré quelques prix et de nombreuses déclarations annexes, la vente de cette bibliothèque, a priori imaginaire, fut effectivement réalisée. Six jours avant la vente, Cordier avait écrit à Cirier : « il ne faut pas se faire d’illusion du côté des Rémois : vous savez qu’ils ne sont rien moins qu’amateurs de livres et qu’ils achettent [sic] plus tôt [sic] pour le plumage que pour le ramage. »
Dans La Brisséide (Paris, impr. Noblet, 1867), tirée à 300 exemplaires « Un mois avant le renversement des casseroles compromettantes et la cessation des oracles. », Cirier poursuit son combat contre l’injustice et la mùisère.Il s’attaque au baron Léon Brisse (1813-1876), célèbre pour ses menus quotidiens publiés dans le journal La Liberté, qu’il rend responsable de « Brutalités iambico-philanthropico- gastronomico-copronymiques » et le compare à Marie-Antoine Carême (1784-1833) :
« On a, c’est mon avis, surfait le baron Brisse,
et, sans l’humilier,
je dirai qu’il ne va, tout au plus, qu’à la cuisse
de mon grand cuisinier. »

Le « typothète » persécuté, ami intime d’Hégésippe Moreau, poète élégiaque et autre typographe sans gloire, dont il avait recueilli le dernier soupir en 1838, était veuf depuis deux ans quand il s’éteignit à son tour, un catéchisme à la main et son chien Boute-en-train étendu mort à ses pieds. Ils furent enterrés tous les deux dans le même cercueil et conduits au cimetière Montparnasse par trois cents compositeurs parisiens.

Jean-Paul Fontaine
Merci Jean-Paul,
H

7 Commentaires

  1. Montag,
    Merci pour ce conseil. Lire Seneque me ramènera quelques années en arrière et j’y puiserai, sans doute, le détachement qui me manque. Y trouverais-je une traduction passable de « larger than life », c’est moins sûr ! 🙂
    Best. Pierre

  2. Pierre,

    Prenez une belle édition de Sénèque, il vous apprendra à vous passer d’elle et des autres le moment venu.

    Portez-vous vous le mieux du monde d’ici là !

    Montag

  3. Bonsoir,

    Quel sens donnez-vous à « larger than life » ? Une subtilité doit m’échapper.

    Je reste confondu devant une évidence : C’est la valeur des livres (valeur vénale, j’entends) qui fait la réputation d’un bibliophile. Le choix des ouvrages ne résulte que du centre d’intérêt propre à l’acquéreur…
    25000 ouvrages à, disons 80€ en moyenne l’exemplaire (je tire au plus juste), nous font la coquette somme de 2.000.000€ ! Si j’ajoute les frais fixe de la vie d’un honnête homme, de l’église désacralisée qu’il s’est offert et des actions cotées en bourse qu’il possède (bon! là, c’est un mauvais exemple),j’en viens à me dire que décidément la vie est injuste qui m’a fait naitre sans fortune.
    Il n’empêche que cet homme a du être bien heureux entouré de si jolis ouvrages et bien soucieux au moment de savoir qu’ils seraient dispersés après sa mort.
    Et vous, avez-vous jamais pensé au devenir de vos livres ?
    Cordialement. Pierre

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