Truffer un livre au début du XXe siècle, la méthode directe, ou les échanges entre Anatole France, l’éditeur Pelletan et le bibliophile Adolphe Bordes

Amis Bibliophiles bonjour,
Une fois n’est pas coutume, je partage avec vous une acquisition récente, qui illustre parfaitement l’une des méthodes utilisées par les les bibliophiles pour truffer un ouvrage.
Nous connaissons tous la technique du truffage, qui consiste à interfolier des lettres ou des papiers divers, des gravures refusées ou provenant d’autres éditions, et que sais-je encore, des photographies, des cartes postales, tickets de pressing, billets de 500 euros, etc. Le plus souvent ceci se fait a posteriori… mais dans certains cas, rares selon moi, le projet est conçu dès l’édition de l’ouvrage ou presque. 
Dans le cas présent, la lettre d’Anatole France qui se trouve en début d’ouvrage décrit assez bien le processus: Adolphe Bordes, très grand bibliophile du début du XXe siècle faisant part à un éditeur, Pelletan, de son désir d’ajouter à son exemplaire (le n°1) une page manuscrite d’Anatole France à l’ouvrage avant de le faire relier par Marius Michel.
Image en haute définition, cliquez pour agrandirPelletan s’en ouvre à Anatole France, avec lequel il a eu le loisir de visiter la bibliothèque de Bordes, et Anatole France écrit à Bordes et l’assure de son accord. Finalement Bordes confie à Marius Michel le soin de relier la lettre d’accord de France, ainsi que la page de texte manuscrit.
Un bel exemple de la vie du microcosme rassemblant bibliophiles, éditeurs, auteurs et relieurs à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
H
Le texte: »A Monsieur Adolphe Bordes,
J’apprends par Edouard Pelletan qu’il vous serait peut-être agréable d’ajouter à votre exemplaire des poèmes du Souvenir quelques lignes de moi. Flatté de ce désir, je vous envoie une page de ma main, qui entrera dans cette belle bibliothèque où vous avez rassemblé avec tant de savoir et de goût des livres si précieux et si rares, quand ils ne sont pas uniques. Je n’oublie pas que, en compagnie d’Edouard Pelletan, mon ami et le vôtre, vous m’avez accueilli gracieusement au milieu de vos nobles richesses; et je suis d’autant plus touché de la sympathie que vous m’avez témoignée, que je connais la hauteur de votre esprit et la générosité de votre caractère.
Anatole FranceParis, le 12 février 1911″   

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Reconnaître une édition originale : le guide

Bibliophilie et Poliorcétique: LORINI BUONAIUTO – LE FORTIFICATIONI… 1609

À la manière de Lucas Corso, chasseur de livres et traqueur d’exemplaires authentiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Une édition originale, c’est le premier état d’un texte, sa naissance imprimée ; tout le reste n’en est que la copie. Mais le marché regorge de réimpressions habillées en originales, et seul un œil méthodique fait la différence. Voici comment ne pas se faire avoir.

L’édition originale, qu’on abrège volontiers en EO, est la première édition d’un ouvrage dans son premier tirage, la forme sous laquelle un texte est apparu pour la première fois ; sa valeur tient à cette primauté, qui en fait l’exemplaire le plus proche du moment de création. Encore faut-il distinguer la première édition du premier tirage, car une édition peut connaître plusieurs tirages successifs, et l’idéal du chasseur réunit les deux : le premier tirage de la première édition.

Plusieurs indices trahissent une originale. La mention d’édition, d’abord : une vraie originale ne porte généralement aucune indication du genre « deuxième édition » ou « nouvelle édition revue » — et l’on se méfiera, à l’inverse, des « édition originale » imprimées trop fièrement, car on ne se vante pas de ce qui va de soi. La date ensuite, qu’il faut comparer entre la page de titre et l’achevé d’imprimer en fin de volume, toute incohérence étant un signal. La justification du tirage, pour les livres modernes, situe l’exemplaire dans l’édition par le nombre d’exemplaires, les papiers et la numérotation. Restent enfin les fameux « points », ces détails précis qu’ont relevés les bibliographes — une coquille corrigée, un cartonnage, un état de gravure — et qui distinguent le premier tirage des suivants : c’est là que se gagne ou se perd une enquête.

Les pièges sont nombreux. La réimpression à l’identique, le « remis dans le commerce » coiffé d’une nouvelle page de titre, l’exemplaire de deuxième tirage vendu comme premier : autant de chausse-trappes. L’habit ne fait pas l’originale ; le détail, lui, ne ment pas.

Pour trancher, on consulte les bibliographies de référence, qui décrivent l’originale point par point et forment la carte du chasseur. Elles se répartissent par époque : le Tchemerzine couvre les auteurs français des quinzième au dix-huitième siècles, tandis que le Vicaire, avec son Manuel de l’amateur de livres du dix-neuvième siècle, et le Clouzot, avec son Guide du bibliophile français, se consacrent au dix-neuvième. Choisissez l’outil selon la période de votre livre, car aucun ne fait tout.

Pour authentifier, il faut savoir lire un livre : voyez nos pages sur les formats, sur les reliures et sur l’estimation.

Un livre trop sûr de lui ment souvent. Le vrai se laisse vérifier. — à la manière de L. Corso.

2 Commentaires

  1. le livre rêvé… Anatole France, Pelletan, un grand relieur, deux autographes… que demander de plus ?
    cette fois sans erreur : Bravo Hugues !
    (mais je soupçonne que ce n'était pas tout à fait dans les critères "bon marché" de Benoît)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.