Portrait de Bibliophile: l’abbé de Rothelin

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Gilles/Lauverjeat, que vous connaissez bien pour ses identifications héraldiques, vous propose ce soir un message sur Charles d’Orléans de Rothelin dit l’abbé de Rothelin, grand bibliophile du 18ème siècle.

Fils puîné de Henri d’Orléans marquis de Rothelin et de Gabrielle Eléonore de Montault, Charles d’Orléans Rothelin naît le 5 août 1691. Il est le petit fils de Henry Auguste d’Orléans marquis de Rothelin et de Marie Le Bouteiller de Senlis. Orphelin de père à l’âge de deux mois puis de mère à l’âge de sept ans. Sa soeur aînée Suzanne comtesse de Clère veillera sur lui. Il étudie au collège d’Harcourt. Il sera prêtre, puis docteur en théologie de la faculté de Paris à l’âge de 25 ans. Assistant et protégé du cardinal de Polignac il accompagne celui-ci à Rome en 1723, pour le conclave de l’élection de Benoit XIII. Il est nommé abbé de Cormeille près de Lisieux, ce qui restera son seul bénéfice. En revanche il avait hérité de la duchesse d’Elbeuf, sa tante en 1717.

Frontispice du catalogueElu membre de l’Académie Française le 12 juin 1728 il participe à la rédaction du Dictionnaire. Il est élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 11 décembre 1733 avec le soutien fidèle du cardinal de Polignac. Le marquis René Louis d’Argenson est élu en même temps que lui. Ce dernier, aussi bibliophile est le père du marquis de Paulmy fondateur de la bibliothèque de l’Arsenal. Il dit de l’abbé de Rothelin qu’il “a plus d’ennemis que d’amis parce qu’il se mêle dit-on de trop de choses”.

Il faisait partie de la société du “Soupers des Quinze livres” nommée ainsi car il n’était pas permis d’y dépenser plus que cette somme. Madame Marie-Anne Doublet femme de lettre en était l’animatrice. Cette société comptait encore le peintre Charles Antoine Coypel, l’auteur dramatique, antiquaire et graveur amateur le comte de Caylus, Hélvétius, Marivaux, Madame Lemarchand auteur, la comédienne Mademoiselle Quinault, Louis Fagon, conseiller d’Etat et bibliophile, Rigaud, Larguillière, de Clavière, de Mirabeau, de Foncemagne, et Fréret secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il compta aussi parmi ses amis le comte d’Hoym, bibliophile.

Il est l’auteur d”observations et détails sur la collection des grands et petits voyages “ publiée en 1742. Il s’agit d’une étude sur les soixante opuscules publiés de 1590 à 1634 par de Bry et Merian que l’abbé de Rothelin étudie et réunit sous le titre “Collectiones perigrationes in Indiam Orientalem & in Indiam Occidentalem”

Il meurt le 17 juillet 1746. Son ami Fréret écrit son éloge. Son frère recueille son héritage. Il a dû soustraire à la vente quelques manuscrits familiaux dont l “ Histoire de la maison des Bouteillers de Senlis” exemplaire de prestige et de commande enluminé écrit par du Chesne en 1636.
Eglise de Moussy-le-Vieux, armes des Rothelin et monument des premiers comtes de MoussyComme beaucoup de lettrés de son temps, l’abbé de Rothelin alliait ses deux passions pour les monnaies et médailles d’une part et pour les livres d’autre part. Sa passion pour les livres remontait à l’enfance “étant encore écolier, (il) y employait tout l’argent dont il pouvait disposer”. Son intérêt pour les monnaies et médailles naquît pendant son séjour à Rome. Je suppose que ses collections demeuraient en sa résidence près de Paris à Moussy-le-Vieux.

Il avait réuni 8 000 médailles et augmenté la collection primitive du duc de Maine. A sa mort, la collection de ses monnaies fut vendue en bloc au roi d’Espagne pour 87 000 livres et les grands bronzes au marquis de Beauvau pour 40 000 livres. Il avait auparavant donné sa collection de médailles impériales de petits bronzes, forte de 9000 pièces, à M. Le Beau.

Son extraordinaire bibliothèque dont il tenait le catalogue et dont il était peu avare, fut mise en vente du 14 avril au 17 juin 1749. Un catalogue original de vente fut rédigé par le libraire Gabriel Martin, rue Saint-Jacques et publié en 1747 (format in-8 de XII, XXIV, et 618 pp). Il comporte un portrait gravé de Jacques-Nicolas Tardieu d’après Coypel en frontispice. La division du catalogue allait servir d’exemple. S’y succèdent dans l’ordre: Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le catalogue précise que les livres y sont de “condition très belle…beaucoup de grand papier, lavés et réglés” “et qu’un grand nombre de reliures soit en veau soit en maroquin sont des fameux relieurs Boyet, du Seuil, Pasdeloup, et Anguerran”
Ex-libris de l’abbé de RothelinLe catalogue compte 5036 numéros. Les 1159 premiers ne concernent que la théologie. Une liste in fine permet de retrouver 262 manuscrits. Parmi eux nous trouvons la Bible historiée de Jean de Bruges présentée par Jean Vaudetard au roi Charles V, un des fleurons du musée Meermanno-Westreenianum de la Haye aujourd’hui et le “Missale Anglicanum” de l’abbaye de Sherborne. Daté de 1400-1405, il appartint pendant près de deux siècles aux duc de Northumberland avant de rejoindre la British Library en 1998 seulement. Ces deux ouvrages font l’objet d’un article particulier en début de catalogue. Notons encore un livre de prières pour Jeanne de Laval in-folio avec fermoirs d’argent et parmi les 85 recueils de pièces historiques manuscrites, une épître de Jean Juvénal des Ursins aux Etats de Blois en 1433.

Chemin faisant nous découvrons quatre éditions et un manuscrit des oeuvres de Rabelais, dont une édition de 1552 et l’édition sur grand papier illustrée par Picart en 3 volumes et en maroquin rouge de 1741.Nous trouvons encore, toujours sur grand papier, les oeuvres de Molière de 1734 en six volumes in-4. Les oeuvres de Joachim du Bellay et de Desportes sont présentes, mais pas celles de Ronsard! Le Roman de la Rose est bien représenté, un manuscrit sur vélin in folio et un imprimé avec figures sur bois en gothique, plus les éditions de 1521 et 1529 et 1735. Au chapitre des sciences nous retenons les oeuvres d’astronomie de Maupetuis, les “elemens de la philosophie d’Isaac Newton” par Voltaire en 1738 et les institutions de Physique par la marquise du Chastelet de 1740. Parmi les livres d’histoire figure La chronique Martinienne en incunable : Chronica ex S Hieronymo , Eusebio & ailiis excerpta per Martinum Polonum , 1477, Taurini, J. Fabri. La collection de livres de théologie compte également plusieurs incunables, le Montbritius de 1480 par exemple, ou un Saint-Augustin imprimé à Rome en 1470, in folio, grand papier, en maroquin rouge! Numéro d’ordre de la bibliothèque de l’abbé
La vente rapporta 83 000 livres. La bnf conserve sous la cote delta 10 937 un exemplaire du catalogue en plein maroquin aux armes royales avec les prix d’adjudication notés en marge. Cette année, au Grand Palais, un libraire proposait une copie manuscrite du catalogue également agrémentée des résultats. Superbe! Merci Gilles.H

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Une « lectio magistralis » de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Une « lectio magistralis » de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,
Il ne suffit pas d’avoir Le Rime di Dante pour parler italien. Je ne parle donc pas italien, mais voilà je vous propose quand même de découvrir aujourd’hui une traduction, ma traduction, d’une « lectio magistralis » donnée par  l’écrivain Umberto Eco, l’un des grands bibliophiles de notre époque, à la Foire internationale du livre de Turin qui s’est tenue en mai 2011.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette traduction, qui me semble correcte, passant même par des étapes intermédiaires en anglais et en allemand via google traduction (à qui croyez moi il reste de grands progrès à faire!). Texte intéressant, comme chaque fois qu’Umberto Eco s’exprime, à rapprocher, même s’il reste à la fois plus court et plus global, de celui de Christian Galantaris dans le n°1 de la Nouvelle Revue des Livres Anciens; et qui reste pour moi la référence. J’ai assisté à deux cours de M. Eco (de sémiotique) lors de mes études et j’ai essayé de conserver son ton si possible, même s’il parle probablement mieux français que moi… 🙂

« Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la foire.C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s’attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d’œuvre de typographie.
Qu’est-ce que les bibliophiles?
On connaît Gerbert d’Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l’an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l’intervalle, Neron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain – et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d’un coït interrompu.
Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….
Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l’objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.
Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….
Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m’accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (…)
Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards – au taux de change à l’époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.
Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu’il y en a 42 et découvrir que c’est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.
Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l’avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (…)
Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe) allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.
Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.
L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d’une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.
La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’une prix de   simple, double, et plié plusieurs fois, et même 1000€ pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000€ ou même une copie décente pour 20000€.
Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd’hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000€. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….
Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n’est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n’est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer. Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé des livres de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.
Mais chaque il arrive souvent qu’un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu’il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n’a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.
Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l’expérience quotidienne le prouve.
La seconde explication est qu’il est vrai que nous n’avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.
La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.
En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ? ».
L’expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage il y a à mon avis trois réponses standard :
La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici? ». Elle a cependant de désavantage de gratifier l’intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.
La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l’intrus dans un état d’infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus! »
La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l’utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : « Non » dis-je « ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l’Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine. » Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.
La bibliothèque n’est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C’est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglis, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c’est l’Italie où si vous tuez un homme mort… vous êtes arrêté. Frères d’Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,… Trois hiboux sur la commode « .
Umberto Eco, traduction libre mais fidèle. Il n’est pas simple de traduire une idole 🙂
H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

5 Commentaires

  1. Si une part de la bibliothèque de l’abbé de Rothelin constituait sa bibliothèque de travail, (un grand nombre des livres de théologie). La rareté et la qualité des exemplaires avaient guidé ses acquisitions. Sa collection « des Grands et petits voyages » était devenue légendaire pour cela. (Passée ensuite chez de Meyzieux), Ses 15 (Quinze!) Missels et livres de prières manuscrits sur vélin et enluminés montrent assez son goût de collection. L’abbé de Rothelin n’est pas un père Mauriste épris de compilations et de publications. A propos voici le sujet d’un autre portrait…
    Cordialement
    Lauverjat

  2. Cher Pierre,

    Je n’ai pas la même impression que vous.

    J’ai pu côtoyer quelques « bibliothèques de travail » d’érudits et de savants des XVIIe et XVIIIe siècle, dont certaines bibliothèques très importantes (en nombre de volumes).

    Pour ce que j’ai pu en voir, les personnes qui utilisaient leurs livres avaient en général des reliures modestes (plein vélin souple, ou plein veau sans ornement particulier), mais annotaient copieusement leurs exemplaires.
    Inversement, les ouvrages conservés dans des reliures « clinquantes » du XVIIe ou XVIIIe siècle sont très rarement annotés.

    Je lisais hier cette citation du président Bouhier, dans une lettre à l’avocat Marais, au sujet de la bibliothèque de du Fay: « cela sent moins le savant que le bibliomane », et l’avocat de répondre à Bouhier: « Le jugement que vous portez du catalogue de M. du Fay est excellent: ce n’est pas une bibliothèque, c’est une boutique de livres curieux » (cité par J. Viardot, histoire de l’édition française, t. II).

    Les hommes du XVIIIe siècle savaient donc distinguer la bibliothèque de travail de la bibliothèque de bibliophile.

  3. Bonsoir,

    Je découvre un peu tard (mais les articles se succèdent à un rythme d’enfer !) la présentation de l’abbé de Rothelin.

    Un réflexion « un peu fumeuse » m’est venue (dixit mes enfants !) : Je ne crois pas que le bibliophile du XVIIIeme siècle est quelque rapport avec celui du XXIeme siècle pour la simple raison que la bibliothèque de Rothelin devait être sa bibliothèque de travail ! Ce devait être plus la qualité des « écrits » qui comptait à cette époque que la qualité du « livre-objet » ! Que la reliure soit solide et, si possible, jolie reflétait surtout d’un esprit de classe.

    J’y ai pensé en remarquant que l’abbé de Rothelin avait élu à l’académie Française en même temps que Montesquieu dont on connaît (mais que j’ai oublié) les propos sur le choix des auteurs et la qualité d’une bibliothèque. Sa bibliothèque était renommée mais c’est, dans ce cas, la qualité des écrits qui nous est resté…

    Bon, je vois en me relisant que tout cela n’est pas très clair… Passez à la maison pour qu’on en parle ! Cordialement. Pierre

  4. >> "“condition très belle…beaucoup de grand papier, lavés et réglés” « 

    Quelle drôle de temps où un livre lavé était considéré comme un objet bibliophilique….

    Merci pour cet excellent article!

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