Une « lectio magistralis » de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,
Il ne suffit pas d’avoir Le Rime di Dante pour parler italien. Je ne parle donc pas italien, mais voilà je vous propose quand même de découvrir aujourd’hui une traduction, ma traduction, d’une « lectio magistralis » donnée par  l’écrivain Umberto Eco, l’un des grands bibliophiles de notre époque, à la Foire internationale du livre de Turin qui s’est tenue en mai 2011.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette traduction, qui me semble correcte, passant même par des étapes intermédiaires en anglais et en allemand via google traduction (à qui croyez moi il reste de grands progrès à faire!). Texte intéressant, comme chaque fois qu’Umberto Eco s’exprime, à rapprocher, même s’il reste à la fois plus court et plus global, de celui de Christian Galantaris dans le n°1 de la Nouvelle Revue des Livres Anciens; et qui reste pour moi la référence. J’ai assisté à deux cours de M. Eco (de sémiotique) lors de mes études et j’ai essayé de conserver son ton si possible, même s’il parle probablement mieux français que moi… 🙂

« Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la foire.C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s’attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d’œuvre de typographie.
Qu’est-ce que les bibliophiles?
On connaît Gerbert d’Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l’an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l’intervalle, Neron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain – et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d’un coït interrompu.
Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….
Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l’objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.
Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….
Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m’accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (…)
Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards – au taux de change à l’époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.
Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu’il y en a 42 et découvrir que c’est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.
Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l’avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (…)
Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe) allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.
Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.
L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d’une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.
La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’une prix de   simple, double, et plié plusieurs fois, et même 1000€ pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000€ ou même une copie décente pour 20000€.
Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd’hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000€. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….
Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n’est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n’est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer. Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé des livres de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.
Mais chaque il arrive souvent qu’un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu’il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n’a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.
Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l’expérience quotidienne le prouve.
La seconde explication est qu’il est vrai que nous n’avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.
La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.
En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ? ».
L’expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage il y a à mon avis trois réponses standard :
La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici? ». Elle a cependant de désavantage de gratifier l’intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.
La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l’intrus dans un état d’infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus! »
La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l’utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : « Non » dis-je « ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l’Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine. » Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.
La bibliothèque n’est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C’est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglis, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c’est l’Italie où si vous tuez un homme mort… vous êtes arrêté. Frères d’Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,… Trois hiboux sur la commode « .
Umberto Eco, traduction libre mais fidèle. Il n’est pas simple de traduire une idole 🙂
H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

La lettre du bibliophile

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La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

Amis Bibliophiles bonjour, 

Je vous propose aujourd’hui de découvrir le premier acte de la saga de la carte du Vinland, l’une des grandes « énigmes », voire l’un des grands scandales de la Bibliophilie au 20ème siècle. Je vous proposerai le second acte après-demain, tant cette histoire mérite deux messages.Avant tout, deux questions: qu’est-ce qu’un OOPArt et les péripéties d’une carte ancienne ont-elles un rapport avec la Bibliophilie?

1. Qu’est ce qu’un OOPArt: il s’agît du terme inventé par le zoologiste américain Ivan T. Sanderson pour désigner un artéfact archéologique ou historique dont les caractéristiques diffèrent de celles attendues d’un objet appartenant à la zone géographique ou temporelle du site où il a été découvert, au point qu’il est impossible au monde scientifique de le reconnaître comme appartenant réellement à la culture de ce site. Les crânes de cristal par exemple, qui ont eu récemment les faveurs du cinéma sont un OOPArt. Les OOPArts peuvent par exemple être des faux, des canulars, liés à des erreurs d’interprétation, ou des objets mis en avant pour défendre des thèses contestables, telles que le créationisme ou l’ufologie.

2. Quel est le lien entre une carte ancienne, puisque c’est bien de cela dont il s’agît, comme vous allez le découvrir ci-dessous, et la Bibliophilie? Il est très important dans ce cas précis dans la mesure où le destin de la carte est extrêmement lié à celui de deux ouvrages anciens, mais aussi parce qu’elle est passée entre les mains de libraires, pour terminer dans une grande bibliothèque américaine. Mais je suis certain qu’après avoir découvert la saga de la carte du Vinland, vous comprendrez son intérêt bibliophilique.

La carte du Vinland, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Beinecke de Yale, daterait du xve siècle et serait la copie d’un original du 13ème siècle. 
Son importance réside dans le fait que, outre la présence de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, elle montre une portion de terre au-delà de l’Atlantique Nord, appelé Vinland, qui confirmerait le fait que les Européens auraient eu connaissance des voyages des Vikings au xie siècle, anticipant de quatre siècles la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb (1492). La carte indique également un certain nombre d’îles, notamment une île nommée « Beati Brandani » (île de Saint Brandan) et une île nommée « Branziliae » rappelant étrangement le mot Brésil.

Elle est dessinée sur une feuille de vélin pliée verticalement en son milieu pour former deux feuillets. Elle est reliée avec un manuscrit, Historia Tartarorum (ou Relation Tartare), version ancienne du texte du franciscain Jean de Plan Carpin, lui-même autrefois relié en appendice au Speculum Historiale de Vincent de Beauvais. Le texte de ce manuscrit est d’une écriture cursive gothique à deux colonnes par page et ses feuillets sont de même dimension que ceux de la carte. L’ensemble est recouvert d’une reliure qui semble avoir été exécutée entre 1900 et 1957.

L’histoire récente de cette carte est assez romanesque: elle est apparue officiellement sur le marché pour la première fois en 1965 quand le libraire américain Laurence Witten l’a proposée à la bibliothèque de Yale. En réalité Witten fût en contact dès 1957 avec la carte lors d’un voyage d’affaires en Europe. Elle faisait partie d’un lot proposé au libraire genevois Nicolas Rauch par un courtier italien du nom d’Enzo Ferrajoli. Celui-ci vivait en Espagne après avoir servi dans l’armée italienne puis s’être engagé dans les troupes franquistes au moment de la Guerre Civile. Enzo Ferrajoli est l’exemple d’une génération de courtiers cultivés et connaisseurs qui parcouraient alors l’Europe d’après-guerre pour dénicher et proposer des livres rares aux libraires et aux amateurs. L’époque était faste pour les bibliophiles et les livres affluaient en grand nombre sur le marché, conséquence directe de la guerre: origines incertaines, bibliothèques contraintes de se séparer d’une partie de leurs fonds pour financer des travaux, collections dispersées, etc. 

Ainsi par exemple des centaines d’incunables de la bibliothèque de l’Etat de Bavière furent mis en vente. Les livres de Ferrajoli venaient notamment de ce genre de collections et nous savons qu’il se trouve toujours des bibliophiles ou des libraires pour fermer les yeux sur la provenance d’un ouvrage… d’autant plus que les feuillets de garde, indiquant les provenances furent souvent arrachés. 
Witten finît par acheter un lot à Ferrajoli, incluant le manuscrit et la carte, bien que celle-ci ait été également proposée à de grands libraires anglais qui hésitèrent puis renoncèrent devant les implications qu’une telle carte suggérait. De plus, dès le départ, quelques interrogations furent soulevées, comme le fait que les trous de vers de la carte et du manuscrit ne correspondaient pas, et si les doutes sur l’authenticité du manuscrit furent rapidement levés, ils subsistaient pour la carte. (NB: reproduire un manuscrit de 1450 lignes comme celui de la Relation Tartare est considéré comme quasiment impossible).
Néanmoins, Witten acheta l’ensemble, notamment parce que le manuscrit en lui-même restait un ouvrage d’une grande rareté, mais aussi parce Ferrajoli, finalement, n’eût pas d’autre acheteur. Restait pour le libraire à authentifier la carte… Après cette première étape, le hasard (…?) intervient et permet à Laurence Witten d’entrer en contact avec Tom Marston, qui lui présente un volume en reliure du 15ème siècle au dos refait, contenant une partie du texte de Vincent de Beauvais… le Speculum Historiale. Les similutudes entre la Relation Tartare et ce nouveau texte sautent immédiatement aux yeux de Witten: le texte est écrit sur deux colonnes, sur des cahiers de papier dont les premières et huitièmes feuilles sont de vélin. Là aussi, il s’agît d’une écriture cursive gothique du 15ème siècle et les deux manuscrits ont la même taille, et les deux papiers laissent apparaître une tête de boeuf en filigrane. En comparant les ouvrages plus précisément, il s’avéra que leur dimension était très exactement identique. 
Plus intéressant, les trous de vers de la carte coïncidaient avec ceux du début du Speculum Historiale et que ceux de la Relation Tartare coïncidaient avec ceux de la fin du Speculum Historiale: tout laissait donc à penser que les trois éléments ne faisaient en fait qu’un, la carte du Vinland étant placée avant le Speculum et la Relation Tartare après le Speculum. Les éléments auraient été séparés par la suite, comme l’explique la reliure moderne et le fait que le dos du Speculum Historiale ait été refait. 

La réunion des trois éléments permettait semble-t-il d’authentifier la carte puisqu’il paraissait difficile d’imaginer qu’un faussaire ait désolidarisé le tout, faisant disparaître ainsi les preuves d’authenticité de la Carte et de la Relation. Le lien entre les trois éléments était de plus corroboré par une inscription figurant sur la Carte et signifiant à peu près « Delineatio primae partis. secundae partis. tertiae partis speculi », soit: dessin de la première partie, deuxième partie, troisième partie du speculum ».

Mais revenons à la carte elle-même: La première équipe qui examina le document remarqua la ressemblance avec une carte des années 1430 attribuée au navigateur italien Andrea Bianco ; l’Afrique est coupée là où la carte de Bianco était pliée. Elle en diffère aux confins est et ouest, en particulier dans le cas du Groenland qui est représenté comme une île, fait pourtant ignoré des géographes scandinaves de l’époque.

En ce qui concerne le vélin, en 1995, des chercheurs de l’université d’Arizona et de la Smithsonian Institution se rendirent à l’Université Yale pour dater ce parchemin par la méthode du carbone 14 avec spectromètre de masse à accélérateur. Le résultat donna une date assez précise de 1434 avec plus ou moins 11 années en plus ou en moins soit entre 1423 et 1445 mais cette date n’est valable que pour le support de la carte, et non la carte elle-même. 

Vous le constatez, tous ces éléments indiquent que la carte du Vinland semble bien être la preuve bibliophilique irréfutable que les Vikings ont bien découvert les Amériques comme le content plusieurs sagas… Et pourtant. C’est loin d’être le cas, et je vous présenterai les théories des détracteurs de la carte dès demain…

    En effet, si la carte semble faire partie d’un ensemble dont deux éléments tendraient à confirmer l’authenticité globale, et si elle est tracée sur un vélin qui a bien été scientifiquement daté de la 1ère partie du 15ème, soit 50 ans environ avant que Colomb ne pose un pied sur le Nouveau Monde, il subsiste de nombreux doutes.   On peut aujourd’hui classer ces doutes en eux grandes catégories : ceux liés au contenu de la carte elle-même d’une part, et les éléments matériels d’autre part.   Ainsi, sur la carte, Leif Eriksson est appelé Erissonius, ce qui ne deviendra pourtant la norme qu’au 17ème siècle et supposerait une transmission italienne ou française. Cela suggère que l’auteur ne serait pas un scandinave connaissant le latin, mais un non-scandinave connaissant le latin mais pas les langages nordiques. Le fait que l’Islande soit écrite Isolanda confirme que l’auteur pourrait être italien.
Par ailleurs, la graphie æ, qui apparaît plusieurs fois sur la carte, était hors d’usage à l’époque où la carte est censée avoir été produite, hormis quelques textes italiens transcrits délibérément à l’antique, et n’est habituellement pas utilisée en écriture gothique qui est celle du document.
 
Sur la carte, on retrouve une virgule dans la ponctuation, écrite « / », ce qui est anormal dans l’écriture Oberrheinisch Bastarda utilisée et aucune virgule n’est utilisée dans le manuscrit de la Relation Tartare.
 
Enfin, l’évêque Eirik est mentionné en latin « du Groenland et des régions voisines » (regionumque finitimarum). Or, cette expression avait déjà attiré plusieurs années avant la découverte de la carte l’attention du chercheur allemand Richard Hennig : on ne la trouvait que dans les ouvrages du franciscain Luka Jelic (1863–1922), et Henning voulait savoir de quelle source il la tenait. Il pensait avoir prouvé qu’elle venait de sources françaises citées par Jelic dans sa première édition (en français). « évèque régionnaire des contrées américaines » aurait été retraduit en latin dans les éditions ultérieures. Il ne s’agirait donc pas d’un titre ancien de l’évêque de Groenland et sa présence sur la carte permet de soupçonner une fraude s’inspirant de Jelic, qui fut lui-même un moment mentionné comme l’auteur possible de la carte.

  De plus, et c’est un élément important, Laurence Witten s’est avéré incapable de préciser la provenance de la carte en dehors du nom du courtier et des possibilités qu’elle ait appartenu à un collectionneur espagnol du 10ème siècle. Et aucune trace de cette carte ou de ces volumes, même partielle, n’a pu être retrouvée dans les bibliothèques européennes, et ce depuis l’époque où la carte aurait produite. Laurence Witten a d’ailleurs toujours été assez flou sur les origines supposées de la carte, en dehors de l’acquisition auprès de Ferrajoli (qui de son côté a connu des problèmes avec la justice espagnole pour des vols de livres dans des institutions), il a même avoué avoir menti sur certains points.

  Enfin, l’encre, dont l’analyse est encore sujette à de nombreux débats. Le tracé de la carte est constitué de la superposition de deux lignes, une noire presque effacée au-dessus d’une jaunâtre10. En 1967, les chercheurs du British Museum remarquent la nature inhabituelle de l’encre pour un manuscrit. En 1974, l’expert légal Walter McCrone détecte la présence de dioxyde de titane (ou anatase), substance que la chimie ne sait produire que depuis le début des années 1920. Ce composé étant utilisé pour les couleurs pâles, sa présence indique que la ligne jaune ne résulte pas du vieillissement d’une encre ancienne mais d’une fraude. Pour autant, une analyse  contradictoire de juillet 1985 réalisée à l’Université de Californie à Davis, montre que le dioxyde de titane n’est présent qu’à l’état de traces.

  Je vous livre pour terminer la conclusion de la chercheuse J. Olin du Smithsonian Institue : « Il est parfois possible de déterminer si un objet est un faux en se basant sur des analyses scientifiques. Il est très difficile de prouver qu’un objet est authentique. Le papier utilisé est une preuve que la carte du Vinland est d’époque. La composition élémentaire de l’encre est cohérente avec une encre médievale. Ces deux éléments attestent de l’authenticité de la carte. Les objections liées au fait que le Groenland soit décrit comme une île dès le 15ème siècle ont déjà été levées par ailleurs… les analyses diverses tendent donc à donner une grande crédibilité aux thèses défendant l’authenticité de la carte du Vinland ».  
Il semble que ce soit désormais la thèse qui prévale même si une thèse intéressant a suggéré que le jésuite allemand Josef Fisher (1858-1944) puisse être le faussaire. En effet, dans un catalogue d’une vente suisse de 1934, on a découvert que l’un des lots pourrait être la 5ème section de l’ensemble, qui était manquante. L’origine de ce fragment était la bibliothèque du château Mikulov de Brno, connue pour ses cartes anciennes et que Fischer consulta. Il serait envisageable que Fischer ait acheté l’ensemble contenant la Relation Tartare et le Speculum Historiale lors de la vente de la bibliothèque au début des années 30. Dans ce cas, si la carte avait été présente, on peut penser que cet éminent cartographe l’aurait dévoilée… a contrario on peut aussi penser qu’il ait pu prélever le vélin nécessaire, induisant le découpage de l’ouvrage, pour produire une fausse carte.  

A vous de vous faire votre avis (si l’un de vous est informé d’une nouvelle théorie, qu’il nous en informe) sur cette belle histoire. Son intérêt bibliophilique est évident, même si désormais sa dimension historique est moindre, puisque des fouilles dans L’Anse aux Meadows (Canada) ont depuis démontré que les Vikings avaient établi un campement en Amérique du Nord dès 970.

H

35 Commentaires

  1. J'ai croisé cet après-midi la nonagénaire en question qui avait pris rendez-vous avec un expert près la BNF et attendait sa venue en me regardant feuilleter quelques curiosités bibliophiliques. J'ai failli lui demander : Vous avez quoi dans votre sac, Madame, une Bible à 42 lignes ?

    @Manuela Votre français est délicieux !
    T

  2. Hantise et rêve des libraires : Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un [très beau et très rare] livre à vendre, n’y connaissant rien.

    Rien que d'y penser, je culpabilise ;-))

    Et vous, vous feriez quoi ? Le bibliophile achèterait-il plus cher que le libraire ?

  3. Félicitations pour la traduction! Je pense que Umberto Eco c'est un des bibliophiles le plus importante (en italie) et je pense que c'est dommage que la foire du livre de Turin il y a plus une section consacrée au livre ancien. Malheureusement, en particulier en Italie n'a pas une éducation qui permet de jeter la semence, que vous connaissez bien, qui est la recherche continue pour le livre rare, le feu d'etre un bibliophile
    (J'espère que vous voudrez bien excuser mes erreurs en français)
    Manuela

  4. A rapprocher de la conférence prononcée par Ecco le 10 mars 1981 pour l'installation de la bibliothèque de Milan dans le Palais Sormani, publiée par l'Echoppe en 1986: 40 arches et 1160 vergé avec un frontispice de Vieira da Silva.
    frs

  5. Curieux, je la trouve bien cette lecture d'Eco, mais sans plus. Votre enthousiasme ne serait-il pas provoqué par la personnalité de l'auteur plus que par le fond ?

    Petite astuce pour que Hugues se mette à l'abri des ennuis :

    http://www.wylio.com/ et taper Umberto Eco. Choisir la photo et l'appli wylio, qui ne pioche que dans le CC prépare la photo avec les mentions légales.

    Fini la menace des menottes !

  6. Merci beaucoup, Hugues, et bravo, vraiment.

    Je vais faire la mouche du coche:
    Ne faut-il pas lire: "Bien sûr, il y aura de MOINS en MOINS d'exemplaires complets…" (passage sur la Cosmographia).

  7. Très sympa ce texte. Je m'y suis reconnu ! Pour moi, les livres anciens sont plus des antiquités que des livres. Ils ne sont pas faits pour être lus en entier, mais consultés, touchés, feuilletés. Pour la "vraie" lecture, il vaut mieux acheter le même livre neuf (ou un livre sur un thème identique, neuf) que l'on peut "torturer" tranquillement, lire sur la plage (ou dans les WC!!) mettre des annotations en marge etc…

  8. La source est un blog italien auquel j'ai demandé l'autorisation. Il m'a confirmé que c'était une lecture publique.

    Pour ce qui est de la photo, je ne prends pas les mauvaises habitudes des bibliothécaires, je ne cite que rarement les sources, n'ayant évidemment pas le moyen de la financer 🙂

    Hugues
    P.S.: Léo, si vous avez des photos de Eco libres de droit, ou si vous voulez être le mécène du blog, n'hésitez pas. De même si Umberto vient se plaindre chez vous, dans ce cas envoyez le moi, ça sera très sympa.

  9. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  10. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  11. Bon petit texte d'Eco, merci de l'avoir traduit pour nous.

    Cependant, pour les pages de la Cosmographia, on sait bien que ce marché des gravures était éphémère, très orienté vers les Etats-Unis et qu'aujourd'hui les bois mutilés de Munster n'intéressent plus grand monde sauf à quelques euros. Donc Eco n'a pas tout à fait raison.

    Quant au phénomène des livres que l'on connait bien sans jamais les avoir lu, c'est très juste et Pierre Bayard l'a magnifiquement expliqué dans ce livre : http://leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2514

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