Chroniques d’Adso de Melk: L’amour dans les marges

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre qu’un manuscrit a deux visages, et qu’ils ne sont pas régis par les mêmes lois. Au centre loge le texte : la parole des Pères, surveillée, copiée mot pour mot, sans licence. Au pourtour court la marge, et la marge, en ce temps-là, était le seul lieu d’un livre où l’on tolérait l’intolérable — à condition de l’y reléguer. Ce qu’on chassait du sermon, on l’admettait dans le bas-de-page, car l’y peindre, c’était l’y dénoncer. La marge était un confessionnal qui s’ignore. Je le sais parce qu’une femme s’y est confessée à moi tout un an, et que je lui ai répondu par le seul endroit qui me fût permis : la faute.

Notre abbaye copiait alors, pour un couvent de moniales à deux journées de là, un recueil d’homélies. Nous fournissions la lettre, la réglure, la colonne noire et docile ; elles recevaient nos feuillets par le muletier et les rendaient ornés, car on tenait leur main pour la plus sûre au pinceau et à la feuille d’or. Je copiais. Une main, parmi les leurs, enluminait, et répondait à la mienne. Je ne sus jamais laquelle.

Elle commença par où l’on commence : un rinceau, une drôlerie de bas-de-page, de celles que les sévères réprouvent et que tout lecteur honnête a chéries un jour. Mais rien, chez un enlumineur, n’est posé au hasard, et ce qu’elle peignait, je mis du temps à oser l’entendre.

Le premier signe vint sous une homélie sur la chute de l’homme. J’attendais l’ordinaire Adam et Ève de part et d’autre de l’arbre, le serpent au tronc, la pomme — et ils étaient là. Mais l’enlumineur ne commet pas de maladresse dans l’or ; il fait des choix qu’il déguise en hasards, et il y en avait deux. Ève ne tendait pas le fruit à Adam, comme le veut toute la tradition : elle le tendait hors du cadre, vers la couture, vers la colonne où courait mon écriture. Et l’arbre ne portait pas des pommes, mais de petits volumes fermés, peints au minium, pendus aux branches comme des fruits rouges. Une pomme offerte à un scribe ; un arbre qui donnait des livres. Je n’eus pas besoin qu’on me la traduisît.

Puis elle s’enhardit, et le bestiaire vint. Dans la marge d’une homélie sur la tempérance, une dame portant un écureuil contre sa poitrine — et qui sait lire les images sait que le petit animal à fourrure ne désigne jamais l’animal. Sous un verset sur la chasse aux appétits, un lévrier lancé après un lapin dans son terrier : or le conil nomme à la fois la bête et le sexe de la femme, et toute la chrétienté riait alors de ce calembour peint. Une autre fois, un chat coulant vers le trou d’une souris ; une autre encore, un oiseau au bec trop long, trop tendu, posé près d’un moine endormi.

Je compris enfin toute l’audace de cette religieuse le jour où, dans la marge d’un passage sur la pureté du cloître, elle peignit un petit arbre dont les branches ne portaient pas des fruits, mais des membres virils, dressés comme des poires mûres — et, au pied de l’arbre, deux nonnes qui en cueillaient le panier plein.

J’avais déjà vu cette effronterie ailleurs, dans une copie du Roman de la Rose qu’un frère cachait mal : l’arbre à verges, la plus franche moquerie que le siècle ait faite de la chair des couventines. Qu’une moniale la peignît elle-même, à la marge d’un sermon, pour un scribe qu’elle n’avait jamais vu, voilà ce qui me coupa le souffle. Ce n’était pas une tendresse. C’était un éclat de rire, et un aveu, et un défi, les trois dans la même feuille d’or.

Que pouvais-je répondre, moi qui n’avais que le centre, le texte gouverné, la colonne sans licence ? Je n’avais pas le droit de l’image. Je n’avais que la lettre. Alors je trichai sur la lettre. Là où le texte portait et leurs yeux s’ouvrirent, je laissai ma plume fourcher d’un cheveu — un lapsus calami qu’un maître eût grondé et que je commis avec la préméditation d’un faussaire. Là où il fallait écrire desiderium, je traînai sur le jambage, je fis durer le désir d’une hampe de trop. Elle reçut chaque faute et l’enferma, au retour, dans une pomme peinte, fendue juste assez pour qu’on y devine le cœur. Je donnais des manques ; elle en faisait des fruits.

Et le plus beau, amis bibliophiles — le plus drôle, devrais-je dire, car il y avait là un comique que je goûte mieux aujourd’hui qu’alors — c’est que personne ne vit rien. Frère Anselme, qui tournait les feuillets avant l’envoi, riait de l’arbre à verges et le montrait aux novices comme on montre une grivoiserie sans conséquence : la marge a le droit d’être ordurière, donc nul n’y cherche un sens. Notre correspondance s’étalait sous les yeux de toute la communauté, et toute la communauté la trouvait édifiante. La transgression était invisible parce qu’elle se tenait à l’endroit même où l’on attend la transgression. Jamais on ne cache mieux un secret que dans une marge : c’est l’égout du livre, on n’y plonge pas le regard.

Le recueil fut achevé l’été. Mais avant l’envoi, le sous-prieur s’arrêta sur l’arbre à verges, le jugea indigne d’un livre de prières, et fit gratter la peinture. Je vis le grattoir passer sur la page. Et je fis, ce jour-là, une chose dont je n’ai jamais demandé l’absolution : je recueillis la poudre de couleur tombée sous le canif — l’azur, le minium, l’or fin réduits en poussière — et je la gardai dans un repli de ma manche. Nos vieilles femmes grattaient ainsi les images de pierre des églises et conservaient la poudre pour se garder du mauvais sort ; je fis de même avec sa marge effacée, non par superstition, mais parce que c’était tout ce qui me restait d’elle : non plus une image, mais sa matière, la cendre colorée d’un aveu qu’on avait jugé indigne d’un sermon.

Le livre partit. Je ne le revis jamais. Je ne la vis jamais. Je ne sus jamais laquelle des sœurs avait, une année durant, peint pour moi tout l’effronté bestiaire de la chair dans des marges que les autres croyaient pieuses.

Guillaume, mon maître, disait qu’un livre est un piège à vérité et que le sens se loge où l’œil paresseux ne descend pas. Il avait raison plus qu’il ne le crut. Voici ce que je lègue à qui voudra : ne lisez jamais un manuscrit ancien sans en lire les bords. La colonne dit ce qu’on a permis d’écrire ; la marge dit ce qu’on n’a pas pu empêcher de paraître. Et il arrive qu’un arbre gratté y pèse plus lourd que tout le sermon qu’il bordait.

Note de la Guilde. L’« arbre à verges » et les nonnes qui en font la cueillette se voient réellement dans un Roman de la Rose du XIVe siècle (BnF, ms. fr. 25526). Le bestiaire érotique des marges — l’écureuil, le conil (lapin et sexe féminin), le chat et la souris, l’oiseau phallique — est attesté notamment dans le Psautier d’Ormesby (v. 1300, Bodleian, Douce 366) et le Psautier de Gorleston (British Library, Add. 49622). Sur la marge comme « espace de transgression » et la fonction apotropaïque du grattage des images, voir l’étude « Transgression, protection, humour : le sexe dans les images du Moyen Âge ».

GUILDE · ADSO · 1381 · MARG-02

La lettre du bibliophile

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Les livres de Game of Thrones : enquête sur une bibliophilie de fiction

Sur la dispersion Heritage Auctions d’octobre 2024 et le prix de la légende.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il s’est tenu à Dallas, les 10, 11 et 12 octobre 2024, une vente qui mérite qu’on s’y arrête. Heritage Auctions, en partenariat avec HBO, dispersait 900 lots d’accessoires de la série Game of Thrones — costumes, armes, mobilier, et, ce qui nous intéresse ici, livres. Le résultat global a dépassé 21 millions de dollars, dont 1,49 million pour la réplique en plastique du Trône de Fer, et 400 000 dollars pour l’épée de Jon Snow. Ce sont les chiffres que la presse a retenus. Les nôtres, plus modestes, sont plus parlants.

La vente comptait au moins six lots de livres-accessoires. Voici le classement, dans l’ordre des prix réalisés, primes acheteur comprises :

Lot Personnage Description Prix
89552 Samwell Tarly Livre relié cuir « Dragonglass » 30 000 $
89595 Gilly Livre d’histoire relié cuir, saison 7 16 250 $
89163 Tywin Lannister « Histories of the Greater and Lesser Houses » 11 875 $
89170 Tyrion Lannister Livre d’histoire relié cuir 8 750 $
89299 Shireen Baratheon Livre relié cuir rouge 4 875 $
89171 (Donjon Rouge) Paire de deux livres de la bibliothèque, saison 2 2 750 $

Six livres, six prix, une hiérarchie qui n’a rien d’évident.

L’observateur naïf croira que le prix reflète la qualité de fabrication. Il aura tort. Tous ces livres ont été fabriqués par la même équipe, dans le même atelier, à peu près au même moment — entre 2011 et 2019. Ils sont tous reliés de cuir vieilli sur âme cartonnée, tous garnis de pages vierges ou faussement calligraphiées, tous traités à l’eau et au temps pour donner une patine. Techniquement, le livre de Sam et la paire du Donjon Rouge se valent : même savoir-faire, même équipe, mêmes matériaux.

L’écart de prix entre les deux est pourtant de un à vingt-deux. Trente mille dollars pour le Dragonglass, mille trois cent soixante-quinze dollars par volume pour les livres anonymes du Donjon Rouge. Le marché ne paie ni le cuir, ni la dorure, ni la calligraphie : il paie autre chose.

Il paie le personnage. Le livre de Sam est le seul qui agisse narrativement dans la série, le seul à porter un titre fictif identifiable (Dragonglass. A True Accounting of the Special Properties of Dragonglass Thereby Discounting Legend and Myth of the Same), le seul à être attribué à un auteur fictif (Maester Somers), le seul qu’on voie longuement, ouvert, dans une scène clé. Il est devenu, pour le spectateur, un personnage à part entière. Le livre de Gilly, joli mais sans fonction narrative majeure, vaut la moitié. Celui du Donjon Rouge, qu’on aperçoit au fond d’un plan sans qu’aucun acteur ne le touche, vaut quatre fois moins encore.

Il paie aussi le nom propre. Tywin Lannister, dont la bibliothèque apparaît à plusieurs reprises, voit son livre partir à 11 875 dollars. Tyrion, qui est pourtant le bibliophile officiel de la série, n’atteint que 8 750 dollars — parce que le livre attribué à son père porte un titre lisible à l’écran (Histories of the Greater and Lesser Houses), et que le sien n’en a pas. La leçon est dure : dans ce marché, la lisibilité du titre vaut plus que la centralité du lecteur.

Trente mille dollars pour un livre fabriqué en 2017, à Belfast, dans un atelier d’accessoires de cinéma. Le bibliophile français, formé à Drouot, à Bibliorare et au catalogue Sotheby’s, mesurera ce que cette somme représente sur le marché bibliophilique réel.

Trente mille dollars, c’est l’ordre de prix d’un livre d’Heures manuscrit du XVe siècle modeste à bonne enluminure. C’est le prix d’un très bon incunable français illustré, voire d’un incunable rare s’il manque quelques feuillets. C’est trois ou quatre fois le prix d’une belle édition originale française du XVIe siècle en reliure d’époque correcte. C’est, pour rester dans le sujet, vingt fois le prix auquel on trouve aujourd’hui sur Bibliorare un exemplaire propre des œuvres de Pierre Rivière ou des sermons de Bossuet.

L’âge moyen du livre de Sam : sept ans. L’âge moyen d’un livre d’Heures du XVe : cinq cent cinquante ans. Le ratio prix/ancienneté plaide pour la série télévisée à hauteur d’environ soixante-dix-huit fois en faveur du Dragonglass. Le marché paie donc, en arrondissant grossièrement, soixante-dix-huit fois plus le siècle de série télévisée que le siècle de bibliophilie médiévale.

Le défenseur du marché des accessoires de cinéma objectera que la rareté joue en faveur du Dragonglass : il n’existe qu’un seul exemplaire-héros. C’est vrai, et c’est faux. Vrai parce que l’unicité de l’objet n’est pas discutable. Faux parce que la rareté d’un livre d’Heures médiéval modeste n’est guère moins grande : chaque manuscrit est un objet unique, exécuté à la main, dont il n’existe par définition qu’un seul exemplaire au monde, et dont le contenu — vraies prières, vraies enluminures, vrai parchemin de veau — n’a pas été inventé pour le tournage d’une série.

L’argument de la rareté ne tient donc qu’à moitié. Ce qui distingue vraiment le Dragonglass du livre d’Heures, ce n’est pas la rareté : c’est la notoriété attachée. Cinquante millions de spectateurs ont vu Sam ouvrir ce livre à l’écran. Le livre d’Heures de la collection Carl-Alexander Bourgeois, vendu à Pierre Bergé en 2012, en avait peut-être croisé deux cents dans sa vie. La différence de prix mesure exactement cet écart d’audience.

Le marché paie l’attachement. Il paie la légende. Il paie l’histoire racontable autour de l’objet. C’est une vérité que les commissaires-priseurs connaissent depuis toujours, et que nous-mêmes, bibliophiles, observons quand un exemplaire avec ex-libris célèbre triple sa valeur sans rien gagner en qualité matérielle. Le Dragonglass n’est qu’un cas extrême du même mécanisme : un livre dont la valeur tient uniquement à ce qu’on raconte de lui, dont la matière a été fabriquée pour servir la légende et non pour traverser le temps.

Ce qui mérite d’être noté, c’est que ce mécanisme rapproche le marché des accessoires de cinéma et celui de la bibliophilie de provenance. L’un et l’autre paient le nom propre, le récit, l’histoire attachée. La seule différence est dans la matière du support — papier vieilli artificiellement contre vélin patiné par les siècles. Et l’on aurait tort de croire que cette différence sera longtemps reconnue par le marché général. Le livre d’Heures du XVe est conservé dans les bibliothèques publiques ; il vient peu en vente. Le Dragonglass est dans le salon d’un collectionneur fortuné de Dallas ou de Singapour, qui le revendra dans cinq ans avec une plus-value. Devinez lequel des deux marchés sera le plus liquide, le plus médiatique, le plus rentable dans dix ans.

Trente mille dollars, c’est un budget de bibliophile sérieux. C’est le prix d’un beau livre d’Heures, d’un incunable français très correct, d’un Aldine en reliure d’origine. Pour un seul de ces achats, le collectionneur d’accessoires de Dallas acquiert un livre fabriqué en sept mois, dont les pages n’ont jamais été tournées par personne d’autre qu’un comédien anglais entre deux prises, et dont la légende repose entièrement sur huit saisons d’une série télévisée — sujet dont nul ne peut garantir qu’il intéressera encore la génération suivante.

Ce n’est pas une question de jugement de valeur. Le collectionneur d’accessoires fait ce qu’il veut, et son objet a la valeur que le marché lui reconnaît. C’est une question de lucidité. Le marché bibliophilique, dans son segment patrimonial, paie aujourd’hui ce qu’il payait il y a cinquante ans, parfois moins en monnaie constante. Le marché des accessoires de cinéma a, lui, multiplié ses prix par dix en une décennie. L’écart se réduit. Il pourrait, dans une génération, s’inverser.

C’est à ce moment-là que le bibliophile devra reposer la question : qu’est-ce qui justifie que l’on paie un livre ? La réponse, jusqu’ici, allait de soi. Elle ne le fera plus longtemps. Méfions-nous des Dragonglass, non parce qu’ils sont indignes — ils ne le sont pas — mais parce qu’ils déplacent silencieusement la frontière de ce que le marché reconnaît comme un livre.

Cote Guilde : GUILDE · ML / GOT-2024 Document classé : diffusion restreinte — Pourfendeur d’idées reçues.

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