Le libraire est-il un algorithme? Fait-il encore le marché, ou ne fait-il que le suivre ?

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

2026… On entre chez un libraire pour son savoir. On en ressort avec le prix d’une vente d’avant-hier. Il a recopié un chiffre, et il vous l’a vendu comme un jugement. Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

Disons-le sans détour : une partie du métier de libraire est devenue une imposture polie. On a remplacé un connaisseur par un comparateur de prix en costume — et on continue de facturer le costume.

Je ne parle pas des escrocs ; ils m’ennuient. Je parle des honnêtes gens. Du libraire sérieux, compétent, courtois, qui croit faire son métier et n’en fait plus que la moitié. Et oui, je sais, j’exagère, c’est ma signature. Sinon vous ne me liriez plus….

Car un libraire, dans l’idée qu’on s’en fait, n’est pas un marchand comme un autre. C’est un homme qui sait. Il a lu, comparé, manipulé. Il distingue le bon exemplaire du médiocre, la vraie rareté de la fausse. Cette promesse a un nom : l’expertise. C’est elle qui justifie tout le reste — la marge, le conseil, le prix un peu plus haut qu’ailleurs. Vous ne payez pas l’objet. Vous payez le jugement de celui qui le vend, et son travail, quand il a travaillé.

Encore faut-il qu’il y ait un jugement, et un travail.

Regardez comment se fixe un prix, aujourd’hui. Un livre arrive. Le libraire l’ouvre, et cherche. Pas dans sa tête : sur un écran. Il regarde ce que le même titre a fait à la dernière vente. Drouot, eBay, Catawiki, les concurrents (oups, pardon, les cionfrères, bien sûr, les libraires s’adorent entre eux, je l’oublie toujours). Il trouve un comparable, et il aligne son prix dessus.

Ce n’est pas malhonnête. C’est plus triste : c’est vide. Car ce n’est plus un jugement, c’est une valorisation. Il ne dit plus : voilà ce que vaut ce livre, selon moi, qui le connais. Il dit : voilà ce qu’il a fait ailleurs, la dernière fois. Il ne fixe pas un prix, il le constate. Il est devenu le greffier du dernier coup de marteau.

Et son catalogue suit. On y trouve ce qui se vend, parce que ça se vend. Les mêmes auteurs cotés, les mêmes reliures à la mode, les mêmes domaines que chez le voisin. Trois catalogues, un seul contenu. À ce compte, on n’a plus besoin de libraires : on a besoin d’un moteur de recherche avec pignon sur rue.

Comment en est-on arrivé là ? Par un outil, et par paresse. Avant, le prix d’un livre rare était un secret de métier. Le libraire avait vu passer mille exemplaires ; vous, aucun.

Ce savoir-là se payait, et c’était justice. Aujourd’hui, le dernier prix s’affiche en trois clics. Le savoir s’est répandu — tant mieux. Sauf que beaucoup de libraires se sont mis à boire à la même source que leurs clients. Ils ont perdu leur longueur d’avance, et l’ont remplacée par un copier-coller. Le numérique n’a pas tué les libraires : il a seulement révélé ceux qui vendaient des livres comme on vend des actions.

Car deux métiers, désormais, portent le même nom. Il y a celui qui suit : il s’indexe sur la salle, achète ce qui monte, vend ce qui se demande, et se trompe rarement — parce qu’il ne décide presque rien. Il transporte une valeur que d’autres ont fabriquée. Il n’ajoute rien.

Et il y a celui qui juge : celui-là achète ce que personne ne veut, flaire un domaine méprisé, paie d’avance une cote qui n’existe pas, défend, attend. Quand il se trompe, il garde le livre sur les bras, et c’est sa punition. Quand il a raison, c’est lui qui a fait le prix — pas la salle.

Le premier vit du marché. Le second le fabrique. Devinez lequel se fait passer pour l’autre.

On reconnaît le vrai à une chose : il prend un risque. Il avance son argent sur son propre jugement, il se compromet, et c’est précisément ce qui rend son avis précieux — il l’a déjà payé de sa poche avant de vous le donner. Celui qui se contente de suivre, lui, ne risque rien. Son avis ne lui coûte rien, ce’est un algorithme. Le métier s’est trouvé une rente : faire payer au prix de l’expertise un service que le marché rend désormais gratuitement.

Et vous, pendant ce temps, vous réglez plein tarif pour une caution qui n’existe plus. Vous croyez consulter un connaisseur ; vous consultez un homme qui a regardé le même écran que vous — sauf que vous, vous auriez pu le faire seul, et sans payer.

Un exemple, et tout devient clair. Un client entre, il cherche une édition précise en reliure d’époque, au prix non marqué. Le libraire, comme souvent, est assis derrière son écran, il fait défiler, s’arrête sur une vente récente. Le dernier est parti à huit cents euros, constate-t-il dans sa tête…

Il pose son prix : neuf cents. Le client paie, repart content. Que s’est-il passé ? Rien. Le libraire n’a pas jugé l’exemplaire, il a lu un chiffre. Il n’a pas dit si cette reliure-ci valait mieux que l’autre, si la marge, le papier, la provenance changeaient quelque chose. Il a vendu une moyenne au prix d’un jugement qu’il n’a pas rendu. Le livre était unique ; le prix, lui, était générique.

On me dira que le libraire doit vivre, qu’il ne peut pas tout acheter à l’aveugle, que les résultats publics sont une information légitime. C’est vrai. Je ne lui demande pas d’être imprudent. Je lui demande de ne pas confondre la prudence avec l’abdication. Consulter la salle, les confrères, c’est sain ; s’y soumettre entièrement, c’est démissionner. Le bon libraire regarde les résultats, puis décide. Parfois, cela ennuie le bibliophile qui trouve que c’est exagéré, mais il y a une conviction.

Le mauvais regarde les résultats, et obéit.

Alors, comment le reconnaître ? Méfiez-vous de celui qui n’a jamais tort : comme l’expert qui n’a jamais tort, c’est mauvais signe. Il ne décide rien, il suit, et il vous vendra au prix d’hier ce que vous paierez demain. Cherchez plutôt celui qui défend des choses bizarres, celui qui a, dans un coin, un domaine que personne ne lui demande, celui qui vous parle d’un livre avec une conviction que le marché n’a pas encore validée. Celui-là prend un risque. Donc il pense. Donc il vaut son prix.

Le bon libraire n’est pas celui qui connaît les prix. C’est celui qui ose en proposer. Le reste — la recopie, l’alignement, le catalogue qui suit la mode — ce n’est pas un métier, c’est un relais ; et un relais n’ajoute rien à ce qu’il transmet, il prélève seulement au passage.

Je sais que ces lignes en fâcheront quelques-uns. Tant mieux. Le libraire que cet article met en colère est peut-être celui qui s’y reconnaît ; celui qui le lit en souriant, lui, n’a rien à craindre : il fait encore son métier.

Le vrai libraire n’a pas disparu. Il est seulement parfois devenu difficile à distinguer de son photocopieur.

Sic transit gloria mundi.

GUILDE · ML/LIBRAIRES — Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Books on books: les livres des Papes – I Libri dei Papi » – Maria Alessandra Bilotta -, Les livres des fous, Anthologie

Books on books: les livres des Papes – I Libri dei Papi » – Maria Alessandra Bilotta -, Les livres des fous, Anthologie

Amis Bibliophiles bonjour,
Si je peux depuis longtemps me prévaloir de l’amitié de Sainte Wiborade (patronne des bibliophiles) qui m’a plusieurs fois démontré sa bonté, il me semble que j’ai bel et bien franchi une étape ces derniers jours puisque ce sont directement les clefs de Saint Pierre que j’ai trouvées dans ma boîte à lettres…
Lyon, BM, ms 5132, f. 5vUn colis est là, un livre forcément, il en arrive plusieurs fois par semaine (Wiborade pardonne moi, j’espère que tu prends aussi soin des bibliomanes). Mais celui-ci a quelque chose de particulier: il vient de l’étranger alors que je n’ai aucun souvenir d’un achat récent en dehors de nos frontières. Ma bibliomanie s’accompagnerait d’une forme d’amnésie bien pratique?
La surprise grandit en regardant l’étiquette puisque non seulement l’ouvrage vient de l’autre côté des Alpes, mais plus exactement de la « Citta Del Vaticano », et de la « Biblioteca Apostolica Vaticana ». Inutile de vous dire que je n’ai pas eu besoin des clefs de Saint Pierre pour ouvrir ce colis qui sentait le mystère et l’encens. Colis ouvert, un épais emballage de papier bulle estampillé « Biblioteca Apostolica Vaticana » -sincèrement, ça fait quelque chose- me sépare encore de l’objet de toutes mes interrogations. 


C’est bien un livre, le « I Libri dei Papi » (secoli VI – XIII), par Maria Alessandra Bilotta, que la bibliothèque apostolique (lectrice du blog du bibliophile…) adresse au bloggeur que je suis en service de presse. Charge à moi si je le souhaite de vous faire partager cet ouvrage. Une gageure pour un bibliophile qui ne parle pas italien,   sauf en cas de nécessité (un banquet, una signorina, un match de football, comamnder de la bonneterie, etc.), mais lançons-nous.

L’ouvrage est un bel in-4 de XXXII-284 sur un beau papier nacré et 63 planches en couleurs sur papier glacé in fine. Son propos est l’étude des manuscrits historiques de la Curie du 6ème au 13ème siècle, en couvrant trois domaines principaux: la délimitation des moyens qui ont conduit à la création et au développement d’une activité d’écriture et de stockage au sein de la bibliothèque papale, l’identification systématique des spécimens survivants des manuscrits, des témoins d’une telle activité, et l’analyse des mêmes échantillons, menées par les différentes approches méthodologiques (historique, artistique, paléographique, codicologique, philologique, liturgique, etc.).  
Florence. BML, Ms San Marco 326, f. 126 v.Ce travail est une première, extrêmement détaillée pour ce que j’ai pu en comprendre, et l’ouvrage propose d’une bibliographie importante. Les planches reprennent des manuscrits conservés dans les plus grandes bibliothèques mondiales, dont la BNF.
Citta del Vaticano, BAV, Vat. lat. 12989, c. 108 v.Un très bel ouvrage, dont je conseille la lecture aux amateurs de ce sujet et dont on peut espérer qu’il sera traduit en français. Pour ma part, je serais ravi de l’offrir à un lecteur du blog parlant l’italien, à qui il profitera encore plus qu’à moi, qui ai déjà passé deux belles heures en sa compagnie (me contacter à blog.bibliophile@gmail.com).
Autre « book on books » auquel ma bibliomanie à succombé lors d’un voyage parisien et d’une escale à La Hune, Les fous des livres, une anthologie proposée par Jean Florensac aux Editions Le Chat Rouge. Vous le présenter est également un défi. Je me suis en effet retrouvé face à une situation inédite: des textes connus certes mais toujours passionnants… réunis dans une anthologie illisible en raison d’un format qui est probablement plus fou que les fous croisés dans les textes proposés. 

L’ouvrage se présente en effet sous un format demi in-4, très haut donc, et très étroit (le nom de la collection « Haut-de-Forme »). Soyons très clairs, ce format est idéal pour éloigner tout lecteur: ouvrage impossible à tenir en mains, que l’on doit « écarteler » pour pouvoir lire les mots qui se trouvent en fin des lignes de la page de gauche et au début de la page des lignes de la page de droite. Illisible donc, et évidemment également totalement inadapté au rangement dans une bibliothèque. J’avais pressenti le problème en prenant l’ouvrage en mains dans la librairie, mais ce type d’anthologie est trop rare pour que je ne craque pas. Bien mal m’en a pris…

Les textes? Intéressants, mais connus: Nodier, Uzanne, Verne (Nemo et sa bibliothèque), Flaubert, Asselineau et consorts. Je vous conseillerai donc plutôt de les lire dans des éditions anciennes, ou sur Gallica… plutôt que de mettre 25 euros dans cet ouvrage, dont je salue pourtant le concept, qui était honorable avant d’être perdu par une réalisation… le mot me manque en fait.
Deux books on books donc, de la lecture toujours, au cas où des bibliophiles lecteurs liraient le blog! Ca existe, j’en ai croisé un ou deux 🙂

2 Commentaires

  1. Je manque souvent de temps pour rédiger un commentaire, mais profite de celui-ci pour saluer vos chroniques. Leur lecture est toujours aussi instructive que plaisante. En un mot : continuez.
    S’agissant de l’objet de celle-ci je vous rejoins sur le rôle de précurseur du vrai libraire, capable de déceler dans un ouvrage une valeur qui ne sera reconnu que plus tard par les bibliophiles.
    Mais, réciproquement, le vrai libraire assure aussi une saine critique des modes passagères, n’hésitant pas à juger sévèrement la côte injustifiée dont jouissent certains livres.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.