Chroniques de Lucas Corso: Les vingt-deux feuillets de la Peste

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

(Pour lire efficacement cet article, je vous conseille de lire l’article publié ici hier: Chronique d’Adso de Melk: Peste noire)

Amis Bibliophiles bonjour,

Je ne me rendis pas à Vienne pour la peste.

Je m’y rendis pour Avicenne.

La vente concernait la bibliothèque d’un collectionneur autrichien discret, mort des suites du Covid. Je ne l’avais rencontré qu’une fois. Il possédait ce que l’on appelle pudiquement un “fonds cohérent” : manuscrits médicaux, fragments monastiques, incunables austro-germaniques. Rien d’ostentatoire. Beaucoup de substance.

Le lot 71 était la raison de mon déplacement :
une copie latine partielle du Canon medicinae d’Avicenne, XIVe siècle, parchemin, initiales alternées rouge et bleu, reliure remaniée au XVe.

Le Canon n’est pas un manuscrit que l’on examine distraitement. C’est l’ossature médicale de l’Occident médiéval. Il structure les bibliothèques monastiques comme les universités. Posséder un témoin ancien, non mutilé, est rare.

Je demandai l’examen préalable.

Le parchemin était souple, de belle qualité. La réglure nette. L’écriture gothique régulière, d’une main entraînée. Quelques gloses marginales du XVe siècle. L’ensemble était sain, bien que restauré de manière un peu visible dans les angles inférieurs.

Je relevai la tête.

Pereira était là.

Il ne me salua pas. Il ne parle jamais en salle de vente. Il observe. Il calcule. Il attend.

Nous savions tous deux que le lot partirait au-dessus de l’estimation. Le commissaire-priseur ouvrit à un niveau raisonnable. Je levai la main. Pereira leva la sienne sans me regarder. Les enchères montèrent par paliers précis, sans théâtralité.

Je m’arrêtai le premier.

Il ne me regarda toujours pas.

Adjugé.

Pereira avait remporté Avicenne.

Je notai le montant. Il n’était pas excessif. Il était simplement supérieur à ce que je jugeais prudent. J’allais referme refermai mon catalogue… c’est alors que je remarquai le lot 243.

Il était décrit en fin de section : “Collectanea monastica, XIV–XV s., parchemin, divers fragments, reliure postérieure. » Estimation : modeste.

Mais une phrase retint mon attention : “…comprend plusieurs feuillets relatifs à une ‘mortalitate’, sans titre.”

Depuis quelques mois, je relisais une copie tardive des Chroniques d’Adso de Melk sur un site de bibliophiles, bibliophilie.com. Une mention m’y avait arrêté : « Les feuillets de la Peste demeurent séparés… »

Un inventaire tardif mentionnait : “Viginti duo folia de mortalitate, sine titulo.” Vingt-deux feuillets.

Je demandai à examiner le lot. Le volume était modeste. Reliure du XVe siècle, peau brune, dos restauré. Couture interne visiblement remaniée.

Au milieu du volume : rupture.

Parchemin plus épais.
Absence de réglure régulière.
Aucune rubrication.
Aucune lettrine.

L’écriture attira immédiatement mon attention: Gothique cursive monastique, fin XIVe. Ductus sûr, mais plus serré que dans les chroniques connues. Inclinaison légère vers la droite.

Je comparai mentalement.

Même manière de former le “a” fermé en deux temps.
Même “s” final court et arrondi, distinct du long “s” interne.
Même barre de “t” légèrement ascendante.
Même compression des ligatures “ct” et “st”.
Même attaque du “h” avec boucle supérieure marquée.

Ce n’était pas une ressemblance vague… C’était une continuité graphique.

Je comptai… Vingt-deux folios.

Au verso du dernier feuillet : “Anno mortalitatis.”

L’examen approfondi confirma l’hypothèse.

Les vingt-deux feuillets n’étaient pas intégrés au plan original du recueil. Les piqûres ne correspondaient pas aux autres cahiers. Le fil traversait de manière contrainte.

Parchemin de qualité inégale.
Encre ferrogallique brunie.
Aucune foliotation médiévale.

Ce n’était pas un texte composé.

C’étaient des notes.

La première page :

Villae supra Danubium clausae.”

Puis viennent les listes.

Frater Konrad.”
“Frater Matthias.”
“Frater Ulrich.”
“Conversus Petrus.”
“Anna filia molendinarii.”
“Jacobus nauta.”
“Margareta uxor fabri
.”

La liste continue. Sans commentaire. Sans formule de clôture.

Plus loin :

“Portae clausae. Clamor extra.”

Puis :

“Tumor sub axilla nigrescens.”
“Celeriter moriuntur.”

Viennent ensuite les feuillets consacrés à la recherche :

Legi Galenum. Nullum remedium certum.”
“Dioscorides — herbae suffumigandae.”
“Hippocrates de aere corrupto.”
“Canon Avicennae — contagium?

Puis, isolé au centre d’une page : “Impotentia.

Le mot n’est ni barré ni expliqué. Il demeure.

Au fil des feuillets, l’écriture se contracte. Les marges se réduisent. Les lignes se resserrent.

Dernière mention complète : “Minus mortui hac septimana.”

Puis silence. Aucune conclusion.

En 2026, nous avions des statistiques quotidiennes.

En 1349, ils avaient des noms… et des cloches.

Le collectionneur qui possédait ce volume ne survécut pas au virus de notre siècle. Le manuscrit, lui, avait déjà survécu au sien.

Je pris une décision simple. Ces feuillets n’étaient pas un trophée. J’écrivis à l’Abbaye de Melk.

Je décrivis le contenu. Je joignis des photographies.

La réponse fut brève et digne.

Le manuscrit fut expédié quelques semaines plus tard, accompagné d’un rapport codicologique complet.

Je conservai mes notes. Pereira a remporté Avicenne. J’ai rendu la Peste à Melk.

GBO-VIE-ADM-009

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Lucas Corso: ce que les livres peuvent détruire

Lucas Corso: ce que les livres peuvent détruire

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On me demande parfois ce que les livres détruisent. La question amuse les naïfs. Ils imaginent des mors fendus, des coiffes frottées, des charnières mortes, quelques feuillets roussis, ce petit cimetière matériel où les bibliophiles aiment promener leur mélancolie.

Ils se trompent.

Les livres détruisent surtout les gens.

Pas par magie. Pas parce qu’ils contiendraient un pouvoir obscur réservé aux amateurs de soufre, de grimoires et d’idioties occultes. Ils détruisent parce qu’ils concentrent de l’argent, de la vanité, de la mémoire, du mensonge, du désir et cette maladie très humaine qui consiste à vouloir se raconter une histoire flatteuse à propos de soi-même.

Puis un détail revient du fond de l’objet : une note, une date, une provenance, un envoi, une restauration, une main. Et tout se met à craquer.

J’en ai vu assez pour savoir que les livres abîment moins les bibliothèques que les amitiés, les couples, les réputations et les commerces.

Tout a commencé, ou presque, avec un livre de sorcellerie.

Pas un grimoire de parade pour imbéciles fortunés. Un vrai livre dangereux au sens où le marché aime ce mot : rare, douteux de réputation, bibliographiquement désirable, assez mal signalé pour exciter les gens sérieux et assez mal famé pour attirer les autres. Un exemplaire latin du XVIIe siècle, imprimé à Lyon sous une fausse adresse, traité de démonologie pratique attribué à un théologien sans scrupules.

Deux hommes le voulaient. Ils étaient amis depuis vingt ans. Des amis de ce genre solide en apparence : mêmes dîners, mêmes libraires, mêmes souvenirs de chasse, mêmes perfidies cultivées ensemble. L’un avait l’argent. L’autre la mémoire. Le premier achetait. Le second savait pourquoi il fallait acheter. Cela tenait depuis longtemps. On appelait cela une amitié.

Le livre reparut dans une vente de province, mal annoncé, presque honteusement. La notice était courte, ce qui est souvent le meilleur signe. Les lots vraiment intéressants n’ont pas besoin d’éloquence ; seuls les médiocres réclament des adjectifs. Les deux hommes me demandèrent mon avis. Officiellement, pour vérifier l’exemplaire. En réalité, pour savoir si l’autre avait compris.

J’examinai le volume. Vélin fatigué mais sincère. Galerie de vers ancienne. Quelques feuillets roussis. Rien d’élégant. Mais l’exemplaire était complet, ce qui, pour ce texte, relevait déjà d’une petite insolence. Mieux : plusieurs notes marginales d’époque, dont l’une renvoyait à un procès de possession dans une ville piémontaise. Pas de quoi invoquer le diable. De quoi doubler une estimation, oui.

Je leur dis la vérité : le livre était bon.

J’aurais dû me taire davantage.

À partir de là, la vieille amitié se mit à pourrir avec une rapidité remarquable. L’homme d’argent voulut acheter seul. L’homme de mémoire rappela qu’il avait signalé le lot le premier. On ressortit de vieux services, d’anciens renoncements, des achats “laissés” autrefois, des promesses jamais formulées mais tenues pour acquises. Le livre n’était déjà plus le sujet. On liquidait vingt ans de comptabilité affective.

La salle des ventes fit le reste. Rien ne corrompt mieux qu’une enchère publique : chacun y apprend en direct ce qu’il vaut dans le désir de l’autre. Les mises montèrent vite, puis stupidement. Aucun des deux ne pouvait plus s’arrêter. Ce qu’ils achetaient n’était plus un traité de démonologie, mais le droit d’humilier l’autre devant témoins.

Le plus riche l’emporta, très au-dessus du raisonnable. L’autre quitta la salle sans un mot. Je crus l’affaire terminée.

Elle commençait.

Trois jours plus tard, l’acquéreur me demanda de revoir le volume. Non pour l’édition, mais pour une note de provenance, presque effacée, qu’il n’avait pas remarquée dans l’excitation. Elle indiquait que l’exemplaire venait d’une bibliothèque où son ami avait longtemps soutenu qu’il se trouvait encore. En clair : celui qui avait perdu savait probablement, depuis des années, où dormait le livre. Il ne l’avait jamais dit. Il attendait son heure. Ou son besoin d’argent. Ou sa vengeance. Peut-être les trois.

Je confirmai l’authenticité de la note. Mon rapport fut bref.

Ils ne se sont plus parlé.

Officiellement, ils se sont brouillés pour une question de loyauté. La vraie raison est plus simple : un livre a donné à chacun la mesure exacte de ce qu’il était pour l’autre. Non pas un ami, mais un rival patient.

Depuis, chaque fois qu’on me parle d’amitié bibliophilique, je pense à ce volume. Pas parce qu’il traitait des démons, mais parce qu’il en a fait apparaître deux sans effort.

Les livres détruisent aussi les couples. Plus lentement. Avec méthode. Un adultère fait du bruit ; un livre préfère attendre qu’on l’ouvre.

On me confia un jour un Madame Bovary en édition originale, un exemplaire assez désirable pour troubler une maison dès qu’on y découvre un envoi. Sur le faux-titre, deux initiales et un prénom : « G.F. à Édouard. » Rien de plus. Mais l’épouse avait décidé d’y voir quelque chose. Pour elle, G.F., c’était Gustave Flaubert. Et cet Édouard devenait aussitôt un intime, un élu, presque un confident. Jackpot.

Son mari, Édouard, paraissait moins ému. C’est souvent un signe.

Elle me demanda si l’envoi pouvait être authentique. La question réelle était ailleurs. Elle voulait qu’on lui confirme une histoire : un grand écrivain, un geste personnel, un supplément d’âme, et, si possible, un supplément de prix. Le vieux rêve bourgeois : la littérature et la valeur marchande enfin réconciliées.

Je regardai l’écriture. Puis le livre. Puis l’écriture encore. Ce n’était pas Flaubert. Ce n’était même pas un homme. Une lettre glissée dans le volume, puis une autre, réglèrent l’affaire.

G.F., c’était Georgette Fenouillet. Pas une femme de lettres. Une maîtresse.

La maîtresse de son mari, pour être exact. D’un mari qui s’appelait effectivement Édouard, et qui avait eu la maladresse — ou peut-être le goût pervers — de laisser dormir le livre dans sa bibliothèque conjugale.

Je n’eus pas besoin d’en dire beaucoup. Seulement ceci : non, madame, il ne s’agit pas d’un envoi de Gustave Flaubert ; oui, il s’agit bien d’un envoi privé ; et oui, tout indique que le destinataire est vraisemblablement votre mari.

Elle n’a pas crié. Les gens vraiment blessés crient rarement tout de suite. Elle a reposé le volume avec un soin parfait. Lui s’est mis à parler trop vite, ce qui est une manière comme une autre d’avouer. J’ai compris qu’il savait depuis le début ce que contenait ce livre et qu’il avait laissé sa femme rêver autour de l’erreur avec cette lâcheté molle propre aux hommes qui préfèrent l’embarras différé au courage immédiat.

Le livre fut remis dans son étui. Le mariage, je l’ignore. Mais ce jour-là, j’ai pensé qu’un envoi n’a pas besoin d’être illustre pour détruire un couple. Il lui suffit d’être exact.

Les livres détruisent ensuite les réputations, avec une économie admirable. Ils n’ont pas besoin de scandale. Ils ont besoin de temps, d’un peu de lumière, et d’un rapport rédigé sans lyrisme.

Il s’agissait d’un Gargantua lyonnais, reliure du XVIIIe siècle, annotations marginales attribuées à un lecteur humaniste du XVIe. Un universitaire avait bâti sur cet exemplaire un article applaudi, plein d’hypothèses hardies et de rapprochements subtils. On me demanda un examen indépendant.

J’ai regardé l’écriture non comme un paléographe amoureux, mais comme on regarde une serrure forcée. Quelque chose clochait dans l’occupation de la page. Pas l’encre. Pas le papier. Le geste. Cette main ancienne était trop consciente d’être ancienne. Elle imitait, savamment, avec culture, sans lourdeur. Le genre de fraude qui ne vise pas le novice, mais flatte l’expert.

Mon rapport fut sec, technique, presque ennuyeux. L’article cessa d’être cité. Puis d’être mentionné. Puis son auteur disparut du paysage sans scène ni éclat. On ne l’a pas brûlé ; on a seulement cessé de lui tendre des chaises. Les livres détruisent les réputations non en exposant les hommes, mais en retirant sous eux le plancher de leurs certitudes.

Ils détruisent aussi les libraires. Pas tous. Seulement ceux qui confondent rareté et immunité.

Un jeune professionnel s’endetta pour acquérir un Ulysses de 1922, couverture bleue, bel exemplaire, de ceux qu’on croit capables de se revendre tout seuls. Il comptait sur une rotation rapide, une belle marge, un acheteur américain. Il voulut un rapport. Je lui en donnai un.

Le dos avait été consolidé avec habileté, presque invisiblement. Travail propre, intelligent, mais travail tout de même. Je le mentionnai. L’acheteur lut, négocia, puis renégocia. La marge disparut. Quelques mois plus tard, la boutique ferma.

L’homme me reprocha mon zèle, mot commode pour désigner chez autrui ce qu’on redoute d’appeler honnêteté. Je lui répondis que l’omission est un zèle aussi ; elle travaille simplement pour une autre faillite, plus lente et plus sale.

Ce que détruit un Joyce, dans ces cas-là, ce n’est pas seulement un commerce. C’est la croyance enfantine selon laquelle un livre rare pardonnerait les détails. C’est l’inverse. Plus le livre est rare, plus le détail devient souverain.

Voilà ce que les livres détruisent quand on les laisse travailler : non les choses, mais les récits protecteurs. Le récit flatteur du propriétaire. Le récit amoureux du couple. Le récit savant du chercheur. Le récit commercial du libraire.

Ceux qui disent que la culture adoucit les hommes n’ont jamais assisté à une expertise où une date contredit un héritage, où une restauration ruine un discours, où une provenance abîme une lignée, où un envoi ramène un rêve conjugal à sa simple condition de malentendu. Ils parlent de littérature comme d’un parfum. Ils n’ont jamais senti l’odeur d’un dossier qu’on ouvre trop tard.

Je ne dis pas cela par amertume. J’ai simplement compris ceci : les livres ne sont pas des objets moraux. Ce sont des objets de pouvoir. Pouvoir d’argent, pouvoir social, pouvoir symbolique. Et tout pouvoir, tôt ou tard, casse quelque chose.

Le résumé cynique, si vous y tenez, le voici : ce que les livres détruisent, ce n’est pas la littérature. La littérature s’en sort toujours. Ce qu’ils détruisent, c’est l’échafaudage humain construit autour d’elle : les postures, les faux prestiges, les vanités en reliure pleine, les souvenirs arrangés, les pedigrees qu’on croyait présentables.

Les livres laissent faire.

Puis ils corrigent.

Et, dans ce métier, la correction laisse rarement tout debout.

CORSO — 094 LIV DES / 2026

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