Plongée dans les comptes d’une librairie ancienne « prestigieuse »

Un million trois cent soixante-cinq mille euros de stock, et trois mille huit cents euros en banque au 31 décembre. La maison doit un million cent quarante-sept mille euros à ses fournisseurs. Dix ans plus tôt, le stock valait cinq cent vingt mille euros, et 22 % en restaient impayés.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.

Amis bibliophiles bonjour,

Nous avons tous l’habitude de visiter les librairies et de parcourir les rayonnages, mais c’est une visite différente que je vous propose aujourd’hui, puisque j’ai eu accès aux « comptes » d’une librairie prestigieuse, dont je vous livre ici, une analsye détaillée, tout en préservant son anonymat. C’est une maison historique, avec un nom qui fait le prestige de la librairie ancienne française.

A quoi sert un bilan?

Un bilan est une photographie prise un jour donné — en général le 31 décembre. Elle répond à deux questions, et à deux seulement.

Que possède la librairie ? Ses livres, l’argent qu’on lui doit, ce qu’elle a en banque, ses meubles. C’est ce qu’on appelle l’actif.

Que doit-elle et à qui? À ses fournisseurs, à sa banque, au fisc. C’est le passif.

La différence entre les deux — ce qui resterait si l’on vendait tout et remboursait tout — est la part qui appartient vraiment au propriétaire.

Une chose que le bilan ne dit pas : combien la maison a vendu dans l’année, et combien elle a gagné. Cela figure dans un autre document, le compte de résultat. Et en France, une librairie de cette taille a le droit de ne pas le publier. La quasi-totalité d’entre elles exerce ce droit.

Nous n’aurons donc que la photographie. On verra qu’elle suffit largement.

Metsys, QuentinPays-Bas du Sud, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 1444 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010061690 – https://collections.louvre.fr/CGU

1. Ce que la librairie possède

Année NAnnée N-1
Les livres en stock1 365 300 €959 800 €
L’argent que lui doivent ses clients600 900 €380 400 €
Divers (acomptes, loyers payés d’avance)28 500 €79 300 €
L’argent en banque3 800 €21 400 €
Les meubles, l’ordinateur, les rayonnages1 400 €1 500 €
Total1 999 900 €1 442 400 €

Deux chiffres sautent aux yeux.

Les livres représentent 68 % de tout ce que possède la maison. Et le reste n’est pas ce qu’on croit : ce ne sont ni des murs, ni du matériel, ni de l’argent. Les 32 % restants sont presque entièrement constitués de factures impayées — 600 900 € que des acheteurs doivent encore à la maison, soit 30 % du total à eux seuls. Le solde, moins de 2 %, se partage entre quelques acomptes versés, 3 800 € en banque et 1 400 € de mobilier.

Autrement dit : une librairie ancienne possède des livres et des créances. Rien d’autre.

Le mobilier ne vaut plus que 1 400 €. Ce n’est pas une erreur : les meubles et les ordinateurs perdent chaque année une part de leur valeur au bilan, jusqu’à ne plus rien valoir. C’est ce qu’on appelle l’amortissement. Ici, le matériel a coûté 42 700 € au fil des ans et il est aujourd’hui inscrit pour 1 400 €. Autrement dit : rien n’a été investi depuis longtemps. Pas de nouvelle vitrine, pas de réaménagement.

Et une bizarrerie : 3 800 € en banque. Sur une maison qui possède deux millions d’euros. On y revient plus loin.

2. Ce que la librairie doit

Année NAnnée N-1
À ceux qui lui ont vendu les livres1 147 200 €576 700 €
Aux associés et à des prêteurs privés497 400 €450 200 €
À la banque40 000 €57 000 €
Au fisc31 600 €14 400 €
Divers15 600 €8 200 €
Total des dettes1 731 800 €1 106 500 €

3. Ce qui reste vraiment au propriétaire

Deux millions d’actif, moins 1 731 800 € de dettes.

Il reste 268 100 €.

C’est tout. Sur une maison qui possède pour 1,37 million de livres, la part réellement détenue par son propriétaire est de 268 100 € — 13 % du total.

Un an plus tôt, c’était 335 900 €, soit 23 %. La part du propriétaire a fondu de moitié en proportion, et elle a baissé de 67 800 € en valeur.

4. Le point central : les livres ne sont pas payés

Reprenons les deux chiffres qui comptent. La maison détient pour 1 365 300 € de livres. Elle doit 1 147 200 € à ceux qui les lui ont vendus. Le rapport est de 84 %.

Qui sont ces créanciers ? Un libraire ancien n’a pas de fournisseur au sens ordinaire — pas d’éditeur, pas de grossiste. Il achète à un particulier qui vend la bibliothèque de son père, à un confrère, à une maison de ventes après une adjudication. Et souvent on peut lui accorder un délai pour payer. Au moins dans le dernier cas, si ce n’est les deux derniers.

En conclusion, la librairie a devant elle un fonds de 1,37 million d’euros, et elle a déjà engagé 1,15 million pour l’acquérir. La différence — 218 100 € — est la seule partie du stock qui soit vraiment libre de dette.

Pour autant, on ne peut pas affirmer que 84 % des livres en rayon ne sont pas payés. Les deux chiffres ne se correspondent pas volume par volume : une dette peut concerner un livre déjà revendu, et un ouvrage en rayon depuis dix ans est réglé depuis longtemps. C’est un rapport entre deux masses à une même date, pas un inventaire des impayés.

Ce qui est solide, en revanche, c’est le mouvement. Un an plus tôt, la proportion était de 60 %. Et le détail est plus parlant encore : les dettes envers les vendeurs ont doublé — elles ont augmenté de 99 % — alors que le stock n’augmentait que de 42 %.

Le détail du bilan est sur le site : les 1 365 300 euros de livres en stock, les 1 147 200 euros encore dus à ceux qui les ont vendus, et les 3 800 euros restés en banque au 31 décembre.

La maison n’a donc pas seulement acheté davantage. Elle a acheté davantage à crédit.

Voilà qui renverse l’image qu’on se fait du métier. On imagine un(e) libraire qui immobilise patiemment son épargne dans des livres rares. Le bilan dit autre chose : le fonds existe, il domine tout, mais il est porté aux quatre cinquièmes par ceux qui l’ont vendu. Cela ouvre aussi une perspective pour l’acheteur: plus souvent qu’on ne pense, on peut acheter à crédit.

5. Pourquoi le financement bancaire est si faible

La maison doit 40 000 € à sa banque. Deux pour cent de son bilan.

Faut-il y voir un choix du libraire ou une réticence du prêteur ? Le bilan ne le dit pas. Mais on peut avancer une explication, et elle tient à la nature même de la marchandise.

Une banque prête généralement contre une garantie. Si l’emprunteur ne rembourse pas, elle saisit un bien et le revend. Pour accepter, elle a donc besoin de savoir approximativement combien vaut ce bien, et à qui elle pourrait le céder.

Or la valeur d’un livre ancien serait, pour elle, difficile à établir. Elle dépend de la reliure, de l’état, de l’ancien propriétaire, du nombre d’exemplaires connus dans le monde. La personne la mieux placée pour l’apprécier serait souvent le libraire lui-même — c’est-à-dire celui qui sollicite le prêt. Et le bilan n’aiderait guère : on verra plus loin qu’il sous-évalue le stock, parfois lourdement.

La revente poserait une difficulté du même ordre. Il faudrait écouler 1,37 million d’euros de livres anciens sur un marché étroit, international et très spécialisé, qui n’absorbe pas des centaines de volumes d’un coup. Les vendre au prix demanderait du temps et une compétence particulière ; les vendre vite reviendrait sans doute à en tirer beaucoup moins.

Il ne faut évidemment pas en conclure qu’aucun libraire n’obtient de crédit bancaire. Certaines maisons en obtiennent, adossé à un bien immobilier, à une caution personnelle ou simplement à une relation ancienne — et notre maison témoin a bien un emprunt en cours. Mais la faiblesse du poste suggère que le stock lui-même n’est pas ce qui déclenche le crédit.

En revanche, la maison est bel et bien endettée. Ses associés et des prêteurs privés lui ont avancé 497 400 €, un quart de son bilan. L’argent existe ; il vient d’ailleurs.

6. Pourquoi il n’y a que 3 800 € en caisse?

Presque tout ce que possède la maison est immobilisé : soit dans des livres qui attendent un acheteur, soit dans des factures que des clients n’ont pas encore réglées.

Faisons le test le plus simple. Si l’on met les livres de côté — parce qu’on ne peut pas les vendre du jour au lendemain —, la maison dispose de 633 200 € entre son compte en banque et l’argent qu’on lui doit. Or elle a 1 227 300 € à payer dans l’année qui vient.

Elle couvre donc un peu plus de la moitié de ses échéances immédiates. Un an plus tôt, elle en couvrait les trois quarts.

Ce n’est pas anormal dans ce métier, et il ne faut pas y voir une faillite imminente : les clients paieront, et les vendeurs sont patients. Mais cela veut dire une chose précise — la maison n’a aucune marge de sécurité. Un client qui tarde, un fournisseur qui s’impatiente, et il faut vendre dans l’urgence.

Un chiffre va dans le même sens : ses clients lui doivent 600 900 €, en hausse de 58 % en un an. Elle accorde donc à ses acheteurs les délais qu’elle obtient elle-même de ses vendeurs. Personne ne paie comptant, à aucun bout de la chaîne.

7. La librairie a gagné de l’argent et s’est appauvrie

Voici le paradoxe le plus utile de tout ce dossier.

Dans le cas réel dont ce modèle est tiré, le compte de résultat n’est pas publié. Mais un chiffre le trahit : l’impôt. On ne paie pas d’impôt sur une perte. Or l’impôt dû est passé de 14 400 à 31 600 €, soit plus du double.

En appliquant le taux normal de 25 %, cela donne :

Année NAnnée N-1
Bénéfice avant impôt≈ 126 400 €≈ 57 600 €
Impôt31 600 €14 400 €
Bénéfice net≈ 94 800 €≈ 43 200 €

Reconstitution à partir de l’impôt. Voir les réserves en fin d’article.

Le bénéfice a plus que doublé. Et pourtant, on l’a vu, la part du propriétaire a baissé de 67 800 €.

Comment est-ce possible ? Parce que le propriétaire a sorti de la société plus qu’elle n’a gagné. Il a encaissé environ 162 600 €, les 94 800 € de bénéfice, plus 67 800 € pris sur les réserves accumulées les années précédentes.

Ce n’est ni une faute ni une anomalie : c’est un choix. Mais il explique pourquoi la question « cette librairie est-elle rentable ? » n’a pas de réponse simple. Elle gagne de l’argent, son propriétaire le retire, et son bilan s’affaiblit. Les trois sont vrais en même temps.

8. Dix ans d’histoire

Deux exercices ne suffisent pas, et ils se prêtent au contresens. Un stock qui gonfle de 42 % ressemble à une maison qui grandit. Ce n’est pas la seule lecture possible, et probablement pas la bonne.

Un stock qui grossit n’est pas un signe de croissance.

Il y a deux façons d’arriver au même chiffre : acheter beaucoup, ou ne plus vendre. Le bilan les distingue mal. Ce qui les sépare tient à la raison pour laquelle les dettes montent : parce que le libraire commande, ou parce qu’il n’arrive plus à payer.

Voici les dix exercices.

N-9N-8N-7N-6N-5N-4N-3N-2N-1N
Stock (k€)5205666046517007427958609601 365
Part du stock non payée22 %25 %28 %31 %35 %39 %45 %51 %60 %84 %
Part revenant au propriétaire48 %47 %45 %43 %41 %39 %36 %33 %23 %13 %
Argent en banque (k€)1861711521381211048872214
Argent dû par les clients (k€)96112131158186215252301380601
Prêts des associés (k€)219233240268288307325361450497

Il ne s’est rien passé. Aucune faillite, aucun procès, aucune mauvaise affaire spectaculaire (enfin si, une chose, mais nous la garderons silencieuse). Pas une seule année n’est catastrophique. C’est une pente, et c’est ce qui la rend difficile à voir de l’intérieur.

Le stock a été multiplié par 2,6. L’argent en banque a été divisé par 49.

Voilà la phrase à retenir. Une maison qui aurait grandi aurait vu les deux monter ensemble. Ici, l’un remplace l’autre : chaque année, un peu plus de valeur passe du compte en banque au rayonnage, et n’en revient pas.

Les livres s’accumulent parce qu’ils partent moins vite. Le stock progresse de 7 à 8 % par an, régulièrement, sans à-coup. Ce n’est pas le profil d’un acheteur opportuniste, qui achèterait par sauts quand une belle bibliothèque se présente. C’est le profil d’un fonds qui ne s’écoule plus assez vite pour se renouveler.

Et il faut bien le payer. La part non réglée passe de 22 à 84 %, sans reculer une seule année sur dix. Là encore, l’absence d’irrégularité est le signe : une maison qui achète beaucoup une année et digère la suivante ferait des vagues. Une courbe aussi lisse traduit autre chose — le libraire règle de plus en plus tard, un peu plus chaque année.

Les clients aussi paient de plus en plus tard. L’argent qu’ils doivent est passé de 96 000 à 600 900 €, six fois plus, quand le stock ne faisait que doubler. Le libraire accorde des délais qu’il n’accordait pas avant. On fait cela quand on veut conclure une vente dont on n’est pas sûr, ou dont on a besoin.

Le propriétaire a comblé les trous. Les prêts des associés montent de 219 400 à 497 400 €, sans jamais reculer. Ce n’est plus un dépannage : c’est de l’argent personnel remis chaque année dans une maison qui n’en produit plus assez. Sans trahir de secret, il semble que la source soit familiale.

Et pourtant l’année N est bénéficiaire. L’impôt dû, qui déclinait doucement de 26 000 à 12 000 € au fil de la décennie, remonte brutalement à 31 600 €. Une belle pièce est partie, et elle a fait l’exercice. C’est ainsi que vivent beaucoup de maisons anciennes : quelques ventes exceptionnelles masquent une érosion continue. Un bon millésime ne dit rien de la tendance.

Le plus troublant est ceci. Vue de la rue, cette maison n’a jamais eu autant de livres. Ses rayonnages sont plus fournis qu’il y a dix ans, son fonds vaut davantage, sa vitrine impressionne. Et elle a 3 800 € en banque.

Quatre enseignements de cette trajectoire

Une librairie en difficulté ressemble à une librairie qui prospère. C’est le plus utile à retenir, et le plus contre-intuitif. Au fil de ces dix ans, les rayonnages se sont garnis, le fonds s’est enrichi, la vitrine est devenue plus impressionnante. Un visiteur qui reviendrait après une décennie d’absence trouverait la maison plus belle qu’avant. Ce que l’on voit en entrant chez un libraire ne renseigne en rien sur sa santé.

Le déclin n’a pas d’événement, et c’est ce qui le rend dangereux. Pas une seule année n’est mauvaise. Dix années légèrement moins bonnes que la précédente, et la maison a changé de nature sans que personne, à l’intérieur, ait eu à décider quoi que ce soit. Il n’y a jamais eu de mois où il aurait fallu s’alarmer. C’est aussi pourquoi une telle pente est si difficile à redresser : quand elle devient visible, elle dure depuis huit ans.

Les délais de paiement sont l’alarme, pas les ventes. Un libraire qui règle ses vendeurs de plus en plus tard et accorde à ses acheteurs des facilités qu’il n’accordait pas dit quelque chose que son chiffre d’affaires ne dit pas. Il vit sous tension. C’est le seul signal qu’un observateur extérieur puisse réellement capter — et il circule vite dans un métier où tout le monde achète à tout le monde.

Une maison peut mourir riche. Son fonds n’a jamais autant valu au marché, et elle peut ne pas passer l’année. Les deux propositions ne se contredisent pas : la richesse est dans les rayonnages, l’argent manquant est à la banque, et l’un ne devient l’autre qu’une pièce à la fois. C’est la manière la plus ordinaire dont disparaît une librairie ancienne : non pas ruinée, mais illéquide.

9. La valeur du stock

Il reste un point, et il change le jugement qu’on porte sur tout le reste.

La règle comptable est à sens unique. Un livre entre au bilan à son prix d’achat. Si sa valeur monte, on ne change rien : il reste inscrit au prix payé, quelle que soit sa cote aujourd’hui. Si elle baisse, en revanche, il faut le déprécier. Les hausses sont invisibles, les baisses sont obligatoires.

Dans un commerce ordinaire, cela n’a aucune importance : le stock est renouvelé plusieurs fois par an, les prix inscrits datent de quelques mois. Dans la librairie ancienne, parfois, le stock ne tourne pas. Un volume peut rester en rayon vingt ans, et il y figure toujours au prix payé en son temps.

Décomposons les 1 365 300 € selon l’ancienneté :

Acheté…Inscrit au bilanVaudrait aujourd’hui
En N et N-1700 000 €≈ 700 000 €
Entre N-5 et N-2400 000 €≈ 640 000 €
Avant N-9265 300 €≈ 795 900 €
Total1 365 300 €≈ 2 135 900 €

Les achats récents sont au bilan à peu près à leur valeur : ils ont été payés au prix d’aujourd’hui. Le fonds ancien, lui, est inscrit au prix des années 2000. Le même stock vaut 1,37 million dans les comptes et près de 2,14 millions au marché.

D’où une conclusion contre-intuitive : plus une maison est ancienne, moins ses comptes disent la vérité sur ce qu’elle possède. Une librairie fondée il y a cinq ans a un bilan fidèle. Une maison qui accumule depuis quatre générations porte un fonds dont la valeur comptable peut être une fraction de la valeur réelle.

Ce qui veut dire que les 268 100 € vus plus haut sous-estiment la maison. Il faut y ajouter plusieurs centaines de milliers d’euros dormant au rayon. Cette richesse est réelle. Elle est invisible. Et elle ne se transforme en argent qu’une pièce à la fois.

10. Et pourtant, le fonds ancien ruine le rendement

On pourrait en conclure qu’il suffit de garder. C’est faux…

Prenons un exemplaire acheté 1 000 € et revendu 2 500 €. Le libraire gagne 1 500 €, quelle que soit la durée. Mais pendant tout ce temps, ses 1 000 € étaient immobilisés dans ce livre au lieu de servir à autre chose. Ramenons donc ce gain à un rendement annuel, comme on le ferait pour un placement :

Le livre part au bout de…Rendement par an
6 mois525 %
1 an150 %
3 ans36 %
5 ans20 %
10 ans10 %
20 ans4,7 %

Même livre, même prix de vente, même bénéfice de 1 500 €. Ce qui change, c’est uniquement le temps pendant lequel l’argent est resté bloqué.

Un livre gardé vingt ans rapporte 4,7 % par an. À peine mieux qu’un placement sans trop de risque, sans loyer à payer et sans avoir à trouver l’acheteur.

Voilà pourquoi les prix des libraires anciens paraissent élevés. Un coefficient de deux ou trois n’est pas de la gourmandise : c’est ce qu’il faut pour que l’attente rapporte quelque chose. Sur une pièce gardée dix ans, un coefficient de 2 rapporte 7 % par an. Sur une pièce gardée vingt ans, il rapporte 3,5 %.

Et c’est la tension centrale du métier. Les deux sections se répondent : le fonds ancien s’apprécie au marché — il enrichit le patrimoine — pendant qu’il ruine le rendement de l’exploitation. Le libraire qui garde devient plus riche et gagne moins bien sa vie. Ces deux phrases sont vraies ensemble, et c’est ce qui rend ce commerce si difficile à juger de l’extérieur.

Une seule chose peut faire réellement baisser la valeur d’un livre : un domaine qui passe de mode, une spécialité qui s’effondre. Cela existe, et c’est ce que traduit la dépréciation au bilan. Mais c’est un accident de marché, pas un effet du temps.

11. Conclusions (dans le cadre d’une librairie prestigieuse):

  • Une librairie ancienne « prestigieuse », puisque c’est le cas ici, c’est avant tout un stock (si l’on écarte bien sûr les compétences du libraire, qu’il est diffcile de chiffrer comptablement). il représente plus de 70 % de ce qu’elle possède. Pas de murs (dans le cas présent), pas de matériel, pas de trésorerie.
  • Ce stock ne lui appartient qu’en partie. Les quatre cinquièmes sont dus à ceux qui les lui ont vendus. Le libraire n’est pas le capitaliste qu’on imagine ; il fait porter son fonds par sa chaîne de valeur.
  • Le crédit bancaire y tient une place réduite. Ce sont surtout les vendeurs, les associés et des prêteurs privés qui tiennent l’édifice.
  • Elle n’a pas d’argent. 3 800 € en caisse, et de quoi couvrir la moitié de ses échéances de l’année.
  • Le prestige de la vitrine ne dit rien de la solidité. Deux millions d’actif, 268 100 € réellement détenus.
  • Mais elle est plus riche que ses comptes ne l’avouent. Le fonds ancien vaut au marché bien davantage que son prix d’achat — une richesse réelle, invisible et illiquide… sauf changement de mode si le libraire est sur une thématique forte.
  • Et c’est précisément ce qui la fragilise. Plus le fonds dort, plus il vaut, moins il rapporte. Un libraire qui garde s’enrichit lentement et gagne mal sa vie.

Sic transit gloria mundi.

GUILDE · OM/BILAN

La lettre du bibliophile

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Portrait de relieur: Pierre-Marcellin Lortic (1822 – 1892) dit « Le Frondeur »

Portrait de relieur: Pierre-Marcellin Lortic (1822 – 1892) dit « Le Frondeur »

Amis Bibliophiles bonjour,

1855. Le rapport de l’Exposition universelle est sans appel pour ce qui est de la reliure quand il assène ce terrible axiome : « Nous ne pouvons que copier les anciens ». Et Clément de Ris confirmera quelques années plus tard cette exigence de la clientèle des bibliophiles du xixe siècle, pour lesquels la référence restera longtemps le pastiche et les reliures rétrospectives, en écrivant : « […] quand nos relieurs modernes veulent faire un chef d’œuvre, ils ont le bon esprit de se borner à imiter ce que l’on faisait il y a trois cents ans ». Ce goût aura une influence majeure sur les reliures créées à l’époque, faisant des quelques iconoclastes des figures majeures de la reliure au xixe siècle, ainsi Marius Michel, ainsi également Pierre-Marcellin Lortic, dit « Le Frondeur ».
Né à Saint-Gaudens le 4 avril 1822, le Gascon Pierre-Marcellin Lortic, arrive à Paris à la fin des années 1830 et intègre comme ouvrier l’atelier de Pierre-Paul Gruel. Le jeune homme se distingue par un fort caractère et des conceptions personnelles qu’il affirme haut et fort, avec son fort accent méridional. En 1844, alors qu’il n’a que 22 ans, il s’installe à son compte et ouvre un premier atelier au 199 rue Saint-Honoré, adresse qui sera la sienne jusqu’à son déménagement au 1 rue de la Monnaie, vers 1860.
LorticPour favoriser son installation, il privilégie pendant un temps les décors rétrospectifs très en vogue à l’époque, en particulier avec ses plaquettes réputées pour leur finesse et leur parfaite exécution. Les reliures de Pierre-Marcellin Lortic se distinguent par le poli de leur maroquin, leur fermeté, leur légèreté (plats minces qui nécessitèrent hélas parfois l’emploi du  laminoir, comme l’indique Quentin-Bauchart), la finesse de leurs cartons et leurs nerfs très pincés, et la subtilité de leur dorure, même si « Le Frondeur » n’est pas doreur et qu’il confie ses travaux aux plus grands spécialistes de l’époque, notamment Wampflug et Maillard.
Cette finesse attirera d’ailleurs quelques critiques, dont celles des amateurs de reliures exécutées par Trautz, très grand relieur, mais auquel on peut néanmoins faire le reproche d’avoir caché une absence presque totale de créativité derrière un savoir-faire irréprochable. Ces détracteurs qualifièrent ainsi le style de Lortic de « lorticulture ». Là où Lortic crée, avec une technique qui peut parfois, il est vrai, prêter à débat, l’austère Trautz se contente d’imiter les anciens. Tout en somme, y compris la dorure profonde de Trautz, qui repassait trois ou quatre fois sur le même filet, et celle plus légère de Lortic, distinguait les deux maîtres.
Alors que Trautz est austère et se plie volontiers aux caprices de sa clientèle en matière de reliures rétrospectives, Lortic « Le Frondeur » est un original : il fuit les conseils et les recommandations de la clientèle, et accroche un panneau « défense d’entrer » sur la porte de son atelier pour décourager ceux parmi les amateurs qui voudraient influer trop lourdement sur ses choix. Mais surtout, Lortic est un innovateur, et au delà de son perfectionnisme et de la maîtrise incontestable dont il fera preuve, il va révolutionner cet art industriel qu’est la reliure, que ce soit au niveau de la relation avec le bibliophile, de l’approche commerciale et même de la technique.
Techniquement, les deux apports principaux de Lortic à la reliure française du xixe  siècle sont le recours aux gardes de brocart ou de soie moirée, et le décor à caissons, qu’il créera à l’époque où il est l’un des premiers à s’émanciper de la tendance rétrospective. Le décor à caissons est une variante du décor « plafonnant » à compartiments, caractéristique de son prédécesseur et « pays », Le Gascon. Il consiste à couvrir la reliure ou la doublure d’un ouvrage de caissons dorés, eux-mêmes remplis de dorures très fines et de fers tortillés de pur « estyle », accent méridional oblige.
La relation que développe Lortic avec ses clients est également particulière : il a une conception très personnelle de son art et n’apprécie que modérément la critique et le conseil des bibliophiles. De là naîtra peut-être sa principale innovation commerciale : ne plus attendre le client, acquérir lui-même des ouvrages, les relier à son goût et les proposer directement à la vente dans un atelier qui devient également, par le fait, une librairie. Le concept est révolutionnaire, à une époque où la reliure de luxe procède de la commande d’un particulier qui apporte ensuite son ouvrage chez le relieur, avec ses indications. Il vaudra à Lortic les critiques des libraires et des amateurs, mais démontre que le relieur avait une très bonne connaissance du livre et des goûts de l’époque, si ce n’est bibliographique.
Son goût le pousse d’ailleurs plutôt vers des ouvrages d’exception ou des raretés bibliographiques dont il ne se dessaisit qu’avec réticence pour les vendre aux grands bibliophiles de son époque qui sont ses clients : Didot, Lesoufaché, le duc de Parme, le duc d’Aumale, Daguin, le duc de Rivoli, Edmond de Goncourt, Poulet-Malassis, Asselineau, Banville et bien sûr Baudelaire avec lequel il nouera une relation particulière.
La vente de la bibliothèque de Pierre-Marcellin Lortic, qui se tient à Drouot les vendredi 19 et samedi 20 Janvier 1894, en apportera d’ailleurs la démonstration éclatante : les 204 livres du catalogue (Paris, Ém. Paul, L. Huard et Guillemin, 1894), répartis par thèmes, Théologie, Sciences et Arts, Beaux-Arts, Belles-Lettres et Histoire, sont tous, ou presque, des ouvrages rares, habillés de reliures de luxe signées Lortic, mais également Le Gascon, Duru, David, Marius-Michel, Niedrée, Capé, Masson-Debonnelle, Gruel  … et même Trautz.
Pierre-Marcellin Lortic semble avoir une prédilection pour les xvie et xviie siècles, et on note aussi bien des livres d’Heures du xvie siècle, des incunables, une série de Rommant de la rose, une édition originale des  Fleurs du mal, reliée par Lortic, qu’un curieux exemplaire de La Peau de chagrin de Balzac, formé des épreuves sur lesquelles l’édition originale a été imprimée : elles portent des corrections et des annotations de la main de Balzac, et signées, ainsi que plusieurs bons à tirer, de ses initiales « H. B. » ou « Bc ».
Romans & Contes, Voltaire, relié par LorticLe catalogue des livres se termine par une dizaine d’ouvrages bibliographiques, dont l’édition originale de L’Enfer du bibliophile par Charles Asselineau, avec un envoi de l’auteur, qui consacre une partie de son 9e chapitre à son ami Lortic (le bibliophile et son démon lui rendent visite en son atelier de la Monnaie) et les ouvrages de Gruel ou Uzanne sur la reliure. Le 201e lot du catalogue est Statuts et règlements pour la communauté des maistres relieurs et doreurs de  livres de la ville et université de Paris (Paris, P.G. Le Mercier, 1750) relié par Lortic.
Intéressé par les statuts de ses prédécesseurs du xviiie siècle, Lortic sera également un membre important de la communauté des relieurs du xixe siècle, un membre reconnu par ses pairs, qui iront même jusqu’à rédiger une pétition pour que leur confrère, retiré des affaires en 1884, soit membre du jury de l’Exposition universelle de 1889.
Pierre-Marcellin Lortic aura d’ailleurs été lui même récompensé à de nombreuses reprises, aux Expositions universelles de Londres (1851, il n’a alors que 29 ans), Paris (1855 et 1878), Vienne (1873) et Philadelphie (1876), avant d’être le premier relieur français fait chevalier de la Légion d’honneur en 1878. Ces multiples décorations figurent d’ailleurs sur son étiquette de relieur que l’on peut parfois retrouver en haut du premier feuillet de garde, en plus de son fer, situé au centre du premier contre-plat.



Fer de LorticPierre-Marcellin Lortic met fin à ses activités professionnelles en 1884. Il eut quatre fils, dont deux, Marcellin et Paul, lui succédèrent. On identifie leurs reliures par les signature « Lortic Frères », et « Lortic Fils », qui est celle de Marcellin. L’association des deux frères se termine en 1891, et c’est Marcellin seul qui reprend alors l’activité paternelle, dans l’atelier familial de la rue de la Monnaie, puis au 50 rue Saint-André-des-Arts, et enfin au 7 rue Guénégaud.
Baudelaire appréciait la finesse du travail de Lortic dont il fut très proche, au point qu’il lui confia huit exemplaires de l’édition originale des Fleurs du mal, dont trois des vingt exemplaires sur Hollande : son propre exemplaire, celui qu’il destinait à sa mère et qui sera finalement offert à Achille Fould et celui d’Aglaé Sabatier, qui inspira plusieurs poèmes des Fleurs du mal. Ces trois exemplaires furent reliés en plein maroquin, ainsi que l’un des exemplaires sur papier ordinaire, destiné à l’avocat du poète, Gustave Chaix d’Est-Ange, alors que les quatre autres exemplaires, tous sur papier ordinaire, furent reliés par Lortic en demi-maroquin janséniste.
Dans son article Les Exemplaires sur hollande de l’originale des Fleurs du mal ( In Bulletin du Bibliophile. Paris, Promodis, 1975, III), Maurice Chalvet décrit ces quatre exemplaires comme caractérisés « par la minceur des cartons, l’étroitesse des chasses, le bombé accentué du dos, la finesse de cinq nerfs, très saillants, sertis de caisssons à froid, et la dorure du titre effleurant à peine le maroquin, très poli. L’ouvrage trouve un surcroît d’élégance dans le fait qu’il a été battu presque à l’excès. Toutes choses propres aux demi-reliures que Lortic semble avoir abandonnées, une fois le grand succès venu ». Baudelaire confiait également d’autres ouvrages à Pierre-Marcellin Lortic dont son exemplaire de Madame Bovary sur vélin.Dos d’ouvrages reliés par LorticConsidéré comme l’un des plus importants relieurs du xixe siècle, Pierre-Marcellin Lortic a cristallisé les passions de ses contemporains et son imagination est salutairement venue remettre en cause la mode des reliures rétrospectives, pour ouvrir la voie à des successeurs célèbres comme Marius Michel. C’est justement parce que l’homme était « espécial » – combien de relieurs laissèrent une bibliothèque de cette qualité ? – et que son approche contrariait les habitudes bien ancrées de certains bibliophiles, que les opinions à son sujet manquèrent souvent de mesure, même si aujourd’hui tous s’accordent à faire de lui l’un des relieurs majeurs du xixe. En voici trois en guise de conclusion :
Ernest Quentin-Bauchart : « Je ne partage donc à aucun degré l’intolérance de certains de mes amis, fervents adorateurs de Trautz, qui achetaient des Lortic pour se donner le plaisir de les casser et de les jeter par la fenêtre, ou qui s’écriaient « que s’ils étaient jamais damnés, leur enfer serait de remuer une de ses reliures » ! »
Edmond de Goncourt : « Mais, pour moi, quand il est dans ses bons jours, Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs. C’est le roi de la reliure janséniste, de cette reliure toute nue, où nulle dorure ne distrait l’œil d’une imperfection, d’une bavochure, d’un filet maladroitement poussé, d’une arête mousse, d’un nerf balourd, – de cette reliure où se reconnaît l’habileté d’un relieur ainsi que l’habileté d’un potier dans une porcelaine blanche non décorée. Nul relieur n’a, comme lui, l’art d’écraser une peau et de faire de sa surface polie, la glace fauve qu’il obtient dans le brun d’un maroquin La Vallière ; nul, comme lui, n’a le secret de ces petits nerfs aigus qu’il détache sur le dos minuscule des  mignonnes et suprêmement élégantes plaquettes que lui seul a faites. » Le même se permettra cette boutade, inscrite sur la garde d’un demi-maroquin de Pierre-Marcellin Lortic : « dans une de ces demi-reliures à petits nerfs, comme aucun relieur, soit ancien soit moderne, n’est arrivé à en faire – des petits-nerfs auprès desquels les nerfs de Bauzonnet sont des nerfs de choumaque et de rapetasseur de chaussures. »
Relieur, libraire, bibliophile, gascon, Pierre-Marcellin Lortic, dit « Le Frondeur », s’est éteint à Paris le 16 avril 1892.
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Source: La Nouvelle Revue des Livres Anciens III
Bibliographie:Catalogue de la bibliothèque de feu M. Lortic. Paris, Ém. Paul, L. Huard et Guillemin, 1894.Chalvet (Maurice). Les Exemplaires sur hollande de l’originale des Fleurs du mal. In Bulletin du Bibliophile. Paris, Promodis, 1975, III.Devauchelle (Roger). La Reliure. Recherches historiques, techniques et biographiques sur la reliure française. Paris, Éditions Filigranes, 1995.

Quentin-Bauchart (Ernest). Mélanges bibliographiques (1895-1903). Paris, Henri Leclerc, 1904.

2 Commentaires

  1. Voilà un mode de fonctionnement que je ne connaissais pas du tout … Je ne savais pas que le crédit était aussi présent dans le monde de la librairie ancienne … Je m’en souviendrai lors de mon prochain achat important ! Plus sérieusement, je trouve cet équilibre très instable et dangereux.

  2. aurais-tu eu la tentation de reprendre à ton compte une librairie prestigieuse ??
    — je ne crois pas être client de ce genre de librairies. Mais il m’est arrivé d’acheter plusieurs livres « bradés » – prix affichés divisés par 5 – à une librairie bien connue, qui semble pourtant bien se porter – vu de l’extérieur. J’ai pensé à un pb ponctuel de trésorerie – ce qui ne semble pas impossible d’après cet article.

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