Plongée dans les comptes d’une librairie ancienne « prestigieuse »

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.

Amis bibliophiles bonjour,

Nous avons tous l’habitude de visiter les librairies et de parcourir les rayonnages, mais c’est une visite différente que je vous propose aujourd’hui, puisque j’ai eu accès aux « comptes » d’une librairie prestigieuse, dont je vous livre ici, une analsye détaillée, tout en préservant son anonymat. C’est une maison historique, avec un nom qui fait le prestige de la librairie ancienne française.

A quoi sert un bilan?

Un bilan est une photographie prise un jour donné — en général le 31 décembre. Elle répond à deux questions, et à deux seulement.

Que possède la librairie ? Ses livres, l’argent qu’on lui doit, ce qu’elle a en banque, ses meubles. C’est ce qu’on appelle l’actif.

Que doit-elle et à qui? À ses fournisseurs, à sa banque, au fisc. C’est le passif.

La différence entre les deux — ce qui resterait si l’on vendait tout et remboursait tout — est la part qui appartient vraiment au propriétaire.

Une chose que le bilan ne dit pas : combien la maison a vendu dans l’année, et combien elle a gagné. Cela figure dans un autre document, le compte de résultat. Et en France, une librairie de cette taille a le droit de ne pas le publier. La quasi-totalité d’entre elles exerce ce droit.

Nous n’aurons donc que la photographie. On verra qu’elle suffit largement.

Metsys, QuentinPays-Bas du Sud, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 1444 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010061690 – https://collections.louvre.fr/CGU

1. Ce que la librairie possède

Année NAnnée N-1
Les livres en stock1 365 300 €959 800 €
L’argent que lui doivent ses clients600 900 €380 400 €
Divers (acomptes, loyers payés d’avance)28 500 €79 300 €
L’argent en banque3 800 €21 400 €
Les meubles, l’ordinateur, les rayonnages1 400 €1 500 €
Total1 999 900 €1 442 400 €

Deux chiffres sautent aux yeux.

Les livres représentent 68 % de tout ce que possède la maison. Et le reste n’est pas ce qu’on croit : ce ne sont ni des murs, ni du matériel, ni de l’argent. Les 32 % restants sont presque entièrement constitués de factures impayées — 600 900 € que des acheteurs doivent encore à la maison, soit 30 % du total à eux seuls. Le solde, moins de 2 %, se partage entre quelques acomptes versés, 3 800 € en banque et 1 400 € de mobilier.

Autrement dit : une librairie ancienne possède des livres et des créances. Rien d’autre.

Le mobilier ne vaut plus que 1 400 €. Ce n’est pas une erreur : les meubles et les ordinateurs perdent chaque année une part de leur valeur au bilan, jusqu’à ne plus rien valoir. C’est ce qu’on appelle l’amortissement. Ici, le matériel a coûté 42 700 € au fil des ans et il est aujourd’hui inscrit pour 1 400 €. Autrement dit : rien n’a été investi depuis longtemps. Pas de nouvelle vitrine, pas de réaménagement.

Et une bizarrerie : 3 800 € en banque. Sur une maison qui possède deux millions d’euros. On y revient plus loin.

2. Ce que la librairie doit

Année NAnnée N-1
À ceux qui lui ont vendu les livres1 147 200 €576 700 €
Aux associés et à des prêteurs privés497 400 €450 200 €
À la banque40 000 €57 000 €
Au fisc31 600 €14 400 €
Divers15 600 €8 200 €
Total des dettes1 731 800 €1 106 500 €

3. Ce qui reste vraiment au propriétaire

Deux millions d’actif, moins 1 731 800 € de dettes.

Il reste 268 100 €.

C’est tout. Sur une maison qui possède pour 1,37 million de livres, la part réellement détenue par son propriétaire est de 268 100 € — 13 % du total.

Un an plus tôt, c’était 335 900 €, soit 23 %. La part du propriétaire a fondu de moitié en proportion, et elle a baissé de 67 800 € en valeur.

4. Le point central : les livres ne sont pas payés

Reprenons les deux chiffres qui comptent. La maison détient pour 1 365 300 € de livres. Elle doit 1 147 200 € à ceux qui les lui ont vendus. Le rapport est de 84 %.

Qui sont ces créanciers ? Un libraire ancien n’a pas de fournisseur au sens ordinaire — pas d’éditeur, pas de grossiste. Il achète à un particulier qui vend la bibliothèque de son père, à un confrère, à une maison de ventes après une adjudication. Et souvent on peut lui accorder un délai pour payer. Au moins dans le dernier cas, si ce n’est les deux derniers.

En conclusion, la librairie a devant elle un fonds de 1,37 million d’euros, et elle a déjà engagé 1,15 million pour l’acquérir. La différence — 218 100 € — est la seule partie du stock qui soit vraiment libre de dette.

Pour autant, on ne peut pas affirmer que 84 % des livres en rayon ne sont pas payés. Les deux chiffres ne se correspondent pas volume par volume : une dette peut concerner un livre déjà revendu, et un ouvrage en rayon depuis dix ans est réglé depuis longtemps. C’est un rapport entre deux masses à une même date, pas un inventaire des impayés.

Ce qui est solide, en revanche, c’est le mouvement. Un an plus tôt, la proportion était de 60 %. Et le détail est plus parlant encore : les dettes envers les vendeurs ont doublé — elles ont augmenté de 99 % — alors que le stock n’augmentait que de 42 %.

La maison n’a donc pas seulement acheté davantage. Elle a acheté davantage à crédit.

Voilà qui renverse l’image qu’on se fait du métier. On imagine un(e) libraire qui immobilise patiemment son épargne dans des livres rares. Le bilan dit autre chose : le fonds existe, il domine tout, mais il est porté aux quatre cinquièmes par ceux qui l’ont vendu. Cela ouvre aussi une perspective pour l’acheteur: plus souvent qu’on ne pense, on peut acheter à crédit.

5. Pourquoi le financement bancaire est si faible

La maison doit 40 000 € à sa banque. Deux pour cent de son bilan.

Faut-il y voir un choix du libraire ou une réticence du prêteur ? Le bilan ne le dit pas. Mais on peut avancer une explication, et elle tient à la nature même de la marchandise.

Une banque prête généralement contre une garantie. Si l’emprunteur ne rembourse pas, elle saisit un bien et le revend. Pour accepter, elle a donc besoin de savoir approximativement combien vaut ce bien, et à qui elle pourrait le céder.

Or la valeur d’un livre ancien serait, pour elle, difficile à établir. Elle dépend de la reliure, de l’état, de l’ancien propriétaire, du nombre d’exemplaires connus dans le monde. La personne la mieux placée pour l’apprécier serait souvent le libraire lui-même — c’est-à-dire celui qui sollicite le prêt. Et le bilan n’aiderait guère : on verra plus loin qu’il sous-évalue le stock, parfois lourdement.

La revente poserait une difficulté du même ordre. Il faudrait écouler 1,37 million d’euros de livres anciens sur un marché étroit, international et très spécialisé, qui n’absorbe pas des centaines de volumes d’un coup. Les vendre au prix demanderait du temps et une compétence particulière ; les vendre vite reviendrait sans doute à en tirer beaucoup moins.

Il ne faut évidemment pas en conclure qu’aucun libraire n’obtient de crédit bancaire. Certaines maisons en obtiennent, adossé à un bien immobilier, à une caution personnelle ou simplement à une relation ancienne — et notre maison témoin a bien un emprunt en cours. Mais la faiblesse du poste suggère que le stock lui-même n’est pas ce qui déclenche le crédit.

En revanche, la maison est bel et bien endettée. Ses associés et des prêteurs privés lui ont avancé 497 400 €, un quart de son bilan. L’argent existe ; il vient d’ailleurs.

6. Pourquoi il n’y a que 3 800 € en caisse?

Presque tout ce que possède la maison est immobilisé : soit dans des livres qui attendent un acheteur, soit dans des factures que des clients n’ont pas encore réglées.

Faisons le test le plus simple. Si l’on met les livres de côté — parce qu’on ne peut pas les vendre du jour au lendemain —, la maison dispose de 633 200 € entre son compte en banque et l’argent qu’on lui doit. Or elle a 1 227 300 € à payer dans l’année qui vient.

Elle couvre donc un peu plus de la moitié de ses échéances immédiates. Un an plus tôt, elle en couvrait les trois quarts.

Ce n’est pas anormal dans ce métier, et il ne faut pas y voir une faillite imminente : les clients paieront, et les vendeurs sont patients. Mais cela veut dire une chose précise — la maison n’a aucune marge de sécurité. Un client qui tarde, un fournisseur qui s’impatiente, et il faut vendre dans l’urgence.

Un chiffre va dans le même sens : ses clients lui doivent 600 900 €, en hausse de 58 % en un an. Elle accorde donc à ses acheteurs les délais qu’elle obtient elle-même de ses vendeurs. Personne ne paie comptant, à aucun bout de la chaîne.

7. La librairie a gagné de l’argent et s’est appauvrie

Voici le paradoxe le plus utile de tout ce dossier.

Dans le cas réel dont ce modèle est tiré, le compte de résultat n’est pas publié. Mais un chiffre le trahit : l’impôt. On ne paie pas d’impôt sur une perte. Or l’impôt dû est passé de 14 400 à 31 600 €, soit plus du double.

En appliquant le taux normal de 25 %, cela donne :

Année NAnnée N-1
Bénéfice avant impôt≈ 126 400 €≈ 57 600 €
Impôt31 600 €14 400 €
Bénéfice net≈ 94 800 €≈ 43 200 €

Reconstitution à partir de l’impôt. Voir les réserves en fin d’article.

Le bénéfice a plus que doublé. Et pourtant, on l’a vu, la part du propriétaire a baissé de 67 800 €.

Comment est-ce possible ? Parce que le propriétaire a sorti de la société plus qu’elle n’a gagné. Il a encaissé environ 162 600 €, les 94 800 € de bénéfice, plus 67 800 € pris sur les réserves accumulées les années précédentes.

Ce n’est ni une faute ni une anomalie : c’est un choix. Mais il explique pourquoi la question « cette librairie est-elle rentable ? » n’a pas de réponse simple. Elle gagne de l’argent, son propriétaire le retire, et son bilan s’affaiblit. Les trois sont vrais en même temps.

8. Dix ans d’histoire

Deux exercices ne suffisent pas, et ils se prêtent au contresens. Un stock qui gonfle de 42 % ressemble à une maison qui grandit. Ce n’est pas la seule lecture possible, et probablement pas la bonne.

Un stock qui grossit n’est pas un signe de croissance.

Il y a deux façons d’arriver au même chiffre : acheter beaucoup, ou ne plus vendre. Le bilan les distingue mal. Ce qui les sépare tient à la raison pour laquelle les dettes montent : parce que le libraire commande, ou parce qu’il n’arrive plus à payer.

Voici les dix exercices.

N-9N-8N-7N-6N-5N-4N-3N-2N-1N
Stock (k€)5205666046517007427958609601 365
Part du stock non payée22 %25 %28 %31 %35 %39 %45 %51 %60 %84 %
Part revenant au propriétaire48 %47 %45 %43 %41 %39 %36 %33 %23 %13 %
Argent en banque (k€)1861711521381211048872214
Argent dû par les clients (k€)96112131158186215252301380601
Prêts des associés (k€)219233240268288307325361450497

Il ne s’est rien passé. Aucune faillite, aucun procès, aucune mauvaise affaire spectaculaire (enfin si, une chose, mais nous la garderons silencieuse). Pas une seule année n’est catastrophique. C’est une pente, et c’est ce qui la rend difficile à voir de l’intérieur.

Le stock a été multiplié par 2,6. L’argent en banque a été divisé par 49.

Voilà la phrase à retenir. Une maison qui aurait grandi aurait vu les deux monter ensemble. Ici, l’un remplace l’autre : chaque année, un peu plus de valeur passe du compte en banque au rayonnage, et n’en revient pas.

Les livres s’accumulent parce qu’ils partent moins vite. Le stock progresse de 7 à 8 % par an, régulièrement, sans à-coup. Ce n’est pas le profil d’un acheteur opportuniste, qui achèterait par sauts quand une belle bibliothèque se présente. C’est le profil d’un fonds qui ne s’écoule plus assez vite pour se renouveler.

Et il faut bien le payer. La part non réglée passe de 22 à 84 %, sans reculer une seule année sur dix. Là encore, l’absence d’irrégularité est le signe : une maison qui achète beaucoup une année et digère la suivante ferait des vagues. Une courbe aussi lisse traduit autre chose — le libraire règle de plus en plus tard, un peu plus chaque année.

Les clients aussi paient de plus en plus tard. L’argent qu’ils doivent est passé de 96 000 à 600 900 €, six fois plus, quand le stock ne faisait que doubler. Le libraire accorde des délais qu’il n’accordait pas avant. On fait cela quand on veut conclure une vente dont on n’est pas sûr, ou dont on a besoin.

Le propriétaire a comblé les trous. Les prêts des associés montent de 219 400 à 497 400 €, sans jamais reculer. Ce n’est plus un dépannage : c’est de l’argent personnel remis chaque année dans une maison qui n’en produit plus assez. Sans trahir de secret, il semble que la source soit familiale.

Et pourtant l’année N est bénéficiaire. L’impôt dû, qui déclinait doucement de 26 000 à 12 000 € au fil de la décennie, remonte brutalement à 31 600 €. Une belle pièce est partie, et elle a fait l’exercice. C’est ainsi que vivent beaucoup de maisons anciennes : quelques ventes exceptionnelles masquent une érosion continue. Un bon millésime ne dit rien de la tendance.

Le plus troublant est ceci. Vue de la rue, cette maison n’a jamais eu autant de livres. Ses rayonnages sont plus fournis qu’il y a dix ans, son fonds vaut davantage, sa vitrine impressionne. Et elle a 3 800 € en banque.

Quatre enseignements de cette trajectoire

Une librairie en difficulté ressemble à une librairie qui prospère. C’est le plus utile à retenir, et le plus contre-intuitif. Au fil de ces dix ans, les rayonnages se sont garnis, le fonds s’est enrichi, la vitrine est devenue plus impressionnante. Un visiteur qui reviendrait après une décennie d’absence trouverait la maison plus belle qu’avant. Ce que l’on voit en entrant chez un libraire ne renseigne en rien sur sa santé.

Le déclin n’a pas d’événement, et c’est ce qui le rend dangereux. Pas une seule année n’est mauvaise. Dix années légèrement moins bonnes que la précédente, et la maison a changé de nature sans que personne, à l’intérieur, ait eu à décider quoi que ce soit. Il n’y a jamais eu de mois où il aurait fallu s’alarmer. C’est aussi pourquoi une telle pente est si difficile à redresser : quand elle devient visible, elle dure depuis huit ans.

Les délais de paiement sont l’alarme, pas les ventes. Un libraire qui règle ses vendeurs de plus en plus tard et accorde à ses acheteurs des facilités qu’il n’accordait pas dit quelque chose que son chiffre d’affaires ne dit pas. Il vit sous tension. C’est le seul signal qu’un observateur extérieur puisse réellement capter — et il circule vite dans un métier où tout le monde achète à tout le monde.

Une maison peut mourir riche. Son fonds n’a jamais autant valu au marché, et elle peut ne pas passer l’année. Les deux propositions ne se contredisent pas : la richesse est dans les rayonnages, l’argent manquant est à la banque, et l’un ne devient l’autre qu’une pièce à la fois. C’est la manière la plus ordinaire dont disparaît une librairie ancienne : non pas ruinée, mais illéquide.

9. La valeur du stock

Il reste un point, et il change le jugement qu’on porte sur tout le reste.

La règle comptable est à sens unique. Un livre entre au bilan à son prix d’achat. Si sa valeur monte, on ne change rien : il reste inscrit au prix payé, quelle que soit sa cote aujourd’hui. Si elle baisse, en revanche, il faut le déprécier. Les hausses sont invisibles, les baisses sont obligatoires.

Dans un commerce ordinaire, cela n’a aucune importance : le stock est renouvelé plusieurs fois par an, les prix inscrits datent de quelques mois. Dans la librairie ancienne, parfois, le stock ne tourne pas. Un volume peut rester en rayon vingt ans, et il y figure toujours au prix payé en son temps.

Décomposons les 1 365 300 € selon l’ancienneté :

Acheté…Inscrit au bilanVaudrait aujourd’hui
En N et N-1700 000 €≈ 700 000 €
Entre N-5 et N-2400 000 €≈ 640 000 €
Avant N-9265 300 €≈ 795 900 €
Total1 365 300 €≈ 2 135 900 €

Les achats récents sont au bilan à peu près à leur valeur : ils ont été payés au prix d’aujourd’hui. Le fonds ancien, lui, est inscrit au prix des années 2000. Le même stock vaut 1,37 million dans les comptes et près de 2,14 millions au marché.

D’où une conclusion contre-intuitive : plus une maison est ancienne, moins ses comptes disent la vérité sur ce qu’elle possède. Une librairie fondée il y a cinq ans a un bilan fidèle. Une maison qui accumule depuis quatre générations porte un fonds dont la valeur comptable peut être une fraction de la valeur réelle.

Ce qui veut dire que les 268 100 € vus plus haut sous-estiment la maison. Il faut y ajouter plusieurs centaines de milliers d’euros dormant au rayon. Cette richesse est réelle. Elle est invisible. Et elle ne se transforme en argent qu’une pièce à la fois.

10. Et pourtant, le fonds ancien ruine le rendement

On pourrait en conclure qu’il suffit de garder. C’est faux…

Prenons un exemplaire acheté 1 000 € et revendu 2 500 €. Le libraire gagne 1 500 €, quelle que soit la durée. Mais pendant tout ce temps, ses 1 000 € étaient immobilisés dans ce livre au lieu de servir à autre chose. Ramenons donc ce gain à un rendement annuel, comme on le ferait pour un placement :

Le livre part au bout de…Rendement par an
6 mois525 %
1 an150 %
3 ans36 %
5 ans20 %
10 ans10 %
20 ans4,7 %

Même livre, même prix de vente, même bénéfice de 1 500 €. Ce qui change, c’est uniquement le temps pendant lequel l’argent est resté bloqué.

Un livre gardé vingt ans rapporte 4,7 % par an. À peine mieux qu’un placement sans trop de risque, sans loyer à payer et sans avoir à trouver l’acheteur.

Voilà pourquoi les prix des libraires anciens paraissent élevés. Un coefficient de deux ou trois n’est pas de la gourmandise : c’est ce qu’il faut pour que l’attente rapporte quelque chose. Sur une pièce gardée dix ans, un coefficient de 2 rapporte 7 % par an. Sur une pièce gardée vingt ans, il rapporte 3,5 %.

Et c’est la tension centrale du métier. Les deux sections se répondent : le fonds ancien s’apprécie au marché — il enrichit le patrimoine — pendant qu’il ruine le rendement de l’exploitation. Le libraire qui garde devient plus riche et gagne moins bien sa vie. Ces deux phrases sont vraies ensemble, et c’est ce qui rend ce commerce si difficile à juger de l’extérieur.

Une seule chose peut faire réellement baisser la valeur d’un livre : un domaine qui passe de mode, une spécialité qui s’effondre. Cela existe, et c’est ce que traduit la dépréciation au bilan. Mais c’est un accident de marché, pas un effet du temps.

11. Conclusions (dans le cadre d’une librairie prestigieuse):

  • Une librairie ancienne « prestigieuse », puisque c’est le cas ici, c’est avant tout un stock (si l’on écarte bien sûr les compétences du libraire, qu’il est diffcile de chiffrer comptablement). il représente plus de 70 % de ce qu’elle possède. Pas de murs (dans le cas présent), pas de matériel, pas de trésorerie.
  • Ce stock ne lui appartient qu’en partie. Les quatre cinquièmes sont dus à ceux qui les lui ont vendus. Le libraire n’est pas le capitaliste qu’on imagine ; il fait porter son fonds par sa chaîne de valeur.
  • Le crédit bancaire y tient une place réduite. Ce sont surtout les vendeurs, les associés et des prêteurs privés qui tiennent l’édifice.
  • Elle n’a pas d’argent. 3 800 € en caisse, et de quoi couvrir la moitié de ses échéances de l’année.
  • Le prestige de la vitrine ne dit rien de la solidité. Deux millions d’actif, 268 100 € réellement détenus.
  • Mais elle est plus riche que ses comptes ne l’avouent. Le fonds ancien vaut au marché bien davantage que son prix d’achat — une richesse réelle, invisible et illiquide… sauf changement de mode si le libraire est sur une thématique forte.
  • Et c’est précisément ce qui la fragilise. Plus le fonds dort, plus il vaut, moins il rapporte. Un libraire qui garde s’enrichit lentement et gagne mal sa vie.

Sic transit gloria mundi.

GUILDE · OM/BILAN

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À lire ensuite

Un maroquin noir, deux initiales, une histoire de provenance

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Hugues Ouvrard, dépositaire des chroniques de la Guilde, receveur des correspondances et responsable de tout ce qui se publie sous d’autres noms que le sien, et de rien de ce qui s’y dit.

N’ayant jamais été coopté, il s’est nommé lui-même à cette fonction ; personne n’a réclamé.

Il y a des achats qu’on prépare, qu’on surveille, qu’on note dans un carnet (ou une alerte numérique) en attendant l’occasion. Et il y a ceux qui vous tombent dessus pendant que vous parlez d’autre chose.

J’avais rendez-vous pour déjeuner avec Nicolas M., libraire dans le sixième arrondissement de Paris. Nous étions dans sa librairie, assis, à parler de tout et de rien avant de sortir — ces conversations d’avant-déjeuner qui durent toujours vingt minutes de plus que prévu. Il me faisait face. Derrière lui, dans la bibliothèque, à hauteur d’épaule, il y avait un plat de maroquin noir, posé de face, encadré de filets dorés, et au centre deux lettres : O. H.

Je n’ai plus rien écouté.

Ouvrard Hugues, oui bon, tout le monde est au courant désormais. Dans cet ordre, celui de l’état civil, celui des registres et des listes d’appel. Deux lettres dorées sur un plat noir, à trente centimètres du dos de Nicolas, qui continuait de me parler sans se douter que la conversation était terminée. 😊

Je lui ai demandé de se retourner. Je lui ai demandé si c’était volontaire. Si je ne connaissais pas Nicolas, j’aurais eu un doute, mais avec lui pas de « Malaise »… Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, et dans mon esprit j’avais déjà acquis le livre avant de savoir ce qu’il contenait. Je l’ai acheté avant de sortir déjeuner. Ca facilite la digestion.

Le livre ? Don Quichotte en images, par Edmond Morin, publié à Paris chez Arnauld de Vresse, 55 rue de Rivoli. Ca tombe bien, un grand texte. C’est un album oblong, tout en planches, où le chevalier reçoit et distribue des coups de bâton avec une générosité qui ne faiblit jamais — la légende de l’une d’elles annonce sans détour que le héros et son écuyer sont roués de coups par des muletiers yangois, et l’image tient la promesse.

Morin est un illustrateur qu’on croise partout au XIXe et dont on parle peu : L’Illustration, Le Monde illustré, les albums pour la jeunesse, les scènes de plage normandes. Son Don Quichotte est tout en mouvement, dessiné large, sans le sérieux monumental de Doré. C’est un album de rire, pas un monument.

L’exemplaire a été relié plus tard, étui de maroquin noir, chemise noire, filets dorés en encadrement, dos long entièrement orné, pièce de titre de maroquin rouge, dentelle intérieure. La couverture illustrée d’éditeur, verte, a été conservée — ce qui, pour ce genre de publication à bon marché destinée à être détruite par les enfants, est le vrai luxe de l’exemplaire. Et sur le plat, ces deux initiales, dorées au petit fer, dans un caractère sobre.

Quelqu’un a payé pour qu’un album d’images soit habillé comme un livre sérieux, puis a fait mettre son nom dessus. C’est exactement le genre de geste que je comprends. J’ai payé pour la même chose.

Par paresse et manque d’humilité, j’ai posté le livre sur le groupe Facebook « Le coin du bibliophile » en demandant si quelqu’un avait une idée du propriétaire. La réponse a été immédiate et, disons-le, pas tout à fait scientifique.

Matthieu a ouvert le bal sérieusement : Octave Homberg ? Octave Hamelin ? Puis Philippe, administrateur du groupe, a écrit « Ouvrard Hugues….. » suivi d’un emoji qui pleurait de rire, et six personnes ont approuvé, ce qui montre que je suis très mal entouré.

Ensuite, le bibliophile est facétieux (tiens, c’est une idée d’article : « pourquoi les bibliophiles sérieux sont d’un ennui mortel ? »), divers avis se sont exprimés.

Benoît a proposé Octave Huzanne, ce qui ferait de l’exemplaire une pièce majeure pour l’histoire de la bibliophilie du XIXe. Jonathan a suggéré Orsène Houssaye. Arnaud a regretté que ce ne soit pas un ouvrage sur les perruques, ce qui aurait permis de lire le monogramme On Hair. J’ai proposé Ouictor Hugo…

Depuis, je continue tout seul, sans public, ce qui est le premier symptôme.

Il y a Oustave Haubert, dont Hadame Ovary passa en correctionnelle et n’en revint pas tout à fait. Onoré de Halzac, mort d’avoir trop bu de café et trop peu dormi, et qui aurait fait relier l’album avant de l’avoir payé. Omile Hola, auteur de J’Haccuse, qui aurait au moins vérifié la collation. Oscar Hilde, qui n’avait que son génie à déclarer à la douane et un maroquin noir à faire poser dessus. Et le plus vraisemblable de tous, Odmond Horin, l’illustrateur lui-même, qui aurait acheté son propre album pour vérifier qu’on l’avait bien imprimé.

Reste Oiguel de Hervantès, qui aurait racheté son propre livre pour voir ce qu’on en avait fait, et n’aurait pas apprécié.

On peut jouer longtemps. C’est même le principal usage de deux lettres sans nom : elles n’appartiennent à personne, donc elles appartiennent à tout le monde.

Une fois qu’on a fini de rire, il reste Octave Homberg.

Le nom est le seul de la liste qui tienne debout : un collectionneur réel, un homme dont les ventes ont compté, et des initiales qui correspondent. Mais correspondre n’est pas prouver. Un monogramme doré au centre d’un plat, sans ex-libris, sans marque de vente, sans cachet, sans note manuscrite, sans catalogue où retrouver la description de la reliure, ne prouve rigoureusement rien. Des O. H. il y en a eu des milliers, et la plupart n’ont jamais fait relier autre chose que leur missel.

Je n’ai, pour l’instant, aucune trace permettant d’attribuer cet exemplaire à qui que ce soit. Si quelqu’un reconnaît la main du relieur, ou se souvient d’avoir vu passer cet album dans une vente, l’information m’intéresse beaucoup plus que mes propres plaisanteries.

Je ne l’ai pas acheté pour Morin, que j’aime bien sans le chercher. Je ne l’ai pas acheté pour Cervantès, dont j’ai déjà quelques exemplaires qui ne demandent rien à personne. Je l’ai acheté parce qu’un inconnu, il y a plus d’un siècle, a fait poser sur un plat noir les deux lettres qui me parlent.

C’est une raison ridicule. C’est aussi, si l’on est honnête, une des seules raisons pour lesquelles les gens achètent réellement des livres anciens : la coïncidence, la rencontre, le sentiment absurde et tenace que l’objet vous attendait. On habille cela ensuite de considérations sur la rareté, l’état, la provenance. Mais au moment où la main se tend, il n’y a que ça.

Le vrai propriétaire de ces initiales reste inconnu. En attendant qu’on le retrouve, l’exemplaire est chez moi, et les lettres sont dans le bon ordre.

Nous avons fini par aller déjeuner. J’ai payé le livre avant le repas, ce qui est une manière comme une autre d’ordonner ses priorités.

Merci à Nicolas M., qui ignorait qu’il gardait mon nom dans son dos.

GUILDE · HO/O.H.

Cote attribuée par le dépositaire, qui n’a pas résisté. Document classé : diffusion restreinte.

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