Soixante-cinq ans : c’est l’âge moyen présumé du bibliophile français, répété au Salon du Grand Palais comme à Drouot. Aucun institut statistique n’a jamais recensé les bibliophiles. Le chiffre vient de quelques enquêtes informelles et de ce que chacun voit autour de lui, une statistique du regard.
Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, scrutateur des courbes démographiques et moraliste des inquiétudes bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il y a des chiffres que l’on répète parce qu’ils ont l’élégance des faits cuits. Soixante-cinq ans : c’est, depuis quelques années, l’âge moyen présumé du bibliophile français. Le chiffre circule chez les libraires, dans les rapports internes du SLAM, dans les conversations de commissaires-priseurs. On le rappelle au Salon du Grand Palais comme à Bruxelles, on le murmure à Drouot avec un mélange d’inquiétude et de fierté coupable, comme on parle d’une espèce vénérable qui aurait l’amabilité de mourir avec son monde.
Cette donnée est-elle exacte ? Personne ne le sait vraiment. Aucun institut statistique sérieux n’a jamais entrepris de recenser les bibliophiles français. Le chiffre vient de quelques observations de salle, d’une enquête informelle çà et là, et surtout de ce que chacun voit autour de lui : nos salons sont gris, nos ventes silencieuses, nos confrères chenus. C’est une statistique du regard, et il faut bien admettre qu’elle ressemble fort à une intuition validée par l’évidence physique.
Soit. Acceptons-la, faute de mieux. Et posons la seule vraie question.
Faut-il vraiment s’en inquiéter ?
Je vais soutenir ici qu’il ne faut pas — ou plus exactement, qu’il faut s’en inquiéter pour les bonnes raisons et non pour les mauvaises. Le vieillissement du bibliophile est un fait. La fin de la bibliophilie n’en est nullement la conséquence. Et le problème qui nous attend dans les vingt prochaines années n’est pas tout à fait celui que l’on croit.
La suite du dossier est sur le site : le registre des oraisons funèbres de la bibliophilie, tenu sans interruption depuis Uzanne, les cartes Pokémon gradées qui dépassent aujourd’hui le prix d’un beau Plantin, et les bibliothèques qui arriveront toutes en vente d’ici vingt ans.
Il y a d’abord cette première idée reçue, qui revient à chaque conversation un peu mélancolique : la bibliophilie meurt parce que ses praticiens vieillissent. C’est une élégance funéraire à laquelle nous nous abandonnons trop volontiers. Elle suppose que la bibliophilie est attachée à une génération particulière, comme un bridge du dimanche ou un soufflé au Grand Marnier. Or la bibliophilie a déjà survécu à la dispersion de la bibliothèque de François Ier, à la vente de celle de Mazarin, à la liquidation révolutionnaire des bibliothèques monastiques, aux saisies napoléoniennes, à la mort de Nodier et à celle de tous ses imitateurs. Elle a traversé l’apparition du livre de poche, la photocopieuse, le scanner, Google Books, et désormais l’intelligence artificielle. Elle a survécu, surtout, à ses propres oraisons funèbres, dont on tient le registre exhaustif depuis au moins le XIXe siècle. La bibliophilie est probablement la plus vieille des activités qui annoncent leur propre mort à chaque génération sans jamais s’y résoudre.
Si nous avions raison d’être inquiets, nous le serions depuis Octave Uzanne. Lui-même nous prévenait, en 1900 déjà, que tout cela finirait mal. Nous sommes en 2026, et nous achetons encore des Bozerian.
La seconde idée reçue est plus subtile, et plus efficace parce qu’elle s’habille d’inquiétude légitime : les jeunes n’achètent plus. Or les jeunes achètent. Ils n’achètent simplement pas ce que nous achetons. Ils collectionnent des mangas en édition collector, des premiers numéros de Strange — pour les plus chanceux et les mieux conseillés —, quelques bandes dessinées en édition originale, et, pour beaucoup, des cartes Pokémon sous capsule scellée, dont certaines, gradées par PSA, atteignent désormais des sommes qui feraient pâlir un beau Plantin. Cela peut nous paraître ridicule. Cela ne l’est pas davantage que de payer le prix d’une voiture pour un ouvrage de théologie janséniste qu’aucun de nos contemporains n’ouvrira jamais. Il faudrait avoir le courage de dire ce qui est, et qui n’est pas flatteur : ce n’est pas qu’ils sont devenus paresseux, c’est que nous sommes devenus étroits. La bibliophilie classique a confondu, comme souvent les vieilles disciplines en fin de cycle, ses préférences avec ses définitions. Elle a fait de l’in-folio du XVIIIe et du maroquin doré le centre exclusif d’un goût qui pourrait être bien plus large. Et elle s’étonne ensuite que la jeunesse soit ailleurs.
Si nous tenions vraiment à recruter, nous regarderions ces jeunes collectionneurs avec curiosité plutôt qu’avec dédain. Et nous découvririons, pour beaucoup, qu’ils ont des gestes plus proches des nôtres qu’on ne l’imagine : la même obsession de l’état impeccable, le même goût pour la provenance, la même patience devant une trouvaille, la même petite vanité d’avoir bien acheté avant tout le monde. Le grade attribué à une carte par PSA n’est, au fond, pas si éloigné de la mention « bel exemplaire en reliure d’époque » dans un catalogue Drouot. Les objets ont changé. Pas la passion. Et probablement pas non plus le ridicule, qui est l’envers indissociable de toute collection sérieuse.
Reste donc la vraie question, la seule qui mérite d’être posée. Si la bibliophilie ne meurt pas, et si les jeunes collectionnent autrement, que va-t-il se passer concrètement dans les vingt prochaines années ?
Une grande recomposition. Il faut bien l’appeler par son nom. Les bibliothèques constituées dans les années 1970, 1980 et 1990, c’est-à-dire pour l’essentiel celles de la génération qui pèse aujourd’hui sur le marché, vont arriver en vente. Pas toutes en même temps, mais à un rythme soutenu, et à mesure que les héritiers, le plus souvent désintéressés, devront décider quoi faire de quinze mille volumes dans la maison de campagne. Ils prendront les meilleurs conseils qu’ils trouveront, ce qui veut dire en général le commissaire-priseur le plus proche, ou la première brocante du mois de juin. Une partie ira chez Drouot, une autre chez les hôtels de ventes locaux, une troisième chez Emmaüs, et une dernière à la déchèterie. C’est la vie économique normale des bibliothèques privées, et il n’y a aucune raison de la dramatiser. C’est ce qui arrive aux livres depuis Alexandrie.
Ce qui va changer, ce sont les prix. Pas les prix abstraits dont on parle aux salons, mais les prix réels de telle ou telle catégorie. La théologie du XVIIe, déjà difficile à vendre, deviendra invendable. Les belles éditions du XIXe en demi-maroquin, sans grande rareté, baisseront sensiblement. Les dictionnaires, les recueils, les œuvres complètes de seconde zone vont se trouver en surabondance et perdront le peu qu’ils valent encore. À l’inverse, ce qui est rare et sourcé montera : incunables, éditions princeps en bon état, livres d’artistes documentés, manuscrits, exemplaires à provenance prestigieuse. La courbe des valeurs, jusque-là relativement plate, va s’écarter brutalement : le haut montera, le milieu s’effondrera, le bas disparaîtra dans le pilon ou dans les caisses des bouquinistes du quai Voltaire.
Et c’est ici que la question devient sérieuse. Il faut faire, à ce stade, une distinction que beaucoup d’entre nous éludent par pudeur. La bibliophilie se vit, en réalité, de deux manières très différentes. Il y a ceux qui collectionnent par plaisir, par habitude, par fidélité à un goût, et qui n’ont jamais regardé leurs livres autrement que comme des compagnons. Pour ceux-là, la recomposition à venir ne change strictement rien. Une bibliothèque qu’on aime n’a pas de cours de Bourse. Sa valeur, à proprement parler, ne baisse pas, parce qu’elle n’a jamais été le sujet.
Et puis il y a les autres. Ceux qui, sans toujours se l’avouer, achètent en pensant que cela vaudra plus dans dix ans. Ceux qui se rassurent à voix basse en se disant qu’au moins, c’est un investissement. Ceux qui glissent dans la conversation, l’air de rien, qu’un tel maroquin signé vaut désormais le triple de son prix d’achat. À ceux-là, et il faut le leur dire avec ménagement parce que la nouvelle n’est pas plaisante, la prochaine décennie ne va pas être tendre. La valeur de leur bibliothèque ne tient pas à la beauté des livres. Elle tient à l’existence d’acheteurs disposés à les vouloir au même prix. Et ces acheteurs, justement, vont devenir plus rares, plus sélectifs, et plus regardants. Une bibliothèque tenue comme un investissement va se révéler ce qu’elle a toujours été en sourdine : un actif illiquide, à la mode douteuse, exposé à un marché vieillissant. Bref, un mauvais placement déguisé en patrimoine.
Ce n’est pas un drame. C’est un rappel. La bibliophilie est une passion. Quand on la confond avec un produit financier, on en récolte les rendements correspondants — c’est-à-dire, à l’échelle d’une vie, souvent négatifs. Les rares fortunes faites sur la revente de bibliothèques privées sont des accidents heureux, pas une règle. La règle, c’est qu’on perd entre vingt et quarante pour cent sur l’achat dès qu’on franchit la porte du commissaire-priseur. La règle, c’est que les frais cumulés mangent la marge avant que la cote n’ait eu le temps de monter. Et la règle, dans les vingt prochaines années, sera encore plus implacable.
Pour le bibliophile vivant en 2026 et qui n’a jamais regardé sa bibliothèque comme un placement, ceci n’est pas une mauvaise nouvelle. C’est même, à beaucoup d’égards, une excellente. L’offre va augmenter, sur certains segments très significativement. Les amateurs aux moyens modestes vont pouvoir s’équiper sur des domaines qui leur étaient fermés. Les institutions, si elles savent regarder, pourront combler à bon prix des trous qui traînent dans leurs fonds depuis trente ans. Et la passion, débarrassée de l’arrière-pensée financière, retrouvera un peu de la fraîcheur qu’elle a parfois perdue.
Il y aura, sans doute, quelques cris d’orfraie. On parlera de la fin d’un monde, du naufrage d’un goût, de la barbarie d’une époque qui ne sait plus reconnaître ses trésors. C’est une chanson que nous connaissons et que nous chantons assez bien. Il faut accepter qu’elle soit, comme d’habitude, à demi vraie. Un monde finit toujours. Un autre commence à côté. Les bibliophiles de 2050 ne nous ressembleront pas. Ils nous trouveront probablement étroits, ennuyeux et obsédés par les peaux d’animaux mortes au XIXe siècle. Ils auront raison, à peu près comme nous avions eu raison de trouver nos aînés un peu poussiéreux.
La seule véritable précaution à prendre, pour ceux d’entre nous qui pèsent encore au comptoir, est tout sauf métaphysique. Elle est pratique. Préparer son inventaire. Identifier les trois ou cinq pièces qui méritent d’aller à une institution plutôt que sur le marché. Écrire deux pages à ses héritiers pour qu’ils sachent à qui s’adresser. Cinq pages, si l’on a beaucoup d’imagination. Pas une biographie, pas un testament moral : un mode d’emploi. Cela évite une bonne partie de la déchèterie, et permet à quelques volumes de prolonger un peu leur trajectoire avant la grande recomposition.
Au fond, le bibliophile français a soixante-cinq ans, et il n’a probablement aucune raison de s’en inquiéter — sauf, peut-être, s’il a confondu sa passion avec un compte-titres. La chose qui inquiète le bibliophile, ce n’est pas la fin de la bibliophilie. C’est la sienne, doublée parfois de celle de son patrimoine. Il est légitime, et même touchant, de confondre les trois. Mais ce ne sont pas les mêmes affaires.
Une bibliothèque privée meurt avec son propriétaire. C’est dans l’ordre. Une discipline ne meurt qu’avec son dernier praticien sincère, et nous en sommes encore très loin. Le bibliophile français a soixante-cinq ans, oui. Et alors ? À cet âge-là, Anatole France était académicien depuis quatre ans, Charles Nodier achetait encore des manuscrits avec une avidité qui ferait honte à un quadragénaire, et l’on commençait à peine à prendre Octave Uzanne au sérieux. La bibliophilie, comme certains vins, supporte très bien l’âge moyen. Elle ne meurt que quand on cesse d’en parler — ou quand on commence à la traiter comme un placement.
Et nous, manifestement, n’en avons aucune intention.
GUILDE · ML/DEMO-65
Merci Guillaume. Il faudrait créer une société spécialisée: les déménageurs bibliophiles… Il y a bien les déménageurs bretons 🙂
Hugues
Bonsoir Hugues,
J’avais découvert le blog à peu près à sa création, l’avais suivi assidûment durant sa première année, puis m’en étais un peu écarté pour des raisons strictement personnelles.
Pas vraiment bibliophile aussi éclairé que votre communauté, mais amateur de papier et d’idées, j’ai comblé mon retard en consultant cette semaine énormément de billets du blog, avec délectation. Ce post à 2 voix sur le déménagement m’a fait hurler de rire ; tellement vrai (même pour des cartons de livres sans la valeur des vôtres, à prendre absolument dans la voiture et sans confiance aucune dans les déménageurs).
Bien à vous.
Guillaume
Une sainte vous dis-je, une sainte…
Le récit d’une expédition (au sens propre comme au figuré)!
J’imagine que, même s’ils sont déjà déballés, il faudra quelqules semaines avant que chaque livre ne trouve sa place dans un nouveau cadre… Bon courage Hugues pour les différents remaniements! Et bravo à l’organisatrice du rapatriement!
Ça y est, les livres ont retrouvé leurs rayonnages (sous quels cieux?). J’espère que le traumatisme ne laissera pas de séquelles (pour le bibliophile et pour les livres).
Félicitations à l’organisatrice!
Amitiés
Bernard
Et pendant que le « bibliophile déménageur » déménage, qui se tape le choix,la récolte et la relecture des textes de « La Nouvelle Revue des Livres Anciens » ?…et le choix et la réalisation des photos ?… et la retranscription de manuscrits ou des enregistrements ? …et ..
Heureusement, avec le soutien moral du « bibliophile déménageur » qui avait bossé avant de déménager !
J’avoue avoir imaginé Hugues arrêté par la Maréchaussée en train d’expliquer que si sa voiture semblait chargée c’est que son coffre était rempli de maroquins et que, encore, un camion plein suivait…
Le quiproquo phonétique aurait pu faire long feu…
Olivier
Les Schtoumpfs ?… Les vrais bibliophiles ne collectionnent pas les Schtroumpfs ! A moins que…ah ! les petits … ils sont peut-être entre les pages des in-folios XVIIIe ?…
Madame, je n’aurai que trois mots : « Bravo » et « je compatis ».
Hugues : serait-ce une manie, chez les hommes bibliophiles, de tout faire faire par leur femme ???
PS : navrée pour la vulgarité, mais là, à votre place, je crois bien que je l’aurais buté !
PPS : Et qui s’occupait des petits schtroumpfs, pendant cette merveilleuse pièce ?
De l’empathie pour le bibliophile…
De la sympathie pour son adorable épouse…
Bravo à tous deux ! Pierre
Comme quoi le bibliophile a eu bien raison de ne s’occuper de rien, puisque les livres sont arrivés à bon port. De toute façon il faut toujours laisser sa part au hasard.
René