Mais quel est donc le prix du manuscrit de Saint-Brieuc? 850 000 euros ou 1,2 million d’euros

La fiche du libraire viennois donne la datation, le scriptorium, la collation et deux expertises nommées et datées. À l’endroit du prix, un seul mot : Inquire. Les balises invisibles de la même page portent pourtant un nombre, et la 48e foire de Boston en annonce un autre.

ou la marge de négociation que le code source d’une librairie livre à ses clients

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.

Mon confrère Raturon a publié hier la belle histoire du manuscrit de Saint-Brieuc et de ses 3 prix successifs. Les 2 premiers figurent sur la fiche de la vente : estimé 200 à 300 €, le lot 77 a été adjugé 85 000 €, soit 103 360 € avec les frais de 21,6 %. Il me laissait le 3e, qui ne se trouve nulle part. Ou presque…

La fiche du manuscrit chez le libraire est un modèle du genre : complète, p^récise, savante, la datation, le scriptorium, la collation, les contreplats, 2 expertises nommées et datées, la provenance remontée. À l’endroit où devrait figurer le prix, un seul mot : Inquire, c’est à dire « Demander ».

L’usage est ancien et respectable. Au-delà d’un certain montant, le prix ne s’affiche pas, il se dit. L’acheteur d’un codex du IXe siècle n’est pas un client de passage, et un libraire a le droit de savoir à qui il parle avant de parler d’argent.

Je n’ai rien à redire à cette convention, qui distingue encore une librairie ancienne d’un site de vente ordinaire. Après tout, on n’est pas sur Catawiki ou ebay…

Elle repose pourtant sur une supposition qui n’est plus vraie dans un monde digital, à savoir que le prix se trouve seulement là où le vendeur l’a mis.

La lecture du code source est sur le site : le nombre que les balises invisibles de la fiche portent en euros, celui que la 48e foire de Boston annonce en dollars, et l’écart entre les deux.

Les pages de ce site, comme celles de presque tout le négoce en ligne, émettent une série de balises invisibles à l’écran…. qui sont pour moi autant d’invitations à chausser mes binocles.

Elles portent des noms parlants — le montant, la devise, le libellé formaté destiné aux réseaux sociaux — et elles existent pour être lues par des machines : l’aperçu qui se déplie quand on colle un lien dans une messagerie, les comparateurs qui moissonnent les catalogues, les robots d’indexation. La boutique les fabrique automatiquement à partir du champ « prix » de sa propre base. Masquer l’affichage à l’écran ne vide pas ce champ, il reste lisible au niveau des balises.

On les lit en 3 secondes, sans compétence particulière, en affichant le code source de la page. Sur la fiche du manuscrit, à la date où j’écris, elles portent un montant : 850 000 €.

Une autre fiche de la même boutique confirme le mécanisme : la lettre autographe de Kafka à Robert Klopstock affiche 45 000 € à l’écran, et sa balise porte le même montant, dans le même champ. Le prix est toujours saisi et toujours transmis. Seul son affichage change.

Or comme l’a signalé Alcide Raturon, dans une publication en ligne de la foire de Boston dont la 48e édition ouvre le 6 novembre, un montant différent apparaît pour ce même manuscrit : 1,4 million de dollars, soit environ 1,2 million d’euros.

2 chiffres écrits, donc. L’un furtivement annoncé au public 2 mois avant la foire. L’autre inscrit dans la fiche, invisible à l’écran, lisible par quiconque ouvre le code source. Quelque 350 000 € les séparent.

Ce que représente le plus bas, je n’en sais rien et je me garderai de trancher. Un prix demandé antérieurement, que la remise à jour n’a pas atteint. Un plancher que le libraire s’est fixé et qu’il a renseigné dans son système. Le seuil au-dessous duquel il ne descendra pas. Chacune de ces hypothèses est plausible et je n’ai aucun moyen de les départager. On imagine mal en revanche un ancien prix révisé… en général ceci se fait à la baisse.

L’effet pratique est le même dans les 3 cas.

Un amateur qui se présente au stand en novembre, ayant passé 3 secondes dans le code source, n’entame pas la conversation à 1,4 million. Il sait qu’un chiffre inférieur existe, écrit par le vendeur lui-même, et il sait de combien. La convention du prix sur demande existait pour que le libraire choisisse le moment, l’interlocuteur et le montant qu’il énonce. La couche technique de sa propre boutique a transféré cet avantage à qui pense à regarder. Et ça fait potentiellement une belle économie.

Je précise, pour couper court, que rien de tout cela ne contrevient aux usages de la profession. Le Code des usages de la Ligue internationale de la librairie ancienne comporte un article sur la clarté des prix, mais il vise le matériel proposé en boutique ouverte et en foire, non les sites de vente. Le prix sur demande en ligne est irréprochable. La conséquence mérite d’être notée : à Boston, en novembre, ce manuscrit devrait porter un prix clairement indiqué. Le chiffre deviendra donc public dans 2 mois, sur une étiquette, devant tout le monde. La discrétion dont il est question ici n’aura duré que le temps du catalogue en ligne.

Je n’ai vérifié le mécanisme que sur 1 boutique et 2 fiches, l’une avec prix affiché et l’autre sans, et je n’ai pas conduit d’inspection chez les confrères qui pratiquent le même usage. Je serais surprise que Vienne soit la seule concernée : il s’agit d’un comportement de boutique en ligne, pas d’une invention viennoise, et ceux qui se reconnaîtront iront regarder leur propre code source avant de sourire de celui-ci.

Amis bibliophiles, amis libraires, à vos balises.

Note de la rédaction. Fiche du libraire : affichage « Inquire », balises produit portant 850 000 €, dernière modification déclarée au 27 juillet 2026, soit 5 jours après la 2e des 2 expertises citées dans la notice. Relevés effectués le 31 août 2026 ; les valeurs peuvent avoir changé depuis.

GUILDE · OM/BALISES

Document classé : diffusion restreinte.

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Expertises express et copinage: les bonnes relations entre le libraire Jean-Claude Vrain et Aristophil, selon L’Express

Expertises express et copinage: les bonnes relations entre le libraire Jean-Claude Vrain et Aristophil, selon L'Express

Amis Bibliophiles bonjour, 
Paris, 6 décembre 2012 dans l’après-midi.
« – Expertise Express bonjour!- Oui bonjour, c’est Monsieur L. à l’appareil- Ah salut mon Gégé, comment vas-tu?- Ecoute j’ai pas à me plaindre JC, dis-moi, tu pourrais me faire une petite expertise rapido?- Attends, c’est moi qui te l’ai vendu? Parce que si c’est ça, on fait comme d’hab!- Non, non, justement rien à voir, mais je crois que je suis sur un bon truc, un, un truc là tu vois, écrit à la main.- Un manuscrit?- Oui, voilà, bon bref, j’oublie toujours le nom. 42 pages d’une passagère du Titanic, Helen machin… attends je cherche son blaze.- On s’en fout, te casse pas. Qu’est ce que je peux faire du coup?- Ben j’aurais besoin d’une estimation de mon expert préféré, mon JC.- Pas de pb, on fait comme d’hab, je te mets combien? On se fait comme pour la lettre de Flaubert au vieux?- Pas le temps, on va dire 11 patates, t’en penses quoi?- Oh ben moi, tu me dis ce qui t’arrange tu sais mon Gégé. – Tu veux passer le voir?- Il est fou lui! On fait comme d’hab je te dis.- Ok, je t’envoie un email.- Bisous, on se voit à Saint-Trop?etc. « 

Si l’on croit le magazine l’Express et l’excellent article de Jérôme Dupuis dans le numéro 3358 du 11 novembre 2015 consacré à Aristophil, cette conversation purement imaginaire et bien évidemment parodique et caricaturale aurait tout à fait pu se tenir entre le président d’Aristophil, Gérard Lhéritier, et le libraire Jean-Claude Vrain.
En effet, au cours de l’enquête, et je cite Jérôme Dupuis:
« Les enquêteurs ont saisi d’édifiants échanges de mails (entre les deux). Ainsi, le 6 décembre 2012, à 16h20, le patron d’Aristophil demande en urgence à Vrain d’expertiser un manuscrit de 42 pages signé Helen Churchill Candee, passagère du Titanic, en lui suggérant la somme de 1 100 000 euros (alors qu’il l’a acheté un cinquième de ce prix). Le même jour, à 18h46, sans même avoir eu la pièce entre les mains, le très arrangeant libraire répond: « je déclare avoir expertisé le manuscrit pour une valeur d’assurance de 1 100 000 euros. Certifié sincère et véritable ». 
Un autre jour, Arisotphil lui demande d’évaluer une lettre d’un colonel évoquant la bataille de Waterloo. « Nous pensons à une expertise entre 50 000 et 60 000 euros. Qu’en pensez-vous? », lui écrit la société. Hasard incroyable, Jean-Claude Vrain pense qu’elle vaut justement 50-60 000 euros.
Plus étonnant encore, à la demande d’Aristophil, le 7 juillet 2012, Vrain chiffre à 15,5 millions d’euros un ensemble d’ouvrages du Moyen Age. Ils seront vendus à ce prix faramineux aux épargnants. Or le libraire est bien placé pour savoir qu’ils valent nettement moins: c’est lui même qui les a vendus 5,5 millions à Aristophil quelques mois auparavant! 
Certaines « culbutes » laissent rêveur; en février 2010, Vrain achète une lettre de Flaubert à Victor Hugo pour 11 500 euros; six mois plus tard, il la revend 100 000 euros à Aristophil, qui la proposera pour… 250 000 euros à ses clients! En quelques mois, le prix de la missive flaubertienne a donc été multiplié par 22! « Je n’ai fait que mon métier et je n’ai rien à me reprocher », assure le libraire à l’Express. « 
Ce libraire réalisait plus de 80% de son chiffre d’affaires avec Aristophil. Présumé innocent, il est mis en examen, soupçonné d’avoir livré des « expertises de complaisance ». Il est membre du SLAM. 
Vous pouvez retrouver ces informations et bien d’autres encore dans l’excellent article de Jérôme Dupuis. 
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/le-grand-krach-des-manuscrits_1734536.html
H

Les personnes sont mises en examen, mais évidemment présumées innocentes, puisqu’il n’y pour l’instant aucun jugement / condamnation.

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