Mais quel est donc le prix du manuscrit de Saint-Brieuc? 850 000 euros ou 1,2 million d’euros

ou la marge de négociation que le code source d’une librairie livre à ses clients

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.

Mon confrère Raturon a publié hier la belle histoire du manuscrit de Saint-Brieuc et de ses 3 prix successifs. Les 2 premiers figurent sur la fiche de la vente : estimé 200 à 300 €, le lot 77 a été adjugé 85 000 €, soit 103 360 € avec les frais de 21,6 %. Il me laissait le 3e, qui ne se trouve nulle part. Ou presque…

La fiche du manuscrit chez le libraire est un modèle du genre : complète, p^récise, savante, la datation, le scriptorium, la collation, les contreplats, 2 expertises nommées et datées, la provenance remontée. À l’endroit où devrait figurer le prix, un seul mot : Inquire, c’est à dire « Demander ».

L’usage est ancien et respectable. Au-delà d’un certain montant, le prix ne s’affiche pas, il se dit. L’acheteur d’un codex du IXe siècle n’est pas un client de passage, et un libraire a le droit de savoir à qui il parle avant de parler d’argent.

Je n’ai rien à redire à cette convention, qui distingue encore une librairie ancienne d’un site de vente ordinaire. Après tout, on n’est pas sur Catawiki ou ebay…

Elle repose pourtant sur une supposition qui n’est plus vraie dans un monde digital, à savoir que le prix se trouve seulement là où le vendeur l’a mis.

Les pages de ce site, comme celles de presque tout le négoce en ligne, émettent une série de balises invisibles à l’écran…. qui sont pour moi autant d’invitations à chausser mes binocles.

Elles portent des noms parlants — le montant, la devise, le libellé formaté destiné aux réseaux sociaux — et elles existent pour être lues par des machines : l’aperçu qui se déplie quand on colle un lien dans une messagerie, les comparateurs qui moissonnent les catalogues, les robots d’indexation. La boutique les fabrique automatiquement à partir du champ « prix » de sa propre base. Masquer l’affichage à l’écran ne vide pas ce champ, il reste lisible au niveau des balises.

On les lit en 3 secondes, sans compétence particulière, en affichant le code source de la page. Sur la fiche du manuscrit, à la date où j’écris, elles portent un montant : 850 000 €.

Une autre fiche de la même boutique confirme le mécanisme : la lettre autographe de Kafka à Robert Klopstock affiche 45 000 € à l’écran, et sa balise porte le même montant, dans le même champ. Le prix est toujours saisi et toujours transmis. Seul son affichage change.

Or comme l’a signalé Alcide Raturon, dans une publication en ligne de la foire de Boston dont la 48e édition ouvre le 6 novembre, un montant différent apparaît pour ce même manuscrit : 1,4 million de dollars, soit environ 1,2 million d’euros.

2 chiffres écrits, donc. L’un furtivement annoncé au public 2 mois avant la foire. L’autre inscrit dans la fiche, invisible à l’écran, lisible par quiconque ouvre le code source. Quelque 350 000 € les séparent.

Ce que représente le plus bas, je n’en sais rien et je me garderai de trancher. Un prix demandé antérieurement, que la remise à jour n’a pas atteint. Un plancher que le libraire s’est fixé et qu’il a renseigné dans son système. Le seuil au-dessous duquel il ne descendra pas. Chacune de ces hypothèses est plausible et je n’ai aucun moyen de les départager. On imagine mal en revanche un ancien prix révisé… en général ceci se fait à la baisse.

L’effet pratique est le même dans les 3 cas.

Un amateur qui se présente au stand en novembre, ayant passé 3 secondes dans le code source, n’entame pas la conversation à 1,4 million. Il sait qu’un chiffre inférieur existe, écrit par le vendeur lui-même, et il sait de combien. La convention du prix sur demande existait pour que le libraire choisisse le moment, l’interlocuteur et le montant qu’il énonce. La couche technique de sa propre boutique a transféré cet avantage à qui pense à regarder. Et ça fait potentiellement une belle économie.

Je précise, pour couper court, que rien de tout cela ne contrevient aux usages de la profession. Le Code des usages de la Ligue internationale de la librairie ancienne comporte un article sur la clarté des prix, mais il vise le matériel proposé en boutique ouverte et en foire, non les sites de vente. Le prix sur demande en ligne est irréprochable. La conséquence mérite d’être notée : à Boston, en novembre, ce manuscrit devrait porter un prix clairement indiqué. Le chiffre deviendra donc public dans 2 mois, sur une étiquette, devant tout le monde. La discrétion dont il est question ici n’aura duré que le temps du catalogue en ligne.

Je n’ai vérifié le mécanisme que sur 1 boutique et 2 fiches, l’une avec prix affiché et l’autre sans, et je n’ai pas conduit d’inspection chez les confrères qui pratiquent le même usage. Je serais surprise que Vienne soit la seule concernée : il s’agit d’un comportement de boutique en ligne, pas d’une invention viennoise, et ceux qui se reconnaîtront iront regarder leur propre code source avant de sourire de celui-ci.

Amis bibliophiles, amis libraires, à vos balises.

Note de la rédaction. Fiche du libraire : affichage « Inquire », balises produit portant 850 000 €, dernière modification déclarée au 27 juillet 2026, soit 5 jours après la 2e des 2 expertises citées dans la notice. Relevés effectués le 31 août 2026 ; les valeurs peuvent avoir changé depuis.

GUILDE · OM/BALISES

Document classé : diffusion restreinte.

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Le livre empoisonné de La Reine Margot

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut, pour parler du film de Patrice Chéreau, commencer par rappeler que le bibliophile a, dans cette œuvre, sa scène. Une seule, mais qui suffit. Catherine de Médicis a fait préparer, par son parfumeur florentin René, un livre de chasse à courre dont les pages ont été enduites d’arsenic. Le volume était destiné à Henri de Navarre, son gendre protestant et désormais encombrant. Mais c’est Charles IX, joué par Jean-Hugues Anglade, qui le trouve sur la table d’Henri et l’ouvre par hasard. Il feuillette les pages. Il mouille son doigt à plusieurs reprises pour tourner les feuillets. Il meurt, des semaines plus tard, en suant le sang — l’arsenic ayant fait son office sur le mauvais lecteur. La mère a empoisonné son propre fils en cherchant à tuer son gendre. Le livre est, dans toute la scène, le seul accessoire qui agit narrativement. Il tue le roi qu’on ne voulait pas tuer.

La scène vient de Dumas, qui l’invente en 1845. Dumas la place dans une longue tradition d’empoisonnements par l’imprimé qui hantait l’imaginaire renaissant : on pensait à la Catherine de Médicis historique, à ses parfumeurs italiens, aux gants empoisonnés de Jeanne d’Albret. Ajouter le livre à cette série relevait du génie romanesque. Mais le procédé lui-même — empoisonner les pages d’un volume pour atteindre un lecteur dont on connaît les usages — appartient au folklore. La toxicologie moderne nous apprend qu’on peut effectivement déposer de l’arsenic sur du papier, qu’il s’y conserve, et qu’un lecteur qui humecte son doigt en absorbe en quantité non négligeable. La méthode est plausible. La fameuse étude sur les couvertures de livres victoriens à l’arsenic, conduite par l’université du Delaware en 2019, a même montré que de nombreux ouvrages du XIXe portent encore des traces dangereuses de pigments à base d’arsenic — non pour empoisonner leurs lecteurs, mais pour produire le célèbre vert émeraude qui ornait leurs reliures. Dumas avait inventé ; l’histoire lui a, partiellement, donné raison.

Que sait-on de l’accessoire fabriqué pour le film ? On sait qu’il a été conçu par l’équipe de Richard Peduzzi, chef décorateur de Chéreau depuis 1969, futur directeur de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (1990-2002), puis de la Villa Médicis. Pedigree culturel français de premier rang. L’équipe a réalisé l’ensemble des décors d’intérieur en studio, principalement les appartements royaux. Le livre empoisonné a été fabriqué dans ce cadre.

Visuellement, il s’agit d’un volume relié de cuir sombre, in-quarto, à fermoirs métalliques. Le motif du plat évoque, sans les copier, les reliures françaises de la seconde moitié du XVIe siècle : médaillon central, encadrement à filets, fers azurés discrets. C’est un livre crédible à l’écran, sans être l’imitation servile d’un modèle réel. C’est précisément la démarche revendiquée par Chéreau dans ses entretiens : « réinventer la Renaissance plutôt que la reconstituer ». Le décor du film, dit-il, doit produire l’effet de l’époque sans en être l’inventaire archéologique.

À l’intérieur, le livre est, comme tous les accessoires de tournage, partiellement vrai. Les pages sont en papier vieilli, calligraphié sur quelques feuillets pour le gros plan, vierges pour le reste. Le sujet supposé du livre — un traité de chasse à courre et de vénerie, comme l’indique Dumas, correspondant à la passion connue d’Henri de Navarre et qu’on devait croire suffisante pour qu’il l’ouvre avidement — n’a pas, à ma connaissance, été identifié comme une copie d’un ouvrage historique précis. Possibilité que Peduzzi se soit inspiré de Gaston Phébus, Livre de chasse (vers 1389), monument absolu du genre, dont plusieurs manuscrits enluminés se trouvent à la BnF et qui correspondrait au XIVe-XVe pour la matière mais au XVIe pour la circulation des copies. Ou plus probablement de Jacques du Fouilloux, La Vénerie (Poitiers, 1561), parfaitement contemporain de l’action et largement diffusé. Vérification difficile sans accès aux archives Peduzzi.

Le sort de l’accessoire…

C’est ici que l’enquête bibliophilique se complique, et se révèle exemplaire. L’accessoire du film, contrairement aux manuscrits du Nom de la Rose ou aux carnets d’Indiana Jones, n’a pas, à ma connaissance, été vendu sur le marché des collectionneurs. Il n’est jamais apparu chez The Prop Gallery, ni chez Propstore, ni chez Heritage Auctions, ni chez aucun des marchands spécialisés que j’ai pu consulter. Aucune réplique commercialisée non plus, à la différence du Dragonglass ou du Nine Gates.

La raison est probablement institutionnelle. Les archives de production de La Reine Margot ont été déposées, partiellement, à la Cinémathèque française, dans le cadre d’un fonds Patrice Chéreau qui rassemble carnets, repérages, photographies, costumes. La robe de mariée écarlate d’Isabelle Adjani — sept mètres de traîne en soie légère — y figure et y est exposée régulièrement. Le livre empoisonné, s’il existe encore, devrait s’y trouver également, ou dans les réserves de production déposées par Renn Productions.

C’est une différence structurelle avec le cinéma anglo-saxon. Là où Hollywood disperse ses accessoires par voie d’enchères, le cinéma d’auteur français les conserve dans ses institutions publiques. Le livre empoisonné de La Reine Margot dort donc, en principe, dans une réserve de la Cinémathèque, accessible aux chercheurs mais soustrait au marché. C’est, pour le bibliophile, à la fois rassurant et frustrant. Rassurant, parce qu’il n’a pas été dispersé. Frustrant, parce qu’il n’est pas visible.

Il y a, dans le geste de Chéreau et de Peduzzi, une fidélité bibliophilique d’un autre ordre que celle d’Annaud. Annaud cherchait l’exactitude — les manuscrits du Nom de la Rose sont reproduits page par page. Chéreau cherchait la vraisemblance — son livre empoisonné évoque la Renaissance sans s’y soumettre. L’un fait œuvre d’archéologue, l’autre de théâtre. Tous deux, à leur manière, prennent l’objet livre au sérieux comme protagoniste. Tous deux comprennent qu’un film historique soigné ne peut faire l’économie d’une vraie réflexion sur la matérialité des livres représentés. Le bibliophile, quand il regarde ces films, voit cela.

La beauté du dispositif chez Chéreau, et ce qui le distingue à mon sens, tient à un détail souvent négligé. La mort de Charles IX par le livre n’est pas seulement une scène d’empoisonnement : c’est une scène de lecture. Pendant que le poison agit, on voit le roi lire — vraiment lire, absorbé par le texte qu’il croit destiné à son beau-frère. Le livre tue parce qu’il est lu, et il est lu parce qu’il a été bien fait. L’arsenic n’aurait servi à rien sur un volume désirable au plat mais creux au-dedans. La toxicité dramaturgique du livre dépend de sa crédibilité bibliophilique. Peduzzi le savait. Chéreau le savait. La Guilde le note.

Au lecteur curieux, je signale que les archives Chéreau à la Cinémathèque française se laissent consulter sur rendez-vous. Si quelqu’un parmi mes lecteurs identifie le livre empoisonné dans les fiches de tournage, ou — mieux encore — dans une réserve, qu’il en informe la Guilde. Le dossier reste ouvert.

Mais…. Soyez prudents en le feuilletant…

Cote Guilde : GUILDE · BA / MARGOT-1994 Document classé : diffusion restreinte — Inspection des esthétiques bibliophiliques.

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