Voltaire et l’édition de Kehl

C’est en 1777, lors d’une visite à Ferney que Panckoucke obtint de Voltaire son accord pour la mise au point d’une édition revue et complétée de l’ensemble de son oeuvre.

Après le décès de Voltaire en 1778, Panckoucke continua à rassembler des sources pour cette oeuvre monumentale et approcha Condorcet pour en diriger la réalisation, mais des difficultés financières le poussèrent finalement à renoncer à l’entreprise.

C’est alors que l’auteur du Barbier de Séville, Beaumarchais, qui était également un homme d’affaires avisé et touche à tout intervînt. En effet, celui-ci, spéculateur protéifrome, intervenant aussi bien dans la distribution d’eau que dans les fournitures aux armées, ne pouvait ignorer l’essor que connaissait alors l’édition. Il racheta à Panckoucke les manuscrits et autres écrits déjà rassemblés, puis à la veuve Baskerville le matériel de son défunt mari (célèbre imprimeur de Birmingham) avant d’installer son atelier dans le fort de Kehl, juste en face de Strasbourg, mais sur les terres du Margrave de Bade, ce qui lui permettait d’échapper à la censure Royale.
Pour financer cette oeuvre monumentale, une souscription fût d’ailleurs lancée et l’impression pût débuter en juin 1781. Mais comme souvent dans ses entreprises iconoclastes, le chemin de Beaumarchais ne fût pas sans embûches : difficultés comptables, vol, même, de la part du comptable Cantini qui disparût avec une somme considérable, refus de Panckoucke de livrer la suite des manuscrits avec d’avoir touché la somme promise, etc.

Finalement, les obstacles finirent par être surmontés, et les 30 premiers volumes de l’édition in-8 et les 37 de l’édition in-12 furent livrés aux souscripteurs à la toute fin de 1784. La publication complète s’acheva en 1787. Dans l’intervalle, d’autres soucis vinrent s’ajouter puisque l’archevêché de Paris tenta de faire interdire l’édition, et que deux contrefaçons furent également imprimées à Bâle et Gotha.

A cause de ces difficultés multiples, il semble que le projet s’il fût un succès d’édition, finît par coûter plus à Beaumarchais qu’il ne lui rapporta. Sur les 4000 exemplaires de l’édition in-8, 700 furent souscrits d’emblée par des particuliers tels que le Roi de Prusse (protecteur de Voltaire, qui en commanda 200), l’impératrice de Russie (200), Mme Necker, de Montran, et Decroix (100 chacun)… Des libraires bien établis en commandèrent également des qualités importantes tels les frères La Bottière à Bordeaux, qui en achetèrent 114, 75 autres au moins partirent en Angleterre.

Beaumarchais commenta cet aspect comptable avec l’élégance si particulière qui fût sienne (ou doit-on parler de panache?) en écrivant « l’Europe sera satisfaite et moi j’aurai perdu 600 000 livres (…) depuis 5 ans. J’ai eu l’audacieux courage de tenir parole à l’Europe ».

Deux petites anecdotes?

– 37 éditions partirent pour Haïti où le poète Mozard les fît venir.
– Précurseur à de nombreux niveaux, Beaumarchais utilisa une technique marketing avant l’heure en proposant une loterie auprès des souscripteurs : certains d’entre-eux, après tirage au sort pouvaient se voir offrir gratuitement l’édition. Cette technique n’était pas nouvelle, mais malgré tout assez rarement employée.

Voilà pour la fameuse édition de Kehl. L’édition in-8 se compose de 70 volumes. Il est à noter que si l’édition était prévue sans illustrations, certains exemplaires de choix se virent ajouter une suite d’une centaine de planches, dont certaines par Moreau le Jeune.

Voltaire, Panckoucke, Baskerville (pas Guillaume, un autre… sourire), Condorcet, Beaumarchais, Necker, Frédéric II, on le voît, cette entreprise monumentale a concerné de près quelques unes des figures marquantes de la fin du 18ème… L’édition n’est pas rare, même si elle reste onéreuse.

J’ai pensé que son histoire méritait un petit détour!

H
Images : les principaux « acteurs » : Voltaire, Beaumarchais, Frédéric II de Prusse.

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Dans la bibliothèque du bibliophile: Romans et Contes, 1778, EO, maroquin de Lortic

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Amis Bibliophiles bonjour,
Bon week-end Pascal à tous, plutôt que des miscellanées, voici une fiche de bibliothèque. Au même titre que l’édition des Contes des fermiers généraux ou que les Fables par Oudry, Romans et Contes, par Voltaire est l’un des grands textes les mieux illustrés du XVIIIe siècle.
Romans et ContesVoltaire
Bouillon, aux dépens de la Société Typographique, 1778.
3 volumes in-8 [210 x 134 mm] de VI, 304 p., VIII, 320 p., VI, 236 p., 102 p. 
La plus belle édition des Romans et Contes et un des plus beaux illustrés du XVIIIe, composée de Zadig, La Princesse de Babylone, Le Blanc et le noir, Micromégas, Candide ou l’optimisme, l’Homme aux Quarante Ecus et une trentaine de contes en prose et en vers. L’illustration se compose d’un portrait de Voltaire et 57 figures hors texte de Monnet, Marillier, Moreau le jeune, et 13 vignettes par Monnet. 



Le frontispice du troisième volume montre Voltaire près de son feu à Ferney, récitant ses contes à quelques familiers de sa maison.
Exemplaire bien complet de l’avis du relieur et à très grandes marges, gravures avant les numéros (d’un parfait contraste).
Magnifique reliure en plein maroquin rouge à la dentelle signée Lortic avec fers spéciaux « à l’oiseau » (avec son étiquette sur un feuillet liminaire de chaque volume). 


Dos richement ornés avec utilisation d’un fer « à l’oiseau » au centre des caissons, plats magnifiquement décorés d’une dentelle aux petits fers avec là aussi l’utilisation d’un autre fer à l’oiseau et de délicats papillons, dans un encadrement de filets, de pointillés et d’une fine guirlande; filet double sur les coupes. Contreplats marbrés entourés d’une large et magnifique guirlande composée d’un décors de différents oiseaux posés dans une vigne. Toutes tranches dorées.

Un des rares exemplaires des Romans et Contes en maroquin et l’une des plus belles réalisations de Lortic que l’on puisse trouver, dans une remarquable condition.

H

2 Commentaires

  1. C'est une histoire intéressante que j'ai découvert en me renseignant sur une autre serie d'ouvrages de Beaumarchais : la petite édition de Kehl. Sauf erreur,Beaumarchais pour se remettre de ses déboires financiers a fait paraître une édition en 92 volumes par la suite.

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