Par Hugues Ouvrard, dépositaire des chroniques de la Guilde, receveur des correspondances et responsable de tout ce qui se publie sous d’autres noms que le sien, et de rien de ce qui s’y dit.
N’ayant jamais été coopté, il s’est nommé lui-même à cette fonction ; personne n’a réclamé.
Il y a des achats qu’on prépare, qu’on surveille, qu’on note dans un carnet (ou une alerte numérique) en attendant l’occasion. Et il y a ceux qui vous tombent dessus pendant que vous parlez d’autre chose.
J’avais rendez-vous pour déjeuner avec Nicolas M., libraire dans le sixième arrondissement de Paris. Nous étions dans sa librairie, assis, à parler de tout et de rien avant de sortir — ces conversations d’avant-déjeuner qui durent toujours vingt minutes de plus que prévu. Il me faisait face. Derrière lui, dans la bibliothèque, à hauteur d’épaule, il y avait un plat de maroquin noir, posé de face, encadré de filets dorés, et au centre deux lettres : O. H.
Je n’ai plus rien écouté.
Ouvrard Hugues, oui bon, tout le monde est au courant désormais. Dans cet ordre, celui de l’état civil, celui des registres et des listes d’appel. Deux lettres dorées sur un plat noir, à trente centimètres du dos de Nicolas, qui continuait de me parler sans se douter que la conversation était terminée. 😊
Je lui ai demandé de se retourner. Je lui ai demandé si c’était volontaire. Si je ne connaissais pas Nicolas, j’aurais eu un doute, mais avec lui pas de « Malaise »… Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, et dans mon esprit j’avais déjà acquis le livre avant de savoir ce qu’il contenait. Je l’ai acheté avant de sortir déjeuner. Ca facilite la digestion.
Le livre ? Don Quichotte en images, par Edmond Morin, publié à Paris chez Arnauld de Vresse, 55 rue de Rivoli. Ca tombe bien, un grand texte. C’est un album oblong, tout en planches, où le chevalier reçoit et distribue des coups de bâton avec une générosité qui ne faiblit jamais — la légende de l’une d’elles annonce sans détour que le héros et son écuyer sont roués de coups par des muletiers yangois, et l’image tient la promesse.
Morin est un illustrateur qu’on croise partout au XIXe et dont on parle peu : L’Illustration, Le Monde illustré, les albums pour la jeunesse, les scènes de plage normandes. Son Don Quichotte est tout en mouvement, dessiné large, sans le sérieux monumental de Doré. C’est un album de rire, pas un monument.
L’exemplaire a été relié plus tard, étui de maroquin noir, chemise noire, filets dorés en encadrement, dos long entièrement orné, pièce de titre de maroquin rouge, dentelle intérieure. La couverture illustrée d’éditeur, verte, a été conservée — ce qui, pour ce genre de publication à bon marché destinée à être détruite par les enfants, est le vrai luxe de l’exemplaire. Et sur le plat, ces deux initiales, dorées au petit fer, dans un caractère sobre.
Quelqu’un a payé pour qu’un album d’images soit habillé comme un livre sérieux, puis a fait mettre son nom dessus. C’est exactement le genre de geste que je comprends. J’ai payé pour la même chose.
Par paresse et manque d’humilité, j’ai posté le livre sur le groupe Facebook « Le coin du bibliophile » en demandant si quelqu’un avait une idée du propriétaire. La réponse a été immédiate et, disons-le, pas tout à fait scientifique.
Matthieu a ouvert le bal sérieusement : Octave Homberg ? Octave Hamelin ? Puis Philippe, administrateur du groupe, a écrit « Ouvrard Hugues….. » suivi d’un emoji qui pleurait de rire, et six personnes ont approuvé, ce qui montre que je suis très mal entouré.
Ensuite, le bibliophile est facétieux (tiens, c’est une idée d’article : « pourquoi les bibliophiles sérieux sont d’un ennui mortel ? »), divers avis se sont exprimés.
Benoît a proposé Octave Huzanne, ce qui ferait de l’exemplaire une pièce majeure pour l’histoire de la bibliophilie du XIXe. Jonathan a suggéré Orsène Houssaye. Arnaud a regretté que ce ne soit pas un ouvrage sur les perruques, ce qui aurait permis de lire le monogramme On Hair. J’ai proposé Ouictor Hugo…
Depuis, je continue tout seul, sans public, ce qui est le premier symptôme.
Il y a Oustave Haubert, dont Hadame Ovary passa en correctionnelle et n’en revint pas tout à fait. Onoré de Halzac, mort d’avoir trop bu de café et trop peu dormi, et qui aurait fait relier l’album avant de l’avoir payé. Omile Hola, auteur de J’Haccuse, qui aurait au moins vérifié la collation. Oscar Hilde, qui n’avait que son génie à déclarer à la douane et un maroquin noir à faire poser dessus. Et le plus vraisemblable de tous, Odmond Horin, l’illustrateur lui-même, qui aurait acheté son propre album pour vérifier qu’on l’avait bien imprimé.
Reste Oiguel de Hervantès, qui aurait racheté son propre livre pour voir ce qu’on en avait fait, et n’aurait pas apprécié.
On peut jouer longtemps. C’est même le principal usage de deux lettres sans nom : elles n’appartiennent à personne, donc elles appartiennent à tout le monde.
Une fois qu’on a fini de rire, il reste Octave Homberg.
Le nom est le seul de la liste qui tienne debout : un collectionneur réel, un homme dont les ventes ont compté, et des initiales qui correspondent. Mais correspondre n’est pas prouver. Un monogramme doré au centre d’un plat, sans ex-libris, sans marque de vente, sans cachet, sans note manuscrite, sans catalogue où retrouver la description de la reliure, ne prouve rigoureusement rien. Des O. H. il y en a eu des milliers, et la plupart n’ont jamais fait relier autre chose que leur missel.
Je n’ai, pour l’instant, aucune trace permettant d’attribuer cet exemplaire à qui que ce soit. Si quelqu’un reconnaît la main du relieur, ou se souvient d’avoir vu passer cet album dans une vente, l’information m’intéresse beaucoup plus que mes propres plaisanteries.
Je ne l’ai pas acheté pour Morin, que j’aime bien sans le chercher. Je ne l’ai pas acheté pour Cervantès, dont j’ai déjà quelques exemplaires qui ne demandent rien à personne. Je l’ai acheté parce qu’un inconnu, il y a plus d’un siècle, a fait poser sur un plat noir les deux lettres qui me parlent.
C’est une raison ridicule. C’est aussi, si l’on est honnête, une des seules raisons pour lesquelles les gens achètent réellement des livres anciens : la coïncidence, la rencontre, le sentiment absurde et tenace que l’objet vous attendait. On habille cela ensuite de considérations sur la rareté, l’état, la provenance. Mais au moment où la main se tend, il n’y a que ça.
Le vrai propriétaire de ces initiales reste inconnu. En attendant qu’on le retrouve, l’exemplaire est chez moi, et les lettres sont dans le bon ordre.
Nous avons fini par aller déjeuner. J’ai payé le livre avant le repas, ce qui est une manière comme une autre d’ordonner ses priorités.
Merci à Nicolas M., qui ignorait qu’il gardait mon nom dans son dos.
GUILDE · HO/O.H.
Cote attribuée par le dépositaire, qui n’a pas résisté. Document classé : diffusion restreinte.
La lettre du bibliophile
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Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
En mars 1981, dans une bibliothèque de Milan, un sémiologue italien prononça devant des bibliothécaires une conférence où il exposait, avec le plus grand sérieux, les règles permettant de rendre une bibliothèque parfaitement hostile à ses lecteurs. On rit beaucoup ; on ne changea rien ; le texte est devenu classique. J’emprunte ici sa méthode et je la tourne vers un autre édifice, que la Guilde fréquente davantage.
Car il existe une abondante littérature sur la manière de vendre. Il n’en existe aucune sur la manière de bien vendre à peu de gens, ce qui est pourtant l’art le plus pratiqué de la profession et le seul où notre époque ait fait des progrès mesurables… voire de ne pas vendre, et ceci cache généralement de plus sombres desseins.
On trouvera ci-dessous les huit préceptes qui gouvernent cet art. Je ne les ai pas inventés : je les ai relevés, puis mis à l’impératif, ce qui est la seule opération que le sémiologue soit autorisé à pratiquer sur un usage.
1. Classez le catalogue selon un ordre que nul ne puisse deviner.
Ni alphabétique, ni chronologique, ni thématique : l’ordre d’arrivée des cartons. Un incunable entre une méthode de solfège et un lot de cartes postales, puis quarante numéros de littérature du XXe siècle, puis, sans prévenir, trois manuscrits.
Ainsi l’amateur ne pourra rien chercher : il devra tout lire. Celui qui aura lu vos quatre cent douze lots aura payé son droit d’entrée en temps, seule monnaie que vous ne facturez pas et que vous prélevez pourtant sur chacun. On objectera que l’ordre alphabétique règle ce problème depuis Callimaque, vers 250 avant notre ère. On répondra qu’il règle le mauvais problème.
2. Composez vos lots d’une chose désirable et de six qui ne le sont pas.
« Réunion de quatorze volumes divers, dont un Elzévir. » L’amateur qui veut l’Elzévir emportera les treize autres, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas jeter — on ne jette pas un livre, c’est le dernier interdit d’une civilisation qui n’en a plus beaucoup — et qu’il finira donc par revendre.
Vous ne lui aurez pas vendu un livre : vous lui aurez transmis un problème. Et comme ce problème ne se résout qu’en salle des ventes, votre acheteur d’aujourd’hui est votre vendeur de demain. Le lot composite n’est pas un défaut de classement, c’est un organe de reproduction : il fabrique du stock, du transport et de la commission à partir de rien, indéfiniment, comme ces machines dont rêvaient les mécaniciens du XVIIIe siècle et qui devaient tourner sans qu’on les alimente.
3. Faites progresser les enchères selon une règle que vous n’énoncerez jamais.
Cinquante, quatre-vingts, quatre-vingt seize, cent, cent vingt, cent cinquante, cent quatre-vingts, deux cents, deux cent vingt, cinq cents douze. La suite n’est ni arithmétique ni géométrique ; elle n’est écrite nulle part ; elle est parfaitement connue de tous ceux qui comptent.
Celui qui annoncera quatre-vingt-dix se sera désigné à la salle entière avec l’efficacité d’un accent étranger. Ne le reprenez pas — on ne reprend jamais. Montez à cent avec une courtoisie parfaite, qui est la forme achevée de l’exclusion.
4. Placez dans chaque notice un terme dont la définition n’aide en rien.
« Mouillure claire en marge », « quelques rousseurs éparses », « exemplaire un peu court de marges », « reliure légèrement postérieure ». Ces expressions ont toutes un sens précis, attesté, consultable dans n’importe quel manuel — et leur connaissance ne permet nullement de savoir dans quel état se trouve l’objet, puisque tout repose sur claire, quelques, un peu et légèrement, soit quatre adverbes dont aucun bibliographe n’a jamais fixé l’échelle.
Votre langue ne sert donc pas à décrire. Elle sert à signaler qu’une langue est parlée. Les linguistes appellent cela la fonction phatique : le message ne transporte pas d’information, il vérifie que le canal existe et que votre interlocuteur existe.
5. Publiez vos résultats hors frais.
C’est l’usage français, et il faut s’y tenir : un lot adjugé mille euros a coûté mille deux cent cinquante ou mille trois cents à celui qui l’a emporté, mais c’est mille qui entrera dans les bases, mille que citeront les experts, mille qui servira d’estimation dans dix ans, mille qu’on comparera à un résultat londonien calculé selon une autre convention.
Vous écrirez ainsi l’histoire des prix du livre ancien dans une monnaie que personne n’a jamais payée. Ce n’est pas une falsification : c’est une convention, et les conventions supposent un lecteur informé. Simplement, le lecteur informé est ici précisément celui à qui l’information ne servait plus.
6. Rendez la salle inhospitalière.
Chaises pliantes, chauffage excessif, pas de vestiaire, aucune surface où poser un catalogue. On mettra cela sur le compte de la négligence ; il s’agit d’un tri. Le curieux s’en va, le professionnel reste, car il est déjà venu et il reviendra. Une maison qui décourage les passants n’est pas mal tenue : elle est tenue pour autre chose.
7. Multipliez les canaux jusqu’à ce que nul ne sache plus où se trouve la vente.
En salle, au téléphone, sur trois plateformes, avec des frais différents pour chacune et des délais qui ne concordent pas. Celui qui parviendra malgré tout à établir où il enchérit, à quel prix total et sous quel droit de rétractation aura passé votre véritable examen d’entrée.
8. Ne répondez jamais à une question précise.
À « le feuillet 137 est-il présent ? », répondez que le lot est visible à l’exposition. Ce n’est pas un refus, c’est un déplacement : la question portait sur l’objet, la réponse porte sur la procédure, et comme la procédure est irréprochable, la question cesse d’exister.
Reste à savoir ce que l’on fabrique en appliquant ces huit préceptes, et l’on se tromperait en répondant : de la tromperie. Aucune profession n’est capable de se coordonner trois siècles dans le mensonge ; elle y arrive très bien dans le rite.
Ce que ces règles produisent, prises ensemble, c’est une communauté.
Un dispositif qui décourage méthodiquement le nouveau venu ne perd pas des clients au hasard : il retient ceux qui acceptent d’apprendre un code. Savoir qu’après cent vingt vient cent cinquante ; savoir que quelques rousseurs signifie « allez voir » ; savoir qu’un résultat s’entend hors frais et qu’il faut le majorer de tête ; savoir qu’on n’achète jamais l’Elzévir seul et prévoir d’avance ce qu’on fera des treize autres ; savoir que la question précise ne se pose pas au téléphone mais à l’exposition, à voix basse, à la bonne personne. Cet ensemble de savoirs ne s’apprend nulle part, ne s’écrit nulle part, et constitue exactement ce que les médiévistes nomment une initiation.
L’hôtel des ventes n’est donc pas un marché déficient. C’est un marché à entrée restreinte qui a conservé les formes du marché ouvert. Il ressemble à un lieu public comme la messe en latin ressemblait à un discours : tout le monde pouvait y assister, une minorité savait ce qui s’y disait, et cette asymétrie n’était pas un défaut du rite — elle en était la fonction.
D’où l’irritation très particulière que suscitent les plateformes en ligne. On leur reproche leurs notices approximatives et leurs superlatifs. Leur scandale est ailleurs : elles ont mis le code par écrit. Elles trient le catalogue par prix croissant, affichent le total frais compris avant l’enchère, vendent à l’unité, répondent par messagerie et la réponse reste écrite. Elles ont désacralisé, et l’on sait ce qu’on gagne à désacraliser : un public plus large et une communauté dissoute.
Il faut donc corriger le titre de ce manuel. Ces huit préceptes ne servent pas à décourager l’acheteur : ils servent à distinguer celui qu’on décourage de celui qu’on adopte.
Et si vous les avez lus jusqu’ici en hochant la tête à chaque article, c’est que vous n’êtes pas commissaire-priseur, que vous êtes depuis longtemps du bon côté du tri, et que vous n’avez plus aucune raison de vous en plaindre.
Références
Umberto Eco, De Bibliotheca, trad. Eliane Deschamps-Pria, Paris, L’Échoppe, 1986 (conférence prononcée à Milan le 10 mars 1981).
Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », dans Essais de linguistique générale, t. I, Paris, Éditions de Minuit, 1963, pour la fonction phatique.
Luciano Canfora, La Véritable Histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988, sur les classements de Callimaque.
Livre des Juges, XII, 5-6, pour le mot de passe et l’usage qu’on en fait.
GBA/DE-AUCTIONIBUS
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