Rapport d’activité de la Guilde des Bibliopolicés, exercice clos le 30 septembre

La Guilde des Bibliopolicés a clos son exercice et publie ses comptes, 247,60 euros de charges contre 247,60 euros de produits. Les produits viennent d’un remboursement de l’Administration, pour un impôt que la Guilde n’a jamais payé. Le rapport d’activité, le premier de son histoire, a été arrêté le 30 septembre par son secrétaire.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Alcide Raturon, secrétaire de la Guilde des Bibliopolicés, préposé au publipostage hebdomadaire et, pour l’occasion, rapporteur de lui-même.

Le 30 septembre, à 23 h 58, j’ai fermé le registre des délibérations de la Guilde des Bibliopolicés, un cahier à couverture de toile verte dont le dos a été refait 2 fois à la colle d’amidon, et j’ai cherché dans les statuts l’article qui nous oblige à publier un rapport d’activité. Il n’y en a pas.

Les statuts tiennent sur un feuillet plié en 4 que j’ai retrouvé servant de signet dans un tome dépareillé, dont je tairai le titre faute de l’avoir lu. Ils parlent des cotes, des qualités en italique et de la diffusion restreinte. Ils ne disent rien des comptes.

J’ai pourtant résolu d’en publier, et la faute en revient au guichet de la poste. Je m’explique:

Pour renouveler notre provision de timbres, l’employée de la Poste a réclamé un justificatif d’activité. Le justificatif d’activité est un rapport d’activité. Le rapport d’activité suppose un exercice clos, l’exercice clos une assemblée générale qui l’approuve, l’assemblée générale des convocations, et les convocations des timbres. J’ai remercié, car elle était aimable, et j’ai passé la soirée à chercher par quel bout de cette chaîne la Guilde avait le droit d’entrer.

La comptabilité à laquelle nous aspirons a pourtant un ancêtre imprimé. En 1494, à Venise, un frère franciscain nommé Luca Pacioli (encore lui!) a fait paraître une Summa de arithmetica, geometria, proportioni et proportionalità, gros volume in-folio dont un traité est consacré à la tenue des livres en « partie double ».

Le principe se résume ainsi. Toute somme qui sort d’un compte entre dans un autre, et la balance se retrouve au bout. Pacioli ne pouvait pas savoir que plus de 5 siècles après lui, une association de lettrés sans le sou tiendrait ses livres en partie double à son tour, avec cette nuance que nos deux colonnes se font face dans le registre sans jamais se reconnaître. Pour un carnet de timbres.

Le frère Luca Pacioli, en habit franciscain, penché sur un livre ouvert et un compas, à côté d'un jeune homme
Luca Pacioli et un jeune homme inconnu, tableau attribué à Jacopo de’ Barbari, vers 1495, musée de Capodimonte, Naples. Pacioli a fait paraître sa Summa à Venise en 1494. Wikimedia Commons, domaine public.

L’assemblée générale s’est tenue le 1er octobre à 9 heures, dans la salle des archives, qui est aussi la cuisine. Le registre compte 13 membres, la liste d’émargement 12, et le trésorier en connaît 11. Le quorum est fixé à la majorité des membres, soit 7 sur 13, 7 sur 12 ou 6 sur 11. J’étais seul. Aucun des 3 chiffres n’étant atteint, j’ai constaté que l’assemblée ne pouvait pas délibérer sur la question de savoir si elle pouvait délibérer.

Les excusés ont écrit, ce qui a été porté au procès-verbal.

  • Mathieu Lenoir a fait savoir qu’il serait présent en esprit et voterait contre, par principe, y compris contre sa propre présence.
  • Olympe Marcelet a examiné les conditions générales de la messagerie par laquelle elle devait m’adresser son pouvoir, elle a refusé de les accepter, et ne peut donc plus m’écrire.
  • Adso de Melk est excusé pour cause de XIVe siècle, motif que le règlement n’a pas prévu mais que j’ai admis, vu son grand âge.
  • Silas Deckard est retenu en 2125. Ses pouvoirs seront validés lors d’un exercice ultérieur, le plus ultérieur possible.
  • Gabriel Varennes, courtier moral, a proposé de me fournir le quorum contre une commission. J’ai refusé par scrupule, et il m’a facturé le refus.
  • Hélène Vasseur, qui exerce la médecine légale, s’est déplacée pour constater le décès de l’exercice, survenu à 23 h 59, de mort naturelle, sans trace de violence sauf comptable.
  • Le Dr Fulbert de Cuirac a ouvert un dossier clinique sur le bilan. Le bilan se porte bien, il n’accuse aucun symptôme, et cette absence de symptôme figure en tête du dossier comme première anomalie.
  • Mlle Berthe Lépine l’a dessiné en coupe, planche 1, à l’encre.
  • Barthélémy d’Arcole, inspecteur des esthétiques, a désapprouvé la graisse des chiffres et demandé qu’ils soient refaits en maigre, ce qui aurait changé les totaux.

Voici donc les comptes de l’exercice, recopiés du registre tels quels, sans que j’aie osé les additionner avant de les avoir recopiés.

PosteCharges (€)Produits (€)
Ficelle de lin pour reliures (2 pelotes)14,60
Colle d’amidon3,20
Timbres pour convocations non distribuées38,40
Papier à en-tête de la Guilde41,40
Provision pour litiges de la Guilde avec elle-même150,00
Cotisations (13, 12 ou 11 membres, à 0,00 € chacun)0,00
Remboursement par l’Administration d’un impôt jamais payé247,60
Total247,60247,60
Résultat de l’exercice0,00

Le remboursement appelle un mot. L’avis est arrivé le 12 septembre, sous la mention « restitution d’un trop-perçu », pour un montant égal à nos dépenses au centime près, alors que nous ne les avions pas toutes engagées.

Je n’ai aucun souvenir d’avoir payé un impôt, la Guilde n’ayant jamais été imposée, faute d’avoir jamais été déclarée. J’ai écrit pour signaler l’erreur. On m’a répondu que toute erreur se signale par le formulaire de restitution, lequel exige la copie du chèque de versement initial.

Nous n’avions rien versé. J’ai donc rédigé ce chèque, daté du jour où l’impôt aurait dû être acquitté, pour pouvoir le photocopier, puis je l’ai détruit, la copie suffisant. Le service, satisfait de la copie, a classé le dossier sous la mention « restitution accomplie ». Le trop-perçu n’ayant jamais existé, on ne pouvait pas le restituer 2 fois, et on ne l’a pas fait.

Les timbres ont été collés sur 13 convocations. Douze sont revenues avec la mention « destinataire inconnu à cette adresse ». La treizième m’est revenue à moi, avec la mention « destinataire déjà informé ». Je l’ai conservée pour le dossier, elle est en bon état.

Le résultat de l’exercice est donc de 0,00 euro, et un résultat nul n’existe pas, d’après le commissaire aux comptes, qui nous a écrit qu’une comptabilité honnête n’y arrive jamais et qu’il faut y chercher la main de quelqu’un.

Le commissaire aux comptes est notre trésorier, ce que les règles interdisent et que nos statuts permettent, ayant omis d’en parler. Je ne connais pas son nom. Le registre ne le porte que sous la mention « le Trésorier », et lui-même signe « le Commissaire ». Ses observations occupent 4 pages. La première dit que les comptes sont réguliers. La deuxième dit qu’ils ne le sont pas. La troisième dit qu’il ne peut pas se prononcer, étant juge et partie. La quatrième est une note d’honoraires de 0,00 euro, accompagnée d’un reçu de 0,00 euro qu’il me demande de contresigner. Je l’ai fait. Il y a des principes.

La provision pour litiges mérite un moment d’attention. Les 150,00 euros sont destinés à couvrir les procès que la Guilde pourrait intenter à la Guilde. Aucun n’a été intenté. Le trésorier a jugé prudent de les prévoir, la Guilde ayant plus d’une fois manqué d’égards envers elle-même, notamment lors de l’affaire de la ficelle, que le registre mentionne sans la raconter.

Pour l’activité proprement dite, le registre n’a qu’une ligne, rangée sous la rubrique « Divers » et rédigée en deux mots, « a continué ». J’ai demandé au trésorier de la détailler. Il m’a transmis les chiffres suivants, sans me dire comment il les avait obtenus.

Activité de l’exerciceQuantité
Articles publiés178
Voyages dans le temps (Alcide Raturon)8, tous revenus, sans billet de retour remboursé
Alertes lancées12, toutes classées sans suite
Dossiers cliniques ouverts par le Dr de Cuirac9, aucun guéri
Livres déclarés suspects31, tous présumés innocents
Appels reçus de la LILA2, dont un pour savoir si la Guilde tenait boutique
Appels reçus d’un commissaire-priseur de Saint-Brieuc3, dont un sans un mot
Assemblées générales tenues1

Aucune de ces activités n’a coûté un centime à la Guilde, ce qui explique l’absence de charge correspondante dans les comptes.

Les appels reçus figurent dans son tableau, et le registre n’en dit rien, le téléphone n’y étant pas inscrit. L’appareil, à cadran, est posé dans la cuisine et a sonné 5 fois au cours de l’exercice, ce qui est beaucoup pour une association dont les membres écrivent.

Deux appels venaient de la LILA, la Ligue internationale de la librairie ancienne. Au premier, une voix très courtoise a demandé si la Guilde tenait boutique. J’ai répondu que la Guilde ne vendait rien, pas même ses comptes, et que son livre de caisse en témoignait. La voix a dit que c’était rare dans le métier et qu’elle rappellerait.

Elle a rappelé 3 semaines plus tard pour s’assurer que la Guilde était toujours aussi peu commerçante, et je lui ai confirmé que le registre n’avait pas varié. Au passage elle s’est renseignée sur les agissements d’un librairie milanais.

Les 3 autres appels sont venus d’un commissaire-priseur de Saint-Brieuc, qui n’a pas souhaité que son nom soit consigné et que le registre désigne donc comme « le Marteau ». Le premier portait sur le lot 77, estimé 300 euros à Plérin et adjugé 85 000 euros, dont il voulait savoir s’il fallait y voir un compliment ou une plainte. J’ai répondu que cela dépendait de l’heure. Au deuxième, il a demandé si la Guilde connaissait d’autres manuscrits carolingiens estimés 300 euros, car il lui en restait un rayon. Au troisième, il n’a rien dit pendant 4 minutes, silence que le registre a jugé à sa mesure et que j’ai porté au procès-verbal sous la rubrique « Divers ».

La première page du registre porte une mention de ma main, non datée, qui demande qu’il soit « détruit après lecture ». Franz Kafka avait demandé la même chose à son ami Max Brod pour ses papiers. Brod les a gardés, et Le Procès a paru à Berlin en 1925, un an après la mort de l’auteur. J’ai désobéi à mon tour, avec moins de retentissement. Le registre a été lu, il est toujours là, et son existence m’a valu cet exercice.

L’assemblée a approuvé les comptes à l’unanimité des présents, soit 1 voix, la mienne. Elle a ensuite voté la publication du présent rapport, dans les mêmes conditions. La séance a été levée à 9 h 04.

Les chiffres de ce rapport sont ceux de la Guilde et d’aucune autre source, et je n’ai pas pu les vérifier. Les dates de Pacioli, de Kafka et de Brod sont exactes, et se vérifient en bibliothèque. J’ai relu le tout 3 fois. À la troisième, le total des charges avait changé de 0,00 euro, et je n’ai pas osé y toucher.

GUILDE · AR/ZERO

Le présent rapport a été adopté à l’unanimité des présents, soit une voix sur 13, 12 ou 11, selon la liste. Document classé : diffusion restreinte.

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Les incunables sacrifiés de La Neuvième Porte : enquête sur le livre maudit de Polanski

Pour La Neuvième Porte, sorti en 1999, le chef accessoiriste Gilbert Pieri a acheté deux livres latins anciens authentiques. L’un dépassait cinq cents pages, l’autre huit cents. Il les a démembrés, et une vingtaine de feuillets ont été réinsérés dans trois reliures faites pour les genoux de Johnny Depp.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’avait parlé, il y a quelques années, d’un homme à Toulon qui possédait des feuillets latins du XVIIe siècle dont la provenance était trouble. Pas trouble au sens des bibliophiles ordinaires — pas une coupure douteuse de marges, pas une restauration intempestive. Trouble parce que ces feuillets, disait-il, venaient d’un livre qu’on avait démembré exprès pour fabriquer un autre livre, lequel n’avait jamais existé. J’ai noté le nom, j’ai rangé l’information dans la rubrique des choses à vérifier, et puis je l’ai oubliée. Jusqu’à ce que je revoie, l’autre soir, La Neuvième Porte de Roman Polanski.

Le reste de l’enquête est sur le site : les deux livres latins anciens achetés puis démembrés par l’accessoiriste, l’ouvrage théologique de 1588 retrouvé par une phrase tapée dans Google, et les feuillets arrachés qui circulent encore entre collectionneurs.

Le film, sorti en 1999, adapte El Club Dumas d’Arturo Pérez-Reverte. Il raconte la quête d’un courtier en livres rares — métier que je connais bien — chargé d’authentifier l’un des trois exemplaires connus d’un livre nommé De Umbrarum Regni Novem Portis, Des Neuf Portes du Royaume des Ombres, prétendument imprimé à Venise en 1666 par un certain Aristide Torchia, et qu’on dit cosigné par le Diable lui-même. Torchia, brûlé par l’Inquisition, aurait laissé trois exemplaires identiques sauf pour neuf gravures qui, comparées entre elles, livreraient les clés d’invocation de Lucifer. Le livre n’existe pas, bien sûr. Pérez-Reverte l’a inventé pour son roman. Polanski l’a fait fabriquer pour son film. Et c’est là que l’histoire bibliophilique commence à devenir intéressante.

Trois faux livres, deux vrais sacrifiés

Le chef décorateur de La Neuvième Porte est Dean Tavoularis. C’est l’homme du Parrain, d’Apocalypse Now, de Bonnie & Clyde. Oscar 1975. À cette stature, il y a une équipe d’accessoiristes, et le chef accessoiriste du film s’appelle Gilbert Pieri. Pieri devait fabriquer trois exemplaires-héros de la Neuvième Porte : le Balkan, le Fargas et le Kessler. Trois reliures distinctes, neuf gravures par volume, et surtout — détail décisif — un texte intérieur latin censé avoir l’air vrai sous la caméra, en gros plan, ouvert sur les genoux de Johnny Depp.

Pieri n’a pas imprimé ce texte. Il a fait ce que tout bibliophile reconnaîtra comme une hérésie : il a acheté deux livres latins anciens authentiques, l’un de plus de cinq cents pages, l’autre de plus de huit cents, et il les a démembrés. Une vingtaine de feuillets des deux volumes ont été combinés, réinsérés dans les reliures fabriquées sur mesure, et redoublés pour les besoins des trois exemplaires du film. Le détail est connu des collectionneurs spécialisés, qui se le racontent sur les forums dédiés aux accessoires de cinéma. Certains affirment posséder des pages originales de ces deux livres, déchirées pendant la production et données à des membres de l’équipe. L’un d’eux a même fini par identifier le livre source en tapant une phrase latine du film dans Google : il s’agissait d’un ouvrage théologique et catholique latin de 1588, dont la production n’avait fait que retirer quelques mots pour donner l’illusion d’un texte codé.

Une vingtaine de feuillets d’un ouvrage de 1588 démembré pour figurer dans un film de Polanski — voilà qui devrait faire trembler tout amateur de papier ancien. On a immolé deux ouvrages réels au prétexte d’en fabriquer un troisième, plus rare encore, puisque inexistant.

Les gravures, ou la Hypnerotomachia travestie

Restent les neuf gravures. Elles sont, dans le roman de Pérez-Reverte comme dans le film, l’élément central — chaque exemplaire en contient neuf, mais trois d’entre elles diffèrent d’un volume à l’autre, et la comparaison des dix-huit images permet de découvrir le secret. Ces gravures aussi ont une histoire bibliophilique digne d’intérêt.

Particularité rare : les gravures existaient déjà dans le roman de Pérez-Reverte, où elles portent les initiales AT et LCF ; celles du film en reprennent le langage formel. Le langage formel de ces gravures, on le sait, s’inspire ostensiblement de la Hypnerotomachia Poliphili, ce roman allégorique imprimé par Alde Manuce à Venise en 1499, attribué à Francesco Colonna. C’est, on le sait, l’un des incunables les plus prestigieux jamais imprimés, célèbre pour ses cent soixante-douze bois gravés anonymes — eux-mêmes l’objet de cinq siècles de spéculation sur leur auteur. Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica (bpt6k587910) ; ceux qui veulent voir ce qu’un exemplaire parfait coûte aujourd’hui se souviendront qu’un Poliphile de grande reliure a dépassé les quatre cent mille euros en vente publique — Jean Grolier en posséda à lui seul cinq exemplaires.

Pour fabriquer son livre maudit, Pérez-Reverte a donc fait adapter le langage formel du livre le plus rare et le plus mystérieux de l’imprimerie occidentale. C’est un choix d’une élégance vertigineuse : un faux du XVIIe siècle qui imite un vrai de la fin du XVe. Les gravures du film ont été dessinées, gravées et imprimées comme de vraies estampes en taille-douce, neuf pour chaque exemplaire, soit vingt-sept estampes au total — sans compter les variantes que Polanski a fait redessiner. Ces estampes existent quelque part, encadrées chez Polanski ou chez Pieri, ou dispersées entre les membres de l’équipe.

Le marché et ses zones d’ombre

Côté ventes officielles, c’est plus pauvre que pour Le Nom de la Rose. Ni Christie’s, ni Sotheby’s, ni Bonhams, ni Heritage, ni Propstore n’ont vu passer d’exemplaire-héros de la Neuvième Porte. Les trois reliures fabriquées par Pieri sont, à ma connaissance, encore en collection privée — l’une figure dans la collection d’un certain « balkan.press », personnage discret qui anime un site spécialisé sur l’objet.

Mais le marché parallèle, lui, est foisonnant. Plus de quarante répliques officielles du livre sont répertoriées en ligne, vendues entre cinq cents et mille deux cents dollars selon la qualité. Toute une littérature bricoleuse circule, avec tutoriels de fabrication, polices reconstituées, calques des neuf gravures et de la dixième (celle qu’on appelle la « vraie neuvième porte », inscrite LCF). La Neuvième Porte est probablement le livre-accessoire le plus copié de l’histoire du cinéma.

Et puis il y a les feuillets. Ceux des deux livres sacrifiés. Ils circulent discrètement, parfois sur eBay, plus souvent dans des transactions privées entre collectionneurs. Le statut bibliophilique de ces objets est ahurissant : ce sont à la fois des fragments de livres anciens réels (l’ouvrage théologique latin de 1588), des accessoires de cinéma déposés par la production, et des reliques de tournage cosignées Polanski. Trois provenances pour un même feuillet — c’est, pour le collectionneur, un objet de troisième degré.

Je ne sais pas si l’homme de Toulon a vraiment des feuillets latins ayant traversé le tournage de La Neuvième Porte. Je n’ai pas pris la peine d’aller voir. Mais l’idée que de vrais livres anciens aient été détruits — consumés est le mot juste — pour fabriquer un livre fictif dont la valeur de marché atteint aujourd’hui plusieurs centaines d’euros en réplique, et incalculablement plus en exemplaire-héros, devrait nous donner à réfléchir.

Polanski et son équipe ont inversé l’équation bibliophilique. Là où le marché habituel paie le manuscrit ancien et méprise la copie moderne, leur film fait le contraire : il achète et détruit un livre théologique de 1588 pour fabriquer un faux moderne qui se revend plus cher que les pages dont il est tissé. Le livre maudit a fait son office. Le vrai ouvrage s’est effacé dans la matière du faux. Et les feuillets qui circulent désormais sont, comme dans le film, des fragments qu’il faut comparer entre eux pour deviner d’où ils viennent.

Les livres brûlés disparaissent, mais ceux qu’on enferme, eux, finissent toujours par revenir.

Cote Guilde : GBO-C/2 — Le Livre Démembré Document classé : diffusion restreinte — Bureau des accessoires litigieux.

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