Voyage au centre de la Terre ou le mythe de la Terre creuse.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Le bibliophile aime les voyages comme le voyageur aime des contrées lointaines et exotiques. Le besoin de rêver sans doute, certainement une envie farouche d’un Ailleurs.

Cet Ailleurs, certains l’ont trouvé. Cook y a laissé sa vie, Colomb a marqué l’histoire à jamais, Marco Polo ouvre la voie du pays du soleil levant pour les occidentaux, les chinois auraient même découvert les Amériques dès 1299 (Colombie Britannique)…

Cet Ailleurs certains ne l’ont pas trouvé, ils l’ont alors imaginé. C’est l’objet de l’article que je vous propose de découvrir ensemble aujourd’hui.

Plus particulièrement, nous allons nous intéresser au mythe de la Terre creuse.
Depuis la nuit des temps, dans la plupart des civilisations anciennes, les croyances populaires aidées des croyances religieuses, attestent de l’existence de « royaumes souterrains », de peuplades nichées au fin fond de la Terre, de passages souterrains mystérieux permettant d’atteindre les entrailles de notre planète. Peut-on y croire ? Aujourd’hui, l’évolution des connaissances scientifiques au cours des derniers siècles nous l’interdit. Et pourtant ! Certains y croient encore, ou veulent y croire ! Les auteurs de science-fiction bien évidemment, quelques théoriciens légèrement illuminés, quelques explorateurs fous.

C’est à MM. Guy Costes et Joseph Altairac que l’on doit la bibliographie la plus récente et la plus complète sur le sujet : LES TERRES CREUSES, bibliographie commentée des mondes souterrains imaginaires. (parue aux édition Encrage, 2006. 1 volume grand in-8 de 799 pages, cartonnage rigide imprimé de l’éditeur, cet ouvrage est encore disponible dans les meilleures librairies).
C’est en discutant un jour de ce sujet avec M. Guy Costes que m’est venue l’idée de m’intéresser à ces théories farfelues. Autant d’utopies scientifiques ou pseudo-scientifiques qui nous étonnent aujourd’hui par leurs concepts le plus souvent hasardés.

Depuis Aristote et Sénèque qui considéraient la Terre comme un être vivant ayant ses propres vaisseaux sanguins ou lymphatiques, idée qui ressurgira au cours des XVIè, XVIIè et XVIIIè siècle ; en passant par la révolution copernicienne, les découvertes de Kepler, Galilée, qui changent la manière de regarder et de comprendre le globe terrestre : celui-ci devient une écorce de terre, de pierres, de métaux, d’eau, …, sous lesquels se cache un grand aimant. Léonard de Vinci parle dans ses carnets de « profondes et larges cavernes dissimulées aux entrailles de la Terre ». Et puis il y a l’énigme des pôles, restée longtemps mystérieuse, inexplorés car inexplorables : certains pensent que la Terre est creuse aux pôles et qu’il y a forcément moyen d’y pénétrer. Il y a aussi la théorie des sphères concentriques d’Edmond Halley (celui de la comète – la Terre serait formée d’un noyau entouré d’une coque qui ne lui est pas solidaire, les deux sphères concentriques tournant à une vitesse légèrement différente, provoquant ainsi les variations du champ magnétique). Séduisant non ? La Terre que l’on connait serait creuse parce qu’elle contient une autre Terre au centre ! D’autres, un peu plus téméraires que les autres imaginent la Terre creuse et éclairée en son centre par un soleil, voire par deux soleils, c’est la théorie attribuée à l’écossais John Leslie (1766-1832). Avec le XIXè puis le XXè siècle, les connaissances scientifiques s’affinant, on arrive à des théories extravagantes pseudo-scientifiques qui feront la joie des scénaristes de films de SF de la fin du XXè siècle.

De là à y imaginer la vie humaine dans ces mondes, il n’y a qu’un pas pour les plus imaginatifs.

Les auteurs de cette somme bibliographique nous décrivent et commentent avec précision et un esprit critique remarquable, plus de 2.200 ouvrages sur le sujet, un véritable défi ! Le moindre roman de SF français, anglais, américain, allemand, etc. a été soigneusement étudié et nous permet de voyager parmi toutes les théories les plus étonnantes.

C’est la découverte et la lecture d’un de ces ouvrages référencé qui m’a amené à approfondir le sujet : Voyage au centre de la Terre ou Aventures de quelques naufragés, dans des pays inconnus ; traduit de l’anglais par M. J. Saint-Albin (pseudo de Collin de Plancy). Tel est le titre de cet ouvrage.
Composé de 3 tomes in-12 d’un peu plus de 200 pages chaque, ce volume est édité à Paris chez Collin de Plancy et Cie (à l’époque imprimeur), rue Montmartre et chez Rapilly, libraire, boulevard Montmartre. Il porte la date de 1823. Chaque volume sort de l’imprimerie de David, rue du Pot de fer à Paris. L’ouvrage est orné de 6 gravures à l’eau-forte non signées. Notre exemplaire porte le tampon de la bibliothèque de Marcel Bekus.
Collin de Plancy ? Cela ne vous dit-il rien ? Oui, bien sûr, c’est lui ! L’auteur bien connu du Dictionnaire infernal (1818-1863). Farouche anticlérical dans la première partie de sa vie, il publie des ouvrages audacieux voire hérétiques aux yeux du catholique convaincu qu’il devient ensuite et qu’il restera jusqu’à la fin de ses jours. Né en 1794, anticlérical jusqu’en 1837, il mène une vie dévote jusqu’à sa mort en 1881. On pourrait presque penser que Collin de Plancy a vécu trop longtemps pour être cohérent avec lui-même (c’est un simple avis personnel totalement subjectif).
La curiosité m’a poussé à faire quelques recherches sur cet ouvrage « fort peu lu » comme l’annonce Costes et Altairac dans la notice qui lui est consacrée. Ce serait trop long de vous résumer ce livre alors je vais me contenter de vous en citer quelques passages significatifs :



Le personnage principal, dénommé Clairancy s’exprime ainsi à ses compagnons d’aventure lors de leur arrivée dans cette terre intérieure : « Un savant physicien a prétendu, au commencement du dix-huitième siècle, que la Terre qui vient de nous perdre ne pouvait être compacte, puisqu’ayant trois mille lieues de diamètre, il y en aurait au moins deux mille neuf cent d’inutiles. En conséquence, il supposait dans l’intérieur du globe terrestre, un noyau métallique qui en réglait les mouvements. Ce système, que l’on rejeta alors comme un paradoxe, notre aventure en prouve la réalité. Voilà donc ce que je présume : la Terre, dont les hommes habitent la surface, qui a neuf mille lieues de circonférence n’a que cinquante ou cent lieues d’épaisseur dans1 toutes ses parties. Son intérieur est vide, et lui donne au centre la forme d’un globe ; au milieu de ce globe est un noyau ou une autre planète plus petite, et ce noyau est d’aimant ; nous en sommes convaincus par la nécessité où nous venons d’être réduits d’abandonner tout le fer que nous portions avec nous (…) ce qui nous embarrasse le plus, c’est de voir le ciel, quand nous avons de toutes parts la terre au dessus de nos têtes. Mais il se peut que le globe terrestre, opaque et sombre dans sa superficie, soit lumineux dans ses parties inférieures, ou plutôt l’air qui nous environne nous cache la véritable nuance de ce demi-globe qui est au dessus de nous. Quant à la lumière que nous recevons ici, je pense qu’elle nous est communiquée par ces mêmes vapeurs magnétiques, qui, traversant les deux pôles, s’élèvent à une hauteur infinie, réfléchissent les rayons du soleil, font les aurores boréales, et sont peut-être aussi l’axe de la Terre (…) c’est encore à ces vapeurs magnétiques qu’on doit attribuer la direction constante vers les pôles, de l’aiguille aimanté (…) »

C’est Collin de Plancy qui en est l’auteur. Notre exemplaire porte la date de 1823 mais cet ouvrage date de 1821, de simples titres de relais ont été substitués aux premiers pour une remise en vente en 1823. Sans doute l’ouvrage n’a pas bien été vendu lors de la première diffusion.

Voici la description succincte de ce monde souterrain extraordinaire : Monde souterrain et ses 46 états dont Albur et ses 415 villes avec bien sûr une ouverture vers le Pôle nord. Les habitants sont végétariens, la faune, sauf exception, ne dépasse pas la taille de quinze centimètres. Deux de ses peuplades ont, une la peau jaune, l’autre la peau verdâtre…

Michel Meurger, dans sa notice pour la bibliographie de MM. Costes et Altairac, conclut : « Ce roman vaut plus par sa date de parution que par sa thématique, assez pâle. On est assez loin de l’imaginaire vernien. !»

Cet ouvrage porte le n° 56 de la bibliographie des Mondes souterrains imaginaires citée plus haut.

C’est sous le n°95 de la même bibliographie que l’on trouvera le Voyage au centre de la Terre (1864) de Jules Verne. Que penser ? L’étude de Daniel-Henri Pagneaux « Voyages aux sources du Voyage au centre de la Terre » ne fait état d’aucun modèle romanesque antérieur susceptible d’avoir influencé Jules Verne. Jules Verne se documentait pourtant beaucoup. A-t-il ignoré cet ouvrage ? L’a-t-il seulement lu ? S’en est-il inspiré ? Laissons là donc une comparaison qui semble s’arrêter au titre de l’ouvrage. C’est intéressant à noter tout de même qu’un ouvrage porte un titre identique près de 40 ans auparavant, sur un sujet semblable, même s’il est traité différemment.
Une petite anecdote pour finir. Le saviez-vous ?

Certains chercheurs excentriques écumeraient régulièrement tous les documents en possession de la BNF concernant Jules Verne, l’Islande, le Sneffels et la vulcanologie. Ils seraient en effet persuadés que, derrière le roman de Jules Verne, se cacherait une histoire vraie, et chercheraient toujours et encore l’entrée de la Terre creuse…

Bibliophiliquement parlant, on sait l’engouement pour les Voyages extraordinaires de Jules Verne, et le Voyage au Centre de la Terre ne fait pas exception à la règle. L’ouvrage de Collin de Plancy, quant à lui, est beaucoup plus rare, mais évidemment beaucoup moins recherché des amateurs… il faut dire que cet ouvrage n’est guère connu que des spécialistes du genre…

Les utopies sont très recherchées en bibliophilie. C’est un pan entier de l’histoire des idées, de l’histoire des sciences qui est à explorer. Bonne lecture à tous !
Amitiés bibliophiliques, Bertrand

H

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le manuscrit de Voynich, un mystère de la Bibliophilie

Le manuscrit de Voynich, un mystère de la Bibliophilie

Amis Bibliophiles bonjour,
Terminons cette belle année par un message quelque peu différent. Après le message sur la carte du Vinland (à relire ici), je vous propose de découvrir aujourd’hui un nouveau mystère bibliophilique, le manuscrit Voynich. Même si le manuscrit de Voynich n’est pas réellement un OOPArt, comme l’est la Carte du Vinland.
Pour mémoire, voici la « définition » de l’OOPArt que j’avais donnée ici même il y a quelques mois (années?): OOPArt est le terme créé par le zoologiste américain Ivan T. Sanderson pour désigner un artéfact archéologique ou historique dont les caractéristiques diffèrent de celles attendues d’un objet appartenant à la zone géographique ou temporelle du site où il a été découvert, au point qu’il est impossible au monde scientifique de le reconnaître comme appartenant réellement à la culture de ce site. Les crânes de cristal par exemple, qupar exemple être des faux, des canulars, liés à des erreurs d’interprétation, ou des objets mis en avant pour défendre des thèses contestables, telles que le créationisme ou l’ufologie.Le manuscrit de Voynich, pour étrange et mystérieux qu’il puisse être et malgré quelques hypothèses qui ont a un moment voulu faire de lui un canular du début du 20ème siècle, n’est pas un OOPArt, dans un le sens où il n’est ni anachronique, ni un « non-sens » culturel. Au contraire même.
En préambule, je vous prie de m’excuser si certaines informations sont déjà connues de vous, ou si certaines sont déjà dépassées, mais il y a des centaines de milliers de pages d’étude sur le manuscrit de Voynich et en faire la synthèse est illusoire, en tout cas à l’échelle d’un message sur le blog du Bibliophile. Aussi, en 2009, le mystère demeure entier quant à la nature exacte de ce manuscrit puisque les thèses les plus diverses s’affrontent, même s’il une vérité semble se dessiner peu à peu.
Le manuscrit de Voynich donc. De quoi parlons-nous? Le manuscrit de Voynich est un manuscrit ancien de 235 pages écrit à l’aide d’un alphabet inconnu. Selon les estimations les plus couramment admises, il aurait été écrit entre 1450 et 1520. (Le livre est constitué de 235 pages de 15 cm de large et 23 cm de haut. Le manuscrit est en vélin et 42 pages sont manquantes d’après la pagination.)Ce manuscrit tire son nom d’un de ses anciens propriétaires, Wilfrid M. Voynich, qui l’acquit en 1912 avec une trentaine d’autres manuscrits auprès des Jésuites de Frascati, aux environs de Rome. A la mort de Voynich en 1930, sa veuve Ethel Lilian Voynich hérita du manuscrit. Elle mourut en 1960 et laissa le manuscrit à son amie proche, Mlle Anne Nill. En 1961, Anne Nill vendit le livre au marchand de livres anciens Hans P. Kraus. Incapable de trouver un acheteur, Kraus en fit finalement, don à l’université Yale en 1969 (Hans P. Kraus ou HPK pour le petit monde de la librairie ancienne du 20ème siècle ouvrît sa librairie à Vienne en 1932, avant de l’installer à New York en 1939. Elle semble avoir fermé en 2003).Le propriétaire officiel le plus ancien de ce manuscrit était un certain Georg Baresch, un alchimiste qui vivait à Prague au XVIIème siècle. Apparemment Baresch était lui aussi perplexe à propos de ce « Sphinx » qui a « pris de la place inutilement dans sa bibliothèque » pendant des années. Baresch écrivit au réputé jésuite bien connu des bibliophiles Athanasius Kircher pour l’informer qu’il détenait un livre mystérieux qui était écrit dans une écriture inconnue et abondamment illustré avec des dessins de plantes, d’étoiles, de secrets alchimiques. On imagine que Baresch espérait que Kircher pourrait déchiffrer ce manuscrit grâce à son expérience reconnue de « briseur de codes ».
Il lui envoya une copie d’une partie du manuscrit à Rome par deux fois, demandant des indices. Sa lettre destinée à Kircher datant de 1639, qui a été retrouvée récemment par René Zandbergen, est la première allusion au manuscrit trouvée jusqu’alors.On ne sait si Kircher a répondu mais il semblerait qu’il s’intéressa assez au sujet pour tenter d’acquérir le livre, que Baresch refusa apparemment de montrer.
A la mort de Baresch, le manuscrit passa à son ami Jan Marek Marci (Johannes Marcus Marci), alors proviseur à l’Université Charles de Prague, qui envoya finalement le livre à Kircher, son ami de longue date et correspondant. La lettre d’explication de Marci (1666) est encore jointe au manuscrit. La lettre prétend entre autres que le manuscrit fut, à l’origine, acheté pour 600 talers d’or par l’Empereur Rodolphe II qui pensait que l’ouvrage était le fruit du travail de Roger Bacon. Voici en substance le texte de la lettre:
« Ce livre que m’a légué un ami intime, je vous le destine, mon très cher Athanasius, aussitôt qu’il est venu en ma possession, car je suis convaincu qu’il ne peut être lu par personne d’autre que vous . Le précédent détenteur de ce livre voulait vous demander votre opinion par lettre, en vous copiant et vous envoyant une partie du livre duquel vous auriez pu lire ensuite le reste, mais il a refusé à ce jour d’envoyer le livre lui-même.Pour son déchiffrement il devolut un labeur soutenu, comme est apparent de la tentative que je vous envoie présentement, et il abandonna l’espoir de trouver durant sa vie. Mais son labeur aura été vain, tel le Sphinx qui n’obeirait qu’à ses maîtres, Kircher.Acceptez maintenant cette marque de témoignage , telle qu’elle est et malgré une longue attente, de mon affection pour vous, et percez ses obstacles, s’il y en a, avec votre succès habituel. Dr Raphaël, précepteur de langue de Ferdinand III, alors Roi de Bohème, m’a dit que le livre évoqué a appartenu à l’empereur Rodolphe et qui offra au titulaire du livre 600 ducats. Il croyait que l’auteur était Roger Bacon, l’anglais. Sur ce point, je suspends mon jugement. C’est votre rôle de définir pour nous quelle vue nous prendrons sur le sujet, vers qui par grâce et bonté je me confie sans réserve, et restant aux ordres de votre révérence »
On perd ensuite la trace du livre pendant 200 ans, mais selon toute vraisemblance il était conservé, comme le reste de la correspondance de Kircher, dans la bibliothèque du collège romain, actuelle université pontificale grégorienne. Il y resta probablement jusqu’à l’invasion de la ville par les troupes de Victor-Emmanuel II d’Italie, qui annexa les États pontificaux en 1870. Le nouveau gouvernement italien décida de confisquer beaucoup de biens de l’Église, notamment la bibliothèque du collège romain. D’après les recherches de Xavier Ceccaldi et d’autres, de nombreux livres avaient été transférés à la hâte juste avant ces événements dans les bibliothèques privées de ses facultés. Ces dernières avaient été exemptes des confiscations. Les lettres de Kircher étaient parmi ces livres et, apparemment, le manuscrit de Voynich aussi, vu qu’il portait encore l’ex-libris de Petrus Beckx, Supérieur général de la Compagnie de Jésus et proviseur de l’université en même temps.La bibliothèque privée de Beckx fut déménagée à la Villa Mondragone, Frascati, un grand palais près de Rome, acheté par la Compagnie de Jésus en 1866. C’est à cette bibliothèque que Voynich acheta le manuscrit.
Le mystère est donc double à ce jour: après plus de 360 ans, personne n’est encore parvenu à comprendre ou traduire un seul mot des 235 pages, et son auteur reste mystérieux, même s’il existe aujourd’hui des présomptions fortes.En effet, bien que la piste Bacon ait été écartée par divers chercheurs, elle a permis d’orienter les recherches vers John Dee, qui est probablement la personne qui a vendu le manuscrit à Rodolphe II de Bavière. Dee était un mathématicien et un astrologue de la cour de la reine Élisabeth 1ère, il vivait en Bohème avec son médium Edward Kelley quand ils tentèrent de s’attacher la protection de l’Empereur. Néanmoins, Dee tenait un registre de ses activités, et ce registre ne mentionne pas le manuscrit, ce qui rend l’hypothèse douteuse. (A moins qu’il ne l’ait rédigé sans y faire référence pour favoriser l’hypothèse qu’il s’agisse d’un vrai travail de Roger Bacon).Kelley
Les chercheurs se sont alors tournés vers Kelley. Kelley était un alchimiste peu ordinaire: il avait annoncé sa capacité à transformer du cuivre en or par le biais d’une poudre secrète qu’il avait découverte dans la tombe d’un évêque au Pays de Galles. Il affirma également être capable d’invoquer des anges en touchant une boule de cristal et d’avoir de longues conversations avec eux. Dee rapporta ces faits dans des documents manuscrits. Le langage des anges était l’énochien, d’après Énoch, le père biblique de Mathusalem. D’après la légende, Kelley aurait fait un voyage avec les anges et aurait expliqué son périple dans le livre d’Énoch. Plusieurs personnes ont suggéré que comme Kelley avait inventé le livre d’Enoch pour tromper Dee, il aurait également pu fabriquer le manuscrit de Voynich dans le but de le vendre à l’empereur (qui rémunérait déjà Kelley pour ses supposés talents d’alchimiste). Toutefois, si Roger Bacon n’est pas l’auteur de l’ouvrage alors le lien entre Kelley et le manuscrit de Voynich est tout aussi faible que celui concernant Dee. Le mystère reste donc entier.
L’hypothèse Voynich? Certains chercheurs évoquèrent la possibilité que Voynich fût un falsificateur, mais ceci est à écarter définitivement en raison des lettres (Marci notamment et des traces laissées par le manuscrit dans l’histoire).
Autres hypothèses?
Une reproduction photostatique de la première page du manuscrit, réalisée par Voynich vers 1921, montre certaines annotations quasiment imperceptibles qui avaient été effacées. Le texte a pu être rehaussé à l’aide de produits chimiques, et a laissé apparaître le nom de Jacobj `a Tepenec. Il s’agirait de Jakub Horcicky de Tepenec, Jacobus Sinapius en latin. Ce spécialiste en herboristerie était le docteur personnel de l’empereur Rodolphe II et s’occupait également de ses jardins. Voynich et d’autres personnes après lui, conclurent d’après cette « signature » que Jacobus possédait l’ouvrage avant Baresch, voire qu’il puisse en être l’auteur.Un doute repose sur cette piste : la signature effacée du manuscrit ne correspond pas aux autres signatures connues de Jacobus comme celle découverte par le chercheur Jan Hurich. Il est tout à fait plausible que cette annotation sur la page fut l’œuvre d’un libraire ou d’une quelconque personne qui eut l’occasion d’étudier ou de posséder le livre. À l’époque de Kircher, Jacobus est le seul alchimiste ou docteur de la cour de Rodolphe II auquel on a consacré une page entière dans les livres d’histoire jésuites. Tycho Brahe est par exemple à peine mentionné. L’application des produits chimiques a tellement dégradé le vélin que la signature est à peine visible. Il est possible que Voynich ait volontairement façonné et endommagé cette signature dans le but de renforcer la théorie attribuant la paternité à Roger Bacon, tout en empêchant d’éventuelles contre-expertises.
Jan Marci? Celui-ci rencontra Kircher alors qu’il était à la tête d’une délégation envoyée par l’université Charles à Rome en 1683. Au cours des vingt-sept années qui suivirent, les deux érudits s’échangèrent un volumineux courrier scientifique. Le voyage de Marci avait pour but d’assurer l’indépendance de l’université Charles vis-à-vis des jésuites. Ceux-ci géraient le collège Clementinum, qui était un rival pour l’université. Malgré ces efforts, les deux établissements furent fusionnés sous le contrôle des jésuites.C’est dans ce contexte religieux et politique tendu que Marci aurait pu fabriquer les lettres de Baresch et plus tard le manuscrit de Voynich dans le but de se venger de Kircher, favorable au jésuitisme. La personnalité de Marci et ses connaissances semblent être compatibles avec la réalisation de l’ouvrage. Kircher était convaincu de détenir le savoir, mais il était plus connu pour ses erreurs et sa candeur que pour son prétendu génie. Kircher était donc une cible facile et il s’était déjà fait ridiculiser à une autre occasion. L’orientaliste Andreas Mueller lui avait concocté un manuscrit soi-disant originaire d’Égypte, le contenu était en fait incohérent et volontairement sans aucune signification. Mueller demanda à Kircher d’en faire une traduction. Kircher renvoya alors une traduction complète, ce qui ne manqua pas de le discréditer.Les seules preuves de l’existence de Georg Baresch sont trois lettres envoyées à Kircher : une par Baresch (1639) et deux par Marci (environ une année plus tard). La correspondance entre Marci et Kircher s’achève en 1665, au même moment que la lettre concernant le manuscrit de Voynich. Cependant, toute cette thèse repose sur la haine de Marci à l’égard des jésuites. Ce sentiment n’est que pure conjecture : Marci était un fervent catholique, il avait lui-même étudié pour devenir jésuite et peu avant sa mort en 1667, il fut nommé membre honorifique de l’ordre.Là encore, la piste existe, mais aucun élément factuel ne peut la confirmer définitivement.
Ce qui semble certain aujourd’hui, c’est que ces pages indécodables sont le fruit d’un seul auteur, sur des périodes différentes, que ce livre existait déjà sous le règne de Rodolphe II, et que Marci et Kircher au moins ont été en contact avec lui.
En ce qui concerne le sens du texte, là encore nous sommes face à un paradoxe: globalement le sens de l’ouvrage est compréhensible en raison des très nombreuses illustrations et ses grandes parties se détachent assez simplement, mais chaque mot reste encore incompréhensible malgré les efforts de nombreux crytopgraphes, notamment militaires. Le texte est clairement écrit de gauche à droite, avec une marge à droite quelque peu inégale. Les sections les plus longues sont divisées en paragraphes avec parfois des « puces » dans la marge de gauche. Il n’y a aucun signe évident de ponctuation. Le ductus (l’ordre et la direction selon lesquels on trace les traits qui composent la lettre) est fluide ce qui laisse penser que le scribe comprenait ce qu’il écrivait au moment de la rédaction. Le manuscrit ne donne pas l’impression que les caractères ont été apposés un par un, caractéristique qui apparaît dans le cas d’un chiffrement compliqué. L’écriture n’est toutefois pas toujours soigneuse : par endroit, l’auteur doit resserrer les interlignes par manque de place. Ceci est particulièrement visible dans la partie « recettes » avec un texte ondulé qui dénote que le scribe n’était probablement pas un « professionnel ».Le texte comprend plus de 170 000 glyphes, normalement séparés les uns des autres par de fins interstices. La plupart de ces glyphes sont écrits avec un ou deux traits. Les experts restent divisés concernant l’alphabet utilisé car certains des glyphes sont similaires. On pense toutefois que l’alphabet du manuscrit de Voynich comprend entre 20 et 30 signes. Certains caractères inhabituels apparaissent ici et là, on en dénombre une douzaine de ce type.
Des espacements plus larges divisent le texte en 35 000 mots environ, de taille variable. Il semble que le texte suit des règles phonétiques ou orthographiques : certains caractères doivent apparaître dans chaque mot (à l’instar des voyelles en français), certains caractères n’en suivent jamais d’autres, d’autres peuvent apparaître en double. Etrange système double avec des progressions arithmétiques d’un alphabet multiple ou sustème basé sur une grille de Cardan, ou même langue mandchoue? Je vous laisse continuer les recherches de votre côté si le sujet vous passionne.Ce côté de l’énigme ne renseigne pas sur l’auteur mais permet quand même de limiter son origine à un nombre réduit d’érudits capables entre le 13ème et le 16ème siècle de lire, écrire et imaginer un système d’écriture complet. En ce qui concerne l’écriture elle-même, et sa datation, elle date sans doute d’avant le style gothique, et les experts pensent qu’il y a peu de chances qu’elle soit postérieure au 15ème siècle.Voilà pour l’histoire et les tentatives de datation, mais qu’est ce donc dans la pratique pour nous, bibliophiles que nous sommes, que ce manuscrit de Voynich?
L’impression générale dégagée par le manuscrit suggère qu’il devait servir de pharmacopée ou de référence pour de la médecine médiévale. La présence d’étranges illustrations peut également suggérer d’autres sujets et permet de classer ce manuscrit dans les ouvrages alchimiques. Trois grandes parties se détachent: un herbier, un traité alchimique et une partie astrologique. Sur son excellent site (http://www.almaleh.com/voynichf.htm), Francois Almaleh décrit superbement ces trois parties avec les mots suivants:
« 1. capter les humeurs (c’est-à-dire le principe de vie) où l’on voit les nymphes jeunes et nues qui communiquent ces humeurs par des tubulures, après des passages dans l’eau et le « feu ». Pour garder la vie, il faut capter ce principe de vie, chez les jeunes nymphes.
2. mélanger ces principes de vie avec des herbes et plantes rares.3. concocter tout cela en fonction de thèmes zodiacaux, c’est à dire en fonction des thèmes astrologiques afin de réunir les meilleurs conditions de réalisation de l’élixir. »
Les illustrations dans le manuscrit donnent peu d’indications sur son contenu exact mais permettent d’identifier une demi-douzaine de sections consacrées à des sujets différents avec un style qui varie. Excepté pour la dernière section dont le contenu est entièrement textuel, presque toutes les pages contiennent au moins une illustration. Les sections et leur nom contemporain sont:
Herbier : chaque page contient une plante, parfois deux, accompagnées de paragraphes. Le tout est présenté selon le style européen des herbiers de l’époque. Certaines parties sont des agrandissements et des versions améliorées des esquisses présentes dans la partie pharmacologie.Astronomie : des diagrammes d’astres comme des soleils, des lunes et des étoiles suggèrent que le contenu porte sur l’astrologie et l’astronomie. Une série de 12 diagrammes représente les symboles des constellations du Zodiaque (deux poissons pour la constellation des Poissons, un Taureau, un soldat avec une arbalète pour le Sagittaire, etc.). Chaque symbole est entouré d’exactement 30 figures féminines, la plupart nues, qui portent une étoile avec une légende. Les deux dernières pages de cette section, le Verseau et le Capricorne, ont été perdues. Quant au Bélier et au Taureau, les pages qui leur sont consacrées sont divisées en deux paires de schémas avec 15 étoiles chacun. Certains de ces dessins sont sur des pages qui peuvent être dépliées.
Biologie ou balnéothérapie : un texte dense et continu parsemé de dessins qui représentent principalement des femmes nues se baignant dans des bassins ou nageant dans un réseau de tubes élaboré. La forme d’une partie de cette plomberie fait penser à des organes. Certaines de ces femmes portent des couronnes.
Cosmologie : des diagrammes circulaires à la signification obscure. Cette section possède également des dépliants. L’un d’entre eux s’étale sur six pages et contient des cartes de 9 « îles » reliées par des chemins avec la présence de châteaux et de ce que l’on estime être un volcan.
Pharmacologie : plusieurs dessins de plantes avec une légende. Les figures décrivent des parties des végétaux (racines, feuilles, etc.) ce qui fait penser à un guide pour un apothicaire. Des objets dans les marges ressemblent à des pots utilisés par les pharmaciens de l’époque, les pages sont clairsemées avec seulement quelques paragraphes de texte.Recettes : beaucoup de paragraphes assez courts, chacun étant marqué d’une puce en forme de fleur ou d’étoile.
Comme vous pouvez le constater, c’est un travail somptueux, qui est aujourd’hui conservé, avec ses mystères, est conservé à la Bibliothèque Beinecke de l’université Yale… comme la Carte du Vinland, cocasse, non?Je vous laisse aller plus loin si vous le désirez, la littérature sur le sujet est abondante. Il est en tout amusant de constater que le manuscrit de Voynich a eu un rayonnement important dans notre culture populaire: le « très dangereux » grimoire Necronomicon apparaît dans le mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft. Alors que vraisemblablement Lovecraft a créé le Necronomicon sans connaître le manuscrit de Voynich, Colin Wilson a publié une nouvelle en 1969 appelée The Return of the Lloigor (Le retour du Lloigor), dans Tales of the Cthulhu Mythos (Contes du Mythe de Cthulhu) de la maison d’édition Arkham’s House, où un personnage découvre que le manuscrit de Voynich est une copie partielle du grimoire mortel. Depuis, le Necronomicon de la fiction a été assimilé de façon récurrente à cette énigme réelle par d’autres auteurs; Des dessins et des allusions au manuscrit de Voynich ont été inclus dans l’intrigue du film Indiana Jones et la dernière Croisade; L’intrigue de Il Romanzo Di Nostradamus écrit par Valerio Evangelisti met en scène le manuscrit de Voynich comme un travail de magie noire, contre lequel l’astrologue français Nostradamus luttera toute sa vie; Dan Simmons mentionne le manuscrit de Voynich dans Olympos (p. 486), le décrivant comme « un singulier et intéressant manuscrit acheté par Rudolph II le saint Empereur Romain, en 1586 »; et même dans le jeu vidéo Les Chevaliers de Baphomet : le Manuscrit de Voynich, le manuscrit de Voynich est traduit par un hacker qui se fait alors assassiner par des neo-templiers pour protéger les informations contenues, à savoir la localisation d’endroits sur terre où l’on trouverait de « l’énergie géomancienne », etc.
Encore une fois, ce message est une invitation au voyage, une invitation à découvrir le manuscrit de Voynich. Je vous laisse faire le reste du chemin si cela vous intéresse.
H
Je vous invite à consulter les sources suivantes: wikipedia bien sûr mais surtout http://www.almaleh.com/voynichf.htm, http://www.ms-voynich.com/preambule.html et www.voynich.info, qui conclue par ces termes: « Le manuscrit de Voynich est une invention relativement récente, contenant un texte factice, forgé à l’aide d’un système de remplissage numérique. », et qui offre une solution de déchiffrement (mais ne rêvez, pas de texte déchiffré disponible sur le site). Je vous laisse vous faire votre propre avis…

Pour aller plus loin, d’autres livres dont l’existence ou le sens font question : le Necronomicon et les livres fantômes de la bibliophilie, et à l’autre bout du spectre le Codex Leicester, le livre le plus cher de l’Histoire. Pour savoir ce que vaut un livre bien réel, voyez comment estimer la valeur d’un livre ancien.

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2 Commentaires

  1. Merci Hugues d’avoir organisé le déjeuner ; bienvenue aux nouveaux qui ont eu le courage de nous rencontrer en vrai…
    Et bien sur, MERCI Valérie pour ses déserts. Nous attendons ta recette de marmelade sur ton blog.
    Et pour finir une parole paternaliste : Hugues prend soin de toi.
    A Bientôt de tous se revoir
    signé Xavier, qui va finir collectionneur de ….catalogues de libraires.

  2. Avant mon départ pour le grand Palais, je viens de lire le très intéressant message de Bertrand. Les utopistes et « fous » scientifiques ne sont pas la « tasse de thé » d’un physicien « pur et dur », mais leurs œuvres peuvent être prises comme des romans de science fiction. Leurs explications de l’univers, qu’ils veulent rationnelles, les ont rapidement marginalisés. Leurs ouvrages sont rares et je ne connais pas personnellement de collectionneurs dont c’est la spécialité.
    A tout à l’heure en espérant que le RER B, n’aura pas les problèmes de l’eurostar!

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