Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)
Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il est peu de gestes plus révélateurs, dans la vie d’un bibliophile, que celui par lequel il glisse son nom dans un livre. L’achat même peut tenir au hasard, à l’héritage, à l’ennui, à la spéculation, à l’orgueil, à cette petite fièvre du samedi que les libraires connaissent bien. Mais l’ex-libris, lui, suppose davantage. Il ne dit pas seulement : « ce livre est à moi ». Il insinue : « ce livre me convient ». Il ajoute même, chez les plus résolus : « j’étais, en quelque sorte, attendu. »
Les hommes ont sur ce point une confiance excessive. Ils croient qu’il suffit de posséder pour appartenir. C’est peut-être vrai en immobilier. En matière de livres, l’affaire est moins simple. Certains volumes reçoivent très bien les marques de possession : ils s’y prêtent, s’y soumettent, les absorbent sans drame, parfois même avec cette résignation complaisante qu’on voit chez les ouvrages trop heureux d’avoir enfin trouvé une bibliothèque chaude et des rayons stables. D’autres tolèrent l’ex-libris comme ils tolèrent la poussière : faute de mieux. Mais il existe enfin, et c’est ici notre sujet, des exemplaires d’un caractère si net qu’ils n’acceptent pas n’importe quelle appartenance. Ils choisissent, pour ainsi dire, l’idée qu’ils consentent à se faire de leur propriétaire.
L’IGLI classe ce trouble dans la famille des réactions de rejet héraldico-bibliologique, sous-classe des refus d’adhésion nominative. En français plus simple : certains livres ne veulent pas du nom qu’on leur colle.
Le cas ici rapporté, classé sous la référence E.L. 6 — ex-libris sélectif, sixième espèce documentée — nous fut signalé par M. Léonce de Falguières, amateur de beaux papiers, d’armes parlantes et de notices trop longues, qui, à l’occasion d’une vacation discrète tenue dans le Bordelais, avait acquis un très beau Pascal avec le dessein légitime, quoique légèrement solennel, d’y placer enfin son ex-libris gravé. L’ouvrage en question était un exemplaire des Pensées de M. Pascal, en édition ancienne, de belle tenue, relié sobrement mais avec goût, et d’une qualité de papier qui rend l’œil meilleur et la conscience moins sûre.
M. de Falguières, dans la lettre qu’il adressa au Bureau des manifestations anormales du Livre, exposait les faits avec une netteté presque douloureuse. Son propre ex-libris, parfaitement bien imprimé, armorié sans vulgarité, et selon lui « d’une discrétion de haute race », s’était décollé de l’intérieur du contreplat dans les quarante-huit heures de sa pose. Il avait recommencé. Même résultat. Une troisième tentative, confiée cette fois à un relieur dont les prix étaient supérieurs à ses moyens, avait produit un effet plus humiliant encore : l’étiquette adhéra d’abord, puis se mit à gondoler par les angles, avant de choir à demi, « comme par répugnance raisonnée », selon l’expression du propriétaire.
Cette seule formule eût suffi à m’intéresser. Mais la suite était meilleure. M. de Falguières avait tenté, par curiosité contrariée, plusieurs expériences. Un ex-libris ancien provenant d’un aïeul, refusé. Une simple étiquette manuscrite à son nom, refusée également. Un ex-libris neutre d’essai, préparé par son relieur pour contrôle du papier et de la colle, rejeté plus vite encore que les autres. En revanche, deux devises très sobres avaient été tolérées au moins provisoirement : Ad usum, non ad pompam, et Ex bibliotheca parva, sed attenta. Il ajoutait enfin, avec une franchise qui l’honore, que le volume lui donnait surtout l’impression d’être parfaitement calme tant qu’on s’abstenait de lui imposer le moindre ex-libris.
J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel je n’avais donné que des indications générales, sachant par expérience que le mot ex-libris suffit à le rendre méfiant. Peutre considère en effet que la plupart des marques de possession sont moins des signes d’amour que des tampons d’assurance sociale. Il n’a pas toujours tort, ce qui rend sa compagnie plus utile qu’agréable.
L’exemplaire des Pensées reposait dans la bibliothèque de Falguières, pièce bien tenue, trop bien tenue peut-être, où les dos s’alignaient avec cette correction un peu sèche des collections composées pour durer aussi longtemps que les certitudes du propriétaire. Le volume, in-12 de belle main, se présentait avec une modestie souveraine. Veau brun légèrement raciné, dos orné sans coquetterie, charnières honnêtes, marges suffisantes, papier ferme, et cette tenue intérieure des bons Pascal qui donne au lecteur l’impression d’être jugé dès le feuillet de titre.
Je l’ouvris. Le contreplat intérieur, là où l’ex-libris avait été posé, montrait plusieurs traces nettes de tentative : infimes restes de colle, ombre d’un papier arraché, et surtout cette lassitude du support qu’on voit parfois chez les volumes trop sollicités à des endroits qu’ils désapprouvent. Le livre n’était pas blessé ; il était contrarié.
Je demandai à voir les pièces rejetées.
M. de Falguières les conservait dans un portefeuille bleu, non sans dignité, mais avec cette gêne particulière des hommes qui vous montrent les preuves matérielles d’avoir été personnellement désavoués par un objet. Le premier rejeté portait cette légende latine, gravée avec une pompe maigre : Ex libris Huberti de Cernières, ultimi gravis lectoris saeculi — Ex-libris de Hubert de Cernières, dernier lecteur sérieux de son siècle. J’observai que le Pascal avait eu raison. Rien n’est plus irritant, pour un livre de gravité authentique, que le propriétaire qui s’en proclame l’ultime dépositaire au milieu des ruines modernes. Le volume y avait sans doute senti cette solennité terminale, ce parfum de survivant de salon, cette manière de s’ériger soi-même en dernier rempart de la profondeur.
Le second énonçait simplement : Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas. Le rejet ne surprenait guère. Le Pascal supporte la garde ; il goûte moins l’avarice affichée. L’ex-libris sentait la jalousie de propriétaire, le coffre-fort moral, le lecteur qui annonce son soupçon avant même d’avoir commencé son examen.
Le troisième, plus superbe encore dans sa sottise, proclamait : À moi par grâce de vente publique. Le livre avait ici refusé ce que j’appellerai la vanité adjudicataire : cette prétention à transformer un achat en élection, un coup de marteau en onction. Un Pascal bien né peut admettre qu’on l’acquière ; il répugne à servir de sacrement à l’orgueil d’un amateur.
Le quatrième portait : Je lis pour tous. La formule, qui paraît inspirée par quelque chouette présidentielle de province, avait été repoussée avec vigueur. Un bon livre n’aime pas les délégués autoproclamés de l’intelligence publique. Il s’y rencontre toujours trop de mission et pas assez de lecture.
Le cinquième affichait cette magnificence moderne dont peu de contreplats se relèvent : Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux. Je confesse avoir éprouvé, à sa lecture, un mouvement de sympathie pour l’ouvrage. Le mot “existentielle”, appliqué à une bibliothèque, salit plus sûrement un papier de garde qu’une colle médiocre. Le volume y avait reconnu ce jargon de profondeur molle par lequel certains hommes décorent leur vide à peu de frais.

Le sixième, plus sec encore, disait : Possédé avec méthode. Peutre leva les yeux vers moi et demanda s’il fallait y voir un hommage dévoyé à Descartes. Je répondis que le cartésianisme souffre beaucoup d’être invoqué par des collectionneurs. Un Pascal ne pouvait recevoir sans résistance une formule qui annonçait si bien la souveraineté froide, l’appropriation technique, l’espoir de réduire la lecture à un protocole. Le rejet, ici, n’était pas seulement moral ; il était presque historique.
Le septième portait : Aux heures graves, chez Louis de Moranges. C’était très bien tourné, et par conséquent suspect. Le livre y avait vu, très justement, une mise en scène de la gravité domestique, une profondeur d’antichambre, cette manière insupportable de meubler d’avance l’âme du propriétaire avant même d’avoir ouvert le volume.
Le huitième enfin proclamait : N’entre ici que l’essentiel. Je ne m’étonnai pas du refus. Tout ex-libris qui prétend filtrer l’essentiel avant la lecture commet une usurpation de compétence. Un Pascal tolère mal qu’on tienne douane à sa porte.
Nous procédâmes à une première série d’épreuves selon le protocole Prop. 4, applicable aux ouvrages soupçonnés de sélectivité nominative. L’idée en était simple : soumettre le même volume à plusieurs ex-libris d’espèces différentes — sentencieux, mondains, possessifs, modestes, dévots, ridicules — et observer non seulement l’adhésion matérielle, mais le comportement du contreplat, la prise de colle, la tension du papier et la stabilité à vingt-quatre heures.
Mlle Lépine, dont la main est plus fiable que celle de maint restaurateur honoré, prépara les essais avec une mesure irréprochable. Le premier rejeté, celui de Cernières, se souleva par l’angle inférieur dès les premières heures, comme s’il ne voulait pas même offrir au papier le temps d’une humiliation complète. Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas adhéra d’abord, puis se décolla d’un côté avec cette lenteur obstinée qui marque les refus réfléchis. À moi par grâce de vente publique tomba presque immédiatement ; le contreplat, sous lui, avait comme durci. Je lis pour tous fut l’objet d’un phénomène plus comique : l’étiquette tint parfaitement sur la colle, mais la garde elle-même sembla se rétracter très légèrement, comme si le livre, faute de pouvoir recracher la formule, s’éloignait d’elle. Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux provoqua une mauvaise prise générale, grumeleuse, presque honteuse. Possédé avec méthode eut le sort sec et net des choses détestées sans détour : coin supérieur relevé, puis rejet complet. Aux heures graves, chez Louis de Moranges se gondola avec une élégance désolée. N’entre ici que l’essentiel fut enfin repoussé avec une précision presque administrative, l’un des bords se détachant à la ligne même du mot essentiel, comme si le livre eût voulu faire savoir où commençait l’insupportable.
Peutre, qui observait les opérations avec une joie d’huissier bien tempéré, se permit :
— Il classe les imbéciles par catégorie.
Je corrigeai :
— Il distribue surtout les formes de propriété mal portées.
La distinction, ici encore, était utile. Le volume ne rejetait pas seulement les ex-libris ridicules ; il opposait une résistance générale à toute forme d’installation trop visible dans la propriété. Les devises triomphantes, les professions de profondeur, les cris de possession, les fanfaronnades de lecture publique, les élégances sinistres et les maximes de vestibule étaient refusés avec une netteté parfois cruelle.
Il fallait donc examiner le versant positif du trouble.
Nous essayâmes d’abord la première des deux devises tolérées : Ad usum, non ad pompam — Pour l’usage, non pour l’apparat. L’adhésion fut excellente. Le contreplat la reçut sans se tendre, la colle prit franchement, le papier demeura calme. C’était une très belle leçon. Le livre acceptait ici une propriété discrète, anti-décorative, presque ascétique. Rien dans cette formule ne faisait du propriétaire un vainqueur, un arbitre ou un personnage ; elle disait seulement qu’un livre peut être gardé pour servir, non pour pavoiser.
Le second essai confirma ce diagnostic. Ex bibliotheca parva, sed attenta — D’une petite bibliothèque, mais attentive — fut reçu avec la même aisance. Le volume semblait goûter là la modestie non affectée, le refus de grandeur, la précision du regard plutôt que l’ambition du propriétaire. J’observai même qu’il se tenait alors avec une sorte de soulagement matériel, comme si la discrétion du futur milieu lui convenait davantage que les splendeurs où l’on voulait l’installer.
Mlle Lépine fit alors une remarque décisive :
— Il accepte la retenue. Il préfère encore l’absence.
Elle avait raison. Car il fallait noter ceci, essentiel pour le dossier : même avec ces deux devises acceptées, le livre ne paraissait jamais aussi calme que lorsqu’on le laissait sans ex-libris du tout. Aucune marque, même juste, ne lui convenait autant que le silence du contreplat intact. Il tolérait certaines appartenances modestes ; il semblait pourtant n’être tout à fait heureux que sans marque.
Je formulai l’hypothèse devant Falguières, qui la reçut avec cette douleur polie des hommes à qui l’on explique qu’ils déplaisent à leur propre acquisition :
— Votre exemplaire supporte mal les appartenances appuyées. Il consent à l’usage, supporte la modestie, tolère la mémoire. Mais il ne se montre jamais aussi bien que lorsqu’on s’abstient de lui imposer une identité de propriétaire.
Falguières, blessé mais intelligent, demanda :
— Il ne veut donc appartenir à personne ?
Je répondis :
— Il ne veut peut-être pas appartenir de façon visible.
C’était là, selon moi, le fond du cas. Les Pensées supportaient les appartenances faibles, provisoires, presque humbles ; elles rejetaient les appropriations triomphantes. Le volume ne voulait pas être annexé ; il consentait à être confié.
Le diagnostic fut posé sous sa forme complète : sélectivité héraldico-bibliologique avec rejet des ex-libris d’appropriation forte, acceptation conditionnelle des devises modestes, et préférence manifeste pour l’absence de marque nominative.
Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Pascal n’acceptait pas qu’on le possède comme un trophée, et semblait n’être jamais tout à fait aussi tranquille que lorsqu’on le laissait sans ex-libris.
Restait à savoir s’il existait un remède. Falguières, malgré la blessure reçue, désirait encore marquer l’exemplaire, mais il avait désormais assez souffert pour vouloir le faire sans violence. Je lui recommandai ce que j’appellerai une solution de discrétion consentie. Point d’armes. Point de devise haute. Point de papier de parade. Je prescrivis une simple note volante, au crayon, glissée sous garde, indiquant en petits mots : “Acquis à Bordeaux, novembre.” Non pour posséder, mais pour mémoire.
L’essai réussit.
Le livre ne manifesta aucune résistance. Mieux encore : la petite note, loin de troubler le contreplat, sembla l’apaiser. Il y a des volumes qui aiment qu’on se souvienne d’eux ; ils aiment moins qu’on s’en déclare vainqueur.
Falguières, à ce stade, aurait pu s’en tenir là. Mais comme tous les hommes blessés dans leur souveraineté, il voulut une dernière certitude. Il me demanda si son Pascal eût accepté un ex-libris vraiment digne de lui. Je répondis qu’en clinique sérieuse on évite les flatteries thérapeutiques. Puis, par goût de l’exactitude, j’ajoutai que rien n’était exclu, pourvu que la marque renonçât à l’insistance. Nous ne tentâmes pas l’épreuve. Il est des défaites qu’un homme bien élevé doit savoir conserver.
Le cas présente plusieurs enseignements que l’IGLI recommande de méditer. Le premier est qu’un ex-libris n’est pas toujours reçu comme une simple formalité matérielle ; il peut constituer, pour certains volumes, une épreuve de convenance. Le second est que la légitimité d’une possession se joue parfois moins dans le droit que dans le ton. Le troisième, enfin, est que les meilleurs livres ne refusent pas nécessairement d’avoir un maître ; ils refusent seulement qu’il se comporte comme tel.
Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, comme d’habitude, mais dans les limites du bon goût. Qu’ils se demandent simplement combien d’ex-libris, dans les bibliothèques privées, ne sont au fond que des cris de propriété collés sur des volumes qui n’ont rien demandé. Il est des livres dont l’orgueil n’est pas d’appartenir à quelqu’un ; il est d’être assez bien tenus pour que quelqu’un n’y insiste pas trop.
Conclusion: les bibliophiles aiment laisser leur nom dans les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume accepte la mémoire, tolère l’usage, supporte la modestie — et préfère encore n’être marqué par personne.
Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’adhésion propriétaire et des manifestations nominatives
Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité
Cote de classement : IGLI/SSSZ/EL/6 – Ex-libris sélectifs, première série
Ex. de service : GdB-Poss./Φ.19
Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · PASCAL-6
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